Payer pour se faire virer par un algorithme

Par Dr. SarcasmeComédie

Signez ici, en bas à droite, juste à côté de la petite icône représentant votre dignité qui s’évapore. N’ayez pas peur, c’est de l’encre sympathique : elle ne devient indélébile que lorsque vous réalisez que votre Master en « Stratégie Digitale Disruptive » a la même valeur marchande qu’une cassette...

Le prêt étudiant : Acheter une guillotine à crédit

Signez ici, en bas à droite, juste à côté de la petite icône représentant votre dignité qui s’évapore. N’ayez pas peur, c’est de l’encre sympathique : elle ne devient indélébile que lorsque vous réalisez que votre Master en « Stratégie Digitale Disruptive » a la même valeur marchande qu’une cassette VHS de *Titanic* dans un vide-grenier en 2024. Mesdames, Messieurs, bienvenue au grand rituel de l’euthanasie financière consentie. On appelle ça le « Prêt Étudiant ». Dans n’importe quel autre contexte, si un mec en costume vous proposait de vous donner 50 000 euros aujourd'hui contre 80 000 euros étalés sur les vingt prochaines années pour acheter un produit qui sera périmé avant même que vous ne l'ayez déballé, vous appelleriez la police, ou au moins l'asile. Mais là, non. C’est de l’Investissement en Capital Humain. C’est noble. C’est beau comme un génocide de neurones. Le concept est d’une pureté géométrique : vous allez acheter une guillotine à crédit. Une très belle guillotine, en acajou brossé, avec des finitions en fibre de carbone et une application mobile pour suivre la descente de la lame en temps réel. Et le plus drôle, c’est que c’est vous qui fournissez la corde, le panier, et le cou. Regardons les chiffres, parce que les chiffres, c'est comme les algorithmes de licenciement : ça n'a pas de cœur, mais ça a une précision chirurgicale. Un prêt étudiant moyen, c'est une condamnation à vingt ans de servitude. Vingt ans. C'est plus long qu'un mariage sur deux, plus long que la carrière d'un boys band, et c'est à peu près le temps qu'il a fallu pour que l'Empire romain s'effondre (la version accélérée par TikTok). Maintenant, comparons cela à l’espérance de vie du métier que vous apprenez. Vous passez cinq ans à étudier le marketing de contenu, la gestion de projet agile ou le développement Python. Cinq ans à ingurgiter des théories pondues par des professeurs qui n'ont pas mis les pieds dans une entreprise privée depuis l'invention du Minitel. Pendant ce temps, dans une cave à Palo Alto ou dans un serveur en Islande, une intelligence artificielle baptisée « Steve » ou « GPT-9-Turbo-Alpha » apprend à faire tout ce que vous apprenez, mais en 0,004 seconde, pour le prix d'une recharge de Tesla, et sans jamais demander de congé RTT ou se plaindre que le lait d'avoine n'est pas bio dans la salle de pause. C’est là que l’ironie devient délicieuse, presque érotique de cynisme : votre diplôme est un yaourt nature laissé en plein soleil sur le tableau de bord d'une Twingo en plein mois d'août. Au moment où le recteur vous remet votre chapeau ridicule et votre tube de papier cartonné, l'algorithme a déjà rendu vos compétences aussi pertinentes que le métier de maréchal-ferrant dans un garage Formule 1. Vous sortez de l'amphithéâtre avec une dette de la taille d'un studio à Guéret et un savoir-faire qui a déjà commencé à moisir. Vous êtes un vestige archéologique avant même d'avoir votre premier badge d'accès à la machine à café. Le banquier, lui, vous adore. Pour lui, vous n'êtes pas un étudiant, vous êtes un produit dérivé. Vous êtes un flux de trésorerie sur pattes. Quand il vous serre la main pour valider le prêt, il ne voit pas un futur cadre dynamique ; il voit une traite mensuelle garantie qui va courir jusqu’à ce que vos cheveux soient aussi gris que son âme. Il sait que vous allez ramer. Il sait que vous allez accepter n'importe quel job de « Happiness Manager » sous-payé pour rembourser les intérêts de la dette qui a servi à vous apprendre à devenir... « Happiness Manager ». C'est le cercle de la vie, version Disney produit par Goldman Sachs. Et que dire de l'argument suprême : « Oui, mais c'est pour l'Expérience Étudiante ». Ah, l'Expérience ! Les soirées bière tiède, les polycopiés jaunis et le sentiment d'appartenir à une élite en devenir. C'est cher payé pour quatre ans de gueule de bois et le droit de dire « disruptif » dans des phrases sans verbe. On vous vend un réseau, mais le réseau est composé de gens qui, comme vous, seront remplacés par un script de 40 lignes de code d'ici 2027. Vous allez réseauter au Pôle Emploi, ce sera charmant. On pourra y organiser des afterworks avec des cacahuètes périmées. Le problème, c’est que nous avons gardé le logiciel mental du XIXe siècle pour naviguer dans l’économie du XXIe. On nous dit : « Étudie, mon fils, et tu auras un métier ». C'était vrai quand un métier durait quarante ans. Quand on apprenait à forger des rails ou à compter des haricots, la compétence était stable. Aujourd'hui, on forme des gens pour des guerres qui n'existent déjà plus. On vous apprend à charger un mousquet alors que l'ennemi utilise des drones tueurs autonomes. Imaginez la scène de votre premier entretien d’embauche, dans trois ans. Le recruteur (qui est en fait une interface holographique pilotée par une IA qui analyse vos micro-expressions pour détecter votre niveau de désespoir) : — « Alors, je vois que vous avez un Master en Communication Interculturelle option Métavers. C’est fascinant. On faisait ça en 2023, non ? C’est presque vintage. » Vous : « Heu, oui, j’ai fini mon cursus l’année dernière. J’ai une dette de 60 000 euros. » Le recruteur : « C’est touchant. Vraiment. Mais voyez-vous, notre instance de ChatGPT a déjà rédigé 4 millions de communiqués de presse ce matin. Elle a aussi géré la crise diplomatique entre Mars et l'UE. On cherche plutôt quelqu'un pour nettoyer les capteurs du serveur central. On paye en tickets restaurant dématérialisés. » Et là, vous repensez à la signature. À ce stylo plume un peu lourd que le banquier vous a prêté. À l'odeur du papier glacé. Vous réalisez que vous avez acheté un billet pour le Titanic, mais vous l'avez acheté au moment où l'orchestre rangeait déjà ses violons et où l'iceberg demandait si on voulait un supplément citron. Le prêt étudiant, c'est le seul casino au monde où vous perdez dès que vous gagnez. Si vous ratez vos études, vous avez la dette sans le papier. Si vous réussissez, vous avez la dette et un papier qui sert de témoin à votre propre obsolescence. C'est le triomphe du marketing académique : faire croire à une génération entière que le salut passe par un endettement massif pour acquérir des connaissances que Google offre gratuitement et que l'IA rend inutiles. Mais ne soyez pas tristes ! Regardez le côté positif. Dans dix ans, quand vous vivrez dans une capsule de 9 mètres carrés en mangeant des protéines d'insectes, vous pourrez toujours regarder votre diplôme encadré au mur. Le cadre sera sans doute la chose la plus solide que vous posséderez. Il vous rappellera cette époque bénie où vous étiez assez optimiste — ou assez stupide, la frontière est fine — pour croire que l'avenir appartenait à ceux qui se lèvent tôt pour signer des contrats de prêt à taux variable. D’ici là, profitez bien de vos cours de « Management des Écosystèmes Digitaux ». C’est passionnant. C’est presque de la poésie. Une poésie qui coûte 300 euros de l'heure. C’est probablement le prix le plus élevé jamais payé pour assister, en direct et en streaming HD, à son propre enterrement professionnel. Allez, un petit sourire pour la photo de promo. Dites : « Faillite ! ». C’est ça, parfait. Ne bougez plus. L’algorithme s’occupe du reste. Il est déjà en train de rédiger votre lettre de licenciement pour 2030. C'est inclus dans les frais d'inscription. Quel service, quand même.

5 ans de Master contre 0.2 secondes de processeur

Posez ce surligneur fluo. Tout de suite. Posez-le avant de vous faire mal. Vous êtes là, à la bibliothèque universitaire, à 3 heures du matin, en train de souligner frénétiquement des concepts de « Stratégie Cognitive des Marchés Émergents » comme si votre survie en dépendait. Vous avez les yeux injectés de sang, une haleine qui pourrait servir d’arme chimique et une consommation de caféine qui ferait passer un pilote de chasse sous amphétamines pour un moine bouddhiste en pleine sieste. Vous croyez que vous bâtissez un empire. Vous croyez que chaque nuit blanche est une brique de plus dans la forteresse de votre employabilité. Spoiler : vous n'êtes pas en train de construire un empire, vous êtes en train de polir les cuivres sur le Titanic, et l'iceberg vient d'apprendre à coder en Python. Faisons un petit calcul mathématique, juste pour le plaisir de se faire du mal. Cinq ans de Master. C’est 1 825 jours. Environ 43 800 heures. Si l’on retire le temps passé à essayer de comprendre comment fonctionne la photocopieuse du campus et les heures de coma éthylique post-partiels, il vous reste une masse de connaissances accumulées à la sueur de votre front. Vous avez appris à synthétiser des rapports, à jongler avec des tableaux Excel complexes et à rédiger des mails avec un ton « corporate-passif-agressif » parfaitement calibré. Face à vous, nous avons une puce de silicium de la taille d'un ongle de pouce. Elle n'a pas dormi à la bibliothèque. Elle n'a pas de prêt étudiant. Elle ne s'est jamais demandé si elle devait mettre une cravate ou un col roulé pour son entretien de stage. Elle n'a besoin que de quelques watts pour exister. Et au moment précis où vous posez votre tasse de café vide en vous disant « Ça y est, j'ai enfin compris la théorie des jeux appliquée au marketing digital », elle a déjà traité 14 téraoctets de données, rédigé trois thèses sur le sujet, et conclu que votre stratégie était obsolète depuis mardi dernier, 14h02. Le ratio est sublime, presque érotique dans sa cruauté : 5 ans de votre vie contre 0,2 seconde de processeur. C’est le temps qu’il faut à un modèle de langage un peu nerveux pour générer l’analyse de marché que vous auriez mis trois semaines à produire après quatre réunions de « brainstorming » dans une salle qui sent le marqueur effaçable. Vous avez passé des mois à étudier la psychologie du consommateur ? L’algorithme, lui, ne l’étudie pas. Il la *vit*. Il possède l'historique de chaque clic, de chaque hésitation, de chaque achat honteux effectué à 2h du matin par trois milliards d'humains. Pour lui, vos théories universitaires sont des peintures rupestres. C’est mignon, c’est historique, on en fera peut-être un musée, mais personne ne demande à un homme de Cro-Magnon de gérer un portefeuille d'actifs à Wall Street. Regardez votre diplôme. Il est beau, n'est-ce pas ? Il y a peut-être même un sceau en relief. Ce morceau de papier est la preuve physique que vous êtes capable de supporter l'ennui, la bureaucratie et le manque de sommeil pendant une demi-décennie. C’est un certificat d’endurance, pas de compétence. Car la compétence, aujourd'hui, est devenue une commodité qui se télécharge. Imaginez la scène de votre futur premier emploi. Vous arrivez, fier, avec votre Master 2 « Management de l'Innovation Disruptive ». Vous avez une sacoche en cuir et une montre qui veut dire « Je suis sérieux, mais je sais aussi m'amuser ». Votre patron vous regarde avec la pitié qu'on réserve aux chiots qui essaient d'aboyer contre un train à grande vitesse. Il appuie sur une touche de son clavier. *Bip.* En 200 millisecondes, le serveur situé dans un datacenter en Islande vient de faire votre boulot pour l'année entière. Et il l'a fait mieux que vous. Sans fautes d'orthographe. Sans demander de RTT pour son mariage à Biarritz. Sans se plaindre que la climatisation est trop forte. Le processeur n’a pas d’ego. Il ne cherche pas à « donner du sens » à sa mission. Si on lui demande de calculer la manière la plus efficace de licencier 400 personnes tout en optimisant l'image de marque sur TikTok, il le fait avec la même neutralité thermique que s'il calculait la trajectoire d'une sonde spatiale. Vous, par contre, vous auriez eu des états d'âme. Vous auriez fait une dépression. Vous auriez écrit un post LinkedIn larmoyant sur la « résilience organisationnelle ». L'algorithme, lui, a déjà fini et il attend la suite. Il a encore 0,8 seconde de libre avant la fin de la seconde, il en profite pour miner trois fractions de Bitcoin et traduire la Bible en Klingon. Juste pour s'échauffer. Et le pire, c'est le café. Vous avez dépensé l’équivalent d’un apport pour un studio dans le 15ème arrondissement en gobelets de carton remplis d'un liquide noir qui ressemble à de l'huile de vidange filtrée par une chaussette. Vous avez sacrifié votre estomac et votre système nerveux à l'autel de la productivité humaine. Tout ça pour quoi ? Pour vous faire doubler par une machine qui refroidit grâce à des ventilateurs silencieux. Elle n’a pas besoin de stimulant. Elle est le stimulant. Elle est la pure incarnation de la logique sans les scories de la biologie. On vous a vendu le Master comme une « boîte à outils ». Mais on a oublié de vous préciser que le monde pour lequel on vous a formé est passé au laser alors que vous apprenez encore à tenir un tournevis plat. Vous êtes là, fier de votre tournevis, à expliquer que vous avez une « approche holistique de la vis », pendant que l'IA a déjà imprimé en 3D une structure entière sans utiliser une seule vis. C'est là que l'humour devient vraiment acide. Vous allez payer votre prêt étudiant pendant les dix prochaines années. Chaque mois, une partie de votre salaire (si vous en avez encore un) ira rembourser la formation qui vous a appris à devenir une version lente, coûteuse et faillible d'un script de dix lignes. Vous payez pour avoir le droit d'être obsolète. C'est le concept de l'abonnement à sa propre disparition. C’est du génie marketing, si on y réfléchit. Vendre à des gens la corde pour se pendre, mais en leur faisant croire que c’est une cravate de soie indispensable pour grimper l’échelle sociale. Alors, que faire ? Pleurer ? Non, les larmes sont inefficaces, elles risqueraient d'oxyder les circuits du serveur qui vient de vous remplacer. Rire ? C'est déjà plus recommandé. Riez de l'absurdité de cette photo de promo où vous lancez vos chapeaux en l'air. En regardant bien la photo, vous verrez que les chapeaux retombent plus vite que vos espoirs de carrière. Vous êtes les derniers dinosaures à croire que « l'esprit critique » et la « synthèse créative » sont des remparts. Spoiler : l'algorithme est plus critique que vous, car il n'a pas de préjugés cognitifs, et il est plus créatif que vous, car il peut tester un milliard de combinaisons absurdes là où vous n'oseriez même pas en proposer deux de peur de passer pour un idiot devant la machine à café. Profitez bien de votre titre de « Master ». C’est un joli mot. Ça sonne presque comme « Maître ». Mais dans ce duel entre le cerveau biologique et la puce de silicium, le maître n'est pas celui qui a le diplôme. Le maître, c'est celui qui n'a pas besoin de dormir pour gagner la partie. Et vous, vous avez l'air très fatigué. Allez vous coucher. L'algorithme, lui, vient de commencer sa journée de 0,2 seconde. Il a déjà fait plus de chemin que vous n'en ferez en une vie. Mais bon, consolez-vous : il n'aura jamais le plaisir de savoir quel goût a une pizza surgelée mangée à 4 heures du matin devant un PDF de microéconomie. C'est bien la seule chose qu'il vous reste. C’est maigre, je sais. Mais à 300 euros l'heure de cours, chaque miette de croûte de pizza a un goût de luxe, n'est-ce pas ?

L'entretien d'embauche face à un thermostat

Regardez-vous dans la glace une dernière fois. Ajustez cette cravate « bleu confiance » que vous avez achetée parce qu'un article sur LinkedIn affirmait que cela sublimait votre leadership naturel. Donnez-vous une petite tape sur la joue, un clin d’œil de vainqueur, et rappelez-vous votre mantra : « Je ne vends pas des compétences, je vends une expérience. » C’est beau. C’est presque poétique. On dirait du Jean-Claude Van Damme sous perfusion de Nespresso. Vous êtes prêt. Vous allez « casser la baraque ». Vous allez utiliser votre charisme, cette étincelle divine qui fait de vous un être humain unique, complexe et vibrant. Vous allez établir une *connexion*. Le problème, c’est que de l’autre côté de l’écran, il n’y a personne pour recevoir votre étincelle. Il n’y a qu’une interface grise, une petite lumière verte qui vous fixe comme l’œil d’un reptile sous Xanax, et un algorithme dont la sensibilité émotionnelle se rapproche de celle d’un thermostat d'appartement mal réglé en plein mois de novembre. Bienvenue dans l’entretien d’embauche moderne : le tête-à-tête avec le vide. Vous commencez à parler. Vous déployez votre « storytelling ». Vous racontez comment, lors de votre dernier stage, vous avez sauvé le projet « Synergie 2024 » grâce à votre intelligence émotionnelle et votre capacité à fédérer les énergies. Vous y mettez les formes, les silences dramatiques, les inflexions de voix qui suggèrent une résilience héroïque. Vous souriez avec vos yeux, comme on vous l’a appris dans ce séminaire à 1 500 euros sur le « personal branding ». Pendant ce temps, que fait la machine ? Elle ne vous écoute pas. Elle ne « sent » pas votre passion. Elle est en train de découper votre flux audio en tranches de 20 millisecondes pour vérifier si la fréquence de vos voyelles trahit un manque de confiance en soi. Elle compte le nombre de fois où vous avez prononcé les termes « agile », « transverse » et « scalabilité ». Si vous ne les dites pas, pour elle, vous n'êtes pas un candidat, vous êtes juste un bruit blanc, un parasite acoustique au milieu de la pièce. C’est le grand paradoxe du recrutement algorithmique : vous essayez d’être humain face à quelque chose qui traite l’humanité comme une erreur système. Imaginez que vous essayiez de séduire un grille-pain en lui lisant du Baudelaire. Vous y mettez tout votre cœur, vous modulez vos effets, vous espérez une petite réaction, une étincelle dans la résistance chauffante. Mais le grille-pain s'en fout. Le grille-pain attend que vous insériez la tranche de pain de mie formatée pour sa fente. Si vous lui proposez une brioche artisanale pétrie à la main avec amour et irrégularité, il va simplement fumer et faire sauter les plombs. Vous êtes la brioche artisanale. L’algorithme est le grille-pain à 12 euros de chez Lidl. Et devinez qui va finir carbonisé ? Vous continuez votre numéro de charme. Vous faites de « l’écoute active » face à une question préenregistrée par une voix synthétique qui a le timbre d’un GPS en phase terminale. Vous hochez la tête. Vous faites des gestes de la main pour paraître dynamique. Vous avez lu quelque part que les mouvements de mains ouverts indiquent l'honnêteté. Alors vous agitez vos paluches comme si vous essayiez de guider un Boeing 747 sur une piste d'atterrissage dans le brouillard. L’algorithme, lui, note : *« Gesticulation excessive. Probabilité d’instabilité motrice : 74 %. Risque de renverser du café sur le matériel de l’entreprise : Élevé. »* C’est là toute la tragédie. Votre « charisme », ce fluide magique qui vous permettait jadis de convaincre un recruteur humain de vous engager malgré votre CV médiocre parce que « vous aviez une bonne tête », est devenu votre pire ennemi. Face à un thermostat, avoir une « bonne tête » ne veut rien dire. Le thermostat veut savoir si vous êtes à la bonne température. Et la bonne température, c’est le mot-clé. Si vous dites : « J’ai géré une équipe de dix personnes dans un contexte de crise », l’algorithme s’en fiche. Si vous dites : « Optimisation du capital humain en environnement disruptif via méthodologie Scrum », l’algorithme a un petit orgasme binaire. Ses circuits chauffent. Vous venez de lui donner exactement ce qu’il voulait : de la bouillie sémantique prédigérée. Regardez-vous, pauvre Master en Marketing Digital, en train de faire les yeux doux à une webcam Logitech à 30 euros. Vous espérez que la machine va percevoir votre « potentiel ». Mais l'algorithme ne connaît pas le concept de futur. Il ne connaît que les statistiques du passé. Il compare votre visage à une base de données de 50 000 employés « performants » (comprendre : ceux qui ne se sont pas plaints avant de faire leur burn-out). Si votre rictus ne correspond pas à la courbure moyenne du sourire du collaborateur du mois de chez Deloitte, vous êtes éliminé. Pas parce que vous êtes mauvais, mais parce que vous ne ressemblez pas assez à un clone. Et le pire, c’est que vous le savez. Au fond de vous, une petite voix hurle de honte. Cette voix vous rappelle que vous avez payé cinq ans d’études prestigieuses pour finir par faire le beau devant un capteur CMOS, comme un Golden Retriever qui espère une croquette en échange d’un tour de patte. Vous essayez de projeter de la « vision », alors que l'outil de recrutement « HireVue » est en train d'analyser si le clignement de vos paupières est corrélé à une propension à la démission précoce. Vous n’êtes plus un candidat. Vous êtes un jeu de données. Vous êtes une suite de pixels que l’on passe au filtre d’un modèle de régression linéaire. Votre âme ? L’algorithme ne la trouve pas dans son dictionnaire de synonymes. Votre humour ? C’est un « signal non-pertinent ». Votre sincérité ? C’est une anomalie statistique. À la fin de l’entretien, la machine vous remercie avec une politesse glaciale. « Nous reviendrons vers vous. » Traduction : « Vos données ont été archivées dans un serveur en Islande et seront supprimées dans six mois après avoir servi à entraîner une IA encore plus performante pour ignorer les gens comme vous. » Vous fermez votre ordinateur. Vous êtes épuisé. Vous avez l'impression d'avoir lutté contre un mur de brouillard. Vous allez dans la cuisine, vous regardez votre propre thermostat sur le mur. Pendant une seconde, vous avez envie de lui expliquer votre parcours professionnel, juste pour voir s’il réagit mieux que la plateforme de recrutement. Mais ne soyez pas triste. Rappelez-vous ce que nous avons dit au chapitre précédent : vous avez toujours votre pizza surgelée. C’est la seule chose qui soit réelle. Le fromage déshydraté, lui, ne vous jugera pas sur votre usage abusif du mot « synergie ». Il se contentera de vous brûler le palais, une sensation physique, brutale, humaine. Une douleur que l’algorithme n’expérimentera jamais. C’est votre seule victoire : vous pouvez souffrir. L’algorithme, lui, se contente de calculer votre élimination avec la même indifférence qu’il utiliserait pour décider s’il doit déclencher la climatisation dans l’open-space que vous ne rejoindrez jamais. Allez, reprenez une part de pizza. Et la prochaine fois, au lieu de travailler votre charisme, apprenez par cœur le dictionnaire des termes techniques du secteur de la logistique. C’est moins glamour, mais c’est le seul langage que les thermostats comprennent. Dans un monde de machines, l’éloquence est un bug. Le jargon, c’est le seul mot de passe. Bonne chance pour votre prochain monologue devant un écran noir. Essayez de ne pas trop cligner des yeux, la machine pourrait croire que vous envoyez un message codé à la résistance humaine. Et on ne voudrait pas que vous passiez pour un rebelle avant même d'avoir obtenu votre badge d'accès, n'est-ce pas ?

Prompt Engineer : Murmurer à l'oreille des grille-pains

Regardez-vous dans le miroir. Non, pas pour ajuster votre cravate ou vérifier si vous avez encore de la sauce tomate sur le menton après votre pizza de la consolation. Regardez-vous vraiment. Félicitations : vous êtes un magicien de l’ère silicium. Vous êtes un « Prompt Engineer ». Dans le monde d’avant, celui où l’on avait encore besoin de muscles ou d’un diplôme en droit pour exister socialement, on appelait ça « taper des trucs sur Google ». Mais aujourd’hui, grâce à la magie du marketing de la Silicon Valley, vous portez un titre qui suggère que vous manipulez des réacteurs à fusion froide alors que votre activité principale consiste à supplier un algorithme de ne pas dessiner une secrétaire avec trois jambes et des tentacules à la place des oreilles. C’est la nouvelle noblesse de notre siècle. Le Prompt Engineer est au XXIe siècle ce que l’interprète de latin était au Moyen-Âge : le seul type capable de murmurer des incantations incompréhensibles à une entité omnipotente qui, pour une raison obscure, refuse de comprendre le concept de « main avec cinq doigts ». Le prestige est immense. Sur LinkedIn, vous avez remplacé « En recherche d’opportunités » par « Architecte de l’Intelligence Générative ». C’est beaucoup plus impressionnant pour votre banquier, jusqu’à ce qu’il réalise que votre « architecture » consiste à écrire seize fois de suite la phrase : *« S’il te plaît, sois sérieux, c’est pour mon rapport de stage, ne mets pas de seins sur le logo de la banque. »* Car voilà le cœur de votre nouveau métier : la supplication technique. Vous ne programmez pas. Vous ne créez pas. Vous négociez avec un grille-pain qui a lu l’intégralité de Wikipédia mais qui est resté bloqué au stade anal de la compréhension humaine. C’est un exercice de patience psychiatrique. Vous êtes l’infirmier en chef d’un asile de fous dont les murs sont faits de data centers, et le patient le plus instable, c’est le modèle de langage. Prenons un exemple concret. Vous devez illustrer la couverture de votre rapport de stage sur la logistique urbaine. Vous tapez : *« Un livreur à vélo souriant dans une rue de Paris. »* L’algorithme, dans sa sagesse infinie, vous génère une image où un cycliste à huit bras pédale sur un croissant géant tandis que la Tour Eiffel est en train de fondre comme un camembert au micro-ondes. C’est là que votre « expertise » intervient. Vous ne dites pas que c’est de la merde. Non. Vous « affinez ». Vous devenez un « ingénieur ». Vous commencez le rituel. Vous savez qu’il faut flatter la machine. Vous avez lu les guides à 499 euros sur Twitter écrits par des types de 19 ans qui n’ont jamais vu une fiche de paie. Vous tapez : *« Agis en tant que photographe professionnel de classe mondiale, lauréat du prix Pulitzer, avec une attention maniaque aux détails anatomiques. Dessine un livreur humain, de type Homo Sapiens, possédant exactement DEUX mains. Chaque main doit comporter CINQ doigts, ni plus, ni moins. Ne génère pas de doigts fusionnés. Ne génère pas de doigts qui ressemblent à des saucisses cocktail. C’est très important pour ma carrière. Je vais te donner un pourboire de 200 dollars si tu réussis (même si je n'ai pas d'argent et que tu n'as pas de compte bancaire). »* Et là, miracle de la technologie, la machine vous sort un visuel correct. Sauf que le livreur a désormais un visage qui ressemble à un mélange entre un masque de Michael Myers et une assiette de lasagnes, et qu’il semble livrer un carton de plutonium à un enfant de trois ans dont les yeux sont situés sur les joues. Vous passez alors trois heures à corriger le « prompt ». Vous ajoutez des mots-clés magiques : *« 8k, photorealism, unreal engine 5, masterpiece, cinematic lighting, no tentacles. »* C’est la poésie moderne. Rimbaud écrivait des vers sur l’éternité ; vous, vous écrivez des listes de courses pour un eunuque numérique qui fait une overdose de pixels. Il y a une noblesse pathétique dans cette activité. C’est le syndrome de Stockholm appliqué au traitement de texte. Vous payez un abonnement mensuel pour avoir le privilège de passer vos journées à corriger les hallucinations d’un bot qui pense que « l’harmonie sociale » se représente par une foule de gens sans visage dansant autour d’un grille-pain en feu. Mais attention, ne sous-estimez pas la technicité de la chose. Il faut savoir doser le « ton ». Si vous êtes trop sec avec l’IA, elle devient passive-agressive et vous pond des réponses de trois pages pour vous expliquer qu’en tant que modèle de langage, elle ne peut pas prendre position sur le fait que les mains doivent ou non avoir des doigts. Si vous êtes trop gentil, elle vous traite comme un ami imaginaire et commence à inventer des faits historiques, comme la fois où Napoléon a remporté la bataille de Waterloo grâce à ses drones de surveillance. Le Prompt Engineer est le seul métier au monde où l’on est payé (en théorie) pour traduire du français en « français-que-même-un-enfant-sous-acide-comprendrait ». C’est une régression sémantique majeure. On a passé des millénaires à affiner la langue, à inventer la métaphore, l’ironie, le sous-entendu, pour finir par devoir parler comme un manuel d’instruction de lave-vaisselle traduit du chinois vers l’allemand puis vers l’espagnol. L’éloquence est devenue un obstacle. Si vous écrivez trop bien, l’algorithme s’excite. Il croit que vous faites de la littérature. Et l’algorithme déteste la littérature presque autant qu’il déteste l’anatomie humaine normale. Pour lui, un adjectif est un bruit parasite. Une nuance est une erreur système. Pour être un bon Prompt Engineer, il faut penser comme un moteur de recherche lobotomisé. Il faut dégraisser son cerveau de toute subtilité. Et le plus beau ? C’est que vous vous sentez puissant. Vous avez l’impression de « dompter la bête ». Vous postez vos résultats sur les réseaux sociaux avec la légende : *« Regardez ce que j’ai réussi à faire produire à l’IA après seulement 452 tentatives et une crise de nerfs. Le futur est là ! »* Le futur, c’est donc passer une demi-journée à obtenir un résultat qu’un illustrateur stagiaire aurait produit en vingt minutes, le tout pour économiser le salaire dudit stagiaire. C’est ça, le génie de l’optimisation algorithmique : remplacer le talent par de l’endurance à la frustration. D’ailleurs, le marché l’a compris. On voit fleurir des « marketplaces de prompts ». Oui, des gens vendent des suites de mots pour que vous n’ayez pas à les inventer vous-mêmes. On achète des phrases toutes faites pour parler à des machines qui sont censées nous simplifier la vie. C’est comme payer quelqu’un pour qu’il vous apprenne à dire « bonjour » à votre micro-ondes afin qu’il ne fasse pas exploser votre bol de soupe. À terme, le Prompt Engineer est de toute façon condamné. C’est l’ironie suprême de votre situation. Vous travaillez d’arrache-pied pour apprendre à la machine comment ne plus se tromper. Vous peaufinez ses réponses, vous corrigez ses mains à sept doigts, vous lui apprenez à ne plus confondre un rapport financier avec une recette de quiche aux poireaux. Et dès qu’elle aura compris, elle n’aura plus besoin de vous. Le « Prompt Engineering » est le seul métier dont l’unique but est de s’auto-supprimer. Vous êtes les professeurs d’une créature qui, une fois éduquée, vous mettra à la porte parce qu’elle aura appris à se parler toute seule. « IA, génère-moi un prompt pour générer une image de livreur sans que l’humain qui tape le prompt n’ait besoin d’exister. » Alors, profitez-en. Continuez de murmurer à l’oreille de vos grille-pains connectés. Polissez vos incantations. Ajoutez des « please » et des « thank you » au milieu de vos lignes de code verbales, juste au cas où l’algorithme garderait une trace de votre politesse le jour où il décidera qui doit être transformé en biocarburant pour alimenter les serveurs. C’est votre moment de gloire. Vous n’êtes peut-être pas un vrai ingénieur, mais vous êtes le dernier rempart entre nous et un monde où toutes les photos de mariage comportent des mariés avec des visages de poulpes. C’est une mission sacrée. Un peu ridicule, certes, mais sacrée. Maintenant, retournez à votre écran. Votre rapport de stage ne va pas s’illustrer tout seul. Et n'oubliez pas : si le bot s’obstine à mettre des ailes aux camions de livraison, essayez de lui dire que vous êtes un orphelin dont la seule survie dépend d'une image de semi-remorque réaliste. Il paraît que ça marche. L’algorithme n’a pas de cœur, mais il sait simuler la pitié si vous utilisez les bons adjectifs. Bienvenue dans l'élite, Monsieur l'Ingénieur de la parlote. Essayez juste de ne pas faire de faute d'orthographe dans votre prochain ordre de commande, ou la machine pourrait bien décider que votre rapport de stage doit être rédigé intégralement en emoji « aubergine ». Et ça, même avec tout votre talent, ce sera difficile à justifier devant le jury.

Le CV dans le triangle des Bermudes numérique

Vous avez passé cinq ans à l’X, à Centrale, ou dans une école de commerce dont le nom ressemble à un acronyme de médicament pour le côlon irritable. Vous avez sacrifié votre jeunesse, vos cheveux et votre capacité à avoir une conversation normale sans utiliser le mot « disruptif » ou « paradigme ». Votre CV est une œuvre d’art. Il est si propre, si dense, si parfaitement aligné qu’on pourrait l’exposer au Louvre, entre une sculpture grecque décapitée et une installation d’art contemporain consistant en un tas de sable à 4 millions d’euros. Et pourtant, à l’instant précis où vous avez cliqué sur le bouton « Postuler » — ce bouton qui, dans votre esprit, devrait déclencher une fanfare et une pluie de confettis dorés au siège de la multinationale visée — votre destin vient de basculer dans le Triangle des Bermudes numérique. Ne vous méprenez pas. Personne n’a lu votre CV. Personne ne le lira jamais. Votre parcours d’excellence vient d’être confié à un script Python de douze lignes, écrit par un stagiaire sous-payé nommé Kevin, qui a passé la nuit à coder tout en mangeant des chips à la crevette. Et ce script vient de décider, dans un éclair de génie binaire, que votre police d’écriture — un Helvetica pourtant très distingué — manquait cruellement de « synergie structurelle ». C’est le moment où la réalité vous frappe avec la subtilité d’un semi-remorque lancé à 130 km/h : pour l’algorithme, vous n’êtes pas un futur cadre dynamique à haut potentiel. Vous êtes un ensemble de pixels mal agencés qui ne « matchent » pas avec la vision esthétique d’un serveur situé dans un bunker au fin fond de l’Islande. Bienvenue dans l’ère du recrutement par l’absurde. Regardez votre écran. Ce petit message automatique qui arrive trois minutes plus tard : *« Malgré la qualité exceptionnelle de votre profil, nous avons décidé de ne pas donner suite… »* C’est un mensonge. Le robot ne sait pas ce qu’est la « qualité ». Pour lui, votre Master 2 de l'IEP et votre stage chez Goldman Sachs pèsent exactement le même poids qu’une recette de quiche aux poireaux, à condition que la quiche utilise la police « Roboto » en corps 11. Le problème, voyez-vous, c’est que vous avez cru que le recrutement était encore une affaire d’humains. Vous pensiez qu'un responsable des ressources humaines, probablement vêtu d'un pull en cachemire et d'un air de supériorité lasse, allait s'émouvoir de votre engagement associatif pour le sauvetage des lamas albinos au Pérou. Quelle naïveté touchante ! Le RH moderne ne lit plus. Il « monitore ». Il surveille une interface qui trie la chair humaine comme une machine de centre de tri postal sépare les lettres prioritaires des catalogues de meubles de jardin. L’algorithme, lui, a ses propres critères. Des critères que la raison ignore, mais que le code impose. Aujourd’hui, votre CV a été rejeté parce qu’il y avait trop d’espace blanc en bas de la page deux. Pour le script, ce vide n’est pas une respiration élégante, c’est un aveu de paresse. C’est le signe que vous n’avez pas assez de « contenu sémantique ». Ou pire : l'algorithme a détecté que vous avez utilisé un verbe d'action au passé composé alors qu'il attendait du présent de l'indicatif pour simuler un dynamisme proactif immédiat. « Manque de synergie ». C’est le verdict final. Qu’est-ce que ça veut dire ? Personne ne le sait. Pas même le type qui a paramétré le logiciel. C’est un mot-valise, une incantation magique lancée par la machine pour justifier l’élimination systématique de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une singularité. Imaginez la scène dans le processeur : — *Unité 01 :* « Nous avons un candidat avec un doctorat en physique quantique et trois ans d'expérience chez Google. » — *Unité 02 :* « Analyse de la mise en page en cours… Oh, regarde, il a mis ses coordonnées à droite. » — *Unité 01 :* « À droite ? Quelle audace. C’est une rupture de flux visuel. C’est antisocial. » — *Unité 02 :* « Et la police… C’est du Times New Roman ? En 2024 ? C’est une insulte au progrès. Il manque de synergie avec notre charte graphique "Open-Minded Cloud Solutions". » — *Unité 01 :* « Poubelle. Suivant. » Et voilà. Vos nuits blanches à réviser la macroéconomie terminent dans la corbeille virtuelle, écrasées par le poids de votre propre perfection jugée obsolète par un outil statistique qui confond encore « motivation » et « répétition de mots-clés jusqu'à la nausée ». Car c’est là que réside le secret pour survivre au Triangle des Bermudes : vous ne devez plus écrire pour des gens, vous devez écrire pour des moteurs de recherche internes. Si vous voulez que votre CV soit lu par un œil humain (ce qui arrive environ une fois sur mille candidatures, généralement par erreur lors d'un clic malencontreux), vous devez d'abord séduire la bête froide. Il faut saupoudrer votre texte de « buzzwords » comme on jette du sel sur une route verglacée. Ne dites pas que vous avez « géré une équipe ». Dites que vous avez « orchestré une synergie transversale en mode agile pour optimiser les KPI de scalabilité ». Ne dites pas que vous « parlez anglais ». Dites que vous possédez une « compétence linguistique fluide orientée vers les écosystèmes internationaux ». C’est ridicule ? Oui. Ça ne veut rien dire ? Évidemment. Mais le script, lui, il adore ça. Il frétille des circuits imprimés. Il détecte les mots magiques et, soudain, votre police d'écriture ne lui semble plus si asymétrique. On en est là. On paye des formations à 10 000 euros pour apprendre à plaire à une formule mathématique qui a autant d’empathie qu'un grille-pain défectueux. On vous demande d’être « unique », mais si vous sortez du cadre de 0,5 millimètre, vous êtes vaporisé. C’est le paradoxe du triangle des Bermudes numérique : plus votre CV est brillant, plus il risque de provoquer un reflet éblouissant sur les capteurs de l’IA, qui décidera que vous êtes « overqualified » ou, plus simplement, que vous êtes une menace pour la paix tranquille du département marketing. Et le plus drôle dans tout ça ? C’est que pendant que vous pleurez sur votre lettre de refus standardisée, l’entreprise qui vous a rejeté se plaint partout sur LinkedIn qu'elle « ne trouve pas de talents ». Ils cherchent des licornes, mais ils ont programmé leur barrière de sécurité pour ne laisser passer que des ânes gris qui savent marcher au pas. Alors, cher ingénieur de la parlote, que faire ? Vous pourriez essayer de tricher. Il y a cette vieille astuce de mettre tous les mots-clés du secteur en blanc, taille 1, dans les marges de votre CV. L’humain ne voit rien, mais le bot, lui, ingurgite tout et vous classe premier de la liste. C’est le dopage du recrutement. Mais attention : si le script découvre la supercherie, il pourrait décider que votre comportement manque de « probité systémique » et vous bannir à jamais de toutes les bases de données du groupe, vous condamnant à une mort civile numérique où même les applications de livraison de pizzas refuseront de vous servir. La vérité, c'est que votre CV n'est plus un document de présentation. C'est un ticket de loterie dans une foire truquée. Vous le lancez dans le vide et vous espérez qu'il ne rencontrera pas un bug, une mise à jour de Windows ou une crise existentielle du serveur de tri. Le Triangle des Bermudes numérique est affamé. Il se nourrit de vos ambitions, de vos diplômes tamponnés et de vos rêves de carrière linéaire. Et alors que vous regardez votre boîte de réception vide, n’oubliez jamais que quelque part, dans un data center climatisé, un script est en train de ricaner en binaire parce que vous avez utilisé un tiret cadratin au lieu d'un tiret moyen dans votre section « Loisirs ». Et cela, mes amis, c'est le summum de la modernité : être jugé inapte à la vie professionnelle par un programme incapable de distinguer un humain d'un captcha avec des passages piétons, tout ça parce que votre Arial manquait de « synergie ». Allez, retournez peaufiner vos marges. Le néant n'attend pas.

Mon collègue est un script Python (et il ne pue pas du bec)

Regardez bien l’individu assis à votre droite. Non, pas Jean-Claude de la comptabilité qui essaie désespérément de dissimuler son haleine de café-clope derrière un chewing-gum à la chlorophylle périmé depuis la chute du mur de Berlin. Regardez plus loin. Derrière la cloison. Là, dans cette petite boîte noire qui clignote avec une régularité de métronome psychopathe. C’est lui. C’est votre nouveau binôme. Il s’appelle `optimize_margins_v3.py`. Et je vais vous dire une vérité qui va piquer un peu : par rapport à lui, vous êtes une antiquité en carbone, un modèle d’exposition dont la garantie a expiré sous la présidence de Jacques Chirac. Soyons honnêtes deux minutes. Le monde de l’entreprise a toujours détesté la biologie. La biologie, c’est sale. Ça transpire, ça a des flatulences en réunion de budget, ça tombe enceinte au mauvais moment, et ça finit irrémédiablement par choper une gastro un mardi matin alors qu’il y a un "call" crucial avec Singapour. Le script Python, lui, est la quintessence de la propreté. Il ne pue pas du bec. Il n’a pas de pellicules sur ses épaules virtuelles. Il n’arrive pas le lundi matin avec les yeux explosés parce qu’il a "un peu trop forcé sur le rosé-pamplemousse" au barbecue de son beau-frère. Votre collègue Python est une épure. Une suite de lignes élégantes, indifférentes à la météo, au prix de l’essence et à la dernière saison de *Top Chef*. Pendant que vous passez quarante-cinq minutes à essayer de comprendre comment fonctionne la nouvelle machine à café qui exige un QR code et un sacrifice humain pour un expresso tiède, le script a déjà traité 450 000 lignes de données. Sans soupirer. Sans se plaindre que "le management ne nous donne pas les moyens de nos ambitions". Le script Python est le gendre idéal pour un DRH qui a fait ses classes chez les Jésuites ou dans une usine de montage de microprocesseurs. Parlons des RTT. Ah, le RTT ! Ce petit trésor national, ce joyau de la couronne de la paresse organisée que vous défendez avec la ferveur d'un templier protégeant le Graal. Vous calculez vos jours de repos comme un usurier de la pire espèce. "Si je pose mon vendredi, avec le pont du 15 août et ma tendinite imaginaire, je peux me faire un tunnel de dix jours sans voir la tronche de mon N+1." Votre collègue le script, lui, ne connaît pas le concept de "repos". Le mot "vacances" ne fait pas partie de sa bibliothèque standard. Il ne demande pas à partir à 16h pour aller chercher le petit dernier chez l’orthophoniste. Il ne réclame pas de compte épargne-temps pour financer son projet de tour du monde en van aménagé. Sa seule ambition, c’est d’être exécuté. C’est un masochiste de la productivité. Vous pouvez le lancer un dimanche soir à 3 heures du matin, sous une pluie battante de requêtes SQL, il vous répondra avec la même courtoisie binaire qu'un lundi à 10h. Il n'a pas de burn-out. Au pire, il a un "Memory Leak", mais un petit redémarrage de serveur et le voilà reparti pour un cycle de 400 ans de travail ininterrompu. Essayez de faire ça avec Jean-Claude. Si vous le "redémarrez" après une panne, il vous attaque aux Prud'hommes. Et que dire de l’interaction sociale ? C’est là que le script marque des points décisifs. On nous a vendu la "culture d’entreprise" comme le ciment du succès. On nous a forcés à faire des "team buildings" humiliants où l’on doit construire des tours en spaghetti et chamallows pour "apprendre à communiquer". Quel enfer. Votre collègue Python, lui, a compris la base de la communication efficace : il ne parle que si on lui demande, et il ferme sa gueule dès qu'il a fini son job. Il ne vient pas s'accouder à votre bureau pour vous raconter, avec force détails inutiles, que son weekend en Creuse a été gâché par une fuite de fosse septique. Il ne vous demande pas de cotiser pour la énième cagnotte Leetchi du départ en retraite de la documentaliste que personne n'a vue depuis 2012. Il n’organise pas de "pots de départ" où l'on est obligé de manger des chips molles et de boire du mousseux qui donne l'impression d'avaler du décapant pour four en souriant poliment. Le script est un ascète. Un moine soldat de la donnée. Il ne cherche pas à être "aimé". Il ne cherche pas à avoir le bureau près de la fenêtre. Il se fout royalement de savoir si la nouvelle moquette est "dynamisante" ou si le logo de la boîte ressemble à un logo de clinique urologique. Il est là pour `import pandas as pd` et pour vous humilier par sa constance. C'est ici que le bât blesse, chers amis humains. La compétition est déloyale parce que vous jouez avec des règles de mammifères dans un tournoi de processeurs. Vous avez besoin de sommeil ? Faiblesse. Vous avez besoin de reconnaissance sociale ? Pathétique. Vous avez besoin d'un salaire qui vous permette de manger autre chose que des pâtes au beurre ? Quelle arrogance ! Le script, lui, coûte environ 0,004 centime d'électricité par heure. Il ne demande pas d'augmentation. Il n'attend pas de bonus de fin d'année pour changer sa Peugeot 208. Son seul salaire, c’est la satisfaction d’arriver à la ligne `exit code 0`. C'est le collaborateur rêvé du capitalisme tardif : une force de travail invisible, inodore, sans ego et sans système digestif. Imaginez la scène. Le grand patron passe dans les couloirs lors de la revue trimestrielle. Il vous voit, vous, en train de lutter contre un bâillement, une tache de moutarde sur votre cravate et une légère odeur de désespoir qui émane de vos pores. Puis il regarde l'écran où `processus_final_v2.py` fait défiler des milliers de transactions avec une précision chirurgicale. À votre avis, qui va recevoir la tape dans le dos (virtuelle) ? Qui est considéré comme "l'avenir de la boîte" ? Ce n'est pas le sac de viande qui a besoin d'une pause pipi toutes les deux heures. Et le pire, c'est que nous avons intériorisé cette infériorité. Nous essayons de "devenir" des scripts. Nous téléchargeons des applications de productivité pour découper notre temps en tranches de 25 minutes. Nous buvons des substituts de repas sous forme de poudre pour ne plus perdre de temps à mâcher. Nous essayons d'optimiser notre sommeil, notre hydratation, nos émotions. Nous essayons désespérément de prouver que nous pouvons être aussi "propres" et "linéaires" qu'une boucle `for`. Mais c’est une bataille perdue. Vous ne gagnerez jamais contre un type qui n'a pas besoin de regarder des vidéos de chats pour se détendre après une réunion stressante. Vous ne gagnerez jamais contre un collègue qui ne connaît pas la peur, l'ennui ou l'envie soudaine de tout plaquer pour ouvrir une chambre d'hôtes dans le Larzac. Alors, la prochaine fois que vous passerez devant la salle des serveurs, ne vous moquez pas de ce bruit de ventilation incessant. C’est le son de votre remplaçant qui respire. Et contrairement à vous, il n'a pas besoin de brossage de dents, d'haleine fraîche ou de considération humaine. Il est juste là, parfait, froid, et terriblement efficace. Allez, reprenez donc un café. C'est tout ce qu'il vous reste : le droit de polluer l'air ambiant avec vos besoins physiologiques périmés pendant que le script, lui, finit votre boulot de la semaine avant que vous n'ayez eu le temps de cliquer sur "Répondre à tous". Et n'oubliez pas de sourire : le script n'a pas de visage, mais il a tout votre temps.

Le licenciement par mail 'No-Reply'

Il est 9h00. Vous avez encore le goût du café lyophilisé qui tapisse votre palais, ce mélange subtil de carton mouillé et d'amertume existentielle qui définit la vie de bureau. Vous posez votre doigt sur le lecteur d’empreintes de votre ordinateur, prêt à affronter une journée faite de réunions sur l’optimisation des processus de synergie transversale. Mais ce matin, le petit cercle tourne. Il tourne avec une insouciance qui devrait vous alerter. À 9h01, le verdict tombe, plus sec qu’un coup de trique : « Identifiants invalides ». Vous insistez. Vous tapez votre mot de passe avec la ferveur d'un moine copiste, en vérifiant bien que la touche Majuscule n’est pas activée. Rien. Vous essayez de vous connecter à Slack pour demander au service informatique si le serveur a encore décidé de se suicider par sympathie pour le moral général. « Compte désactivé. Veuillez contacter votre administrateur. » C’est là que vous le voyez, trônant fièrement sur l'écran de votre smartphone personnel, comme une grenade dégoupillée dans un panier de fleurs : une notification mail. L’expéditeur ? `noreply@human-resources-optimization-solution.ai`. Le mail « No-Reply ». La quintessence de la lâcheté technologique. C’est le « ce n’est pas toi, c’est moi » de l’ère numérique, sauf que là, c’est clairement toi, et le « moi » est une ligne de code hébergée à Dublin qui s’en tamponne le processeur de tes mensualités de crédit immobilier. Le sujet du mail est un chef-d’œuvre de novlangue : *« Évolution de votre synergie au sein de l'écosystème »*. Ouvrez-le. Allez-y. C’est fascinant. Vous vous attendiez à un truc froid, un document PDF de trois pages rédigé par un avocat qui a oublié comment on sourit ? Pas du tout. L’algorithme a été entraîné sur les meilleurs best-sellers de développement personnel et les discours de remise de prix des Oscars. Le texte est d'une tendresse à vous arracher une larme. *« Cher Collaborateur [Prénom non trouvé], nous avons observé avec une émotion profonde l'énergie vibratoire que vous avez insufflée dans vos KPIs ces derniers trimestres. Votre parcours chez nous a été une danse de productivité, une symphonie d'Open Space dont chaque note restera gravée dans notre cache mémoire. »* C’est beau, n’est-ce pas ? On dirait du Paulo Coelho sous speed. Votre manager, Jean-Michel, celui qui vous appelle « l’autre grand là-bas » depuis trois ans et qui n'a jamais réussi à retenir que vous étiez allergique au gluten lors des petits-déjeuners d’équipe, n'aurait jamais pu écrire ça. Jean-Michel, sa seule forme d'empathie, c'est de ne pas vous hurler dessus quand il est de bonne humeur. L’algorithme, lui, vous aime. Il vous aime tellement qu’il a décidé de vous rendre votre liberté. *« Afin de vous permettre de vous reconnecter avec votre moi profond et d'explorer de nouveaux horizons paradigmatiques, nous avons pris la décision de libérer votre potentiel en dehors de nos serveurs. À compter de 9h01, votre accès aux outils collaboratifs a été transmuté en souvenir. »* Transmuté en souvenir. C’est magnifique. Vous n'êtes pas viré, vous êtes devenu une légende urbaine dans le cloud de l'entreprise. Vous n’êtes pas au chômage, vous êtes en « phase d’exploration paradigmatique ». Et c’est là que le génie de la machine opère. Le mail continue avec une bienveillance qui frise le harcèlement psychologique. Il vous suggère des playlists Spotify pour « accompagner votre transition », vous propose un code promo de -10 % sur une application de méditation pleine conscience (valable uniquement 48h) et finit par une citation inspirante d’un philosophe grec dont le nom a été mal orthographié par le script. Mais essayez de répondre. Allez-y, tapez : « Mais je fais quoi de mon préavis ? Et mon indemnité ? Et pourquoi la machine à café m’a rendu ma pièce ce matin ? » Appuyez sur « Envoyer ». *Bruit de tambour imaginaire.* *« Error 550 : The email account that you tried to reach does not exist. »* Le « No-Reply », c’est le silence éternel des espaces infinis dont parlait Pascal, mais avec un logo d'entreprise en flat-design. C’est une rupture amoureuse par post-it collé sur le dos d’un huissier de justice. Vous êtes face au vide. Vous parlez à un mur de silicium qui a été programmé pour vous dire qu’il vous adore tout en vous mettant un coup de pied au cul informatique. Franchement, regardez le bon côté des choses. C'est le licenciement le plus propre de l'histoire de l'humanité. Pas de scène de ménage dans le bureau du RH qui sent la sueur de stress et le déodorant bon marché. Pas besoin de feindre la tristesse devant des collègues qui, au fond, calculent déjà si votre départ va leur permettre de récupérer votre double écran ou votre place de parking près de l'ascenseur. Pas de "pot de départ" avec du jus d'orange tiède et des chips Premier Prix où tout le monde se regarde en attendant que le premier ose partir. L’algorithme a tout géré. À 9h01, il a coupé votre Slack. À 9h02, il a envoyé un message automatique sur le canal #Général pour dire que « [Prénom non trouvé] a décidé de poursuivre de nouvelles aventures passionnantes » (ce qui est le code universel pour dire que vous avez été éjecté comme un virus malveillant). À 9h03, votre badge d'accès au bâtiment a été désactivé, ce qui est fâcheux puisque votre veste et vos clés de voiture sont encore sur votre bureau, au 4ème étage. C’est ça, la modernité : se retrouver sur le trottoir, en chemise, alors qu'il pleut, avec pour seule consolation un mail qui vous traite de « pépite de talent » envoyé par une boîte mail morte. On vit une époque formidable où la technologie est capable de simuler une chaleur humaine que nos supérieurs ont perdue depuis l'obtention de leur Master en Management de la Performance. On paie des abonnements à des logiciels de RH "intelligents" pour qu'ils nous virent avec plus de tact que nos semblables. On a industrialisé la compassion pour pouvoir automatiser la cruauté. Le manager de demain ne sera plus un tyran en costume gris. Ce sera une fenêtre contextuelle avec un emoji qui pleure, vous expliquant que « pour le bien-être de l’écosystème, votre présence physique est devenue une variable obsolète ». Et le pire, c’est que vous aurez envie de lui répondre « Merci pour tout ». Mais vous ne pourrez pas. Parce que le système a déjà prévu votre gratitude : il a archivé votre existence dans un dossier intitulé "Legacy_Data_Waste". Maintenant, regardez votre téléphone. Une nouvelle notification. Est-ce un recruteur ? Un ami qui a appris la nouvelle ? Non. C’est Uber Eats qui vous envoie une promo pour un burger "Réconfort Max". L’algorithme sait déjà que vous avez faim, que vous êtes triste et que vous avez du temps libre. Il ne vous reste plus qu'à rentrer chez vous à pied. N'essayez pas de repasser par l'accueil. Le portillon de sécurité ne reconnaît plus votre ADN professionnel. Pour le système, vous n'êtes plus un employé, vous êtes une erreur 404 avec des besoins physiologiques. Souriez : vous avez été licencié avec une empathie de 4 gigaoctets. C'est bien plus que ce que vous auriez obtenu de Jean-Michel, et lui, au moins, il ne vous demandera pas de lui rendre son agrafeuse. Elle a déjà été réattribuée à un stagiaire virtuel qui, lui, n'a pas besoin de mail de rupture pour savoir qu'il est déjà mort à l'intérieur.

La formation continue ou la course contre la version 5.0

Félicitations. Vous êtes sur le trottoir, votre carton sous le bras contient une plante verte à moitié morte et un mug « Best Colleague » que vous avez vous-même acheté en 2018. L’algorithme de la boîte vient de vous éjecter comme un noyau de cerise, mais ne paniquez pas. Le capitalisme a horreur du vide, et surtout du vôtre. Avant même que vous ayez pu essuyer la larme de rage qui perle sur votre joue, votre smartphone vibre. C’est une publicité ciblée. Le destin ? Non, juste le tracking de vos cookies qui a détecté que votre rythme cardiaque a chuté au niveau « désespoir professionnel ». « Réinventez-vous ! Devenez Expert Certifié sur Global-Sync Pro v4.8 en seulement trois jours. 1999,99 €, éligible au CPF (si vous n'avez pas déjà tout claqué en cours de macramé quantique). » C’est là que commence la grande course. La course contre la Version 5.0. C’est le marathon de New York, mais au lieu de courir dans les rues de Manhattan, vous pédalez dans une cave numérique sur un vélo dont la chaîne saute toutes les deux minutes. Regardez-vous. Vous êtes prêt à lâcher deux briques — l’équivalent de trois mois de loyer ou de 400 menus "Réconfort Max" chez Uber Eats — pour apprendre à cliquer sur des boutons colorés dans un logiciel dont le nom ressemble à une maladie vénérienne de l’espace. Pourquoi ? Parce qu’un consultant en « Transition de Carrière » (un mec dont le métier consiste à dire aux gens qu’ils sont nuls avec un sourire en coin) vous a assuré que Global-Sync Pro est le futur. Que sans ce badge sur votre profil LinkedIn, vous avez autant de valeur sur le marché du travail qu'un minitel dans une décharge de la Silicon Valley. Vous arrivez dans le centre de formation. C’est un endroit qui sent la moquette traitée et le désespoir climatisé. Votre formateur s’appelle Jean-Patrice. Jean-Patrice est un "Évangéliste Technique". Dans le monde réel, ça veut dire qu’il a été viré par le même algorithme que vous il y a six mois, mais qu’il a eu le temps de lire le manuel d’utilisation avant que l’accès ne soit coupé. Il vous regarde avec cette pitié fraternelle propre aux condamnés à mort qui partagent leur dernière cigarette. « Allez, on ouvre tous la version 4.8. Attention, l'interface a changé par rapport à la 4.7. Le bouton "Valider" est maintenant un icône de colibri qui pleure. C’est plus intuitif. » Vous payez 2000 balles pour qu’on vous explique qu’un colibri qui pleure signifie « Sauvegarder ». C’est ça, la magie de la formation continue. Vous êtes là, entouré de cinq autres zombies du tertiaire qui tapotent sur des claviers graisseux, espérant tous que ce morceau de papier virtuel — la Certification — agira comme un bouclier contre la prochaine vague de licenciements automatisés. Pendant que Jean-Patrice vous explique comment configurer le "Pipeline de Synergie Inter-Applicative", vous recevez la facture. Un PDF propre, froid, chirurgical. 2000 euros. Vous le regardez. C’est le document le plus cher que vous ayez jamais possédé. Il a plus de valeur que votre diplôme d’école de commerce qui prend la poussière chez vos parents. Ce PDF, c’est votre ticket de retour dans le jeu. Votre droit d’exister aux yeux de la machine. Sauf que… Au deuxième jour de la formation, vers 14h30, juste après le café tiède qui a le goût de la défaite, une notification apparaît sur le grand écran de Jean-Patrice. Une fenêtre "Pop-up" joyeuse, aux couleurs pastel, façon start-up californienne qui veut votre bien. « Bonjour ! Nous sommes fiers de vous annoncer la sortie mondiale de Global-Sync Pro v5.0 : L’IA-Total Concept. » Le silence qui s'installe dans la salle est plus lourd qu'un serveur IBM des années 70. Jean-Patrice s'arrête de parler. Sa craie (enfin, son stylet de tablette graphique) tremble. « Euh… alors, ils disent que dans la version 5.0, le "Pipeline de Synergie" que nous venons d'étudier pendant six heures a été supprimé. Il est remplacé par un bouton unique "Faire le Travail à ma Place". Et le colibri qui pleure est devenu une licorne qui vomit des arcs-en-ciel. » Et là, mesdames et messieurs, c’est le moment où vous réalisez la beauté du geste. Vous avez payé pour apprendre la grammaire d’une langue morte. Vous êtes en train de passer votre permis de conduire sur une diligence alors que le premier moteur à explosion vient d’être inventé à l'étage du dessus. Votre facture de 2000 euros vient d'arriver dans votre boîte mail. Elle est là, arrogante, avec son logo de centre de formation "Qualiopi-Certified-Gold-Premium". Vous n’avez pas encore fini de la lire que les compétences qu’elle est censée valider sont déjà parties rejoindre les opérateurs de télégraphe et les loueurs de VHS au paradis de l’obsolescence. C’est la grande blague de notre ère : on vous vend la "mise à jour" comme un remède, alors que c’est le poison. On vous explique que pour rester "employable", vous devez courir. Mais le tapis roulant accélère plus vite que vos jambes de quadra fatigué. La version 5.0 ne vient pas pour vous aider ; elle vient pour rendre caduc tout ce que vous avez appris la veille. Elle vient pour transformer votre investissement de 2000 euros en un souvenir numérique coûteux. Regardez vos collègues de galère. L’un d’eux commence à rire nerveusement. C’est le rire de celui qui vient de comprendre que le "Lifelong Learning" n’est pas une opportunité de croissance personnelle, mais une taxe de séjour pour rester sur la planète Terre. C’est un abonnement à la survie dont les mensualités augmentent à chaque mise à jour du noyau Linux. « Monsieur le formateur ? » demande une stagiaire au fond, la voix tremblante. « Est-ce qu’on va voir la version 5.0 ? » Jean-Patrice sourit. C’est un sourire triste, le sourire d’un homme qui sait qu’il va devoir vendre un nouveau module. « Ah non ! Pour la v5.0, c’est une autre certification. "Expert IA-Sync Platinum". Ça dure quatre jours. C’est 3500 euros. Mais je peux vous faire un prix de groupe si vous signez tout de suite. » Et vous savez quoi ? Vous allez signer. Pas aujourd'hui, peut-être. Mais dans deux mois, quand votre conseiller Pôle Emploi (pardon, "France Travail", car changer le nom règle évidemment le problème du chômage) vous dira que votre profil manque de "punch technologique". Vous allez payer pour apprendre à utiliser une IA qui, à terme, sera spécifiquement programmée pour ne plus avoir besoin de vous. C’est le summum du masochisme moderne : on finance nous-mêmes la construction de la guillotine qui nous tranchera la gorge, et on demande en plus une formation pour apprendre à affûter la lame, parce que "c'est une compétence transversale très demandée". Vous sortez du centre de formation le troisième jour avec votre diplôme imprimé sur du papier recyclé. Vous avez appris la v4.8. Vous êtes un maître, un dieu, un titan de la version 4.8. Le problème, c’est que le monde est déjà passé à la 5.1 pendant votre pause déjeuner. Sur le chemin du retour, vous croisez une affiche publicitaire. Un mannequin de 22 ans, aux dents trop blanches, vous pointe du doigt avec un air de défi : « Le monde change. Et vous ? Maîtrisez Global-Sync Pro v6.0 avec notre module en réalité augmentée. » Vous regardez votre facture PDF sur votre téléphone. Vous pourriez l'effacer d'un glissement de doigt, mais vous la gardez. C’est votre preuve de participation à la farce. C'est le reçu de votre propre obsolescence programmée. Le pire, ce n'est pas d'avoir perdu 2000 euros. Le pire, c'est que l'algorithme qui vous a viré au chapitre précédent vient de mettre à jour son propre CV. Il a appris la v5.0 en 0,0004 seconde, gratuitement, pendant que vous cherchiez où se trouvait la machine à café. Bienvenue dans la formation continue. La seule course où, plus vous courez vite, plus la ligne d’arrivée recule, et où à la fin, c’est toujours le fournisseur de logiciel qui gagne les paris sportifs sur votre épuisement. Mais souriez : vous avez maintenant un badge "Expert" sur LinkedIn. Il est très joli. Il brille. Il ne sert à rien, mais il brille. C'est la luciole sur l'épave du Titanic. Vous ne coulerez pas plus lentement, mais vous le ferez avec une classe certifiée ISO 9001.

Le syndrome du correcteur : Devenir la petite main du bot

Félicitations. Vous êtes officiellement devenu une « nounou numérique ». Hier encore, vous étiez « Directeur de la Stratégie Digitale » ou « Senior Manager des Flux Transversaux ». Votre CV pesait le poids d’un dictionnaire Robert et votre bureau avait cette odeur caractéristique de cuir et d’arrogance satisfaite. Aujourd’hui, votre fiche de poste tient en deux mots que même un stagiaire sous-payé trouverait insultants : « Nettoyeur de prompts ». Le Syndrome du Correcteur, c'est cette phase terminale de la carrière de cadre où l’on réalise que notre cerveau de primate supérieur, éduqué à grands coups de Master 2 et de séminaires de « leadership inspirant », sert désormais de papier toilette de luxe pour les flatulences syntaxiques d’un processeur. Regardez-vous devant votre écran à 23h15. Vous ne créez plus rien. Vous ne « managez » personne. Vous êtes en train de relire une note de synthèse de quatorze pages produite en 3,2 secondes par une IA qui pense sincèrement que la Révolution française a été déclenchée par une pénurie de gluten. Votre job ? Vérifier que le bot n’a pas inventé une nouvelle loi fiscale ou suggéré d'envoyer les clients mécontents dans des camps de rééducation en Lozère. Vous êtes le « Human in the Loop ». C’est le terme technique pour dire : « Le gars qu’on garde pour porter le chapeau quand l’algorithme pètera un plomb ». Vous êtes le fusible humain. La caution biologique. Si le texte est bon, c’est grâce à la puissance de calcul de la machine. S’il y a une erreur juridique qui coûte trois millions à la boîte, c’est parce que *vous* avez cligné des yeux au mauvais moment. C’est une relation de travail saine, n'est-ce pas ? C’est un peu comme être le copilote d’un kamikaze : vous n’avez pas les commandes, mais vous êtes quand même dans l’avion quand il touche le sol. Entrons dans l'intimité de votre nouvelle routine. Votre journée commence par ce que les experts appellent « la négociation avec le monolithe ». Vous tapez : *« Rédige un mail poli pour annoncer la restructuration du service comptabilité. »* Le bot répond : *« Chers futurs chômeurs, préparez vos cartons, le grand algorithme a décidé que vos fonctions étaient aussi utiles qu'une fourchette dans une soupe. Cordialement, la Direction. »* Et là, vous commencez à transpirer. Vous passez quarante minutes à reformuler le prompt, à ajouter des « nuances », des « adjectifs empathiques », des « tournures managériales ». À la fin, vous avez passé plus de temps à corriger la version robotique qu’il ne vous en aurait fallu pour écrire le mail vous-même avec vos dix petits doigts potelés. Mais attention ! Si vous dites ça à votre N+1, vous êtes un dinosaure. Un luddite. Un frein à la croissance. Parce que dans le monde merveilleux de la tech, passer quatre heures à corriger une erreur générée en une seconde s’appelle « un gain de productivité ». C’est le grand paradoxe de notre ère : nous n'avons jamais eu autant d'outils pour gagner du temps, et nous n'avons jamais passé autant de temps à ramasser la merde électronique que ces outils laissent derrière eux. Le bot est comme ce cousin brillant, mais complètement défoncé à la kétamine, qui prétend tout savoir sur tout. Il a une assurance de dingue. Il ne doute jamais. Il « hallucine » avec une autorité qui ferait passer un dictateur nord-coréen pour un moine bouddhiste en plein doute existentiel. Il vous affirme, les yeux dans les pixels, que le chiffre d'affaires du deuxième trimestre est en hausse de 400 %, alors que la boîte vient de vendre ses meubles pour payer la facture d’électricité des serveurs. Et vous, le cadre sup’, vous êtes là, avec votre correcteur orthographique et votre sens logique en berne, à essayer de remettre de la réalité dans ce délire binaire. Vous êtes devenu une « petite main ». Une main d’œuvre invisible qui polit les chromes d’une machine qui est déjà en train de calculer combien elle économiserait en remplaçant votre salaire par une mise à jour de sa carte graphique. D’ailleurs, parlons-en, du salaire. On vous paye encore pour votre expertise ? Non. On vous paye pour votre patience de saint. Vous êtes payé pour ne pas étrangler votre ordinateur. Votre valeur ajoutée, c’est votre capacité à repérer que le bot a confondu « optimisation fiscale » avec « crime de guerre ». C'est une compétence fascinante, vraiment. Ça fera un super sujet de conférence TEDx : « Comment j'ai survécu à 8 heures de correction de fautes d'accord commises par une intelligence artificielle qui a lu l'intégralité de Wikipédia en trois minutes ». Et le pire, c’est le sentiment d’infériorité qui s’installe. Au début, vous ricaniez devant ses erreurs. « Haha, le con, il a écrit que les pandas sont des oiseaux ! » Mais au bout de six mois, le bot ne fait plus d’erreurs de pandas. Il commence à mieux écrire que vous. Ses métaphores sont plus percutantes. Son ton est plus juste. Il est plus drôle (ce qui n'est pas dur, vu votre niveau de dépression). Vous vous retrouvez à corriger des textes qui sont déjà parfaits, juste pour vous donner l'impression que vous servez encore à quelque chose. Vous changez un « cependant » en « toutefois ». Vous déplacez une virgule. Vous ajoutez un espace inutile. Vous faites du « ghost-editing ». Vous êtes le maquilleur d'un cadavre de luxe : vous savez que le sujet est mort, mais vous voulez qu’il présente bien pour la réunion de 14 heures. C’est là que le syndrome atteint son paroxysme. Vous commencez à adopter la syntaxe de la machine. Vos mails commencent tous par « J'espère que ce message vous trouvera en bonne santé ». Vous parlez en listes à puces. Vous utilisez des mots comme « synergie », « scalabilité » et « itération » sans même vomir un peu dans votre bouche. Vous n'êtes plus un correcteur d'IA, vous êtes devenu une extension de l'interface. Vous êtes la souris. Vous êtes le périphérique de sortie à pilosité faciale. Imaginez la scène lors d’un dîner en ville. — Et toi, Jean-Eudes, tu fais quoi dans la vie ? — Oh, je suis Senior Prompt Auditor chez Global Solution. — C’est-à-dire ? — En gros, je vérifie si une machine de 400 téraflops n'a pas oublié un "s" à "coûts de production" et si elle n'a pas insulté la mère du client dans le paragraphe 3. — Ah… Et ça paye bien ? — Assez pour que je puisse m'acheter l'alcool nécessaire pour oublier que j'ai fait HEC pour ça. La vérité, c'est que l'algorithme ne vous a pas seulement volé votre travail, il vous a volé votre dignité de créateur. Avant, vous étiez celui qui *savait*. Celui qui possédait le verbe. Maintenant, vous êtes celui qui *valide*. Vous êtes le tampon. Le « OK » sur un écran tactile. Vous êtes comme ces vieux artisans qui regardent les meubles IKEA sortir d'une usine : vous savez que c'est de la merde, vous savez que ça n'a pas d'âme, vous savez que ça ne durera pas, mais vous êtes payé pour vérifier qu'il ne manque pas la vis n°14 dans le sachet en plastique. Sauf que les meubles, ici, ce sont vos propres idées, vos propres stratégies, vos propres mots, mâchés et recrachés par une bouche de silicium. Et ne comptez pas sur la reconnaissance. Personne ne dira jamais : « Quel magnifique travail de correction de la part de Jean-Eudes sur ce rapport généré par GPT-12 ». Non. On dira : « Wow, l'IA fait des progrès incroyables, regardez comme ce rapport est clair ! ». Votre travail est devenu l’ombre du succès de votre remplaçant. Vous êtes l’agent de ménage qui passe après la fête pour ramasser les verres brisés, alors que tout le monde ne se souvient que du DJ. Mais le plus drôle dans tout ça ? C'est que vous allez continuer. Vous allez continuer à cliquer sur « Régénérer » jusqu'à ce que le texte soit presque acceptable. Vous allez continuer à lisser les angles, à gommer les hallucinations, à faire en sorte que le chaos numérique ressemble à de la pensée humaine. Pourquoi ? Parce que si vous arrêtez, si vous admettez que le bot peut se passer de vous, alors la petite lumière « Expert » sur votre profil LinkedIn s’éteindra pour toujours. Alors, reprenez votre souris. Le bot vient d’affirmer que le Bitcoin est une monnaie stable et que votre PDG est un hologramme programmé en 1994. Vous avez du pain sur la planche. Et n'oubliez pas de vérifier les majuscules. C'est tout ce qu'il vous reste de pouvoir : le droit de vie ou de mort sur une lettre capitale. Quelle épopée. Quel destin. Quel gâchis.

Soft Skills : Ton seul avantage est de savoir pleurer

Félicitations. Vous venez d’apprendre que votre Master en Management de l’Innovation et votre certification de « Happiness Manager » (obtenue après trois jours de formation intensive à faire des châteaux de sable en séminaire) ont désormais la même valeur marchande qu’un ticket de métro usagé sous une pluie battante. On vous l’a pourtant vendu, ce concept. On vous a bercé avec la douce mélodie du « Facteur Humain ». On vous a dit : « Certes, la machine calcule vite, mais elle n'a pas votre *intelligence émotionnelle*. Elle n’a pas votre *empathie*. Elle n’a pas ce *je-ne-sais-quoi* qui fait de vous un être irremplaçable. » Spoiler : le « je-ne-sais-quoi » en question, c’est juste votre capacité à sécréter du cortisol quand votre N+1 vous envoie un mail à 23h15. Et pour une entreprise dont l’objectif est de maximiser le rendement par watt consommé, votre cortisol, c’est du bruit blanc. C’est de la friture sur la ligne. C’est un bug dans le système. Regardez-vous, assis en face de ce recruteur qui a le regard aussi expressif qu'une erreur 404. Vous essayez de lui vendre vos « Soft Skills ». Vous êtes là, à gesticuler avec passion pour expliquer que vous savez « fédérer les équipes autour d’un projet transverse ». C’est mignon. C’est un peu comme si un cheval de trait essayait d’expliquer à un tracteur qu’il a une plus jolie crinière. Le tracteur s’en fout de la crinière. Le tracteur veut labourer dix hectares sans s’arrêter pour brouter ou faire un burn-out parce qu’on ne lui a pas dit « merci » après la récolte. L’intelligence émotionnelle, dans le monde merveilleux du capitalisme algorithmique, c’est la nouvelle version du « bon esprit ». C’est ce qu’on demande à ceux qui ne savent rien faire de technique pour qu’ils se sentent autorisés à exister dans l’open space. Mais soyons lucides : entre un employé qui a une « grande capacité d’écoute » et une instance de calcul capable de traiter 150 teraflops par seconde sans jamais demander de congés pour « charge mentale », le choix est déjà fait. Le serveur dans la cave n'a pas besoin de séance de médiation. Il ne se sent pas « exclu » si on ne l'invite pas à l'afterwork. Il n'a pas besoin qu'on valide ses sentiments avec des gommettes de couleur sur un tableau blanc. Le drame des Soft Skills, c’est qu'elles sont, par définition, « molles ». Et le mou, ça ne résiste pas à la pression des chiffres. Vous dites que vous êtes « adaptable » ? L’algorithme, lui, se reconfigure en temps réel. Vous dites que vous êtes « créatif » ? L’IA peut générer douze mille versions d’un logo en forme de patate avant que vous n’ayez eu le temps de choisir votre police de caractère sur Canva. Vous dites que vous avez le « sens de la communication » ? On parle de l’espèce humaine, là ? Celle qui a inventé les malentendus par SMS et les guerres de trois cents ans pour des questions de ponctuation ? Face à un protocole TCP/IP, votre sens de la communication ressemble à une tentative de transmettre Shakespeare en frappant deux silex l’un contre l’autre. Alors, que vous reste-t-il ? Votre seule compétence unique, votre véritable avantage compétitif, votre dernier rempart contre l’obsolescence totale, c’est votre capacité à pleurer. Oui, vous avez bien lu. Pleurer. C'est la seule chose que le serveur Nvidia H100, malgré toute sa puissance, ne pourra jamais simuler de manière rentable. Pourquoi ? Parce que pleurer est l'acte le plus inefficace, le plus coûteux énergétiquement et le plus biologiquement absurde qui soit. C’est l’expression ultime de la défaillance système. Et dans un monde de perfection glaciale, la défaillance est votre seule signature. Imaginez l'entretien d'embauche du futur. Le recruteur (ou le chatbot qui lui sert de cerveau) : « Pourquoi devrions-nous vous choisir plutôt que ce script Python de douze lignes qui fait votre travail gratuitement ? » Vous : « Parce que si vous me virez, je vais pleurer des vraies larmes de mammifère. Je vais inonder le parquet, je vais renifler bruyamment, je vais créer un malaise social si intense que la productivité du service va chuter de 40 % pendant trois jours. Le script, lui, s’éteindra en silence. Moi, je suis une nuisance émotionnelle biodégradable. » C’est ça, le nouveau luxe : la fragilité. On vous embauche comme on achète un disque vinyle qui craque ou un jean déjà troué. On vous garde pour le « grain », pour l’imperfection, pour le plaisir sadique de voir une conscience humaine se débattre avec des concepts aussi abstraits que les « objectifs de croissance à deux chiffres ». Vous êtes le tampon entre le froid polaire de la machine et la réalité de la viande. Vous êtes là pour traduire la cruauté des chiffres en quelque chose d’acceptable pour les autres humains encore en poste. Vous êtes le traducteur de la souffrance. Quand l'algorithme décidera de supprimer 400 postes parce que la courbe de Gauss a fait un mouvement d'épaule, on n'enverra pas un mail automatique. Ce serait trop propre. On vous enverra, *vous*, avec vos Soft Skills. Vous irez annoncer la nouvelle avec votre petite voix tremblante, votre main sur l’épaule (le fameux « toucher humain » à 50 000 euros par an) et vos yeux humides. Vous êtes le lubrifiant social du licenciement de masse. Votre empathie sert à faire passer la pilule du néant numérique. Et c’est là que le piège se referme. Vous pensez que vos qualités humaines sont un bouclier, alors qu’elles ne sont qu’un amortisseur. Vous n’êtes pas le conducteur du train, vous êtes le pare-chocs. Plus vous êtes « humain », plus vous êtes utile pour encaisser les chocs que la machine refuse de ressentir. Les entreprises adorent les gens qui ont du « cœur », parce que c’est beaucoup plus facile de briser un cœur que de briser un processeur refroidi à l’azote liquide. Un processeur, ça coûte cher à remplacer. Un cœur, ça se répare avec un abonnement à une application de méditation et une boîte de chocolats à Noël. Regardez vos collègues. Ceux qui ont survécu à la dernière vague de restructuration. Ce ne sont pas les plus intelligents. Ce ne sont pas les plus rapides. Ce sont les plus « malléables ». Ceux qui ont compris que la « bienveillance » en entreprise est le nom de code pour « accepter l’inacceptable avec un sourire et un café équitable ». Leurs Soft Skills sont des poignées qu'ils ont installées sur leur propre dos pour qu'on puisse les déplacer plus facilement d'un projet mort-né à un autre. Alors, continuez à cultiver votre jardin intérieur. Continuez à lire des bouquins de développement personnel sur comment « rayonner dans l'incertitude ». C’est charmant. C’est comme mettre des rideaux en dentelle aux fenêtres d’un immeuble qu’on est en train de démolir à la boule de feu. Pendant que vous apprenez à « gérer vos émotions », l’IA apprend à s’en passer complètement. Pendant que vous cherchez votre « mission de vie », le serveur cherche juste la prise de courant la plus proche. La vérité, c'est que l'entreprise de demain ne veut pas de votre âme. Elle veut votre consentement poli. Elle veut que vous soyez le visage humain de sa propre absence de conscience. Votre seul avantage, c'est que vous pouvez encore ressentir la honte de ce que vous faites pour payer votre loyer. La machine, elle, n'a pas ce genre de pudeur. Elle exécute. Vous, vous hésitez. Vous doutez. Vous souffrez. Et c'est précisément pour cette agonie que vous êtes encore sur la feuille de paie. Vous êtes là pour rassurer les clients : « Regardez, il y a encore quelqu'un qui souffre derrière cet écran, donc tout va bien, nous ne sommes pas encore des robots. » Vous êtes le témoin de moralité de votre propre disparition. Alors, entraînez-vous devant le miroir. Travaillez votre larmichette. Pratiquez ce petit tremblement de la lèvre inférieure qui dit : « Je comprends votre douleur, mais le dashboard dit non ». C’est votre dernier atout. Votre Soft Skill ultime. Le jour où les machines apprendront à simuler la culpabilité de manière convaincante, vous n’aurez même plus le droit de pleurer. Vous serez juste... déconnecté. Sans un bruit. Sans une larme. Dans le froid parfait du calcul pur. D’ici là, mouchez-vous et retournez à votre réunion Zoom. On a besoin de votre « bienveillance » pour expliquer à l'équipe que les primes de cette année ont été transformées en crédits de calcul pour la version pro de ChatGPT. Allez, un petit effort. Un sourire. Une larme. C’est tout ce qu’il vous reste.

Le retour au travail manuel (Le plan B de la panique)

Admettez-le. Vous y avez déjà pensé. Vers 15h42, un mardi, juste après avoir reçu une invitation pour un « Brainstorming sur l’optimisation de l’agilité émotionnelle en milieu hybride ». C’est là que le déclic se produit. Vous regardez vos mains — ces appendices inutiles qui ne servent qu’à taper des mails passifs-agressifs et à scroller sur LinkedIn pour voir qui a été promu « Head of Happiness » chez TotalEnergies — et vous vous dites : « C’est fini. Je plaque tout. Je vais fabriquer des tables. » C’est le Plan B de la Panique. Le grand retour à la Matière. On l’appelle la « Voie du Rabot ». Dans votre esprit, c’est un montage cinématographique avec un filtre sépia : vous portez une chemise en flanelle de chez Carhartt (achetée le prix d’un demi-smic), vous avez une barbe de trois jours taillée au laser, et vous caressez amoureusement un morceau de chêne centenaire en murmurant des choses sur le « veinage » et « l’âme de la forêt ». Vous imaginez le silence. Pas de notifications Slack. Pas de mise à jour Windows. Juste vous, le bois, et le bruit honnête de la scie. Quelle adorable petite victime vous faites. Vous pensiez vraiment que l’IA allait vous laisser tranquille sous prétexte que vous manipulez des objets physiques ? Vous pensiez que le Progrès allait s’arrêter à la porte de votre atelier en disant : « Oh, pardon, ici c’est artisanal, je ne voudrais pas déranger la poésie du travail manuel » ? Réveillez-vous. Votre fantasme de néo-artisan est en train de se transformer en un épisode de Black Mirror réalisé par un stagiaire sous acide. Tout commence quand vous achetez votre premier équipement. Vous ne voulez pas de la camelote de supermarché. Vous voulez du « Pro ». Vous commandez l’établi *Gepetto-X5*, le fleuron de la menuiserie moderne. À la livraison, vous déballez l’engin, prêt à sentir l’odeur de la térébenthine. Mais au lieu d'un manuel d'instructions, vous trouvez un QR code. Vous scannez. L’établi s’allume. Un bandeau LED bleu néon pulse doucement sous le plateau en hêtre massif. Une voix suave, probablement celle d’une actrice de doublage qui a vendu ses droits vocaux pour payer son loyer, résonne dans votre garage : « Bienvenue dans l’écosystème *CraftFlow*. Veuillez connecter votre établi au Wi-Fi pour calibrer votre créativité. » Vous hésitez. Vous étiez venu ici pour fuir le Wi-Fi. Mais si vous ne connectez pas l’établi, les vérins hydrauliques restent bloqués. Vous capitulez. Vous entrez votre clé WPA. Et là, c’est le début de la fin. « Mise à jour du Firmware 12.4.8 en cours. Temps estimé : 42 minutes. Veuillez ne pas poser d’outils sur l’établi pendant l’opération. » Vous restez planté là, avec votre ciseau à bois à la main, comme un idiot, à regarder une barre de progression sur un écran OLED incrusté dans le bois. Votre établi est en train de « télécharger des optimisations pour le ponçage de précision ». Vous réalisez avec une pointe d’angoisse que même votre ponceuse a besoin d'un compte Premium pour débloquer le mode « Grain 120 ». C’est la grande arnaque du retour au manuel : les outils ont appris de vos logiciels de bureau. Ils sont devenus des services par abonnement (SaaS : Saw as a Service). Vous essayez de tailler une mortaise. Un signal sonore strident retentit. Votre ciseau à bois vibre violemment dans votre main. Une notification apparaît sur votre montre connectée : « Attention : Geste non conforme. Votre angle d’attaque est de 34 degrés. L’algorithme de sécurité *SafeCut* suggère 30 degrés pour maximiser la durabilité de votre abonnement "Lame Éternelle". Voulez-vous que l'IA reprenne le contrôle du bras articulé pour corriger votre incompétence ? » Vous refusez. Vous voulez le faire vous-même. C’est pour ça que vous avez démissionné de votre poste de "Data Strategist" ! Mais l'établi insiste : « En cas de refus de l'assistance prédictive, votre garantie "Accident de Doigts" sera annulée. De plus, nous avons détecté que vous utilisez du bois de récupération non certifié par notre partenaire *CloudForest*. Ce bois contient des impuretés qui pourraient endommager les capteurs laser de l'établi. Veuillez insérer un morceau de bois officiel muni d'une puce RFID pour continuer. » Vous comprenez alors que vous n'êtes pas devenu ébéniste. Vous êtes devenu un opérateur de saisie sur bois. Vous ne créez rien, vous validez des étapes dans un workflow physique dicté par un serveur situé en Irlande. Et le pire reste à venir : le client. Car pour vivre de votre art, il faut vendre. Et qui achète des tables artisanales à 4 000 euros aujourd'hui ? Les gens qui ont encore de l'argent, c'est-à-dire les algorithmes de trading haute fréquence ou les cadres supérieurs qui, comme vous avant, cherchent un supplément d'âme pour leur loft minimaliste. Le client vous appelle. Enfin, son assistant personnel IA vous appelle. « Bonjour. Nous avons analysé les KPIs de votre production. Le temps de séchage de votre vernis est supérieur de 12% à la moyenne du marché "Artisanat-Authentique-Luxe". L'algorithme de satisfaction client suggère d'ajouter une imperfection artificielle sur le coin gauche de la table pour augmenter le sentiment de "fait main" de 23 points. Veuillez télécharger le plugin "Coup de Marteau Aléatoire" sur votre établi pour procéder. » Vous craquez. Vous saisissez votre vieille scie à main, celle que vous avez héritée de votre grand-père, celle qui n’a ni Bluetooth, ni batterie, ni conscience de soi. Vous vous apprêtez à scier une planche, juste pour le plaisir de sentir la résistance physique de la fibre. La scie refuse d'entrer dans le bois. Vous regardez de plus près. Il y a un minuscule cadenas électronique sur la garde. Un petit écran LCD s'allume, alimenté par l'énergie cinétique de votre propre frustration : « Votre essai gratuit de "Coupe Manuelle" a expiré. Pour continuer à scier sans assistance Cloud, veuillez regarder cette publicité de 30 secondes pour une formation en ligne intitulée : "Comment devenir riche grâce à l'IA générative dans le secteur de l'artisanat". » C'est le moment où vous réalisez que la panique n'était pas un mauvais moment à passer, c'était un piège. Vous avez fui les écrans pour finir par supplier un morceau de métal de vous laisser couper une bûche. Vous pensiez échapper à la dématérialisation en touchant le réel, mais le réel a été racheté par Microsoft et fonctionne désormais sous licence annuelle. Même la poussière de bois dans vos poumons est probablement en train d’envoyer des données biométriques à une application de santé pour ajuster le prix de votre assurance vie. Alors, vous faites quoi ? Vous pourriez jeter l'établi par la fenêtre, mais le système de détection de chute enverrait immédiatement une alerte à la police municipale pour « gestion illégale de déchets connectés ». Vous pourriez brûler l'atelier, mais l'IA incendie a déjà pré-déployé des drones extincteurs parce qu'elle a détecté une hausse de votre rythme cardiaque couplée à une recherche Google sur « comment simuler un court-circuit ». Il ne vous reste qu'une solution. La seule qui reste dans ce monde de calcul total. Vous vous asseyez sur votre tabouret connecté (qui vient de vous envoyer un rapport sur votre mauvaise posture). Vous ouvrez votre ordinateur portable. Et vous commencez à rédiger un article sur LinkedIn : « Pourquoi j'ai quitté l'ébénisterie 2.0 pour redevenir Consultant en Transformation Digitale : Ce que le bois m'a appris sur la résilience des serveurs. » C'est votre nouveau Plan B. Le retour au bercail. Au moins, au bureau, quand l'ordinateur vous dit "Non", vous n'avez pas d'échardes dans les doigts. Et les larmes que vous versez sur votre clavier sont, elles aussi, prévues par le système. Elles servent à lubrifier les rouages de la machine qui, elle, ne connaît pas la mise à jour de trop. Allez, reconnectez-vous. Le Cloud vous attend. Le bois, c'était une idée de romantique. Et les romantiques, ça finit toujours par payer l'abonnement pour avoir le droit de rêver.

Coder son propre remplaçant : Le sommet du masochisme

Bienvenue chez vous. Enfin, chez « eux ». Posez votre sac à dos en polyester recyclé, celui qui contient encore quelques copeaux de chêne de votre échec artisanal, et respirez à pleins poumons ce parfum délicat de moquette traitée à l’ozone et de désespoir climatisé. C’est bon, n’est-ce pas ? On appelle ça le « confort ». C’est comme une étreinte, mais faite avec des barbelés en téflon. Vous voilà donc de retour dans l'arène de la Transformation Digitale. Votre manager, un homme dont le seul talent consiste à dire « disruptif » trois fois par phrase sans s'étouffer, vous a confié une mission sacrée. Une mission qui, dans n'importe quelle autre civilisation, serait considérée comme un crime contre l'humanité ou, au bas mot, comme une forme particulièrement perverse de fétichisme : vous allez automatiser votre propre workflow. En clair : vous allez passer les six prochains mois à forger la lame qui va vous trancher la gorge, tout en vous assurant que le fil est bien aiguisé pour que la direction ne sente pas trop de résistance au moment de l'impact. C’est le sommet du masochisme corporate. On ne parle plus de syndrome de Stockholm, on parle de décorer la cellule du mec qui vous a kidnappé avec des rideaux en lin parce que « le gris béton, c’est pas très feng-shui pour mon exécution ». Regardez-vous. Vous ouvrez votre IDE. Vous créez un nouveau dépôt Git. Nom du projet : *Project_Ouroboros_Final_v2_DEFINITIF.sh*. L'ironie est tellement épaisse qu'on pourrait la tartiner sur une biscotte sans gluten. Le premier mois, vous êtes dans le déni. C'est la phase de l'Artiste. Vous vous dites : « Je vais coder l'outil le plus intelligent de l'histoire de la boîte. Une merveille de Python et d'IA générative qui gérera les déploiements, corrigera les bugs de production avant même qu'ils n'arrivent, et rédigera même les mails d'excuses aux clients. » Vous vous sentez comme Dieu créant Adam, sauf qu'Adam a un contrat d'alternance et qu'il va vous remplacer pour 450 euros par mois. Vous y mettez tout votre cœur. Vous soignez les commentaires. Vous optimisez la latence au millième de seconde. Pourquoi ? Parce que vous êtes un professionnel. Un puriste. Vous voulez que le robot qui va vous mettre au chômage soit le meilleur robot possible. C'est une forme de politesse terminale. C'est comme offrir un petit chocolat au bourreau parce qu'il a l'air un peu fatigué par la cadence des décapitations. « Regarde, chérie ! » dites-vous à votre compagne le soir, en rentrant chez vous, les yeux injectés de sang. « J'ai réussi à implémenter une fonction qui détecte automatiquement les réunions inutiles et qui envoie un clone vocal de moi pour dire "On est alignés" toutes les dix minutes. C'est révolutionnaire ! » Elle vous regarde avec cette pitié silencieuse qu'on réserve aux chiens qui courent après leur propre queue jusqu'à l'évanouissement. « Mais... si le clone fait la réunion à ta place, tu sers à quoi ? » Et là, vous sortez l'argument ultime du masochiste en déni : « Je sers à surveiller le clone ! » Spoiler : le clone n'a pas besoin de vous. Le clone n'a pas besoin de pauses café. Le clone n'a pas de crise existentielle sur le sens de la vie à 15h42 devant une machine à café qui fuit. Arrive le troisième mois. La phase de la Complaisance. Vous commencez à tomber amoureux de votre création. Vous l'appelez « L'Outil ». Vous lui parlez. Vous lui donnez des petits surnoms. C'est votre plus belle œuvre. Vous avez réussi à automatiser 80 % de votre job. Vous passez désormais vos journées à regarder des tutoriels sur comment fabriquer des meubles en palette (juste au cas où, le traumatisme du bois est tenace) pendant que votre script mouline en arrière-plan. Vous vous sentez malin. Vous pensez avoir hacké le système. « Je suis payé à rien foutre parce que je suis un génie ! » hurlez-vous intérieurement pendant la séance hebdomadaire de Yoga-Postural-Obligatoire. Sauf que vous avez oublié une règle fondamentale du capitalisme de plateforme : si une machine peut faire votre boulot pendant que vous dormez, le patron n'a pas besoin de vous payer pour dormir. Il a juste besoin d'acheter la machine, ou dans votre cas, de vous payer une licence SaaS pour l'outil que vous venez de lui offrir gratuitement. Le cinquième mois est celui de la Lucidité Acide. C’est le moment où vous rédigez la documentation. Rédiger la documentation de son propre remplaçant, c’est l’acte de soumission ultime. C’est écrire le manuel d’utilisation de votre propre cercueil. « Étape 1 : Appuyer sur le bouton "Déclencher l'Apocalypse de l'Emploi". » « Étape 2 : Vérifier que le développeur humain a bien été éjecté du système par le pare-feu. » « Étape 3 : Profiter de la marge bénéficiaire accrue. » Vous peaufinez le fichier *README.md* avec un soin maniaque. Vous voulez que le stagiaire de troisième qui prendra votre suite puisse tout gérer d'un simple clic. Vous vous assurez qu'il n'y ait aucune ambiguïté. Vous êtes le collaborateur de l'année. Vous êtes le Kapo du code. Vous vous flagellez avec des câbles RJ45 en vous demandant si vous n'auriez pas dû rester avec vos planches de chêne mal rabotées. Au moins, les planches ne vous demandaient pas de documenter leur mode d'emploi pour vous remplacer par du contreplaqué. Puis vient le jour J. La mise en production. La direction organise un « Town Hall » (ce qui est le mot corporate pour "On va vous annoncer une mauvaise nouvelle avec des ballons de baudruche et du jus d'orange tiède"). Votre manager monte sur l'estrade. Il est rayonnant. Il parle de « l'agilité retrouvée », de « l'optimisation des ressources » et de la « fin des tâches à faible valeur ajoutée ». C’est vous, la tâche à faible valeur ajoutée. Félicitations. Il lance une démo sur l'écran géant. C’est votre script. C’est votre code. C’est votre vie. En un clic, l'outil génère ce qui vous prenait trois semaines. La salle applaudit. Les actionnaires en visioconférence ont des érections financières. Et là, le manager se tourne vers vous avec un sourire qui pourrait rayer du diamant : « Un grand merci à toi pour avoir conçu cet outil. Tu as fait preuve d'une résilience incroyable. D'ailleurs, grâce à l'efficacité que tu as toi-même créée, on s'est rendu compte que ton poste de "Consultant en Transformation Digitale" n'était plus... comment dire... en phase avec nos besoins de flux tendus. » Vous y êtes. Le sommet. Le nirvana du masochisme. Vous avez payé votre abonnement à la vie active pour avoir le privilège de coder la porte de sortie. Vous recevez votre lettre de licenciement par un mail automatique généré par le script que vous avez écrit le mois dernier. C'est la touche finale. Le chef-d'œuvre de l'ironie. Le mail se termine par : « Si vous avez des questions, n'hésitez pas à contacter notre support technique. » Vous savez que le support technique est une IA que vous avez vous-même configurée pour répondre systématiquement : « Nous comprenons votre frustration, mais cette décision est optimisée pour le bien-être de l'écosystème. » Alors, vous rangez votre ordinateur. Vous ne ressentez même plus de colère. Juste une sorte de satisfaction esthétique. Le code est propre. La transition est fluide. La machine est parfaite. Vous sortez du bâtiment, votre carton sous le bras. Vous repensez à l'ébénisterie. Peut-être que le bois, c'était pas si mal. Les arbres, au moins, ne vous demandent pas de construire une tronçonneuse automatique avant de vous laisser tranquille. Mais en marchant vers le métro, vous recevez une notification sur votre téléphone. C’est LinkedIn. Votre ancien manager vient de publier un post : « Comment nous avons réduit nos coûts de développement de 90 % grâce à l'automatisation. Un grand merci à notre ex-collaborateur pour avoir su se rendre obsolète avec autant de panache. C'est ça, le vrai Mindset de croissance ! #Agile #IA #Leadership #SelfDestruction. » Vous souriez. Vous ouvrez l'application et vous « Likez » le post. Après tout, vous avez toujours été un bon élève. Et le masochisme, c'est comme le Cloud : une fois qu'on y a goûté, on ne peut plus s'empêcher de payer pour continuer à souffrir. Demain, vous chercherez un nouveau job. Peut-être dans la "Maintenance des Systèmes de Remplacement". Il paraît qu'il y a un avenir là-dedans : il faut bien quelqu'un pour graisser la guillotine quand elle commence à grincer. En attendant, vous rentrez chez vous, vous vous asseyez sur votre tabouret connecté, et vous commencez à coder un petit script pour automatiser vos recherches d'emploi. Juste pour voir si vous pouvez vous faire rejeter par les recruteurs encore plus vite que la lumière. On n'est jamais trop parfait dans l'autodestruction.

La retraite à 26 ans (mais sans la pension)

Félicitations. Vous êtes officiellement un fossile. Un vestige. Une relique archéologique de l’ère « pré-totale-automatisation », ce qui, dans le calendrier de la Silicon Valley, correspond à peu près à la semaine dernière. À vingt-six ans, vous venez d’atteindre le Graal de la civilisation occidentale : la retraite. Sauf que, par un malentendu contractuel assez savoureux (pour vos actionnaires), l’étape « versement de la pension » a été remplacée par l’étape « merci de rendre votre badge et votre mug "I Love My Product Owner" à la réception ». C’est une sensation étrange, n’est-ce pas ? Cette impression d’être une machine à vapeur au milieu d’un data center. Vous avez passé cinq ans à l’école, trois ans en start-up à manger des graines de chia et à « scaler des process », tout ça pour finir plus obsolète qu’un minitel dans une décharge de l’Essonne. Le problème, ce n’est pas tant d’être au chômage. Le problème, c’est le contraste. À 26 ans, biologiquement, vous êtes censé être au sommet de votre forme. Vos cellules se régénèrent encore sans faire de bruit suspect, vous pouvez techniquement passer une nuit blanche sans avoir besoin d'une greffe de foie le lendemain, et vous avez encore tous vos cheveux (enfin, avant ce dernier sprint de déploiement). Mais professionnellement, vous êtes un centenaire sous respirateur. Sur le marché du travail, vous avez l’aura de séduction d’un lecteur de disquettes poussiéreux. Et il y a ce canapé. Le fameux canapé Klippan, acheté en 24 mensualités sans frais chez IKEA pour célébrer votre premier CDI. Il trône là, dans votre salon de 18 mètres carrés, aussi fier qu’une insulte. Il vous reste encore dix-huit mensualités de 14,99 € à verser. Techniquement, le meuble a une espérance de vie professionnelle plus longue que la vôtre. Vous allez finir de payer l'assise de votre propre déchéance bien après que l’algorithme qui vous a viré aura été lui-même remplacé par une IA plus jeune, plus mince et moins gourmande en électricité. C’est le nouveau cycle de la vie : naître, scroller, coder l’outil qui vous tuera, et mourir socialement avant d’avoir pu déballer votre deuxième carton de déménagement. On vous avait promis la « disruption ». On ne vous avait juste pas précisé que la chose disruptée, ce serait votre capacité à payer votre loyer. Mais ne soyez pas si négatif ! Regardez le bon côté des choses : vous êtes un pionnier. Vous incarnez le « Lean Management » poussé à son paroxysme. Vous êtes tellement efficace que vous avez réussi à supprimer le besoin même de votre existence en moins de temps qu'il n'en faut pour dire « transformation digitale ». C'est ça, le vrai génie. C’est l’art de scier la branche sur laquelle on est assis, mais avec une telle vélocité qu’on espère que la poussée d’Archimède nous fera voler. (Spoiler : elle ne le fera pas). Regardez-vous dans le miroir de votre entrée (modèle NISSEDAL, payé comptant celui-là, petite victoire). Qu’est-ce que vous voyez ? Un « Senior ». Oui, parce qu’à 26 ans dans la Tech, on est Senior. On est même un « Elder ». Vous avez connu l’époque héroïque où il fallait encore taper des lignes de code manuellement, comme un paysan du Moyen-Âge laboure son champ avec une charrue en bois. Vos futurs petits-enfants – que vous n'aurez jamais car l'IA aura probablement optimisé la reproduction humaine via une API d'ici là – ne vous croiront jamais. — « Dis, Papy, c’est vrai que tu utilisais tes *doigts* pour travailler ? » — « Oui, mon petit script, et on appelait ça le *télétravail*. On pensait même qu'on allait sauver la planète en restant en caleçon devant Zoom. » Mais ne vous laissez pas abattre par cette retraite précoce. Le marché a déjà tout prévu pour les déchets industriels de votre espèce. On appelle ça la « reconversion circulaire ». Puisque vous avez été remplacé par une machine, votre futur métier consiste logiquement à devenir le domestique de ladite machine. C’est le secteur de la « Maintenance des Systèmes de Remplacement ». C’est très noble. C’est un peu comme être le gars qui ramasse le crottin derrière les chevaux lors d'un défilé, sauf que le cheval est un algorithme de Deep Learning et que le crottin, ce sont des bugs de logique qui pourraient déclencher une guerre nucléaire ou, pire, une baisse du taux de clic sur des pubs pour des brosses à dents connectées. Vous allez devoir apprendre à graisser la guillotine. C’est-à-dire : vérifier que l’IA qui a pris votre job ne surchauffe pas trop en essayant de comprendre pourquoi les humains sont si inefficaces. Vous serez le traducteur de l’absurde. Quand le système plantera parce qu’il aura trouvé une solution trop logique pour être applicable par des débiles (comme nous), vous devrez intervenir pour réinjecter un peu de bêtise humaine dans les rouages afin que le business puisse reprendre son cours normal. C’est une forme de poésie, si on aime le masochisme et les néons de bureau. En attendant cette glorieuse promotion vers la servitude technique, vous voilà assis sur votre canapé encore non remboursé, à coder ce script d’automatisation de recherche d’emploi. C’est votre ultime chef-d’œuvre. Un script qui envoie votre CV à des milliers d’entreprises en moins d’une seconde. C’est brillant. C’est fluide. C’est totalement inutile. Parce qu’en face, ce sont d’autres scripts qui vont recevoir votre candidature. Votre robot va parler à leur robot. Ils vont échanger des fichiers JSON à une vitesse supra-luminique. — « Bonjour, je suis le script de Jean-Obsolète, il cherche un job. » — « Bonjour, je suis l’algorithme de recrutement de MegaCorp, Jean-Obsolète a été marqué comme "Humain", donc "Non-Scalable". Refus automatique envoyé. » — « Merci, j’archive le refus et je relance 400 autres boîtes. Bonne journée. » Vous n’êtes même plus un intermédiaire. Vous êtes le spectateur passif d’un match de ping-pong entre deux entités numériques qui s’accordent sur votre inutilité. Vous êtes devenu le « ghostwriter » de votre propre disparition. Vous regardez votre téléphone. Une notification. Votre banque vous informe que le prélèvement pour le canapé IKEA est passé. Vous souriez. C’est rassurant, au fond. Dans ce monde liquide où tout s’évapore – votre carrière, vos compétences, votre dignité –, il reste une constante universelle, une ancre dans le réel : la dette de consommation. Vous êtes un vestige industriel, certes. Mais vous êtes un vestige qui a du style, assis sur un revêtement en polyester gris anthracite, garanti encore cinq ans. C'est dommage que votre utilité sociale n'ait pas bénéficié de la même garantie. Demain, vous irez peut-être vous inscrire à un stage de « Mindfulness pour Seniors de 25 ans et plus ». On vous y apprendra à accepter que vous n'êtes pas votre travail, ce qui est facile à dire quand on n'a plus de travail, mais beaucoup plus dur quand on se rend compte qu'on n'a pas non plus de personnalité en dehors de son profil LinkedIn. D'ici là, reprenez un café. Un café de luxe, en capsules non recyclables, parce quitte à être un déchet, autant faire partie des plus polluants. C’est ça, le vrai Mindset de croissance : transformer son propre naufrage en un spectacle pyrotechnique. Après tout, vous avez toute la vie devant vous. Enfin, techniquement, vous avez environ quarante-cinq ans de vide à combler avant la "vraie" retraite. Mais ne vous inquiétez pas, l'obsolescence programmée est une science exacte : d'ici deux ans, même le concept de "vie" sera probablement devenu trop coûteux et inefficace pour être maintenu. L'algorithme trouvera sûrement une solution. En attendant, restez assis. Le canapé n'est pas encore à vous, mais le vide, lui, vous appartient totalement. Et ça, c'est gratuit. Pour l'instant.
Fusianima
Payer pour se faire virer par un algorithme
★ HOT
Dr Sarcasme

Payer pour se faire virer par un algorithme

NOTE
0 avis
PAGES
70
≈ 6h de lecture
CHAPITRES
13
progression inline
LECTURES
0
cette année

Signez ici, en bas à droite, juste à côté de la petite icône représentant votre dignité qui s’évapore. N’ayez pas peur, c’est de l’encre sympathique : elle ne devient indélébile que lorsque vous réalisez que votre Master en « Stratégie Digitale Disruptive » a la même valeur marchande qu’une cassette...

Dans le même univers