Pisse du feu et dis merci

Par Dr. SarcasmeComédie

Félicitations. Prenez un siège — s’il vous plaît, ne restez pas debout, je sais que vos ganglions inguinaux ressemblent actuellement à deux balles de tennis en train de fusionner — et installez-vous confortablement. Ou du moins, essayez. Bienvenue dans l’antichambre de la maturité, le seul club priv...

Bienvenue au Club des Flammes

Félicitations. Prenez un siège — s’il vous plaît, ne restez pas debout, je sais que vos ganglions inguinaux ressemblent actuellement à deux balles de tennis en train de fusionner — et installez-vous confortablement. Ou du moins, essayez. Bienvenue dans l’antichambre de la maturité, le seul club privé au monde dont les membres ne se reconnaissent pas à leur montre de luxe ou à leur carte de membre, mais à cette démarche très spécifique de cowboy qui vient de passer trois jours sur un poney enragé. Vous pensiez que devenir un adulte, c’était signer un CDI, comprendre comment fonctionne la taxe d’habitation ou réussir une béarnaise sans qu’elle tranche ? Quelle touchante naïveté. L’entrée officielle dans la vie d'adulte moderne, le vrai baptême de feu — au sens propre, presque pyrotechnique du terme — c’est ce moment sacré où vous réalisez que votre urètre a décidé de se transformer en un mini-tunnel de lave en fusion. La chlamydia. Le nom lui-même sonne comme une marque de yaourt bio ou le nom d'une nymphe grecque un peu dévergondée qui traîne près des sources thermales. "Chlamydia". C’est presque gracieux, non ? En réalité, c’est le meuble IKEA de l'IST : c’est pas cher, tout le monde en a, c’est chiant à gérer tout seul, et ça finit toujours par vous laisser avec un petit truc en trop dont vous ne savez pas quoi faire (en l’occurrence, un ressentiment profond pour quelqu'un qui s’appelle probablement "Théo" ou "Chloé" et qui ne répond plus à vos SMS). Pourquoi est-ce le rite de passage ultime ? Parce que la chlamydia est l’infection la plus démocratique, la plus banale et pourtant la plus humiliante de notre époque. C'est l'IST de la classe moyenne. Si vous aviez la syphilis, vous seriez un poète maudit du XIXe siècle, un dandy décadent qui meurt dans un hôtel parisien en écrivant des vers sur l'absinthe. Si vous aviez le zona, vous seriez juste vieux. Mais la chlamydia ? La chlamydia dit de vous que vous êtes un individu parfaitement intégré dans la modernité : vous avez eu une interaction sexuelle moyennement mémorable, probablement un jeudi soir après trois pintes de blonde tiède, et vous avez oublié d'utiliser ce petit bout de latex parce que, sur le moment, "on se faisait confiance". Bravo. Vous faites partie de la statistique. Vous êtes un point de donnée. Regardez autour de vous. Dans le métro, au bureau, dans cette file d'attente interminable pour un brunch à 22 euros. Statistiquement, une personne sur quatre dans votre tranche d'âge a déjà hébergé ce petit passager clandestin. Si vous regardez vos trois meilleurs amis et qu'ils ont l'air d'aller bien, j'ai une mauvaise nouvelle pour vous : le porteur de flambeau, c'est vous. Vous êtes le gardien du feu sacré. Le problème de la chlamydia, c'est son caractère insidieux. On l'appelle "l'infection silencieuse". C'est le ninja des bactéries. Elle s'installe, elle déballe ses cartons, elle repeint les murs de vos trompes de Fallope ou de votre canal déférent en beige, et elle ne dit rien. Pendant des semaines, vous vivez votre meilleure vie. Et puis, un matin, le réveil sonne. Vous allez aux toilettes. Et là, l'apocalypse commence. Pisser devient une performance artistique de type "Extrême". Vous ne videz pas simplement votre vessie ; vous essayez d'expulser un mélange de tessons de bouteilles, d'acide sulfurique et de piment oiseau, le tout chauffé à blanc par les forges du Mordor. C'est à ce moment précis que vous comprenez pourquoi le livre s'appelle ainsi. Vous pissez du feu. Et au fond de vous, une petite voix masochiste vous murmure : "Dis merci". Merci de quoi ? Merci d'être enfin vivant. Rien ne vous fait vous sentir plus vivant que de devoir vous agripper au porte-serviettes pour ne pas hurler pendant que votre jet d'urine tente de forer un trou dans la porcelaine de vos WC. C’est ici que commence le véritable "massacre" psychologique : la phase de l'enquête. L'adulte moderne doit alors se transformer en un hybride entre Sherlock Holmes et un agent de la brigade des mœurs. Vous repassez le film de vos six derniers mois. Vous ouvrez Tinder, Bumble, Hinge, ou votre vieux carnet de contacts "au cas où". Vous devez identifier le Patient Zéro. Était-ce cette personne qui sentait le patchouli et l'insouciance à la soirée de Nathan ? Ou ce "match" qui travaillait dans le marketing digital et qui ne parlait que de cryptomonnaies ? On ne sait pas. La chlamydia est un cadeau anonyme, une sorte de Secret Santa biologique où personne n'a mis de petite carte avec son nom. Vient ensuite le moment le plus glorieux de votre nouvelle vie de membre du Club des Flammes : la notification des partenaires. C’est là que le vernis social explose. C’est le test de Turing de l’honnêteté humaine. Comment annoncer à quelqu'un qu’on n'a pas revu depuis trois semaines que votre zone génitale est actuellement un site de déchets toxiques ? Il y a plusieurs écoles. L'école "Responsable-Tragique" : "Écoute, je ne sais pas comment te dire ça, mais j'ai reçu des résultats d'analyses... C'est dur pour moi aussi." (Mensonge. C'est surtout dur pour ton urètre). L'école "Laconique-Brutale" : "Check-toi. Chlamydia. Désolé. ++". L'école "Lâche-Anonyme" : utiliser un site web qui envoie un SMS automatique pour vous. Si vous choisissez cette option, sachez que vous méritez chaque seconde de la brûlure. Et que dire du passage à la pharmacie ? C’est l’apothéose de l’humiliation. Vous arrivez avec votre ordonnance pour de l’Azithromycine ou de la Doxycycline. Vous essayez d’avoir l’air de quelqu’un qui a une angine très spécifique. Mais la pharmacienne sait. Elle voit l'ordonnance, elle vous regarde, elle regarde à nouveau l'ordonnance. Dans ses yeux, vous lisez trente ans de carrière à distribuer des boîtes de pilules à des gens qui n'ont pas su garder leur pantalon fermé. Elle vous donne le traitement avec ce petit sourire compatissant, celui qu'on réserve aux chiens qui se sont coincé la tête dans une clôture. Elle vous explique qu'il ne faut pas boire d'alcool avec le traitement. C'est le coup de grâce. Non seulement vous souffrez physiquement, non seulement votre vie sociale est en pause, mais en plus, vous allez devoir affronter cette épreuve totalement sobre. Bienvenue dans le Club, mes amis. Vous êtes maintenant des initiés. Vous savez ce que signifie le mot "sacrifice". Vous avez survécu à la première grande purge de la vie moderne. On vous a vendu la sexualité du 21ème siècle comme une application fluide, sans friction, propre et ludique. La chlamydia est là pour vous rappeler que la biologie est une vieille dame rancunière qui n'aime pas qu'on joue trop avec ses règles sans payer l'impôt foncier. Le massacre ne fait que commencer, car après la chlamydia, il y a tout le reste : les doutes, la paranoïa à chaque fois que ça gratouille un peu, et cette certitude nouvelle que chaque être humain est potentiellement un cheval de Troie rempli de micro-organismes prêts à envahir votre cité interdite. Mais hey, regardez le bon côté des choses : une fois que vous aurez avalé ces cachets, que la douleur se sera estompée et que vous pourrez à nouveau uriner sans avoir envie d'appeler un prêtre pour un exorcisme, vous serez plus fort. Vous aurez une anecdote de merde à raconter en soirée (quand vous serez très ivre et que tout le monde aura avoué ses pires secrets). Vous aurez ce petit regard complice avec le prochain ami qui vous confiera, d'un air dévasté, qu'il a "un petit souci en bas". Vous lui poserez une main sur l'épaule, vous sourirez avec la sagesse d'un vétéran de Verdun, et vous lui direz : "Bienvenue au Club. Pisse du feu, mon pote. Et surtout... dis merci."

Le Prénom d'une Fleur, le Tempérament d'un Dragon

Arrêtez tout. Posez ce verre, déconnectez votre application de rencontre et asseyez-vous. On doit parler de marketing. Non, pas de la nouvelle campagne éclatée de Decathlon ou du rebranding de Twitter en « X », ce qui ressemble plus à un site porno pour robots dépressifs qu’à un réseau social. On va parler du plus grand génie de l’histoire de la communication, l’homme (ou le stagiaire sous LSD) qui a baptisé la Chlamydia. Sérieusement, écoutez ce mot. Laissez-le rouler sur votre langue comme un bon vin de la Drôme. *Chla-my-dia*. C’est magnifique. C’est aérien. C’est le genre de prénom qu’on donne à une petite fille qui va finir par faire du violon d’avant-garde ou devenir une influenceuse de retraites spirituelles au Costa Rica. Si vous entendiez ce nom sans savoir qu’il s’agit d’une bactérie qui transforme votre urètre en chalumeau industriel, vous l’imagineriez porter une robe en lin blanc et courir dans un champ de lavande au ralenti. — « Comment s’appelle votre fille ? » — « Oh, c’est la petite Chlamydia. On a hésité avec Camélia, mais Chlamydia avait ce petit côté... intemporel. » C’est là que réside la trahison sémantique la plus violente de l’histoire de l’humanité. La Chlamydia, c’est le cheval de Troie de la linguistique. On vous annonce une déesse grecque, on vous livre un incendie de forêt dans un slip en coton. Si on analyse la phonétique, on est sur quelque chose de floral. Ça se termine en « ia », comme les Bégonias, les Gardenias, les Dahlias. On s’attend à une odeur de rosée du matin, à des pétales veloutés. On s’attend à ce que l’univers nous offre un bouquet. Et en un sens, c’est le cas. Sauf que c’est un bouquet de barbelés trempés dans du Tabasco, livré directement dans votre intimité par un coursier qui ne prend pas les pourboires mais qui vous laisse une sensation de brûlure qui ferait passer l'enfer de Dante pour un spa scandinave. Il faut imaginer le gars qui a trouvé le nom. On est en 1907, dans un laboratoire poussiéreux. Le chercheur s’appelle Stanislaus von Prowazek. Déjà, avec un blaze pareil, le mec a une revanche à prendre sur l’esthétique. Il regarde dans son microscope et il voit cette petite chose ronde, presque mignonne, qui s’accroche aux cellules comme un koala à son eucalyptus. Et là, au lieu de l’appeler « La Pustule Purulente » ou « Le Feu d’Artifice de la Honte », ce qui aurait au moins le mérite de la clarté préventive, il se dit : « Tiens, ça ressemble à un manteau grec, une *chlamys* ». Un manteau ! Le mec a vu une infection sexuellement transmissible et il a pensé « mode ». C’est comme si vous appeliez un cancer du côlon « Cachemire » ou une cirrhose du foie « Velours de Soie ». C’est une arnaque au consommateur. Le résultat ? On se fait avoir par l’emballage. La Chlamydia, c’est la plante exotique que vous achetez chez Truffaut parce qu’elle a l’air super jolie avec ses feuilles irisées, mais une fois chez vous, vous découvrez qu’elle mange vos meubles, qu’elle attire les moucherons du quartier et qu’elle projette de vous étouffer pendant votre sommeil. C’est une fleur, oui, mais une fleur de dragon. Et pas le dragon stylé des films de fantasy qui garde un trésor et parle avec la voix de Benedict Cumberbatch. Non, le dragon de la vie réelle : une créature qui ne pense qu’à cramer tout ce qui se trouve sur son passage, à commencer par votre dignité et votre capacité à faire pipi sans hurler à la mort comme un loup-garou en pleine transformation. Car c’est là que le tempérament du dragon entre en scène. La Chlamydia est fourbe. Elle ne vous attaque pas de front. Elle s’installe. Elle fait son nid. Elle décore votre système reproducteur avec le goût douteux d'un décorateur d'intérieur sous crack. Elle est silencieuse. La moitié du temps, elle ne dit rien. Elle est la colocataire passive-agressive qui ne fait pas la vaisselle mais qui, un jour, sans prévenir, brûle l'appartement parce que vous avez laissé traîner une chaussette. Et quand elle décide de cracher du feu, elle ne fait pas les choses à moitié. Mesdames, messieurs, parlons-en de ce moment « Dragon ». Vous êtes là, dans votre salle de bain, un matin qui s'annonçait pourtant banal. Vous avez votre café, vous avez vos projets, vous avez peut-être même une petite playlist « motivation » sur Spotify. Et là, vous passez à l'acte. Le premier jet. Soudain, la playlist s'arrête. La réalité se déchire. Vous n'êtes plus un être humain civilisé dans un appartement du 11ème arrondissement. Vous êtes une forge médiévale. Vous êtes le centre de l'Etna. Vous avez l'impression que quelqu'un essaie de faire passer une étoile filante par un chas d'aiguille, et que l'étoile est en fait composée de verre pilé et de piment de Cayenne. À ce moment précis, le nom de « Chlamydia » vous revient en tête. Et vous avez envie de retrouver Stanislaus von Prowazek pour lui enfoncer son manteau grec là où la lumière ne brille jamais. « Une fleur », qu’ils disaient. « Un manteau », qu’ils disaient. La vérité, c’est que la Chlamydia est le seul organisme capable de vous faire regretter d’avoir des organes génitaux. Vous vous surprenez à envier les amibes. Les amibes se divisent toutes seules, tranquillement, dans leur coin de flaque d'eau. Pas de rendez-vous Tinder foireux, pas de « Tu veux monter boire un dernier verre ? », et surtout, pas de prénom de fleur qui cache un lance-flammes. Et le pire, c’est le décalage social. Si vous dites à vos amis : « J’ai attrapé une Chlamydia », certains vont avoir un petit mouvement de recul, certes, mais d’autres vont trouver ça presque... chic. — « Oh, Chlamydia ? Ça fait très *Cote d'Azur*, non ? C’est pas la ville juste après Antibes ? » — « Non, Jean-Michel. C’est la raison pour laquelle je marche comme si j’avais un fer à repasser chaud entre les cuisses. » On devrait renommer les MST en fonction de leur ressenti réel. On appellerait ça le « Karcher de Lave », le « Picotement de l’Enfer » ou « L'Adieu à la Paix Intérieure ». Au moins, on saurait où on met les pieds (ou le reste). Mais non, on a choisi la poésie. On a choisi de donner à la misère humaine les atours d'une nymphe des bois. C’est le syndrome de l’arnaque publicitaire. Vous savez, comme quand vous achetez un sandwich en gare avec une photo de pain croustillant et de jambon de pays, et que vous vous retrouvez avec une éponge humide contenant un morceau de plastique rose qui semble avoir été découpé dans le tapis de yoga d'un yogi mort ? La Chlamydia, c’est ce sandwich. La photo (le nom) promet une expérience bucolique et raffinée. La réalité (l’infection) est une agression biologique caractérisée. Alors, la prochaine fois que vous croiserez ce mot sur un résultat d'analyse ou dans un manuel de médecine, ne vous laissez pas berner par ses trois syllabes mélodieuses. Rappelez-vous que derrière ce prénom de princesse de conte de fées se cache un dragon mal luné qui a passé les trois dernières semaines à s'entraîner au crache-feu dans vos conduits privés. Ne dites pas : « J'ai un petit souci de santé ». Dites : « J'héberge une entité mythologique qui a décidé que ma vessie était le Mordor ». C'est plus honnête. C'est plus courageux. Et ça explique pourquoi, quand vous sortez des toilettes, vous avez le regard de quelqu'un qui a vu la fin du monde et qui, contre toute attente, a survécu pour raconter l'histoire. Une histoire qui commence par une fleur et qui finit par un incendie de forêt. Bienvenue dans le jardin botanique de la douleur. C’est joli, c’est vert, ça sent bon... mais ne touchez surtout pas aux pétales. Ils mordent. Et ils crachent du feu.

Le 'Ninja' des MST

Imaginez un instant que vous rentrez chez vous après une longue journée de travail. Vous jetez vos clés sur le buffet, vous ouvrez le frigo pour attraper une bière, et là, vous ne remarquez absolument rien. Rien n'a bougé. La télé est éteinte, les coussins du canapé sont encore en place. Sauf qu’en réalité, planqué dans le faux plafond de votre salle de bain, il y a un type en combinaison de plongée intégrale qui vit là depuis six mois. Il utilise votre Wifi, il finit vos restes de lasagnes quand vous dormez (en prenant soin de ne pas froisser l'emballage), et il a même commencé à redécorer vos conduits d’aération avec du papier peint beige de très mauvais goût. C'est exactement ce que fait la Chlamydia. Si la gonorrhée est un orchestre de heavy metal qui s’installe dans votre slip avec des amplis Marshall poussés à onze, la Chlamydia, elle, c’est une mime professionnelle sous Valium. Elle n’est pas venue pour faire du bruit. Elle est venue pour s’installer. Elle a signé un bail de 99 ans avec vos muqueuses, et elle n’a aucune intention de payer la moindre caution. Le problème avec cette bactérie, c'est qu'elle a lu le « Manuel de l'Infiltration pour les Nuls » et qu’elle l'a appliqué avec une rigueur terrifiante. Dans le milieu médical, on appelle ça une infection « asymptomatique ». Dans le monde réel, on appelle ça une trahison biologique de niveau olympique. Environ 50 % des hommes et 70 % des femmes ne ressentent absolument rien. Zéro. Nada. Le calme plat. Votre corps est en train de se faire coloniser par une armée de minuscules parasites, et votre système immunitaire, ce vigile de boîte de nuit payé au lance-pierre, est en train de faire une sieste derrière le comptoir parce qu’il n’a rien vu passer sur les caméras de surveillance. Pourquoi est-elle aussi discrète ? Parce que la Chlamydia est une bactérie dite « intracellulaire obligatoire ». Pour les non-scientifiques, ça veut dire que c’est une squatteuse de luxe qui ne supporte pas de dormir à la belle étoile. Elle ne reste pas dans le hall d’entrée (votre sang ou vos fluides) où elle pourrait se faire repérer par les patrouilles de globules blancs. Non, elle entre directement dans vos cellules, ferme la porte à clé, tire les rideaux et s’installe dans votre cytoplasme comme si c'était un Airbnb gratuit. Une fois à l'intérieur, elle se multiplie tranquillement, loin du tumulte, en ricanant de votre ignorance crasse. C’est là que le côté « Ninja » prend tout son sens. Un vrai ninja ne vous attaque pas en criant dans la rue. Il attend que vous soyez en train de brosser vos dents pour vous glisser un poison lent dans votre verre d'eau. La Chlamydia, c’est pareil. Elle ne veut pas vous tuer tout de suite. Si elle vous tue ou si elle vous fait trop mal, vous allez voir un médecin, vous prenez des antibiotiques, et paf, fin de la partie pour elle. Son business model à elle, c’est l’abonnement longue durée. Elle veut rester là, incognito, pendant que vous continuez votre petite vie, que vous allez au bureau, que vous faites votre jogging et, surtout, que vous allez répandre la bonne parole (et le reste) chez de nouveaux partenaires. Elle utilise votre libido comme un service de VTC gratuit pour conquérir de nouveaux territoires. Vous n’êtes pas un patient, vous êtes un bus scolaire pour bactéries. Et pendant ce temps-là, que fait-elle ? Elle « rénove ». Mais attention, pas une rénovation façon Valérie Damidot avec des stickers et de la peinture prune. Non, elle fait de la démolition structurelle silencieuse. Chez les femmes, elle s’attaque aux trompes de Fallope. Elle les transforme lentement en un champ de ruines cicatriciel. C’est comme si elle bouchait vos canalisations avec du ciment à prise lente. Le jour où vous décidez que, finalement, un petit mini-vous serait une bonne idée, vous découvrez que l’autoroute est barrée, que les ponts ont sauté et que la Chlamydia a érigé un mur de Berlin dans votre appareil reproducteur. Chez les hommes, elle peut s’amuser à transformer l’épididyme en zone de guerre, mais toujours avec cette politesse exquise de ne pas vous prévenir avant qu’il ne soit trop tard. Le plus insultant dans cette histoire, c’est la réaction de votre propre corps. Votre système immunitaire est censé être le summum de l'évolution, une machine de guerre capable de terrasser des virus ancestraux. Mais face au Ninja, il se comporte comme un touriste perdu qui cherche la bouche de métro la plus proche. La bactérie utilise des protéines pour « hacker » le signal d’alarme de la cellule. Elle envoie un message du type : « Tout va bien ici, circulez, je suis juste un nouvel organite, je fais partie des meubles ». Et les globules blancs passent devant la cellule infectée en saluant poliment, sans se douter que derrière la paroi, c’est l’équivalent d’une rave-party clandestine avec 4000 invités qui sont en train de vomir sur la moquette cellulaire. On pourrait presque admirer la performance technique si on n'était pas l'hôte involontaire de cette pièce de théâtre absurde. C’est le syndrome de l’invité qui ne part jamais. Vous savez, ce cousin éloigné qui débarque pour « quelques jours » le temps de trouver un job, et que vous retrouvez trois ans plus tard en train de porter votre peignoir préféré et de critiquer votre choix de café ? La Chlamydia, c’est ce cousin, mais avec une cape d’invisibilité et une propension à bousiller votre fertilité juste pour le plaisir esthétique. Et alors, quand est-ce qu’on s’en rend compte ? Généralement, c’est le hasard. Un test de routine, ou alors le moment où le Ninja, un peu trop sûr de lui, finit par faire tomber une assiette. Un petit picotement, une perte un peu bizarre qui ressemble à du blanc d'œuf périmé, une douleur sourde qu’on met sur le compte d’une séance de sport trop intense. C’est là que le masque tombe. Mais souvent, le Ninja est déjà reparti ailleurs, laissant derrière lui un appartement dévasté et une note de frais longue comme le bras de Morphée. Le génie maléfique de la chose réside dans la psychologie de l'hôte. Comme on n'a mal nulle part, on se croit invincible. On se dit : « Si j'avais un truc, je le saurais, je ne suis pas débile ». Spoiler : si, vous l'êtes. Nous le sommes tous. La biologie se moque éperdument de votre ego et de votre capacité à analyser vos fluides corporels au microscope imaginaire. Le Ninja compte sur votre arrogance. Il mise tout sur le fait que, tant que vos parties génitales ne ressemblent pas à une éruption volcanique en direct sur BFM TV, vous ne ferez rien. C’est une guerre froide. Il n’y a pas d’explosions, pas de tranchées, juste des espions qui s’échangent des microfilms dans des parcs sombres. Sauf que les parcs sombres, c’est votre urètre. Et les microfilms, c’est votre ADN qui se fait pirater. Alors, quand vous sortez avec quelqu'un qui a l'air « propre » (un mot qui devrait être banni du dictionnaire médical tant il est porteur de mensonges), rappelez-vous que le Ninja adore les gens propres. Il adore les gens qui font du yoga, qui mangent du quinoa et qui pensent qu'une MST, c'est un truc qui n'arrive qu'aux personnages de films de série B qui traînent dans des bars glauques. Le Ninja n'a pas de préjugés sociaux. Il s'en fout que vous soyez cadre sup à la Défense ou moniteur de plongée à Palavas-les-Flots. Tant que vous avez des cellules et une température corporelle avoisinant les 37 degrés, vous êtes un château gonflable pour lui. En conclusion de ce rapport d'espionnage, sachez une chose : le silence n'est pas un signe de santé. C’est juste le signe que l’ennemi est un pro de la discrétion. La Chlamydia ne veut pas être votre ennemie déclarée, elle veut être votre colocataire invisible. Elle veut être le bruit de fond de votre existence, la petite rayure sur le disque dur de votre vie sexuelle. Elle est là, dans l'ombre, en train de polir ses shurikens microbiens, attendant que vous fassiez l'erreur de croire que « tout va bien ». Parce qu'au royaume des infections, celui qui ne crie pas est celui qui gagne la guerre du territoire. Et pendant que vous lisez ces lignes, demandez-vous : est-ce que ce petit frisson que vous venez de ressentir, c'était le vent, ou est-ce que c'était juste le Ninja qui venait de changer de position dans votre canal lombaire ? Bonne nuit, et surtout, n'oubliez pas de vérifier sous le lit de votre vessie. On ne sait jamais.

L'Appel de la Honte : Le CRM de l'Enfer

Félicitations. Vous venez de recevoir le SMS du laboratoire. Ce n’est pas un code de réduction pour des sushis, ni la confirmation que votre colis Amazon est arrivé. C’est le verdict. Vous êtes officiellement porteur d’une MST. Votre système immunitaire vient de perdre une élection interne et le nouveau président est une bactérie avec un nom de fleur tropicale, mais des manières de hooligan. À ce stade, une personne normale ressent deux choses : une légère brûlure à la miction (le fameux « pisse du feu ») et une envie soudaine de déménager au Tibet pour devenir moine, de préférence dans un monastère non-mixte et sans wifi. Mais vous ne pouvez pas fuir. Car après le diagnostic vient l’étape la plus terrifiante de l’expérience humaine moderne. Plus terrifiante qu’une coloscopie filmée en IMAX, plus angoissante qu’un contrôle fiscal le lendemain d’un gain au Loto. Bienvenue dans le SAV de votre entrejambe. Bienvenue dans la gestion de la relation client de l'enfer. Il est temps de sortir votre téléphone, d’ouvrir votre liste de contacts et de faire du « cold calling » bactérien. C’est un exercice de networking que LinkedIn n’a pas prévu. Vous n’allez pas annoncer une « nouvelle opportunité de carrière » ou un « changement de poste ». Vous allez annoncer un bug dans la mise à jour de votre logiciel génital. Et le pire, c’est que vous êtes le support technique. D’abord, il y a la phase de l’Inventaire. Vous prenez une feuille de papier (ou un fichier Excel si vous êtes un psychopathe de l’organisation) et vous listez vos partenaires des trois derniers mois. C’est là que l’ego prend son premier uppercut. On réalise vite que notre vie sexuelle ressemble soit à un désert de Gobi avec deux arbustes desséchés, soit à un hall de gare un jour de grève à la SNCF. Dans les deux cas, c’est pathétique. Il y a « l’Ex-Sérieux », celui avec qui vous avez rompu il y a deux mois et qui commence tout juste à ne plus poster de citations dépressives sur Instagram. Lui passer cet appel, c’est comme jeter un cocktail Molotov dans une ambulance. Il y a « l’Erreur de Parcours », celui dont vous avez oublié le nom de famille et que vous avez enregistré sous « Marc Tinder Chapeau ». Et il y a « l’Aventure d’un Soir », celui que vous espériez ne jamais revoir, sauf peut-être dans un cauchemar après avoir mangé trop de fromage bleu. Le CRM de l’enfer commence. Vous fixez votre téléphone. C’est un rectangle de verre et de métal qui pèse soudain 400 kilos. Vous vous demandez : « Est-ce que je peux envoyer un SMS ? ». La réponse est non, mais vous allez le faire quand même, parce que vous êtes un lâche. Mais attention, le SMS de rupture de stock microbien est un art délicat. Si vous écrivez : « Hey, ça va ? Au fait, j’ai la chlamydia, bisous », vous passez pour un sociopathe. Si vous écrivez : « Nous devons parler de notre santé réciproque au vu des récents développements microbiologiques », vous passez pour un robot de la Cogip en pleine crise existentielle. Alors, vous optez pour l’appel. C’est plus noble. C’est plus « courageux ». C’est surtout le meilleur moyen d’entendre le silence le plus lourd de l’histoire de l’acoustique. Imaginez la scène. Vous appelez Julie. Julie, qui est peut-être en train de choisir des rideaux chez IKEA, ou en train de présenter un PowerPoint crucial devant son conseil d'administration. — « Allô Julie ? C’est... c’est moi. » — « Ah, tiens. Quel bon vent ? » — « Justement, le vent n'est pas très bon. C’est plutôt une brise de gonocoque. » Le silence qui suit dure généralement sept ans. C’est un silence où Julie repense à chaque seconde passée avec vous, en les passant au filtre de l’eau de Javel. Vous sentez, à travers les ondes, qu’elle est en train de rayer votre nom de son arbre généalogique, de sa mémoire et probablement de la surface de la Terre. Vous n’êtes plus « l’ex sympa qui aimait le jazz », vous êtes « le patient zéro ». Vous êtes la version biologique de Tchernobyl. Et là, les réactions s’enchaînent. C’est le service après-vente du chaos. Il y a l’Indigné : « Comment tu as pu me faire ça ? Avec qui tu as traîné ? ». Comme si vous aviez choisi votre infection dans un catalogue pour lui nuire personnellement. L’Indigné traite l’IST comme une trahison politique. Vous avez rompu le contrat de confiance génital. Vous êtes un traître à la patrie des muqueuses saines. Il y a le Pragmatique : « Ok, merci. Je vais au labo. Je te rappelle pour les résultats. Bye ». C’est le pire. C’est celui qui traite la nouvelle comme une mise à jour de Windows. Il ne s’énerve pas. Il ne pleure pas. Il vous traite comme un dossier classé X qu’il faut archiver au plus vite. Vous n’existez déjà plus. Vous êtes juste une ligne de statistiques dans le carnet de santé de l’État. Et enfin, il y a le Pire de tous : le « Je savais ». — « Ah ouais, je me disais bien que ça grattait. » Pardon ? Tu te disais bien ? Et tu comptais me prévenir quand ? À mon enterrement ? À la naissance de notre premier enfant mutant ? Le « Je savais » est la preuve que l’humanité est une espèce vouée à l’extinction, et qu’on mérite probablement que les cafards prennent la suite. Faire le SAV de ses parties génitales, c'est réaliser que votre vie privée est en fait un réseau de partage de fichiers en peer-to-peer. Vous pensiez avoir eu une relation intime ? Non, vous avez fait un transfert de données. Vous êtes un serveur central et vous venez d'envoyer un virus à tous les ordinateurs connectés au réseau. Et n'oublions pas le facteur LinkedIn du malaise. Parfois, vous devez prévenir quelqu'un avec qui vous n'avez plus aucun contact. Vous devez déterrer des cadavres relationnels. « Salut, je sais qu'on ne s'est pas parlé depuis que tu as déménagé à Singapour en 2019 et que j'ai bloqué ton numéro, mais j'ai une petite mise à jour concernant ton urètre. » C’est le moment où vous réalisez que la pudeur est une invention de gens qui n'ont jamais eu à gérer une prolifération de parasites. Le CRM de l’enfer vous apprend une leçon d’humilité brutale. Vous vous pensiez mystérieux, séducteur, irrésistible ? Vous n’êtes plus qu’un vecteur. Un livreur Uber Eats, sauf que la commande, c’est de la pénicilline pour tout le monde. Vous êtes le messager de la mauvaise nouvelle, le héraut de la démangeaison. Et le plus beau dans tout ça ? C’est que cet exercice de networking forcé va ruiner votre réputation plus vite qu’une sextape fuitée sur le dark web. Parce qu’on sait tous comment ça finit : Julie va appeler sa copine Sarah, qui va appeler son mec Thomas, et en moins de quarante-huit heures, tout votre cercle social vous appellera « Le Danger Biologique ». Vous allez entrer dans une pièce et les gens vont instinctivement faire un pas en arrière, comme si vous étiez une fiole de gaz sarin ouverte. Mais bon, voyez le bon côté des choses. Au moins, vous avez fait votre devoir de citoyen. Vous avez géré votre parc client. Vous avez fait l’audit de vos actifs. Vous êtes un professionnel de la honte. Alors, quand vous aurez fini votre dernier appel, que vous aurez essuyé cette sueur froide sur votre front et que vous aurez éteint votre téléphone pour les trois prochaines années, n’oubliez pas : le prochain coup, mettez un masque. Pas sur votre visage, sur le reste. Parce que le SAV de l’entrejambe, c’est une carrière où il n’y a aucune promotion possible, juste des licenciements immédiats et définitifs de la part de l’humanité entière. Allez, courage. Il ne vous reste plus que huit personnes à appeler. Dont votre ex qui est maintenant mariée à un flic. Bonne chance pour le networking.

La Salle d'Attente : Le Musée de l'Évitement Visuel

Bienvenue au Purgatoire. Si vous pensiez que le coup de fil à votre ex-femme-de-flic était le sommet de l’Everest de la honte, détrompez-vous : vous venez d'entrer dans le camp de base. La salle d'attente d'un centre de dépistage, c'est ce lieu hors du temps où la dignité humaine vient s'échouer comme un vieux sac plastique sur une plage de Mer Noire. C'est ici que l’on comprend que, malgré nos smartphones 5G et nos ambitions de coloniser Mars, l’humanité reste fondamentalement une espèce de singes angoissés par la tuyauterie de leur entrejambe. Franchir cette porte, c'est signer un pacte de non-agression oculaire. C'est l'unique endroit au monde, avec peut-être les urinoirs des stades de foot et les ascenseurs en panne, où le contact visuel est considéré comme un crime de guerre. Ici, on ne se regarde pas. On s'observe par capillarité, on se devine par les vibrations d'angoisse, mais on ne croise jamais, au grand jamais, le regard d'un autre « guerrier du feu ». Pourquoi ? Parce que le regard, c’est l’aveu. Regarder quelqu’un ici, c’est lui dire : « Je sais pourquoi tu es là, frère de flamme. On a tous les deux glissé sur la même plaque de verglas biologique. » Et personne ne veut cette fraternité-là. Le mobilier lui-même semble avoir été choisi pour vous rappeler que vous ne méritez pas de confort. Des chaises en plastique orange dont le design suggère une ergonomie pensée par un inquisiteur espagnol. Le sol est d'un gris lino tellement triste qu’il donne envie de s'excuser d'exister. Et au milieu de ce désert de l'âme, trône l'autel de la procrastination : la table basse chargée de magazines. Ces magazines sont les gardiens du temple. Ils sont le seul rempart entre vous et la réalisation vertigineuse que vous avez peut-être transformé votre système reproductif en usine à penicillinase. Mais attention, ce ne sont pas des magazines normaux. Ce sont des fossiles. On dirait que les centres de dépistage sont reliés par un tunnel spatio-temporel directement aux bennes de recyclage de l'année 2012. Vous vous retrouvez à feuilleter un *Paris Match* dont la couverture annonce en exclusivité le mariage imminent de Brad Pitt et Angelina Jolie. Vous lisez ça avec une intensité de neurochirurgien, comme si la réponse à votre chlamydia se trouvait dans les détails de la robe de mariée d'Angie. Vous apprenez que le monde s'inquiète de la fin du calendrier Maya. Vous voyez des publicités pour l'iPhone 5 comme si c'était le futur. Dans cette pièce, le temps s'est arrêté. C'est une stratégie délibérée : si vous êtes bloqué en 2012, peut-être que l'erreur de jugement que vous avez commise samedi dernier à 3h du matin n'a pas encore eu lieu. C'est un déni chronologique qui coûte le prix d'un abonnement à *Gala*. Et puis, il y a la faune. La salle d'attente est un écosystème fascinant composé de spécimens qui partagent tous le même point commun : une passion soudaine pour leurs propres chaussures. Jamais vous n'avez vu des gens aussi attentifs à l'état de leurs lacets. On dirait un congrès mondial de podologues amateurs. À votre gauche, il y a « Le Costard-Cravate ». Il essaie de maintenir un semblant de prestance. Il consulte son iPhone toutes les trente secondes en fronçant les sourcils, comme s'il gérait une fusion-acquisition à Wall Street, alors qu'en réalité, il vérifie sur Google Images si une plaque rouge à cet endroit précis est le signe d'une fin de carrière imminente ou juste d'une irritation due à sa lessive (spoiler : c'est jamais la lessive). Il veut que vous pensiez qu'il est là « pour un check-up de routine, vous savez, la santé, c'est important ». Personne ne fait de check-up de routine un mardi matin pluvieux dans un centre glauque avec cette tête-là, mon pote. Tu as le regard d'un homme qui a vu le Mordor s'inviter dans son slip, assume. À votre droite, vous avez « L'Étudiant en Panique ». Il a 19 ans, il porte un sweat à capuche remonté jusqu'aux sourcils et il tremble tellement qu'il fait vibrer la table basse. Il regarde un exemplaire de *Prima* de novembre 2011 sur « comment réussir son gratin de potiron » avec l'air de quelqu'un qui lit sa propre sentence de mort. Pour lui, c'est la fin du monde. Il imagine déjà sa mère découvrant la vérité et le bannissant dans une grotte pour le restant de ses jours. Il est le rappel vivant de votre propre naïveté passée, à la différence près que vous, vous avez maintenant une carte de fidélité imaginaire dans ce genre d'établissement. Et au milieu de tout ça, il y a la Grande Prêtresse : la secrétaire médicale. Elle possède un super-pouvoir unique : celui d'effacer toute trace d'empathie de sa voix. Elle a vu passer tellement de fuites, de brûlures et de regrets qu'elle traite votre dossier avec la même passion qu'un guichetier de la SNCF un jour de grève. Quand elle appelle votre nom, elle le fait avec une neutralité chirurgicale, mais pour vous, c'est un coup de canon. « Monsieur DUPONT ? » Tout le monde dans la salle d'attente se fige. Le temps se suspend. Dans la tête des autres, un scan s'opère : *« Ah, donc c'est lui, Dupont. Il a une tête à avoir la syphilis, non ? Ouais, carrément. Regarde ses pompes, c'est des chaussures de mec qui ne met pas de capote, ça. »* Vous vous levez, et c'est là que l'exercice d'évitement visuel atteint son apogée. Vous devez traverser la pièce. C'est le « Walk of Shame » version médicale. Vous fixez un point imaginaire sur le mur, juste au-dessus de la machine à café en panne, comme si vous étiez en pleine méditation transcendantale. Vous évitez les pieds des autres, car tout contact physique, même accidentel, pourrait être interprété comme une tentative de contamination biologique à grande échelle. Le plus beau dans cette comédie humaine, c'est l'hypocrisie collective. On est tous dans le même bateau — un bateau qui fuit, certes, et qui sent le désinfectant — mais on fait tous semblant d'être sur des îles désertes séparées par des océans d'indifférence. C'est le seul endroit où l'on se sent moins seul au monde tout en étant désespérément désireux de l'être. On regarde les affiches de prévention sur les murs. Vous savez, celles avec des dessins stylisés de gens heureux qui se tiennent la main, avec un slogan du genre « Le dépistage, c'est un geste pour soi et pour les autres ». Les dessinateurs de ces affiches n'ont jamais mis les pieds ici. Personne n'est « heureux » sur une affiche de prévention quand il attend de savoir si son entrejambe va nécessiter une intervention de l'armée ou un simple traitement antibiotique. Sur ces affiches, les gens ont l'air d'aller chercher un croissant ; dans la réalité, on a tous l'air de condamnés à mort attendant que la guillotine tombe, mais avec une option « brûlures mictionnelles ». Et puis, il y a ce moment de solitude ultime : le distributeur de gel hydroalcoolique. Vous en mettez. Beaucoup. Trop. Vous vous frottez les mains comme si vous essayiez de décaper votre propre âme. Vous savez pertinemment que le problème ne vient pas de vos mains, mais c'est le seul geste de contrôle qu'il vous reste. Vous vous désinfectez contre l'ambiance, contre les magazines de 2012, contre le regard fuyant du type en costard. Finalement, vous entrez dans le box. La porte se referme. Le silence de la salle d'attente retombe. Derrière vous, les « guerriers du feu » restants soupirent de soulagement. Un siège s'est libéré. L'un d'eux va pouvoir changer de place pour s'éloigner de son voisin, tout en faisant semblant de vouloir simplement mieux voir l'article sur la séparation de Vanessa Paradis et Johnny Depp. Le Musée de l'Évitement Visuel continue de fonctionner. C’est une machine bien huilée alimentée par la honte, le déni et le papier glacé périmé. Vous, vous êtes passé de l'autre côté du rideau. Félicitations. Vous allez enfin pouvoir arrêter de faire semblant de vous intéresser à la mode hivernale de l'année où le gangnam style était au top des charts. Maintenant, place aux choses sérieuses : la confrontation avec un professionnel de santé qui a déjà tout vu, tout entendu, et qui va probablement manipuler votre anatomie avec la même tendresse qu'un boucher manipule un gigot de seconde zone. Mais n'oubliez pas : en sortant, vous devrez retraverser la salle d'attente. Et là, le jeu change. Vous aurez ce petit air supérieur de celui qui « sait ». Ou alors, vous aurez la tête de celui qui vient de découvrir qu'il est le patient zéro d'une nouvelle souche mutante. Dans les deux cas, ne vous inquiétez pas : personne ne vous regardera. Ils seront trop occupés à vérifier si leurs chaussures sont toujours là.

Le Coton-Tige Géant : L'Archéologie du Méat

Entrez, installez-vous, ne faites pas attention au bruit du compresseur hydraulique dans la pièce d’à côté, c’est pour les travaux de voirie. Enfin, c’est ce que vous essayez de vous dire pour calmer cette petite voix intérieure qui hurle « FUIS ! » depuis que vous avez franchi le seuil de ce cabinet. Le médecin — appelons-le Docteur Tournevis pour préserver son anonymat et souligner sa vocation ratée de garagiste — vous accueille avec un sourire qui dit : « J’ai fait dix ans d’études pour voir ce que vous cachez là-dessous, et croyez-moi, rien ne m’impressionne plus, pas même l’incendie de Notre-Dame. » Il enfile ses gants en latex avec ce petit claquement sec qui, dans l’inconscient collectif, signifie soit qu’on va vous opérer à cœur ouvert, soit que vous allez passer le quart d’heure le plus humiliant de votre existence d’invertébré. — Allez-y, baissez tout, asseyez-vous sur le bord de la table. Détendez-vous. « Détendez-vous ». C’est la phrase préférée des professionnels de santé. C’est l’équivalent médical du « T’inquiète, ça va passer » que vous lâche un pote après vous avoir fait boire une tequila frelatée. Comment se détendre quand on est assis sur un morceau de papier qui fait le bruit d’un paquet de chips géant à chaque mouvement de fesse, face à un homme qui manipule des instruments en acier inoxydable dont certains ressemblent étrangement à des outils de spéléologie ? Et là, vous le voyez. L’Objet. Le Coton-Tige Géant. Oubliez ce que vous connaissez du coton-tige familial, ce petit truc inoffensif avec lequel vous vous chatouillez les oreilles devant Netflix. On parle ici de la version industrielle. Un objet hybride, à mi-chemin entre le goupillon pour nettoyer les éprouvettes et la lance thermique utilisée pour percer les coffres-forts à la Banque de France. Il est long, il est fin, et son extrémité semble avoir été conçue par un ingénieur de la NASA spécialisé dans l'exploration des couches sédimentaires les plus reculées de Mars. Le Docteur Tournevis s’approche. Il a ce regard de chercheur d’or qui vient de repérer un filon prometteur au fond d’une mine abandonnée. — Ça va piquer un peu. « Un peu ». Dans la langue du médecin, « un peu » est une unité de mesure très relative qui englobe tout ce qui se situe entre une piqûre de moustique et une éviscération à vif par un cartel mexicain. C’est à ce moment précis que commence l’Archéologie du Méat. Le méat urétral, pour ceux qui n'ont pas fait médecine ou qui n'ont jamais eu à taper « pourquoi ça brûle quand je fais pipi » sur Google à 3 heures du matin, c'est la porte d'entrée. C’est un endroit qui, dans le plan de construction originel de l’évolution humaine, était censé être une voie à sens unique. Sortie uniquement. C’est un portail d’exportation pour les fluides corporels, pas un terminal d’importation pour les équipements de forage. Pourtant, le Docteur Tournevis s’en moque. Il insère la pointe de son instrument. Au début, votre cerveau ne comprend pas. Il y a un bug dans la matrice. La sensation est si absurde, si contraire aux lois de la physique, que votre système nerveux central envoie des signaux de détresse incohérents. Vous avez l’impression qu’on est en train d’essayer d’enfiler un câble Ethernet dans un port USB-C. Ça ne rentre pas. Ça ne devrait pas rentrer. Et pourtant, ça avance. Le médecin effectue alors ce que l’on appelle dans le milieu « le mouvement de rotation ». Ce n’est pas un simple va-et-vient, non. C’est une exploration minutieuse. Il cherche des artefacts. Il gratte les parois de votre conduit comme s’il cherchait des fresques rupestres préhistoriques ou le Saint-Graal égaré par les Templiers. À chaque tour de coton-tige, vous avez l’impression que votre âme est en train d’être enroulée autour de la tige, prête à être extraite pour être analysée en laboratoire. Vous fixez le plafond. Vous remarquez une petite fissure dans le plâtre qui ressemble vaguement à la carte de l’Italie. Vous vous dites que vous auriez aimé être en Italie. Vous auriez aimé être n’importe où, sauf ici, avec un inconnu qui pratique une coloscopie miniature sur votre système urinaire. — Voilà, on y est presque… Encore un petit effort… Vous avez envie de lui dire que l’effort, c’est vous qui le faites, en essayant de ne pas léviter à vingt centimètres au-dessus de la table par la seule force de votre douleur. Vous découvrez des zones de votre anatomie dont vous ignoriez l’existence. Vous sentez des recoins, des virages, des embranchements. Le coton-tige est devenu votre guide touristique dans un enfer de fibres nerveuses en état d’alerte maximale. C’est le forage de Deepwater Horizon, mais dans votre entrejambe. Et soudain, le retrait. C’est le moment où vous croyez que c’est fini, mais c’est là que le véritable génie du sadisme médical s’exprime. En sortant, le coton-tige emporte avec lui non seulement l’échantillon nécessaire à la culture bactérienne, mais aussi tout ce qui vous restait de dignité. Vous vous sentez comme un tube de dentifrice qu’on aurait pressé par le mauvais bout. Le Docteur Tournevis range son trophée dans un tube en plastique avec la satisfaction du devoir accompli. Il retire ses gants. — Voilà, ce n’était pas si terrible, si ? Vous ne répondez pas. Votre bouche est trop sèche et vos cordes vocales se sont rétractées quelque part près de votre pancréas. Vous vous rhabillez en silence, avec cette démarche de cowboy qui vient de passer trois semaines sur un cheval particulièrement large. Chaque mouvement de votre pantalon contre votre peau vous rappelle que votre méat est désormais une zone de sinistre classée par l’UNESCO. — Vous aurez les résultats sous 48 heures. En attendant, buvez beaucoup d'eau. Et attention, les premières mictions risquent d'être… disons… vivifiantes. « Vivifiantes ». Encore un bel euphémisme. Ce qu’il veut dire, c’est que la prochaine fois que vous allez essayer d’évacuer votre café matinal, vous allez avoir l’impression de pisser des lames de rasoir trempées dans de la sauce Tabasco, le tout alimenté par un réacteur nucléaire en pleine fusion. Vous allez littéralement pisser du feu. Vous allez recréer le Big Bang dans vos toilettes. Vous sortez du cabinet. Vous traversez la salle d’attente. Vous vous souvenez de ce que vous vous étiez dit : « Vous aurez ce petit air supérieur de celui qui sait. » Tu parles. En réalité, vous avez l’air d’un survivant d’un naufrage qui essaie de faire croire qu’il vient de faire une croisière de luxe. Vous croisez le regard du type qui attend son tour, celui qui tient encore son magazine de 2012. Il vous regarde. Il voit votre démarche. Il voit ce petit tremblement dans votre paupière gauche. Il sait. Il sait que dans dix minutes, ce sera son tour d’entrer dans la grotte de l’archéologue. Vous sortez dans la rue. Le soleil brille, les gens marchent, le monde continue de tourner comme si de rien n’était. Mais pour vous, tout a changé. Vous portez en vous le souvenir d’une intrusion que même la NSA n’aurait pas osé planifier. Vous avez été sondé. Vous avez été échantillonné. Vous êtes devenu une donnée statistique dans le grand livre des infections urogénitales. Mais au fond de vous, une petite étincelle de fierté subsiste. Vous avez survécu au Forage. Vous avez affronté le Coton-Tige Géant et vous êtes toujours debout (plus ou moins). Vous êtes prêt à affronter la suite. Vous êtes prêt à attendre les résultats avec l’angoisse d’un étudiant qui attend ses notes de partiels, tout en sachant que quoi qu’il arrive, le pire est derrière vous. Enfin, jusqu’à la prochaine fois. Parce que si l’archéologie nous a appris une chose, c’est qu’on finit toujours par retourner sur le site de fouilles. Alors, en attendant, marchez lentement. Buvez de la Cristaline comme si votre vie en dépendait. Et surtout, la prochaine fois qu’on vous propose une « petite exploration médicale », demandez si l’anesthésie générale est comprise dans le forfait. Ou si, au moins, ils peuvent utiliser un coton-tige qui n’a pas été homologué par l’industrie du bâtiment. Allez, pisse du feu, et dis merci. C'est le métier qui rentre. Ou plutôt, qui sort.

Pisser de la Lave : Le Volcan Intérieur

La peur est une émotion saine. Elle nous a permis, au fil des millénaires, d’éviter les prédateurs à dents de sabre, les champignons fluorescents et les invitations à des réunions Tupperware. Mais il existe une peur primordiale, une terreur sourde et viscérale que Darwin n’avait pas prévue : celle de se retrouver face à une cuvette de toilettes en sachant que ce qui s’apprête à sortir de votre corps a été synthétisé dans les forges du Mordor. On vous l’avait dit. L’urologue, avec son sourire de vendeur de voitures d’occasion et sa main gantée de latex, vous avait prévenu : « Ça risque de piquer un peu lors des prochaines mictions. » « Piquer un peu. » Notez le génie sémantique. C’est le même genre d’euphémisme que d’appeler l’explosion d’Hiroshima un « incident pyrotechnique » ou de décrire une attaque de grand requin blanc comme une « interaction tactile un peu vive ». Dans la bouche d’un professionnel de santé, « piquer un peu » signifie en réalité que votre urètre va se transformer en un tunnel de TGV tapissé de papier de verre, de tessons de bouteilles de tequila et de sel de Guérande, le tout chauffé à blanc par un chalumeau industriel. Vous êtes là, debout (ou assis, on ne juge pas les héros en déroute), les mains crispées sur le rebord du lavabo au point de blanchir vos articulations. Vous fixez l’eau de la cuvette comme si c’était un portail vers l’enfer. À ce stade, vous n’êtes plus un être humain doué de raison ; vous êtes un détonateur vivant. Votre vessie est pleine, elle réclame son dû, elle tambourine contre la porte en hurlant : « Libérez les prisonniers ! ». Mais votre cerveau, lui, a activé le protocole Vigipirate Écarlate. Il sait. Il se souvient de la sonde. Il se souvient du coton-tige géant qui est allé explorer des zones de votre intimité que même vous, vous n’aviez jamais osé cartographier. C’est le moment de la Première Fois. La première miction post-traumatique. Quand le flux s’élance enfin, vous ne ressentez pas de soulagement. Non. Ce que vous ressentez, c’est une épiphanie thermique. C’est comme si un petit forgeron sadiques venait d’installer son enclume pile au milieu de votre canal urogénital et avait décidé de tester la température de son fer à marquer les bœufs. C’est de la lave. De la lave pure, distillée, concentrée, qui s’écoule à travers une paille faite de nerfs à vif. D’un point de vue purement physiologique, c’est fascinant. Le corps humain est capable de produire une douleur si intense qu’elle semble posséder sa propre personnalité. On l’appelle « le volcan intérieur », mais on pourrait tout aussi bien l’appeler « l’exorcisme urinaire ». Vous vous surprenez à contracter des muscles dont vous ignoriez l’existence, y compris certains muscles de votre visage qui vous donnent l’air de subir une attaque de paralysie faciale en direct sur un plateau télé. On vous a conseillé de boire de l’eau. Beaucoup d’eau. « Pour diluer », disaient-ils. « Pour rincer le conduit », ajoutaient-ils avec la légèreté de quelqu’un qui ne va pas pisser du napalm dans dix minutes. Alors vous avez bu. Vous avez englouti trois litres de Cristaline en une heure. Vous êtes devenu une véritable éponge humaine. Vous flottez littéralement dans vos chaussures. Résultat ? Au lieu d’avoir une séance de torture de dix secondes, vous vous êtes offert un marathon de l’agonie de deux minutes quarante. Bravo. Vous avez transformé un court-métrage d’horreur en une trilogie épique de la souffrance. Chaque goutte supplémentaire est une nouvelle lame de rasoir qui s’invite à la fête. Vous commencez à voir des couleurs qui n’existent pas dans le spectre visible. Vous entendez les chœurs de l’armée rouge chanter dans vos oreilles. Vous êtes en train de franchir le mur du son de la douleur urologique. Et le pire, c’est le silence. Parce que vous ne pouvez pas hurler. Pas vraiment. Si vous hurlez, les voisins vont appeler les flics ou le GIGN, persuadés qu’on est en train de découper quelqu’un à la scie sauteuse dans votre appartement. Alors vous pratiquez le « cri muet ». Celui où vous ouvrez grand la bouche, les yeux injectés de sang, les veines du cou saillantes comme des câbles de pont suspendu, mais où seul un petit sifflement pathétique s’échappe de vos lèvres. Un bruit qui ressemble à une bouilloire en fin de vie. C’est là que le sarcasme de l’existence vous frappe de plein fouet. On appelle ça « satisfaire un besoin naturel ». Naturel ? Vraiment ? Il n’y a absolument rien de naturel dans le fait d’avoir l’impression qu’un dragon cracheur de feu essaie de sortir de votre braguette par un trou de souris. Si c’était ça, la nature, les premiers hommes auraient abandonné l’idée de se reproduire dès la préhistoire et on serait tous restés à l’état d’amibes, c’est beaucoup moins risqué pour l’ego. Et puis, il y a la phase de la paranoïa. Une fois que la première vague est passée, que vous avez réussi à vous essuyer avec la délicatesse d’un démineur manipulant de la nitroglycérine, vous commencez à analyser la situation. Vous regardez votre reflet dans le miroir. Vous avez pris dix ans en trois minutes. Vous vous demandez si vous n'avez pas définitivement endommagé la tuyauterie. Est-ce que ça va rester comme ça ? Est-ce que désormais, chaque passage aux toilettes sera une reconstitution historique de la bataille des Thermopyles ? On vous dit que c’est passager. « Dans 24 heures, vous n’y penserez plus. » Mensonge. On y pense toujours. On développe un syndrome de stress post-traumatique lié à la porcelaine blanche. Vous commencez à regarder votre bouteille d'eau avec une méfiance hostile. Chaque gorgée est une trahison potentielle. Vous calculez votre itinéraire en fonction de la proximité des toilettes, tout en sachant que vous ferez tout pour éviter d’y entrer. C’est le paradoxe ultime de l’irrité de l’urètre : avoir une envie pressante de mourir de soif pour ne plus jamais avoir à uriner. Certains essaient des techniques alternatives. Il y a l’école de la « miction sous-marine ». On s’assoit dans un bain tiède en espérant que le principe d’Archimède va miraculeusement annuler la sensation de brûlure chimique. Spoiler : ça ne marche pas. Vous finissez juste par avoir mal dans de l’eau tiède, avec en prime le sentiment d’être redevenu un enfant de quatre ans qui a eu un accident à la piscine municipale. La dignité est une notion qui s’évapore très vite quand on a le sentiment que son entrejambe est devenu un site de test nucléaire. D’autres tentent la diversion cognitive. Vous essayez de penser à des trucs froids. Les glaciers de l’Antarctique. Un sorbet citron. La Reine des Neiges. Le cœur de votre ex. Rien n’y fait. La lave gagne toujours. La lave ne connaît pas la psychologie positive. La lave se fout de vos mantras et de votre cohérence cardiaque. Elle ne connaît qu’une seule direction : la sortie, et elle compte bien emporter quelques couches d’épithélium avec elle pour le voyage. Et pourtant, au milieu de ce désastre intime, il y a une leçon de vie. Une leçon d'humilité. Vous réalisez que malgré votre diplôme de fin d'études, votre crédit immobilier et votre capacité à configurer un routeur Wi-Fi, vous n'êtes rien face à une inflammation de deux centimètres. Vous êtes un vassal face au seigneur de la Brûlure. Vous apprenez la gratitude. La vraie. Pas celle des bouquins de développement personnel qui vous disent de dire merci au soleil. Non, la gratitude du survivant qui, après la troisième ou quatrième miction, sent soudain que la température descend d'un cran. Quand le feu passe de "Magma en fusion" à "Simple tisonnier chauffé", vous ressentez une joie indicible. Vous avez envie de sortir dans la rue et d'embrasser des inconnus. Vous avez envie de chanter. Vous vous sentez comme un vétéran de guerre qui revient du front. Vous avez vu les tranchées. Vous avez senti l'odeur de la poudre (ou du moins, celle des désinfectants hospitaliers). Alors, quand vous sortez enfin de la salle de bains, les jambes encore un peu flageolantes, et que quelqu'un vous demande innocemment : « Ça va ? Tu as mis du temps », contentez-vous de sourire. Un sourire mystérieux, un peu triste, le sourire de celui qui sait. Ne leur parlez pas du dragon. Ne leur parlez pas de la lave. Ils ne pourraient pas comprendre. Contentez-vous de boire un grand verre d'eau, de serrer les dents, et de murmurer intérieurement ce mantra qui est désormais le vôtre, celui de la confrérie secrète des forés, des sondés et des irrités : « Pisse du feu, et dis merci. Parce que demain, ça ne sera plus qu'un souvenir de barbecue. » Mais en attendant, si vous voyez de la fumée sortir de la cuvette, ne paniquez pas. C’est juste le métier qui sort. Et il sort avec une passion que même un amant latin ne pourrait égaler. Courage, grand volcan. La période d'éruption touche à sa fin. Bientôt, tu ne seras plus qu'une terre fertile et apaisée. Enfin, jusqu'à l'examen de contrôle. Car l'urologie, tout comme la géologie, est une science de la répétition. Et le magma finit toujours par vouloir remonter à la surface.

L'Antibiotique Miracle : La Pilule du Pardon

Vous êtes là, assis sur le bord de votre lit, les jambes écartées comme si vous veniez de traverser le Nevada à dos de cactus, et vous contemplez ces deux petits morceaux de craie blanche au creux de votre main. Deux comprimés d’Azithromycine. Deux petites gélules, d’une blancheur si immaculée qu’elles semblent avoir été moulées dans le marbre des carrières du Vatican. Regardez-les bien. Ce ne sont pas des médicaments. C’est une amnistie internationale conditionnée dans un blister en aluminium. C’est le bouton « Reset » de votre dignité. C’est la gomme magique qui va effacer ce chapitre de votre vie intitulé « Pourquoi j’ai cru que ce mec en festival était une âme sœur ? » ou « L'imprudence est un plat qui se mange sans latex ». En médecine classique, on vous traite avec respect. On vous donne des sirops pour la toux qui sentent la fraise chimique. On vous donne des pommades pour les entorses. Mais en urologie, et plus particulièrement dans le département des « Incidents de Parcours », la pharmacologie ressemble étrangement à une confession religieuse. Sauf que le prêtre porte une blouse blanche, qu'il a l'air de vous juger plus durement que Dieu le Père, et que la pénitence ne consiste pas en trois « Notre Père », mais en une dose unique qui va déclencher un génocide bactérien de l’ordre de l’Apocalypse dans votre urètre. L’Azithromycine, c’est le miracle de la paresse moderne. Avant, pour soigner une petite « mésaventure » bactérienne, il fallait s’enfiler des pilules pendant dix jours, s’interdire l’alcool, et réfléchir à ses péchés chaque matin au petit-déjeuner. C’était long. C’était chiant. C’était éducatif. Aujourd’hui ? On est passé au mode « commande Express ». Deux cachets. Un verre d’eau. Et paf ! En vingt-quatre heures, l’incendie de Notre-Dame qui faisait rage dans votre slip est éteint. C'est l'absolution en libre-service. C'est la réinitialisation d'usine de votre appareil génital. Admirez le concept : vous avez passé trois jours à pisser du verre pilé en hurlant le nom de divinités païennes oubliées, vous avez eu l'impression qu'un dragon avait élu domicile dans votre prostate, et soudain, la science vous dit : « Tiens, avale ça, et on fait comme si rien ne s'était passé. » C’est d’une amoralité absolument délicieuse. C’est le paradis fiscal de la santé. Vous déposez votre infection au guichet, et elle disparaît sans laisser de traces, sans enquête du fisc bactériologique, sans même une petite cicatrice sur votre conscience. Mais attention, ne vous y trompez pas : la pilule du pardon a un prix. Pas un prix financier — la Sécurité Sociale adore financer vos égarements nocturnes, c’est son côté romantique — mais un prix psychologique. Car au moment où vous avalez ces deux comprimés, vous signez un pacte tacite avec le cynisme. Le premier comprimé, c’est pour le corps. Il descend, il repère les bactéries squatteuses qui font la fête sur vos muqueuses, et il les extermine avec la subtilité d’un raid de drones sur un mariage de gobelins. C’est chirurgical. C’est net. Le deuxième comprimé, c’est pour l’ego. C’est celui qui vous murmure à l’oreille : « Tu vois ? C’était pas si grave. Demain, on recommence ? » C’est là que réside le véritable danger de l’Azithromycine. C’est une drogue de l’oubli. Elle efface la douleur si vite qu’elle efface aussi la leçon. Si le traitement durait trois mois avec des injections quotidiennes dans la fesse gauche, vous deviendriez un moine trappiste en moins de deux semaines. Vous ne regarderiez plus jamais un étranger dans un bar sans voir une menace biologique de niveau 4. Mais avec le miracle du « One Shot », votre cerveau de primate fait un calcul très simple : « Douleur atroce ÷ 2 pilules magiques = Risque acceptable. » Regardez-vous dans le miroir de la salle de bain pendant que vous tenez votre verre d’eau. Vous avez cette tête de rescapé, ce visage de survivant d'un crash aérien qui vient de trouver une boîte de chocolats dans les débris. Vous vous sentez béni. Vous vous dites que la science est une chose merveilleuse. Et vous avez raison. La science a réussi l'exploit de transformer une erreur de jugement monumentale en une simple formalité administrative digestive. Il y a quelque chose de profondément biblique dans cette guérison éclair. C’est Lazare qui sort de son tombeau, sauf que Lazare, au lieu de rendre grâce, demande où est le prochain happy hour. C’est le moment où vous sentez la lave refroidir. Le volcan s'éteint. La fumée se dissipe. Et soudain, vous n'êtes plus ce lépreux moderne qui évitait de croiser son propre reflet dans la cuvette des toilettes. Vous êtes à nouveau un citoyen propre, net, prêt à être réinséré dans le grand marché de la séduction. Le monde médical appelle ça un « traitement antibiotique à spectre large ». Moi, j’appelle ça de la « magie pour adultes irresponsables ». Parce que soyons honnêtes : si on supprimait cette pilule, la moitié des boîtes de nuit fermeraient et le taux de natalité doublerait par pur traumatisme urinaire. L'Azithromycine est le lubrifiant social de notre siècle. C’est ce qui permet à l’humanité de continuer à faire n'importe quoi avec n'importe qui, tout en gardant cette petite lueur d’espoir que le lundi matin, la pharmacienne nous rendra notre virginité urologique moyennant une signature sur une feuille de soins. Et la pharmacienne, parlons-en. Elle, c’est la gardienne du temple. Quand vous lui tendez l’ordonnance pour vos deux pilules de la rédemption, elle ne vous regarde pas comme un patient. Elle vous regarde comme une statistique. Elle voit le code secret. Elle sait que vous n’avez pas une angine. Personne ne prend deux comprimés d'Azithro pour une angine, à moins que votre gorge ne se situe à trente centimètres sous votre nombril. Elle vous tend la boîte avec ce petit sourire professionnel, un mélange de compassion technique et de lassitude métaphysique. Elle sait que vous reviendrez. Peut-être pas le mois prochain, peut-être pas l'année prochaine, mais le « Reset » est trop tentant. C’est une drogue dure, la sensation de ne plus avoir mal après avoir eu l’impression de pisser de la soude caustique. Une fois les cachets avalés, il se passe un phénomène étrange : l’attente sacrée. Vous ne courez pas tout de suite vers la chambre à coucher. Non. Vous attendez que le miracle infuse. Vous surveillez votre canal comme un guetteur sur les remparts attend l’arrivée des renforts. Et quand, après quelques heures, vous osez enfin retourner au petit coin, et que — miracle ! — le jet sort sans escorte de barbelés, sans fanfare de souffrance, sans le chœur des damnés qui hurle dans vos oreilles... là, vous connaissez la vraie paix. C’est la paix des braves. La paix de celui qui a joué avec le feu et qui a découvert qu’il existait un extincteur de poche. Vous sortez des toilettes, vous redressez les épaules. Vous respirez enfin. La terre est à nouveau fertile et apaisée, comme je vous le disais. Mais n’oubliez jamais : l’antibiotique miracle est un menteur. Il vous fait croire que les actions n’ont pas de conséquences. Il vous fait croire que la vie est un jeu vidéo avec des vies infinies. Alors, profitez de ce moment de grâce. Savourez ce retour à la normalité. Dites merci à ces deux petits soldats blancs qui ont nettoyé vos écuries d’Augias intimes. Mais gardez un œil sur le volcan. Car si la pilule du pardon efface les bactéries, elle n’efface pas la bêtise humaine. Et la prochaine fois, le dragon pourrait bien avoir développé une résistance aux miracles. En attendant, savourez votre verre d’eau. Il n’a jamais eu un goût aussi pur. C’est le goût de l’amnistie. C’est le goût du « demain sera un autre jour ». Un jour où, si tout va bien, vous n'aurez pas besoin de pisser du feu pour vous sentir vivant. Mais bon, on se connaît, non ? À dans six mois. Prévoyez juste de l'eau fraîche et un peu de dignité en réserve.

La Semaine du Moine : Abstinence et Paranoïa

Bravo. Vous avez avalé le cachet magique. Vous avez terrassé le dragon avec une petite pilule blanche et vous vous sentez probablement comme le survivant d’un crash aérien qui vient de trouver une source d’eau potable. La douleur a disparu, la miction ne ressemble plus à une tentative d’expulser des tessons de bouteille chauffés au chalumeau, et votre dignité, bien qu’encore en soins intensifs, commence à battre des paupières. Vous vous dites que c’est fini. Vous vous voyez déjà retourner dans l’arène, tel un gladiateur du Tinder-game, prêt à commettre exactement les mêmes erreurs avec la même désinvolture héroïque. C’est là que le piège se referme. Bienvenue dans la Semaine du Moine. Sept jours. Cent soixante-huit heures. Dix mille quatre-vingts minutes. C’est le temps que la médecine moderne exige de vous avant de considérer que votre entrejambe n’est plus une zone d’exclusion nucléaire comparable à Tchernobyl en 86. Sept jours d’abstinence totale, de chasteté forcée et, surtout, de paranoïa absolue. Parce que pendant cette semaine, mes amis, vous n’êtes plus un être humain : vous êtes un laboratoire ambulant de surveillance de fuites toxiques. Le concept est simple sur le papier : "Ne touchez à rien, n'invitez personne, et attendez que la chimie fasse le ménage." En réalité, c’est une descente aux enfers psychologique. Vous devenez un moine, certes, mais un moine sous crack qui soupçonne chaque battement de cil de son anatomie d’être le signe d’une mutinerie bactérienne. Le premier jour, c’est l’euphorie. Vous marchez avec une légèreté retrouvée. Vous allez aux toilettes avec la confiance d’un roi. "Regardez-moi !", semblez-vous crier au carrelage de la salle de bain, "Je pisse du cristal de roche ! Je suis guéri ! Je suis le maître de mon destin !". Vous vous imaginez déjà envoyer un message à cette personne rencontrée samedi dernier, celle qui a probablement déclenché l'incendie, pour lui dire que "tout va bien, on remet ça ?". Surtout, ne faites pas ça. Rangez ce téléphone. Vous êtes encore radioactif. Le deuxième jour, la paranoïa s’installe. C’est ce qu’on appelle le syndrome du "Fantôme de la Gonorrhée". Vous êtes assis tranquillement devant Netflix, et soudain, une sensation. Infime. Un picotement de trois millisecondes. Une micro-vibration dans le slip. Votre cerveau, transformé en radar de la CIA, hurle : "ALERTE ! ÇA REVIENT ! LE MONSTRE EST ENCORE LÀ !". Vous vous précipitez aux toilettes. Vous procédez à une inspection oculaire si rigoureuse qu’un agent des douanes à l'aéroport d'Orly la trouverait excessive. Vous tirez, vous pressez, vous examinez sous toutes les coutures, à la lumière du flash de votre smartphone. Est-ce que c’est une goutte ? Est-ce que c’est de la sueur ? Est-ce que c’est une larme de désespoir sécrétée directement par mon urètre ? Vous passez vingt minutes à fixer votre entrejambe comme si c’était une bombe à retardement dont vous devez couper le fil bleu. Il n’y a rien. C’était juste un pli de votre boxer. Vous ressortez, mais le doute est semé. Le ver est dans le fruit. Ou plutôt, la bactérie est dans la tuyauterie. Le troisième jour est celui de la recherche Google. C’est l’erreur fatale. Vous tapez : "Sensation de chaleur après traitement antibiotique mais pas de douleur". Vous tombez sur un forum datant de 2004 où un certain "Dédé-le-Poisseux" explique qu’il a pris le traitement, que tout allait bien, et qu’au septième jour, son sexe est tombé tout seul dans sa chaussette. Vous commencez à transpirer. Vous lisez des articles sur les super-bactéries résistantes aux antibiotiques, celles qui viennent de l’espace ou des égouts de Manille, et qui se nourrissent de vos médicaments pour devenir plus fortes. Vous vous voyez déjà finir dans un épisode de *Dr House*, entouré de sept internes qui débattent pour savoir s’il faut vous amputer au-dessus du nombril. Le quatrième jour, l’abstinence commence à peser sur votre psyché. Vous développez une haine farouche pour l’humanité entière. Vous voyez un couple se tenir la main dans la rue et vous avez envie de leur jeter des pierres en criant : "PROFITEZ-EN, ESPÈCES DE BIOMASSES INFECTÉES ! VOUS NE SAVEZ PAS LA CHANCE QUE VOUS AVEZ DE NE PAS AVOIR UN VOLCAN DANS LE PANTALON !". Votre libido, frustrée par l'interdiction, décide de se réveiller en fanfare. C’est la loi de l’univers : on n’a jamais autant envie de manger du gâteau que quand on est au régime, et on n’a jamais autant envie de tester la solidité de son lit que quand on a l'interdiction formelle de s'en servir pour autre chose que dormir. Vous devenez un expert en détournement d'attention. Vous vous lancez dans des puzzles de 5000 pièces. Vous apprenez le mandarin. Vous refaites les joints de la cuisine. Tout, plutôt que de penser à cette zone de non-droit située sous votre ceinture. Le cinquième jour, c’est le jour de la "Vérification de Contrôle". Vous ne ressentez plus rien, absolument rien, et cela vous terrifie encore plus. C’est trop calme. Trop pur. Vous commencez à douter de la réalité elle-même. "Et si l'antibiotique n'avait pas tué les bactéries, mais les avait juste rendues invisibles ? Et si elles étaient en train de construire une cité souterraine dans ma vessie, prête à lancer une invasion massive dès que je boirai une bière ?". Vous buvez huit litres d'eau pour "rincer le système", ce qui vous oblige à aller aux toilettes toutes les douze minutes, transformant votre journée en un marathon entre votre canapé et la porcelaine. À chaque passage, l'inspection visuelle devient de plus en plus maniaque. Vous envisagez d'acheter un microscope binoculaire sur Amazon pour être vraiment, vraiment sûr. Le sixième jour, vous craquez. Vous n'en pouvez plus de cette vie de sainteté forcée. Vous appelez votre ex ou ce date Tinder de la semaine dernière, non pas pour une proposition indécente, mais pour une enquête épidémiologique digne du Mossad. — "Salut... juste comme ça... tu te sens bien ? Pas de brûlures ? Pas l'impression d'avoir uriné de la lave en fusion récemment ? Non ? Ah, ok. Super. Moi ? Oh, je vais bien. Je fais juste une retraite spirituelle. Je me redécouvre. Allez, bisous." Vous raccrochez, persuadé qu'ils vous mentent. Ils sont tous dans le coup. C'est un complot mondial pour vous faire croire que vous êtes le seul à avoir le feu au lac. Enfin, arrive le septième jour. Le jour de la libération. L’Armistice. Vous vous réveillez et vous attendez le signal. La prophétie dit qu’après sept jours, vous êtes à nouveau "propre". Mais est-ce qu'on est jamais vraiment propre après avoir vécu ça ? Vous vous sentez comme un ex-taulard qui sort de prison après dix ans de cellule. La lumière du soleil vous éblouit. Vous regardez votre entrejambe avec un respect mêlé de méfiance. — "Ok, vieux frère. On a survécu. Mais ne me refais plus jamais un coup pareil." Vous sortez de chez vous, prêt à reprendre le cours de votre vie. Vous vous sentez sage. Vous vous sentez mûr. Vous vous jurez que désormais, ce sera protection maximale, prudence de sioux et sélection drastique de vos partenaires. Vous êtes un homme nouveau. Un homme qui a vu l'abîme et qui en est revenu. Puis, le soir même, vous allez dans un bar. Vous voyez quelqu'un qui a un sourire un peu trop dévastateur et une manière de commander un Gin Tonic qui vous fait oublier toute notion de pharmacopée. Le "Huitième Jour" commence. Et tandis que vous vous approchez pour engager la conversation, une petite voix au fond de votre tête — celle du moine paranoïaque que vous étiez hier encore — vous chuchote : — "T’es sûr de toi, champion ? Parce que j'ai encore le numéro de l'urologue en numérotation abrégée, au cas où." Mais vous l'ignorez. Après tout, demain est un autre jour. Et au pire, vous savez déjà quoi commander en pharmacie. C'est ça, la magie de l'apprentissage : on ne devient pas plus intelligent, on devient juste plus habitué au chaos. Savourez votre victoire, Moine d'un jour. La vie reprend ses droits, et avec elle, la merveilleuse, l'inévitable, l'éternelle bêtise humaine. Amen. Et n'oubliez pas de boire de l'eau. Beaucoup d'eau.

Le Starter Pack du Célibataire

On dit que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. C’est faux. Le monde appartient à ceux qui ont un compte Doctolib en favori et un urologue qui les tutoie. Regardez-vous. Vous êtes là, dans la file d’attente d’un bar branché, sapés comme si vous alliez pitcher une start-up de crypto-monnaie à Singapour, le cheveu gominé et le regard conquérant. Vous vous sentez invincibles. Vous pensez que le « Starter Pack » du célibataire moderne, c’est un abonnement Premium sur Tinder, une paire de sneakers blanches à 200 balles et une playlist Spotify intitulée « Late Night Vibes ». Quelle adorable naïveté. Laissez-moi vous donner la vraie liste des fournitures. Le vrai kit de survie du prédateur des métropoles, celui qui ne figure pas dans les publicités pour le gel douche : c’est une boîte d’Azithromycine, une capacité surnaturelle à mentir sur son historique de navigation, et surtout, surtout, l’acceptation sereine que la chlamydia n’est plus une MST, mais une simple formalité administrative. Une sorte de taxe d’habitation sur le plaisir. Soyons honnêtes deux minutes. En 2024, attraper la chlamydia, c’est devenu le baptême du feu du monde moderne. C’est la grippe saisonnière de l’entrejambe. Si tu n’as jamais reçu ce SMS lapidaire à 14h30 un mardi — « Coucou, petite update, faudrait que t’ailles faire un check-up, dsl » — est-ce que tu as vraiment vécu ? Est-ce que tu as seulement tenté ta chance sur le grand casino de la vie, ou est-ce que tu joues encore au Scrabble avec ta tante en attendant que le destin te tombe dessus ? La chlamydia, c’est le rite de passage qui sépare les garçons des hommes. Les garçons paniquent. Ils voient leur vie défiler devant leurs yeux, ils imaginent déjà leur membre tomber dans les toilettes comme un vieux morceau de parpaing effrité, ils cherchent des billets d’avion pour un monastère au Tibet. L’homme, le vrai, celui qui a survécu à l’abîme, regarde son téléphone, soupire, et vérifie simplement si la pharmacie de garde est encore ouverte. C’est ça, la maturité : c’est quand le stress de l’infection est remplacé par l’agacement de devoir boire de l’eau au lieu d’un Gin Tonic pendant trois jours. Le problème, c’est qu’on nous a vendu la peur. On nous a éduqués avec des diapos de cours de SVT qui ressemblaient à des décors de films d’horreur de Cronenberg. On nous a fait croire que si on s’approchait d’un autre être humain sans une combinaison NBC, on finirait par ressembler à un fromage de chèvre oublié au soleil. Résultat ? Une génération de paranoïaques qui scrutent la moindre rougeur comme si c’était le début de l’Apocalypse. Mais la réalité est bien plus banale, et c’est là que réside le génie acide de la biologie. La chlamydia, c’est la bactérie la plus « chill » de l’histoire de l’évolution. Elle ne veut pas te tuer. Elle ne veut pas te défigurer. Elle veut juste squatter. C’est le pote de fac qui s’installe sur ton canapé, vide ton frigo et ne part jamais, sauf si tu lui balances un seau d’antibiotiques à la gueule. C’est une infection de designer. C’est discret, c’est presque invisible, c’est le minimalisme appliqué à la pathologie. D’ailleurs, parlons-en, de ce fameux passage à la pharmacie. C’est là que se joue le grand théâtre de la condition humaine. Vous entrez, l’air détaché, en essayant de ressembler à quelqu’un qui vient acheter du dentifrice ou des pansements pour une ampoule au pied. Mais le pharmacien sait. Il a ce regard, ce demi-sourire de Sphinx qui vous dit : « Encore un champion qui a confondu l’amour avec une partie de roulette russe dans un Airbnb du 11ème arrondissement ». — « C’est pour vous, monsieur ? » demande-t-il, alors que l’ordonnance mentionne clairement un dosage qui pourrait assommer un cheval de trait. — « Non, c’est pour un ami… un ami qui… euh… voyage beaucoup. » Bien sûr. L’ami voyageur. On connaît tous cet ami. Celui qui explore les jungles urbaines sans boussole et qui revient toujours avec des souvenirs microscopiques. Le plus drôle, c’est la hiérarchie sociale des infections. Dans le monde du célibat, il y a des castes. La chlamydia, c’est la classe moyenne. C’est le pass Navigo de la séduction. Si vous avez la syphilis, vous êtes un personnage de roman de Flaubert, vous avez un côté romantique maudit, on s’attend à vous voir mourir dans un sanatorium en écrivant des vers en latin. Si vous avez des morpions, vous êtes un pirate du XVIIIème siècle ou un punk à chien qui a trop traîné à la Villette. Mais la chlamydia ? C’est le mainstream. C’est l’iPhone de la MST. Tout le monde en a une, ou en a eu une, ou connaît quelqu’un qui est en train de la gérer entre deux réunions Zoom. Et c'est là que le bât blesse. À force de la banaliser, on finit par l'aimer, non ? C’est la preuve irréfutable que vous êtes encore dans le game. C’est votre badge de vétéran. Dans vingt ans, quand vous serez marié, que vous aurez un monospace et que votre seule excitation de la semaine sera de choisir la couleur des joints de la salle de bain, vous repenserez avec nostalgie à cette époque bénie où votre urine avait le goût du métal hurlant. Vous vous direz : « Ah, l'époque où j'étais vivant ! L'époque où mon corps était un champ de bataille pour bactéries aventureuses ! » C’est le paradoxe du « Huitième Jour ». On sort de la convalescence, on jure qu’on sera sage, on se promet de transformer sa vie en temple de la pureté. On boit du thé vert, on fait des salutations au soleil, on regarde les applications de rencontre avec le dédain d’un moine trappiste devant un bordel. On se sent supérieur. On se sent protégé par notre nouvelle sagesse médicale. Et puis, vous croisez ce regard. Ce sourire à 45 degrés qui vous fait oublier que votre système immunitaire est encore en train de ranger les chaises après la dernière fête. Et soudain, toutes vos résolutions s’évaporent. Pourquoi ? Parce que l’humain est une machine conçue pour l’erreur. Nous sommes des algorithmes défectueux qui préfèrent une heure de chaos à une éternité de sécurité. Alors, vous y allez. Vous commandez ce deuxième verre. Vous riez trop fort à une blague pas drôle. Et au fond de vous, cette petite voix — celle que j’appelle le « Manager de la Misère » — frotte ses mains de joie. Elle sait déjà que dans dix jours, vous serez de nouveau en train de taper « brûlure mictionnelle causes » sur Google à 3 heures du matin, dans une lumière bleue blafarde qui éclaire votre visage de pécheur récidiviste. Est-ce que c’est triste ? Absolument pas. C’est sublime. C’est la preuve que Darwin avait tort : la survie du plus apte n'est rien face à la survie du plus obstiné dans la connerie. Nous sommes l’espèce qui a inventé la pénicilline juste pour pouvoir continuer à faire n’importe quoi avec n’importe qui. C’est notre plus grande réussite technologique. La chlamydia n’est pas un échec, c’est une statistique. C’est le coût opérationnel de la liberté. Imaginez un monde où personne ne prendrait de risques, où chaque rencontre serait précédée d’un échange de bilans sanguins certifiés par huissier. Ce serait l’enfer. Un enfer propre, stérile, inodore, mais l’enfer quand même. On s’emmerderait à mourir. On finirait par se collectionner des timbres ou par s’intéresser sérieusement à la permaculture. Alors, si ce matin vous sentez comme un léger picotement, comme si un petit démon jouait du ukulélé avec vos nerfs sensitifs, ne baissez pas la tête. Redressez-vous. Vous faites partie de l’élite. Vous êtes un utilisateur actif de la vie. Vous avez votre Starter Pack bien en main. Allez à la pharmacie, achetez votre boîte de pilules magiques, et dites merci. Dites merci à la science, merci à la biologie, et surtout, merci à votre propre bêtise qui vous permet de vivre des histoires dont vous ne pourrez jamais parler à vos petits-enfants, mais qui vous feront sourire tout seul dans votre cercueil. La vie est courte, les infections sont curables, et l’eau est gratuite. Buvez-en. Beaucoup. Votre urologue vous attend, et il a besoin de changer sa Mercedes. Faites un geste pour l’économie nationale : allez séduire quelqu’un. Et n'oubliez pas : si tu n'as pas pissé du feu au moins une fois dans ta décennie de célibat, est-ce que tu peux vraiment dire que tu as eu chaud au cœur ? Allez, circulez. Et essayez de ne pas contaminer tout l’immeuble avant lundi.

Dire Merci : L'Optimisme du Pire

Rangez ce mouchoir. Essuyez cette larme qui perle au coin de votre œil, juste à côté de cette cerne qui témoigne de votre nuit blanche passée à taper « sensation de verre pilé urètre » sur des forums Doctissimo peuplés de hypocondriaques en phase terminale de panique. Regardez-vous dans le miroir. Non, pas là-bas, vos parties génitales n’ont pas encore muté en monstre de foire, inutile de vérifier toutes les trois minutes si une troisième testicule a poussé. Regardez votre visage. Vous avez l’air d’un homme qui vient de perdre sa dignité dans une ruelle sombre derrière un kebab ? Parfait. C’est le début de la sagesse. Bienvenue dans le noble art de l’Optimisme du Pire. Il y a deux catégories de personnes dans les salles d’attente des centres de dépistage. Il y a les Résidents, et il y a les Touristes. Si vous lisez ceci en serrant les dents à chaque fois que votre vessie envoie un signal de détresse, félicitations : vous êtes un touriste. Vous êtes là pour un court séjour, un petit « city-trip » au pays de l’inflammation, une escale désagréable mais temporaire. Et c’est précisément là que vous devez apprendre à dire merci. Parce que, soyons honnêtes deux minutes entre gens de mauvaise vie : ça aurait pu être bien pire. Ça aurait pu être définitif. Ça aurait pu être le genre de truc qui nécessite un abonnement « Platinum » chez votre dermatologue, avec une carte de fidélité et des prélèvements automatiques sur votre compte en banque jusqu’à ce que mort s’ensuive. Imaginez un instant. Vous auriez pu hériter d’un de ces souvenirs de vacances qui ne s’effacent jamais, un truc qui revient vous saluer à chaque fois que vous êtes fatigué, stressé, ou que vous avez mangé trop de chocolat. Une de ces affections qui transforment votre entrejambe en un calendrier de l’Avent de l’horreur, où chaque case ouverte révèle une nouvelle surprise pustuleuse. Là, on ne parle plus d’un simple passage à la pharmacie pour avaler deux comprimés et repartir comme si de rien n’était. On parle d’une cohabitation. D’un colocataire qui ne paie pas le loyer, qui ruine votre vie sexuelle et qui s’invite à tous vos futurs rendez-vous galants en criant : « Coucou, je suis toujours là ! Tu te rappelles de cette soirée en 2023 où tu avais un peu trop bu de tequila ? Moi, je m’en rappelle ! » Alors, quand vous sentez ce petit picotement, cette brûlure qui vous donne l’impression de pisser du napalm, au lieu de maudire le ciel, la terre et cette personne dont vous avez déjà oublié le prénom (mais dont vous vous rappelez très bien du parfum bas de gamme), faites une prière à Saint-Antibiotique. Remerciez la science moderne d’avoir inventé des molécules capables de transformer votre « accident industriel » en une simple anecdote de fin de soirée. Vous avez la chance d’avoir une pathologie qui se soigne avec la même efficacité qu’un bug informatique. Un coup de « Control-Alt-Delete » chimique, et hop, votre système reproducteur redémarre, propre comme un sou neuf, prêt à être de nouveau malmené par vos décisions de vie discutables. C’est là toute la beauté de l’Optimisme du Pire. C’est l’art de regarder son urètre en feu et de se dire : « Au moins, ce n’est pas un tatouage biologique permanent. » C’est la gratitude du condamné à qui on annonce qu’au lieu de l’échafaud, il aura juste droit à trois jours de travaux d’intérêt général consistant à ramasser des mégots sous la pluie. On ne va pas se mentir, c’est chiant, ça gratte, et l’odeur de vos urines ressemble actuellement à un mélange de soufre et de pneu brûlé, mais c’est *fini* lundi prochain. Pensez aux pauvres diables qui, eux, ont souscrit à l’abonnement « Maladie Chronique ». Ces gens-là voient leur dermatologue plus souvent que leur propre mère. Ils connaissent le nom de toutes les crèmes à base de cortisone sur le marché. Ils ont des dossiers médicaux épais comme des romans de Tolstoï, mais avec beaucoup moins de romance et beaucoup plus de gros plans sur des zones d’ombre. Pour eux, le cabinet médical n’est pas une étape, c’est une annexe de leur salon. Ils contribuent à la retraite de leur spécialiste de manière tellement significative qu'ils devraient avoir leur nom gravé sur une plaque à l’entrée de sa villa sur la Côte d’Azur. Vous ? Vous êtes un figurant. Un invité de passage. Vous êtes celui qui fait baisser les statistiques de gravité. Vous êtes le petit bobo de l’épidémiologie. Alors, un peu de tenue. Ne faites pas cette tête d’enterrement devant le pharmacien. Le mec en a vu d’autres. Il a vu des gens arriver avec des trucs qui ressemblaient à des champignons de sous-bois après une averse nucléaire. Il a vu des situations où la seule solution médicale consistait à tout couper et à recommencer à zéro avec de la pâte à modeler. Quand il vous tend votre boîte de médicaments, ne fuyez pas le regard bas. Redressez la tête. Payez avec le sourire. Dites-vous que vous investissez dans votre futur droit à l’erreur. Parce que c’est ça, le vrai luxe : avoir le droit de se tromper, d’être stupide, d’être imprudent, et de pouvoir tout effacer pour le prix d’une franchise médicale et d’un week-end sans alcool. L’Optimisme du Pire, c’est comprendre que la douleur actuelle est le prix de la liberté passée. C’est un ticket de parking. On râle en le payant, mais au moins, on repart avec la bagnole. On ne vous a pas mis la voiture à la fourrière pour l’éternité. On ne vous a pas retiré votre permis de séduire (enfin, si, mais juste pour dix jours, le temps que la chimie fasse son œuvre et que vous arrêtiez de ressembler à un réacteur de Tchernobyl en pleine fusion). Et puis, voyez le côté éducatif de la chose. Cette expérience vous forge. Elle vous donne de la consistance. Un homme qui n’a jamais eu peur en allant aux toilettes est un homme qui n’a jamais vraiment vécu. C’est un être fade, un utilisateur de la vie en version « Démo ». Vous, vous avez la version « Full Access ». Vous avez testé les limites du système. Vous avez flirté avec la catastrophe et vous vous en sortez avec une simple tape sur les doigts et une prescription. C’est un peu comme si vous aviez sauté d’un avion sans parachute et que, par un miracle de la physique, vous aviez atterri dans une botte de foin géante recouverte de matelas. Vous devriez être en train de danser la gigue, pas de gémir parce que le foin vous pique un peu les fesses. Alors, la prochaine fois que vous ressentez cette chaleur suspecte, au lieu de vous demander « Pourquoi moi ? », demandez-vous plutôt « Pourquoi pas pire ? ». Visualisez toutes les horreurs dermatologiques que vous avez évitées de justesse. Pensez à toutes ces maladies dont le nom se termine en « -ite » ou en « -ose » et qui ne partiront jamais, même avec toute la volonté du monde et des litres de désinfectant. Soyez reconnaissant envers votre bêtise, car elle vous offre des moments de pure conscience existentielle. Rien ne rend plus vivant que l’attente des résultats d’un prélèvement. C’est le seul moment où vous vous mettez soudainement à négocier avec Dieu, alors que vous ne lui avez pas parlé depuis votre communion solennelle. « Promis, Seigneur, si c’est juste une petite infection, je deviens bénévole à la Croix-Rouge et je ne ghoste plus jamais personne. » Bien sûr, vous ne le ferez pas. Une fois guéri, vous repartirez à l’assaut des bars de nuit avec la mémoire d’un poisson rouge sous ecclésiastes. Mais ce court instant de terreur pure vous aura rappelé que vous êtes mortel, biologique, et incroyablement chanceux d’être né à une époque où le feu sacré se soigne avec des comprimés pelliculés. Au XVIIIe siècle, votre petite mésaventure se serait terminée avec un nez en moins et une cure de mercure qui vous aurait fait perdre vos dents avant l’âge de trente ans. Aujourd’hui, vous avez juste besoin d’un verre d’eau et d’un peu de patience. Alors, fermez-la. Buvez votre eau. Prenez votre pilule. Et surtout, n'oubliez pas de dire merci au destin de vous avoir envoyé une simple alerte incendie au lieu de raser tout l'immeuble. La vie est une partie de poker où vous avez joué tapis avec une paire de deux. Vous avez perdu la manche, certes, mais vous êtes toujours à la table. Et la prochaine donne commence dès que vous aurez arrêté de pisser des flammes. D’ici là, appréciez le spectacle de votre propre résilience. C'est ça, l'élégance du survivant : savoir sourire quand ça brûle, parce qu'on sait qu'on a encore de l'eau dans le réservoir.

Épilogue : Le Retour du Héros (Protégé)

Te voilà donc, debout sur le perron de la pharmacie, ton précieux butin de molécules chimiques serré contre ton cœur comme si c’était le Graal, alors que ce n’est qu’un cocktail destiné à éteindre l’incendie criminel qui ravage ton entrejambe. Tu marches d’un pas nouveau. Plus léger. Un peu comme un astronaute qui revient de l’ISS, sauf que toi, ton voyage spatial s'est limité à une exploration non autorisée d'une zone biologique hautement radioactive. Tu es le Héros. Le survivant. Le type qui a vu le Mordor s'ouvrir dans sa cuvette de toilettes et qui en est revenu pour raconter l’histoire. Mais avant de te pavaner et de te considérer comme le prochain Marvel de la santé publique, on va s’asseoir deux minutes. On va parler de l’éléphant dans la pièce. Ou plutôt, du petit bout de latex que tu as superbement ignoré parce que, selon tes dires de l’époque, « ça gâche le feeling ». Sérieusement, parlons-en, du « feeling ». As-tu apprécié le feeling d’uriner des lames de rasoir rouillées pendant trois jours ? Est-ce que la sensation de « connexion authentique » avec ton partenaire valait cette impression d’avoir un dragon de Game of Thrones qui tente de s’extraire de ton urètre à chaque miction ? Si la réponse est oui, tu n’as pas besoin d’un médecin, tu as besoin d’un exorciste ou d’un abonnement premium dans un club de bondage très, très spécifique. La morale de cette épopée pyrotechnique est d’une simplicité qui frise l’insulte à ton intelligence : le condensé de technologie le plus efficace de l’histoire de l’humanité n’est ni l’iPhone, ni le moteur à hydrogène, ni la litière pour chat autonettoyante. C’est ce petit carré de plastique que tu trouves pour deux balles dans un distributeur à côté des chewing-gums à la cannelle. C'est fascinant, quand on y pense. On vit dans une époque où l'on est capable d'envoyer des robots sur Mars pour prendre des selfies, mais on est encore foutus de transformer notre système urinaire en centrale de Tchernobyl parce qu'on a eu « la flemme » ou qu'on s'est senti « trop en confiance ». La confiance, c'est ce qui permet aux banquiers de voler ton argent et aux bactéries de coloniser ton slip. Dans le doute, la confiance, c'est pour les gens qui aiment les antibiotiques à large spectre. Imagine un instant le scénario alternatif. On rembobine la cassette. Tu es là, le moment est chaud, la tension est à son comble, et au lieu de te lancer dans l’aventure sans filet comme un cascadeur suicidaire sous crack, tu sors le bouclier. L’armure. Le gant de toilette du destin. Ça prend trois secondes. Trois secondes, c’est le temps qu’il faut pour mal prononcer un mot étranger ou pour rater une marche d’escalier. En trois secondes, tu viens d’économiser une semaine de souffrance christique, quarante euros de consultation, et l’humiliation suprême de devoir expliquer à une infirmière blasée que, oui, tu as « peut-être » oublié de te protéger. Le préservatif n'est pas un tue-l'amour. C'est un gestionnaire de risques. C'est l'assurance tous risques de ton appareil reproducteur. Utiliser un préservatif, ce n'est pas dire « je ne te fais pas confiance », c'est dire « j'aime tellement mon urètre que je refuse de le transformer en lance-flammes pour les besoins d'une métaphore stupide ». C’est de la poésie, en fait. C’est l’élégance de celui qui sait que la fête est finie quand on commence à pisser du napalm. Mais non, le héros moderne veut du « brut ». Il veut du « vrai ». Il veut de la « spontanéité ». Bravo, champion. Tu as été spontané, et maintenant tu es en train de lire la notice d'un médicament qui te prévient que tes urines risquent de devenir orange fluorescent. C'est super pour être repéré par les secours en cas de crash aérien dans la jungle, mais c'est un peu moins glamour lors d'un deuxième rendez-vous amoureux. Regardez-le, ce héros de retour. Il a la démarche assurée de celui qui sait qu'il ne va plus pleurer en allant aux cabinets. Mais il porte aussi en lui la sagesse amère de celui qui a découvert que le corps humain est une machine biologique incroyablement fragile, capable de se retourner contre son propriétaire pour une simple erreur de logistique. Tu as joué à la roulette russe avec un barillet plein, et tu as eu la chance que la balle soit un antibiotique pelliculé plutôt qu'une pathologie incurable qui t'aurait obligé à annoncer la nouvelle à tous tes contacts Facebook. Le retour du héros, c'est aussi le retour à la raison. C’est comprendre que la virilité, ou l’audace, ou peu importe comment tu appelles ton inconscience, s’arrête là où la biologie commence. Tu n'es pas plus fort qu'un gonocoque. Tu n'as pas plus de répondant qu'une chlamydia. Face à un microbe, ton ego pèse moins lourd que le papier toilette que tu utilises pour éponger tes larmes de douleur. Alors, pour la prochaine fois — parce qu'on sait tous qu'il y aura une prochaine fois, on est des animaux sociaux après tout — rappelle-toi de ce chapitre. Rappelle-toi de l'odeur de la salle d'attente, du froid du spéculum ou de la gêne du prélèvement (ce moment délicieux où tu as l'impression qu'on essaie de ramoner ta cheminée avec un coton-tige géant). Rappelle-toi que tout cela, absolument tout, aurait pu être évité par un simple geste de glissement latéral. Le latex, c'est la différence entre être un conquérant et être un patient. C'est la ligne de démarcation entre une anecdote érotique sympa et un dossier médical épais comme un roman de Dostoïevski. Tu sors de cette épreuve avec un nouveau super-pouvoir : la conscience. Tu sais maintenant que ton corps n'est pas un temple, c'est une boîte de nuit très sélective avec un videur un peu trop susceptible. Si tu laisses entrer n'importe qui sans vérifier les invitations, ne t'étonne pas si la soirée se termine en bagarre générale dans les sanitaires. Désormais, quand tu verras un paquet de capotes au supermarché, ne le regarde plus avec ce mépris d'adolescent qui se croit immortel. Regarde-le comme un vétéran regarde son gilet pare-balles. Avec respect. Avec tendresse, presque. Parce que ce petit bout de caoutchouc est la seule chose qui se dresse entre toi et le retour du dragon pyromane. Sois un héros, certes. Mais sois un héros avec une armure. Parce qu'un héros qui pisse du feu, au bout d'un moment, ça n'impressionne plus personne, ça fait juste pitié à voir. Et entre nous, le monde a déjà assez de victimes. Ce qu'il nous faut, ce sont des survivants élégants, des types qui savent que la meilleure façon de gagner une guerre contre les MST, c'est de ne jamais les laisser franchir la frontière. Allez, range tes pilules. Bois ton litre de flotte. Et la prochaine fois que tu as une idée de génie impliquant du « sans-filet », pense à ta vessie. Elle t'observe. Elle se souvient. Et elle n'hésitera pas à te trahir à nouveau si tu ne lui montres pas un peu de considération. Bienvenue parmi nous, mortel. Protégé, mais mortel. Et surtout, n'oublie pas : le feu, c'est bien dans la cheminée ou sur une bougie d'anniversaire. Dans le pantalon, c'est juste une erreur de débutant.
Fusianima
Pisse du feu et dis merci
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Dr Sarcasme

Pisse du feu et dis merci

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Félicitations. Prenez un siège — s’il vous plaît, ne restez pas debout, je sais que vos ganglions inguinaux ressemblent actuellement à deux balles de tennis en train de fusionner — et installez-vous confortablement. Ou du moins, essayez. Bienvenue dans l’antichambre de la maturité, le seul club priv...

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