Mourir est le seul CDI qui vous attend

Par Dr. SarcasmeComédie

Asseyez-vous. Enfin, façon de parler. Pour la plupart d’entre vous, la position horizontale est désormais une obligation contractuelle, alors ne faites pas d’efforts inutiles. Bienvenue dans l'open-space le plus calme de l'univers, une structure où le "turn-over" est de 0 % et où la machine à café e...

Bienvenue dans l'Entreprise 'Néant & Co'

Asseyez-vous. Enfin, façon de parler. Pour la plupart d’entre vous, la position horizontale est désormais une obligation contractuelle, alors ne faites pas d’efforts inutiles. Bienvenue dans l'open-space le plus calme de l'univers, une structure où le "turn-over" est de 0 % et où la machine à café est remplacée par un silence éternel et pesant. Vous venez de signer chez « Néant & Co ». Félicitations. C’est le dernier job que vous aurez, et la bonne nouvelle, c'est qu’il n'y a aucune possibilité d'évolution interne. On ne monte pas en grade quand on est six pieds sous terre, on se contente de se tasser un peu pour laisser la place aux nouveaux arrivants. Regardez vos voisins. À votre gauche, un ex-cadre sup qui pensait que ses stock-options le protègeraient de l'entropie. À votre droite, un influenceur qui cherche désespérément une prise pour charger son ego. Ici, tout le monde porte le même uniforme : une rigidité cadavérique très seyante et un costume en bois ou une urne biodégradable pour les plus écolos d'entre vous. Parlons un peu du processus de recrutement. C’est sans doute la seule entreprise au monde où l’on ne peut pas falsifier son CV. Dans le monde des vivants, vous étiez des génies du travestissement. Vous avez passé des décennies à gonfler vos compétences sur LinkedIn, à prétendre que vous parliez couramment le "synergie-management" et que votre plus grand défaut était d'être "trop perfectionniste". Quel talent ! On y a presque cru. Mais ici, chez Néant & Co, on a accès au back-office de votre existence. Votre CV, c’est votre cadavre. Et un cadavre, ça ne ment pas. On voit tout : les heures perdues devant des tutoriels de cuisine que vous n’avez jamais testés, les abonnements à la salle de sport payés pour rien pendant six ans, et cette fois où vous avez fait semblant de ne pas voir votre voisin de palier pour éviter de lui dire bonjour. Votre expérience professionnelle ? On s’en tape. Que vous ayez été neurochirurgien ou testeur de canapés chez Ikea, le résultat est le même : vous êtes désormais un expert en décomposition organique. C’est un poste très technique qui demande une patience… infinie. Ce qui m’amène à la période d’essai. C’est là que le concept devient vraiment savoureux. Dans le monde du travail classique, on vous teste pendant trois mois pour voir si vous n’allez pas mettre le feu au photocopieur ou pleurer dans les toilettes à cause d’un mail passif-agressif. Chez nous, la période d’essai, c’est ce que vous appeliez "la vie". Et devinez quoi ? Vous l’avez ratée. Pourquoi ? Parce que vous avez fini par mourir. C’est l’échec ultime. Vous avez passé 80 ans (pour les plus chanceux ou les plus acharnés sur le quinoa) à essayer de maintenir votre contrat de location biologique, et vous avez échoué. La mort n’est pas une fin, c’est la validation de votre incompétence à rester vertical. Bienvenue dans le CDI définitif. Le vrai. Le Contrat à Durée Immortelle. Ne cherchez pas le bureau des syndicats, il n'y en a pas. Le règlement intérieur est simple : vous ne faites rien, vous ne dites rien, et vous évitez de trop vous plaindre de l'humidité. C'est le management par le vide. On a supprimé tous les KPIs, les brainstormings et les séminaires de "team building" en Ardèche. Votre seule mission est de devenir de l'engrais ou de la poussière. C’est une forme de recyclage très poussée, très "corporate social responsibility". On est très à cheval sur l'écologie chez Néant & Co. Votre corps est notre ressource première, et croyez-moi, on va l'optimiser jusqu'à la dernière cellule. Certains d'entre vous demandent sans doute quels sont les avantages sociaux. C'est légitime. On a tous été formés à réclamer des tickets resto et une mutuelle dentaire. Alors, voici le "package" : 1. **Exonération totale d'impôts.** Le fisc peut bien envoyer des huissiers, votre nouvelle adresse est un peu trop profonde pour leurs petites chaussures vernies. 2. **Sommeil illimité.** Fini le réveil qui sonne à 6h30 alors qu'il fait nuit et que votre âme hurle de douleur. Ici, chaque jour est un dimanche de pluie où vous n'avez pas besoin de sortir acheter du pain. 3. **Absence de hiérarchie.** Le PDG de Néant & Co est une entité abstraite, probablement un mélange entre une méduse géante et un bug informatique. Il ne vous demandera jamais de rapport pour lundi matin. Par contre, le télétravail est obligatoire. Vous travaillez depuis votre boîte, et vous n'en sortez plus. C'est l'autonomie poussée à son paroxysme. Je vois déjà des visages décon déconfits — enfin, ceux qui ont encore un visage. Vous pensiez sans doute qu'après le "massacre", il y aurait une lumière blanche, une musique de harpe, ou au moins un buffet gratuit avec des petits fours. Quelle naïveté ! La mort, c'est l'ultime bureaucratie. C'est l'administration française, mais sans les pauses café et avec un délai de réponse qui se compte en éons. Vous n'êtes plus des citoyens, vous êtes des dossiers classés. Et croyez-moi, personne ne va venir faire du dépoussiérage de sitôt. Vous vous demandez peut-être : "Et si je veux démissionner ?" Ah ! L'humour, j'adore ça. C’est une compétence que vous auriez dû mettre sur votre CV, ça nous aurait distraits pendant l’inventaire de vos organes. Démissionner de chez Néant & Co ? Pour aller où ? Chez la concurrence ? La Vie S.A. est en faillite personnelle depuis que le premier organisme monocellulaire a eu l'idée stupide de se diviser. Il n'y a pas d'autre employeur. Nous détenons le monopole absolu du marché post-biologique. On est les Amazon de l'au-delà, mais sans les livreurs qui lancent vos colis par-dessus la clôture. Ici, le colis, c'est vous, et vous êtes arrivés à destination. Alors, détendez-vous. Lâchez prise. Littéralement. Laissez vos sphincters faire ce qu'ils ont à faire, de toute façon, la dignité est une clause qui expire au moment où le cœur s'arrête. Vous êtes maintenant des rouages essentiels de la grande machine à ne rien faire. Vous allez participer à la plus grande stase collective de l'histoire. C'est un projet ambitieux, disruptif, qui redéfinit totalement la notion de productivité. En ne faisant strictement rien, vous contribuez au calme de l'univers. C'est presque noble, si on oublie l'odeur de formol et le fait que vos héritiers sont déjà en train de se battre pour savoir qui récupérera votre collection de mugs moches. Le onboarding est terminé. Vous trouverez vos instructions au fond de votre propre conscience, juste à côté de vos regrets et de vos souvenirs embarrassants de l'école primaire. Ne vous inquiétez pas pour la suite, il n'y en a pas. C'est ça la magie de Néant & Co : on vous promet le vide, et on tient nos promesses. Contrairement à votre ex-patron qui vous promettait une prime de fin d'année pour finalement vous offrir un calendrier avec des photos de chatons, nous, on livre. Allez, au boulot. Ou plutôt, au repos. On se revoit à la fin des temps pour le bilan annuel. Spoiler : vous serez toujours au même point. Et c'est exactement ce qu'on attend de vous. Bienvenue dans l'éternité, stagiaires du silence. Vous allez voir, on s'y fait très vite. On n'a pas vraiment le choix, de toute façon.

La Faucheuse : Ce DRH qui ne prend pas de RTT

Parlons un peu de votre nouveau n+1. Enfin, « nouveau », tout est relatif. Disons qu’elle était déjà là quand le premier organisme unicellulaire a eu la mauvaise idée de vouloir se diviser, et elle sera encore là quand le dernier serveur de Facebook s'éteindra dans un dernier râle de publicités pour des compléments alimentaires. Regardez-la bien. Enfin, essayez, parce que le contact visuel avec des orbites vides, c’est un peu comme essayer de négocier une augmentation avec un mur en briques : frustrant et techniquement impossible. La Faucheuse. La Grande Faucheuse. Le seul cadre dirigeant de l’histoire de l’univers à n’avoir jamais pris un seul jour de RTT, ni même une pause café, alors qu’elle gère le plus gros flux de sorties d’effectifs de toute la création. On va s’attarder sur son look. Parce que, soyons honnêtes, pour une entité qui traite avec des milliards de clients par an, son service marketing est resté bloqué au Moyen Âge. Pourquoi cette robe de chambre noire XXL et cette faux qui semble sortir d’un épisode de *Cauchemar à la Ferme* ? À une époque où même votre livreur de pizzas a un uniforme floqué et une application de tracking en temps réel, pourquoi le DRH de l’Éternité ressemble-t-il à un fan de metal qui aurait confondu une rave-party avec une convention d’agriculture ? D’abord, analysons la robe de bure. C’est le "athleisure" de l’au-delà. C’est le summum du confort. Quand vous avez un planning qui consiste à passer de l’Ehpad "Les Myosotis" à un champ de bataille en passant par un accident de trottinette électrique en moins de trois secondes, vous n’avez pas le temps de repasser une chemise cintrée. La Faucheuse a compris avant tout le monde le concept du "work from home" (ou plutôt "work from everywhere"). Elle porte le même vêtement depuis 300 000 ans. C’est le minimalisme ultime. Steve Jobs avait ses cols roulés noirs, la Mort a son drap de lit funéraire. C’est une stratégie de branding : "Je suis intemporelle, je suis sobre, et je n’ai pas de jambes, donc l’ourlet n’est pas un sujet." Imaginez une seconde si la Mort décidait de se mettre à la page. Imaginez-la débarquer dans votre salon en costume bleu marine ajusté, avec des chaussures à boucles et une tablette sous le bras. « Bonjour Monsieur Dupont, je suis Kevin de chez Néant-Solutions. Je suis votre Death Manager dédié. On va faire un point sur vos KPIs de survie. Spoiler : c’est pas ouf. Vous avez une minute pour signer votre rupture conventionnelle d’existence sur mon iPad ? C’est de la signature électronique, c’est plus "green" que les parchemins. » Ce serait terrifiant, n'est-ce pas ? On préfère largement le squelette en robe de chambre. Pourquoi ? Parce que la bure noire, c’est le symbole de l’impartialité. C’est le vêtement de celui qui n’a plus rien à vendre. Un type en costume, vous savez qu’il essaie de vous arnaquer sur les frais de dossier. Un squelette en capuche, c’est honnête. C’est brut. C’est la transparence totale : "Regardez, je n’ai même pas de peau, je n’ai rien à vous cacher." Et parlons de la faux. Franchement. On est en plein vingt-et-unième siècle. On a l’intelligence artificielle, les drones, les lasers de précision, et elle, elle se trimbale encore un outil agricole du quatorzième siècle qui pèse quarante kilos et qui n’est absolument pas ergonomique. Est-ce qu’elle a déjà entendu parler de la tendinite du canal carpien ? C’est l’outil le moins efficace du monde pour le "scalability". On ne gère pas une pandémie avec un outil conçu pour couper du foin. Mais c’est là que réside le génie du DRH. La faux n’est pas un outil, c’est un message. C’est le côté "artisanal" du trépas. Elle vous dit : « Je ne suis pas une multinationale qui vous supprime par erreur via un algorithme foireux. Non, je viens vous chercher à la main. C’est du sur-mesure. C’est du local. C’est du "made in Néant". » La faux, c’est la garantie que vous n’êtes pas juste un numéro dans un fichier Excel, mais une herbe folle de plus dans son jardin personnel. C’est presque touchant, si on occulte le fait qu’elle va vous couper la tête. La Mort est le seul manager qui ne fait jamais de burn-out. Pourtant, elle a toutes les raisons de craquer. Pas de syndicat, pas de congés payés, pas de séminaire d’entreprise à la Grande Motte pour "resserrer les liens de l’équipe". Son équipe, d’ailleurs, c’est qui ? La Peste ? La Famine ? La Guerre ? Essayez d’organiser un Secret Santa avec ces trois-là. La Famine ramène un plateau de fromage vide, la Peste éternue dans le punch, et la Guerre finit par envahir le bureau du comptable parce qu’il y a "des ressources stratégiques dans le distributeur de snacks". Et malgré cela, la Faucheuse ne prend jamais de RTT. Jamais. Vous pouvez mourir un 25 décembre à 3h du matin, elle sera là. Pas de majoration de nuit, pas de récupération. Elle est la définition même du présentéisme toxique. Elle est tellement investie dans son boulot qu’elle a fini par devenir son boulot. C’est le stade ultime de l’aliénation professionnelle : elle n’a plus d’identité, plus de nom, plus de visage. Elle est juste une fonction avec une capuche. C’est le rêve humide de n’importe quel patron du CAC 40 : un employé qui ne dort pas, ne mange pas, ne se plaint pas et qui ne demande même pas de ticket resto. Mais posons-nous la vraie question : pourquoi ne prend-elle pas de vacances ? Est-ce parce qu’elle est indispensable ? Non. C’est parce qu’elle sait ce qui se passerait si elle partait deux semaines aux Maldives pour décompresser. Imaginez le chaos. Plus personne ne meurt. Le monde se remplirait de gens coincés à 99% de leur jauge de vie, s’accumulant dans les couloirs comme des colis Amazon un jour de grève de la poste. Les héritiers deviendraient fous, les notaires feraient des crises de panique, et les compagnies d’assurance feraient faillite en trois jours. La Faucheuse reste à son poste par pur sens du devoir, ou peut-être par pure misanthropie. Elle sait que si elle s’arrête, le système s’effondre. Elle est le rouage qui fait que tout le reste a un sens. Sans sa faux et sa robe de chambre de nuit de noces gothique, votre vie n’aurait aucune valeur. Si vous étiez immortel, vous passeriez les 400 prochaines années à regarder des tutoriels pour apprendre à faire du macramé ou à scroller sur TikTok. C’est la menace de sa visite qui vous pousse à faire des trucs stupides comme se marier, écrire des livres ou essayer de comprendre comment marche la cryptomonnaie. Alors, la prochaine fois que vous vous plaindrez de votre manager parce qu’il a refusé votre pont du 15 août, ayez une petite pensée pour la Faucheuse. Elle, elle n’aura pas de pont. Elle n’aura même pas de week-end. Elle sera là, quelque part entre deux battements de votre cœur, à vérifier son planning sur son vieux parchemin poussiéreux. Elle n’a pas besoin d’iPad. Elle n’a pas besoin de costume cintré. Elle sait que la mode est passagère, mais que le squelette, lui, est indémodable. C’est le "petit noir" de l’anatomie. Ça va avec tout, et ça ne grossit jamais. En fin de compte, la Faucheuse est le seul DRH honnête que vous rencontrerez jamais. Elle ne vous promettra pas de "croissance personnelle", de "challenge stimulant" ou de "culture d’entreprise bienveillante". Elle ne vous demandera pas où vous vous voyez dans cinq ans. Elle sait déjà où vous serez : avec elle, dans la section "archives" de Néant & Co. Alors détendez-vous. La procédure de licenciement est en cours, et pour une fois, vous n’avez absolument rien à préparer. Pas d’entretien préalable, pas de lettre de motivation. Juste un grand silence, et l’odeur de la vieille laine noire. Le Boss arrive. Et elle est très, très ponctuelle.

Le Préavis de Zéro Seconde

Imaginez la scène. Vous êtes vautré dans votre canapé, ce temple de la procrastination où les miettes de chips de 2022 cohabitent pacifiquement avec votre dignité. Vous en êtes au milieu de l’épisode 7 de la saison 3 de cette série coréenne dont vous n'avez toujours pas compris le titre, mais peu importe, le suspense est à son comble. Le héros vient de découvrir que son jumeau maléfique est en réalité son propre père génétiquement modifié par une multinationale de yaourts. La musique monte. Votre cœur palpite. Vous tendez la main vers la télécommande pour augmenter le son, et là… paf. Écran noir. Mais ce n’est pas une coupure d’électricité. Ce n’est pas non plus votre abonnement qui a expiré parce que vous avez oublié de mettre à jour votre carte bleue (bien que ce soit une autre forme de petite mort). C’est le « Préavis de Zéro Seconde ». La Faucheuse vient de presser le bouton « Off » de votre existence sans même vous laisser voir si le héros s'en sort avec son yaourt. Dans le monde merveilleux du travail, on vous accorde au moins le temps de vider votre tiroir, de voler trois agrafeuses et de dire du mal du patron autour d’un café tiède lors de votre pot de départ. Il y a un protocole. Une élégance dans le licenciement. On vous laisse trois mois pour faire semblant de chercher ailleurs tout en passant 80 % de votre temps sur LinkedIn à liker des posts de « coachs en résilience » qui vous donnent envie de vous défenestrer. Mais avec la Mort ? Rien. Nada. Zéro. Elle pratique le management par le vide absolu. C’est la seule DRH qui vous vire en plein milieu d’une phrase, d’un orgasme, ou d’une commande Uber Eats. C’est d'une impolitesse crasse, on est bien d’accord. C'est le « ghosting » ultime, sauf que c'est vous qui devenez le ghost. Sérieusement, regardez votre vie. On passe notre temps à optimiser des calendriers, à noter des rappels pour le dentiste, à planifier des vacances en Dordogne pour l’été 2027. On a des listes de choses à faire qui ressemblent aux rouleaux de la Torah. Et la Faucheuse, elle arrive avec son vieux parchemin et elle barre tout d’un trait de plume d’oie. Votre « To-Do List » devient instantanément une « Done-Nothing List ». — « Ah, vous aviez prévu de commencer le yoga demain ? » ricane-t-elle. « Dommage, j’ai une séance d'étirement définitif pour vous. Ça s’appelle la rigidité cadavérique. Très efficace pour le mal de dos, on ne sent plus rien au bout de dix minutes. » Ce qui est fascinant, c’est cette absence totale de considération pour le « cliffhanger ». La vie est une série mal écrite avec trop d’intrigues secondaires inutiles (le tri sélectif, l'épilation des sourcils, les impôts), mais on tient quand même à connaître la fin. On veut savoir si l’inflation va finir par baisser ou si les chats vont finir par prendre le contrôle de l'Internet. La Mort s’en fout. Elle est comme ce pote insupportable qui arrive chez vous alors que vous regardez un film, qui s’assoit et qui éteint la télé en disant : « Allez, on bouge, j’ai une table réservée au Néant ». Mais, attendez, parlons de la logistique. Le préavis de zéro seconde signifie que vous n’avez pas le temps de supprimer votre historique de navigation. Pensez-y deux minutes. Vous partez, et derrière vous, vous laissez un champ de ruines numérique. Vos héritiers vont fouiller votre ordinateur pour trouver le code du coffre-fort ou les photos de famille, et ils vont tomber sur vos recherches Google de 3 heures du matin : « Pourquoi mes orteils ressemblent-ils à des knacks ? », « Comment devenir riche sans travailler et sans talent », ou pire encore, vos playlists Spotify intitulées « Chansons pour pleurer sous la douche en mangeant du fromage ». C’est ça, la vraie tragédie du licenciement immédiat par la Grande Faucheuse. C’est le manque de préparation cosmétique. On meurt rarement dans une pose héroïque, drapé dans un drapeau avec un discours inspirant sur les lèvres. Non, on meurt en essayant de déboucher l'évier ou en s’étouffant avec un morceau de jambon devant une émission de téléréalité où des gens cherchent l’amour dans une ferme. Elle est là, l'ironie acide : on passe notre carrière à stresser pour des préavis, des clauses de non-concurrence et des indemnités de rupture. On négocie des « packages » de départ. Mais personne ne négocie avec le Boss Final. Vous n’allez pas obtenir de prime de départ, à part peut-être une boîte en chêne verni si vos proches ont été généreux sur la cagnotte Leetchi. Et ne parlons pas de la passation de pouvoir. Dans n’importe quelle boîte, quand vous partez, vous devez former votre successeur. Vous devez lui expliquer comment fonctionne la photocopieuse qui fait un bruit de moteur d’avion et où sont cachés les biscuits de secours. Ici ? Rien. Vous laissez votre poste vacant. Vos dossiers en cours ? Ils resteront en cours pour l’éternité. Ce mail « Urgent : Réponse attendue pour hier » que vous n’avez pas envoyé ? Il va errer dans les limbes des serveurs, orphelin de son expéditeur. C’est la grève totale, illimitée et non négociable. C’est tout de même un sacré concept, le préavis de zéro seconde. C’est le summum de l’efficacité managériale. Pas d’entretien préalable, pas de médiation syndicale. La Mort ne craint pas les Prud’hommes. Elle est le tribunal, le juge et l’huissier de justice qui vient saisir vos poumons. Elle pratique le « Lean Management » appliqué à la biologie : on élimine tout ce qui ne produit plus de valeur, à commencer par vos battements de cœur qui, avouons-le, commençaient à devenir un peu répétitifs. Alors, je vous vois venir. Vous allez me dire : « Mais c’est injuste ! J’ai des projets ! J’ai une croisière prévue avec ma belle-mère ! ». Justement. La Mort est une philanthrope. Elle vous évite la croisière avec votre belle-mère. Elle vous évite de voir la fin de cette série Netflix qui, soyons honnêtes, allait de toute façon devenir nulle à partir de la saison 4. Elle vous sauve du déclin. Elle vous vire au sommet de votre médiocrité confortable. Le vrai problème, c’est notre ego. On pense qu’on est indispensable à l’entreprise « Humanité ». On se dit que si on part sans préavis, la machine va s’arrêter. On imagine que le monde va se figer, que Netflix va pleurer la perte de son abonné numéro 45 678 902. Spoiler : non. La série continue. Le bouton « Épisode suivant » sera cliqué par quelqu’un d’autre. Quelqu’un d’autre s’assiéra dans votre canapé, mangera des chips sur vos miettes et se demandera, lui aussi, si le héros au yaourt va s'en sortir. La Mort est la seule patronne qui a compris que la vie est une réunion qui dure trop longtemps. Elle entre dans la salle, voit que tout le monde tourne en rond, et elle éteint la lumière sans demander son reste. Pas besoin de conclusion, pas besoin de « Merci de votre attention ». Alors, la prochaine fois que vous verrez ce petit cercle de chargement tourner sur votre écran pendant que vous regardez votre série préférée, ne râlez pas après votre connexion internet. Dites-vous que c’est peut-être juste la Faucheuse qui teste votre réactivité. Elle vérifie si vous êtes prêt à ce que le générique de fin tombe sans musique, sans crédits, et surtout, sans le prochain épisode. Le préavis est déjà écoulé. Vous êtes déjà sur le départ. Profitez bien de la scène actuelle, parce que le service technique ne prévoit aucune rediffusion et que le contrat de maintenance de votre carcasse arrive à échéance… maintenant. Ou maintenant. Ou… là ? Toujours là ? Bravo. Vous avez gagné un sursis de quelques minutes. Allez donc finir cet épisode, avant que la Patronne ne décide que votre temps d’écran est officiellement terminé. Et par pitié, effacez votre historique. On ne sait jamais qui va récupérer la télécommande.

L'Immobilier de l'Au-delà : 2m² pour l'éternité

Vous pensiez que le plus dur, dans la vie, c’était de décrocher un 15m² sous les combles avec toilettes sur le palier et vue imprenable sur le ventilateur de la sandwicherie d'en bas ? Vous pensiez que les 12 000 euros du mètre carré dans le Marais étaient le sommet de l’indécence capitaliste ? Pauvres petits agneaux. Vous n’avez pas encore jeté un œil au catalogue de la "Résidence Éternité". Bienvenue dans le secteur de l’immobilier le plus stable du monde : le marché de la boîte à chaussures souterraine. Ici, pas de bulle spéculative qui éclate, pas de taux d’intérêt qui fluctuent selon l’humeur de la BCE, et surtout, aucun risque que le quartier devienne "trop bruyant" à cause de l’ouverture d’un bar à céréales. C’est le seul placement où l’on vous garantit une tranquillité absolue, principalement parce que vos voisins ont tous perdu l'usage de la parole, de la vue et, accessoirement, de leur système respiratoire. Mais parlons chiffres. Parce que si la mort est un repos, c’est surtout un luxe que beaucoup d’entre vous n’ont pas les moyens de s’offrir. Prenez un studio à Paris : 400 000 euros pour 20m². C’est cher, certes. Mais vous pouvez y mettre un canapé convertible, une plante verte qui va mourir en trois jours et inviter des gens à boire du vin tiède. Maintenant, regardez votre future concession. Deux mètres carrés. Pas de fenêtre. Pas d’électricité. Pas de Wi-Fi (à moins que le cimetière soit "Smart", mais bon courage pour charger votre téléphone avec l'énergie cinétique des vers de terre). Et pourtant, au ratio temps de présence/prix, le cimetière humilie n'importe quel appartement de l'avenue Montaigne. À Paris, au Père-Lachaise, le mètre carré est plus convoité que la loge de loge de Taylor Swift. On parle de concessions perpétuelles qui se négocient à des prix qui feraient passer un émir qatari pour un SDF. Et le pire, c’est que vous n’êtes même pas "propriétaire" au sens noble du terme. Vous louez. Vous êtes en bail précaire avec le néant. Si votre famille oublie de renouveler la "concession" au bout de trente ou cinquante ans, la mairie envoie un gars avec une pelle pour faire un "check-out" musclé. On récupère vos restes, on les met dans une boîte plus petite (le studio devient une chambre de bonne) et on loue votre emplacement au prochain pigeon qui a eu la mauvaise idée de cesser de respirer. C’est l’Airbnb de l’au-delà : "Cosy, calme, peu de vis-à-vis, disponible immédiatement pour 99 ans." Et ne me lancez pas sur le mobilier. Dans un appartement classique, vous allez chez IKEA. Vous achetez une étagère KALLAX, vous galérez avec une clé Allen, et voilà. Dans l'immobilier funéraire, votre lit s’appelle un chêne massif verni avec poignées en laiton "Luxe et Volupté". Le prix ? Le montant d'une Twingo d'occasion avec peu de kilomètres. Pour quoi faire ? Pour être enterré. Vous payez 5 000 balles une boîte dont le seul but est d'être recouverte de deux tonnes de terre humide. C’est l’équivalent d’acheter un costume trois pièces en soie pour aller faire une sieste dans une fosse septique. C'est du génie marketing. Les pompes funèbres sont les seuls commerciaux au monde capables de vous vendre un isolant thermique pour quelqu'un qui ne produit plus de chaleur corporelle. « Vous comprenez, Monsieur, le capiton en satin rose est essentiel pour le confort de la dépouille. » Le confort ? On parle d’un corps qui a la souplesse d’un parpaing et la conscience d’un artichaut cuit ! Vous pourriez le mettre dans un sac de sport Decathlon que ça ne changerait rien à sa qualité de sommeil. Mais non. Il faut que ce soit "digne". La dignité, en langage commercial funéraire, c’est une marge de 400 % sur du bois tendre. D’ailleurs, avez-vous remarqué que le "syndic de copropriété" du cimetière est encore plus tyrannique que celui de votre immeuble ? Essayez de mettre un nain de jardin ou une photo de vous en train de faire un barbecue sur votre pierre tombale. Le règlement de copropriété de l'au-delà est formel : granit gris, marbre sombre, ou tristesse réglementaire. Pas de fêtes, pas de musique après 20h (ni avant, d'ailleurs), et obligation de rester allongé. Si vous avez une crampe, c’est votre problème. Et que dire de l'emplacement ? Comme dans la vraie vie, tout est une question de "Location, Location, Location". Il y a les carrés VIP, près de l’allée principale, où les touristes viennent prendre des selfies, et il y a les quartiers périphériques, au fond à gauche, près du mur décrépit où le gardien vient fumer ses clopes en cachette. Le prix au mètre carré varie selon que vous êtes proche d'une célébrité ou d'un inconnu mort de la dysenterie en 1842. Imaginez le pitch : « Offre exceptionnelle ! Dormez à seulement douze mètres linéaires de Jim Morrison ! Profitez des effluves de patchouli et des mégots de joints laissés par les fans pour seulement 15 000 euros les 2m² ! » C’est de la colocation post-mortem. Vous ne profitez pas de la musique, mais vous avez le prestige du voisinage. Le plus ironique dans cette escroquerie immobilière, c’est l’argument de la "perpétuité". Dans un monde où rien ne dure, où même vos yaourts ont une date de péremption plus longue que vos relations amoureuses, on vous vend de l'éternité. « Une concession perpétuelle ». C’est le plus gros mensonge depuis « J’ai lu et j’accepte les conditions générales d’utilisation ». L’éternité, en droit administratif, ça dure jusqu’à ce que la ville ait besoin de construire une ligne de tramway ou que plus personne ne vienne gratter la mousse sur votre nom. À ce moment-là, votre "CDI immobilier" se transforme en licenciement économique pour cause de restructuration urbaine. Alors, pourquoi paye-t-on si cher pour si peu d'espace ? Parce que la mort est la seule administration qui ne gère pas de service après-vente. On vous vend le silence, l'absence de charges de copropriété (une fois le prix d'entrée payé) et la garantie que vos héritiers n'auront pas à gérer vos fuites de gaz. C’est le "all-inclusive" ultime. On vous propose même, depuis peu, des options "écolo". Le compostage humain. Devenir un arbre. C’est charmant, sur le papier. Mais vous allez voir qu'ils vont réussir à vous vendre le mètre carré de terreau plus cher que le mètre carré à Monaco sous prétexte que votre azalée est "Bio". Vous passerez de "locataire d'une boîte" à "engrais premium". C’est juste un changement de département marketing. En résumé, si vous trouvez que votre loyer actuel est une insulte à votre dignité, dites-vous que ce n’est qu’un entraînement. Vous êtes en train d’épargner pour votre ultime résidence secondaire. Une résidence de 80 cm de large, sans vis-à-vis, avec une isolation phonique imbattable, mais un prix au mètre carré qui ferait passer un agent immobilier de luxe pour un bénévole de l'Abbé Pierre. La seule différence avec votre appart actuel ? Dans le cimetière, vous n'aurez pas besoin de vous battre pour récupérer votre caution. D’abord parce que vous n’en aurez plus rien à foutre, et ensuite parce que, de toute façon, personne n'est jamais revenu pour se plaindre de l'humidité du sous-sol. Alors, un conseil : profitez de vos mètres carrés tant que vous avez encore besoin de place pour déplier vos jambes. Parce que bientôt, le seul espace que vous occuperez sera une boîte si étroite qu’il faudra vous casser les clavicules pour que vous rentriez dans le budget. C'est ça, le vrai CDI qui vous attend : un poste de stagiaire permanent dans le sous-sol de l'histoire, payé zéro euro de l'heure, avec une vue imprenable sur l'envers des pâquerettes. Et n'oubliez pas : si vous voulez économiser sur les frais de notaire de l'au-delà, l'incinération reste une option. C’est comme passer d’un appartement à une urne sur une étagère. C’est le passage du format T2 au format fichier compressé .zip. C'est moins cher, c'est plus moderne, mais avouez que c'est moins prestigieux pour le voisinage. On n'a jamais vu personne se pavaner en disant : « Ma poussière est entre une édition originale de Proust et un trophée de bowling. » Mais bon, au prix du mètre carré, la poussière reste encore le seul produit immobilier accessible sans faire un crédit sur trois générations. Profitez-en, tant que l'air n'est pas encore taxé à la sortie. Car là-haut, ou plutôt là-dessous, le seul truc gratuit, c'est le temps qui passe. Et croyez-moi, vous allez en avoir un sacré paquet à tuer. Enfin, si on peut dire.

Le Cloud vs Le Cercueil

Imaginez un instant. Vous êtes là, allongé dans votre boîte en chêne massif (ou en contreplaqué suédois si vous avez été aussi économe de votre vivant que vous l’étiez sur les pourboires). La cérémonie est solennelle. Votre tante Huguette pleure dans un mouchoir qui sent la naphtaline, le prêtre récite des versets sur la poussière qui retourne à la poussière, et l’assemblée semble sincèrement convaincue que vous étiez un type formidable, ou du moins quelqu’un qui ne faisait pas trop de bruit en garant sa Clio. Mais alors que le couvercle se ferme, une goutte de sueur glacée — une sueur métaphysique, puisque vos glandes ne fonctionnent plus — perle sur votre front de cadavre. Une pensée vous foudroie, plus violente que l’AVC qui vous a cueilli devant une rediffusion de *Chasse et Pêche* : vous n’avez pas supprimé votre historique de navigation. C’est le grand drame de l’homme moderne. Autrefois, on craignait le Jugement Dernier. On flippait à l’idée de voir Saint Pierre sortir un gros registre poussiéreux pour nous reprocher d’avoir piqué des clémentines à l’épicerie en 1984. Aujourd’hui, le Jugement Dernier s’appelle « Google My Activity ». Et Saint Pierre porte un sweat à capuche, travaille à Mountain View, et il a déjà revendu l’intégralité de vos péchés à des publicitaires spécialisés dans les crèmes contre les hémorroïdes et les abonnements à des sites de rencontres pour fans de taxidermie. On se préoccupe de la taille du cercueil, de la qualité du capiton, du choix entre le marbre gris et le granit rose, alors que le vrai problème, c’est que votre existence est actuellement stockée sur un serveur en Islande, refroidi par de l’eau de mer, à côté de vidéos de chats qui font du skate et de tutoriels pour apprendre à fabriquer une bombe avec du Babybel. Mourir au XXIe siècle, c’est laisser derrière soi un dépotoir numérique dont l’odeur est bien plus persistante que celle d'un corps en décomposition. Le corps, la nature s’en charge. C’est propre, c’est biologique, c’est du compost de luxe. Mais l’historique ? L’historique est immortel. Il est le seul vrai témoin de vos errances nocturnes, de vos hypocrisies et de votre profonde solitude intellectuelle. Regardez-vous en face : vous avez passé les trois dernières années à simuler une vie équilibrée sur LinkedIn, à poster des photos de salades de quinoa sur Instagram, mais votre historique de recherche, lui, hurle la vérité. « Peut-on mourir d'un excès de fromage à raclette ? », « Pourquoi mon chat me regarde-t-il avec mépris ? », « Taille moyenne du cerveau d'un influenceur », ou le classique et indémodable : « Comment savoir si je suis enceinte alors que je suis un homme de 54 ans ? ». Si vous mourez demain, votre héritage ne sera pas cette collection de timbres dont tout le monde se fout ou ce service à thé hérité de la grand-mère. Votre héritage, c’est cet onglet resté ouvert sur une théorie du complot affirmant que les pigeons sont des drones de surveillance du gouvernement. Et parlons-en, des mots de passe. C’est là que le sadisme technologique atteint son apogée. Nous vivons dans une ère où nous léguons nos biens matériels par testament devant notaire, mais où nos biens immatériels — vos 400 Go de photos de vacances ratées, vos playlists « Chansons pour pleurer sous la douche » et vos cryptomonnaies qui ne valent plus que le prix d’un ticket de métro — sont protégés par des codes que même un hacker de la NSA sous amphétamines ne pourrait craquer. « Je lègue ma maison à mon fils, mon chat à ma sœur, et mon code d'accès à l'interface de ma banque en ligne... merde, c'était quoi déjà ? Un mélange entre le nom de mon premier poisson rouge et la date de naissance de Dalida, avec un point d'exclamation et le symbole de l'infini ? » Résultat : vous voilà dans le Cloud, flottant comme une âme en peine entre deux serveurs, tandis que vos héritiers s’écharpent devant votre MacBook verrouillé. Votre chat, seul bénéficiaire légal de votre affection selon vos derniers délires, se retrouve légataire universel de vos codes d'accès. Super. Il va faire quoi, le chat ? Utiliser votre compte Amazon Prime pour commander 200 kilos de pâtée au thon avec votre carte bleue post-mortem ? Notez que c'est probablement l'usage le plus intelligent qu'on puisse faire de vos économies, comparé à ce que vos enfants en feraient. Le passage de la vie à la mort, c'est le passage du format T3 au format .zip. On compresse tout. Votre personnalité, vos colères, vos amours, vos dettes : tout finit dans un petit dossier icloud de 5 Go, dont la moitié est occupée par des « captures d'écran par erreur » de votre écran de verrouillage. Il y a une injustice fondamentale dans cette transition. Le cercueil est un objet fini. Une fois que vous êtes dedans, on visse, on enterre, on met une fleur en plastique au-dessus, et on n'en parle plus. C’est net, c’est sans bavures, c’est du mobilier urbain pour l’éternité. Le Cloud, lui, est un enfer sans fin. C'est le Purgatoire en version SaaS (Software as a Service). Saviez-vous que Facebook compte déjà des millions de profils de morts ? Nous construisons la plus grande nécropole du monde, et elle est hébergée sur des disques durs. Dans cinquante ans, les réseaux sociaux seront des villes fantômes où des algorithmes continueront de souhaiter des « Joyeux Anniversaire » à des cadavres, et où des bots publicitaires essaieront de vendre des prothèses de hanche à des gens qui ont été incinérés depuis l'administration Reagan. C’est le grand paradoxe : on n'a jamais autant investi dans la préservation de notre image de marque personnelle alors qu'on n'a jamais été aussi proches de devenir un simple bug informatique. On s'inquiète de savoir si notre profil est « propre » alors qu'on devrait s'inquiéter de savoir si les vers vont trouver notre foie un peu trop gras. L'angoisse moderne, ce n'est plus de ne pas être sauvé par Dieu. C'est de ne pas avoir activé l'option « Contact légataire » sur Facebook. C'est l'angoisse de la persistance des données. On veut l'immortalité, mais on ne veut pas que nos petits-enfants sachent qu'en 2024, on a passé trois heures par jour à regarder des vidéos de gens qui nettoient des tapis sales avec des Karcher. D'ailleurs, si j'étais vous, je commencerais tout de suite à rédiger un « Testament Numérique ». Non pas pour vos bitcoins (on sait tous qu'ils sont perdus à jamais parce que vous avez jeté la clé USB en 2017), mais pour vos réseaux sociaux. Imaginez votre profil rester "Actif" pour l'éternité. Votre spectre numérique continuant de recevoir des notifications pour des promos sur les pizzas et des invitations à jouer à "Candy Crush Saga 28". C’est ça, la véritable damnation. L’Enfer, c’est de ne jamais pouvoir se déconnecter. Le cercueil, au moins, offrait cette élégance : le silence radio. Une fois la porte fermée, plus de notifications, plus de newsletters, plus d'alertes "Votre espace de stockage est presque plein". Dans le cercueil, l'espace de stockage est optimisé pour un seul utilisateur, et il n'y a pas de mise à jour système prévue le mardi matin à 3 heures. Alors, un conseil : avant de rendre l'âme, faites le ménage. Ne laissez pas au monde l'image de ce type qui cherchait "comment devenir charismatique en 5 minutes" ou "pourquoi mon nombril sent le vieux fromage". Soyez prévoyant. Payez quelqu'un pour effacer vos traces. Un "nettoyeur de l'au-delà". Un mec qui, dès que votre cœur s'arrête, se précipite sur votre téléphone pour faire un "Factory Reset" plus rapide que son ombre. C'est le seul luxe qui compte vraiment. Le prestige, ce n'est plus d'avoir une concession à perpétuité au Père Lachaise. Le vrai prestige, c'est de mourir avec un historique de recherche vierge. C'est de laisser derrière soi le mystère absolu d'un disque dur formaté. Parce qu'au final, entre le Cloud et le Cercueil, la différence est mince : dans les deux cas, vous finissez par ne plus servir à rien, mais dans le premier, vous continuez à payer un abonnement mensuel de 9,99€ parce que personne ne sait comment désactiver le prélèvement automatique. Mourir, c'est déjà chiant. Mais mourir en restant client chez Apple, c'est carrément du masochisme. Profitez donc de votre vivant pour être autre chose qu'un flux de données. Déconnectez-vous. Allez voir les vraies pâquerettes avant de les regarder par la racine. Car là-dessous, il n'y a pas de Wi-Fi. Et c'est sans doute la meilleure nouvelle de la journée.

Les Avantages Sociaux (ou leur absence totale)

Regardez-vous bien en face. Vous avez passé quarante ans à éplucher des grilles de salaires, à comparer des taux de mutuelle et à vous battre pour que le Comité d’Entreprise remplace la machine à café imbuvable par un broyeur à grains qui fait un bruit de décollage d’Airbus. Vous avez sacrifié vos meilleures années pour des tickets resto à neuf euros et une prime d’intéressement qui couvre à peine un plein de gasoil pour votre SUV en leasing. Tout ça pour quoi ? Pour la promotion ultime. Le transfert final. Le CDI dont on ne démissionne jamais : la mort. Mais avez-vous seulement lu la fiche de poste ? Parce qu’en matière de marketing mensonger, le service RH de l’Au-delà fait passer les pires startups de la Silicon Valley pour des modèles de transparence. On nous vend le concept depuis deux millénaires avec un budget pub colossal. Des brochures en papier glacé, des fresques au plafond, des prophètes en tournée mondiale pour nous jurer que « le package est incroyable ». Mais dès qu’on demande à voir une simulation de bulletin de paie, bizarrement, il n'y a plus personne. Le Paradis, c’est le LinkedIn de la métaphysique. Tout le monde en parle, tout le monde veut y être « vu », mais personne ne sait vraiment à quoi ressemble la journée type. On vous promet le « repos éternel ». Déjà, on sent l’arnaque. Le repos éternel, dans le monde du travail, ça s’appelle le chômage de longue durée, et généralement, on finit par déprimer au bout de trois semaines en regardant des rediffusions de *Rex, chien flic*. Là, on parle d’une éternité. Sans Netflix. Sans Wi-Fi. Juste vous, une harpe en plastique et une robe de chambre blanche trop large que vous ne pouvez même pas changer parce qu’il n’y a pas de service lingerie. Et les avantages sociaux, parlons-en. Où sont les Tickets Restaurant ? On nous parle de « manne céleste » et d'« ambroisie ». Laissez-moi rire. C’est le degré zéro de la gastronomie. C’est le régime sans gluten poussé à son paroxysme théologique. Est-ce qu’on peut utiliser sa carte Swile pour s’acheter un burger au coin de la rue de la Paix Éternelle ? Est-ce qu’il y a un Happy Hour sur le nectar au sang du Christ après 18h ? Non. Vous allez bouffer de la lumière et du concept pur pendant des millénaires. C’est pas un paradis, c’est un stage de jeûne thérapeutique qui ne finit jamais, encadré par des coachs de vie en sandales qui ne connaissent pas le sel. Le pire, c’est l’absence totale de Mutuelle. On nous dit : « Au Paradis, vous n’aurez plus de corps, donc plus de douleur. » Belle pirouette de la direction pour supprimer le remboursement des soins dentaires ! C’est la solution radicale aux déserts médicaux : supprimez les patients. Plus besoin de kiné, plus besoin d’ostéo, plus de lunettes de vue. Vous êtes un pur esprit. C’est pratique pour l’employeur, ça évite les arrêts maladie. Mais si vous vous foulez une aile en faisant un looping près d’un séraphin un peu trop nerveux, qui paie ? Est-ce qu’il y a une prévoyance pour les anges déchus ? Est-ce qu’on touche une pension d’invalidité si on perd sa foi en cours de route ? Et ne me lancez pas sur le Comité d’Entreprise. Le CE du Paradis, c’est le néant absolu. Pas de chèques-vacances pour aller voir ce qui se passe ailleurs (de toute façon, la concurrence est soit en mode « barbecue permanent » chez Lucifer, soit au Purgatoire, qui est l’équivalent administratif d’une salle d’attente de la CAF avec des magazines datant de 1984). Pas de réduction sur les places de cinéma, pas de billetterie pour Disneyland Paris. Le seul divertissement autorisé, c’est de regarder les vivants se débattre sur Terre comme on regarde une téléréalité particulièrement mal scénarisée. C’est le degré ultime du voyeurisme sans popcorn. On nous fait miroiter une « hiérarchie horizontale ». Dieu est partout, il est en vous, il est cool. Mon œil. C’est le management toxique par excellence. Le Grand Patron est omniscient. Il sait si vous avez piqué un trombone dans la boîte à fournitures spirituelles. Il sait si vous avez eu une pensée impure pour la stagiaire chérubin. C’est l'open-space total, sans cloisons, sans intimité, sous l’œil d’un CEO qui ne fait jamais de feedback, mais qui peut vous virer dans les flammes éternelles pour une faute grave sans passer par un entretien préalable. On est sur un niveau de surveillance qui ferait bander le fondateur d’Amazon. Et le salaire ? Ah, le salaire… « Votre récompense sera grande dans les cieux. » C’est la phrase préférée des patrons qui ne veulent pas vous augmenter. C’est la prime de performance fantôme. On vous paie en « gratitude », en « rayonnement » et en « félicité ». Essayez de payer votre loyer de nuage avec de la félicité, vous verrez la gueule du propriétaire. Ah non, c’est vrai, il n’y a plus de propriété privée. On est dans le communisme mystique intégral. Tout appartient à la boîte, même votre âme. Surtout votre âme. C'est le rachat total des parts sociales. Et si vous n'êtes pas content, vous faites quoi ? Vous vous syndiquez ? « L’Union des Âmes Déposédées » ? Bonne chance pour faire grève quand vous n’avez plus de pieds pour manifester et que le piquet de grève se fait disperser à coups de foudre divine par un service d'ordre qui ne plaisante pas avec le règlement intérieur. La vérité, c’est que le passage de la vie à la mort, c’est la pire négociation contractuelle de votre existence. Sur Terre, vous aviez au moins le droit à la déconnexion. Vous pouviez éteindre votre téléphone, vous mettre en mode avion, envoyer chier votre N+1 en prétextant une gastro. Dans l’Au-delà, vous êtes en astreinte permanente. C’est le télétravail poussé à l’infini : vous bossez depuis votre nuage, sans horaires, sans RTT, sans même la perspective d’une retraite. Parce que c’est ça, le grand tabou du Paradis : il n’y a pas de retraite. La mort est la retraite de la vie, mais qui prend sa retraite de la mort ? Personne. Vous êtes condamné à l’excellence spirituelle jusqu’à la fin des temps. Alors, quand vous entendez les recruteurs en soutane ou les gourous du bien-être vous promettre des lendemains qui chantent avec option « harpe et nuage », posez les vraies questions. Demandez s’il y a une prime de panier. Demandez si les heures supplémentaires passées à contempler la lumière divine sont majorées à 50%. Demandez s’il y a un compte épargne-temps pour pouvoir revenir sur Terre une fois tous les mille ans pour aller manger un vrai kebab bien gras avec de la sauce samouraï. Parce qu'au final, la seule chose qui rend la vie supportable, ce n'est pas la promesse d'un Paradis sans mutuelle, c'est la certitude que même le pire des contrats de travail finit par expirer. La mort, c'est peut-être un CDI, mais c'est surtout le moment où vous réalisez que vous avez été embauché pour un poste qui n'existe pas, dans une boîte qui n'a pas de service comptabilité, et où le seul avantage social consiste à ne plus avoir à supporter les réunions Zoom. Et franchement, quand on y réfléchit, ne plus avoir à entendre "Tu m'entends ? On ne te voit plus, ta connexion est instable", c'est peut-être ça, le vrai paradis. Un monde sans Wi-Fi, où le seul ticket resto valable est celui que vous avez déjà consommé, et où la seule fiche de paie qui compte est celle que vous avez réussi à déchirer avant que le médecin ne prononce l'heure du décès. Profitez de vos Tickets Restaurant maintenant, les amis. Parce que là-haut, la cantine est fermée pour l'éternité, et le chef de rang est un mec qui ne connaît même pas la différence entre un entrecôte saignante et une hostie périmée. Bienvenue dans l'entreprise la plus rentable de l'univers : celle qui ne paie jamais ses employés parce qu'ils sont trop occupés à être morts pour se plaindre.

Le Pot de Départ le plus triste de l'histoire

On a tous connu ce moment de solitude extrême en entreprise : le pot de départ de Jean-Claude de la compta. Vous savez, ce moment où l’on boit du crémant tiède dans des gobelets en plastique qui se plient sous le poids de votre propre désespoir, tout en grignotant des cacahuètes qui ont survécu à trois mandats présidentiels. Eh bien, félicitations, car votre propre enterrement, c’est exactement ça, mais avec des fleurs plus chères et un invité d'honneur qui a la fâcheuse tendance à ne pas répondre quand on lui demande s’il veut reprendre un peu de cake aux olives. Parce qu’on ne va pas se mentir : l’enterrement, c’est le pot de départ ultime. C’est la fermeture définitive de votre session Windows, le "Out of Office" qui ne prendra jamais fin, et pourtant, le service événementiel est toujours aussi lamentable. Vous avez passé quarante ans à cotiser pour une retraite que vous ne verrez jamais, et votre seule récompense, c’est une réunion de deux heures dans une salle mal chauffée où l’on va diffuser un diaporama de vos pires photos de vacances sur une version instrumentale de *Requiem pour un fou*. Sérieusement, pourquoi Johnny ? Pourquoi est-ce que, dès qu’un Français rend son tablier biologique, on se sent obligé de convoquer l’idole des jeunes ? C’est une clause du contrat de décès ? Si vous n’avez pas au moins trois chansons du Taulier pendant que votre cercueil descend dans la fosse, est-ce que saint Pierre vous refuse l’entrée en vous disant : « Désolé mon vieux, t'as pas le pass VIP "Que je t’aime", tu retournes en CDD chez les vivants » ? On se retrouve là, dans une église ou un crématorium qui a l’élégance architecturale d’un local technique de la SNCF, à écouter *L’envie* alors qu’on est précisément dans l’endroit où l’on n’a plus envie de rien, surtout pas de rester. C’est le paradoxe ultime du deuil à la française : on pleure un être cher sur un rythme de stade de France, entouré de gens qui se demandent s’ils ont bien éteint le four ou s’ils vont réussir à choper une place de parking au restaurant d'après. Et parlons-en, du restaurant d'après. Ou plutôt de la « collation ». C’est ici que le cynisme de l’existence atteint son paroxysme. On vient de vous mettre en terre (ou dans le four, selon votre préférence de cuisson), et vos proches, encore rouges d’avoir sniffé du Kleenex pendant une heure, se jettent sur des toasts à la mousse de foie avec une férocité que même un stagiaire en fin de droits n’oserait pas manifester devant un buffet gratuit. La mousse de foie tiède. C’est le marqueur social du trépas. C’est le "merci pour ces années de bons et loyaux services" de la faucheuse. Un truc grisâtre, étalé sur du pain de mie qui a la texture d’une éponge à vaisselle usagée, le tout servi sur un plateau en inox qui n’a pas été récuré depuis l’invention du purgatoire. À ce stade, ce n’est plus un hommage, c’est une agression caractérisée. On ne célèbre pas votre vie, on célèbre le fait que, contrairement à vous, les invités peuvent encore digérer de la charcuterie de bas étage sans risquer l’arrêt cardiaque immédiat. « Il aurait aimé voir tout ce monde réuni », chuchote une cousine éloignée en s’enfilant son quatrième toast. Non, Simone. Non. Personne ne veut voir ses amis s’étouffer avec de la mousse de foie Leader Price en discutant du prix de l’essence pendant que le cercueil est encore tiède. Personne ne veut que sa transition vers l’au-delà soit rythmée par le bruit des mâchoires qui s’activent sur des amuse-gueules industriels. L'enterrement, c'est ce séminaire de team-building où le manager a oublié de prévoir une activité. On est tous là, on ne sait pas quoi se dire, alors on parle de la météo (« C'est un temps à mourir, hein ? » – malaise) et on attend que quelqu'un donne le signal du départ. Sauf que vous, vous ne partez pas. Vous êtes le seul à rester sur place, coincé dans une boîte en chêne qui coûte le prix d'une petite citadine d'occasion, à écouter les derniers potins sur la succession. C’est là qu’on réalise que la mort est l’entreprise la plus rentable de l’univers. Elle n’a pas besoin de service marketing : le produit se vend tout seul, et la demande est constante. Elle n’a pas besoin de service client : les plaintes n’arrivent jamais à destination. Et surtout, elle a réussi à imposer une culture d’entreprise où le "salarié" paie lui-même pour sa fête de départ. Vous avez bossé toute votre vie pour vous offrir ce moment de gloire : un public de cinquante personnes dont la moitié regarde sa montre, une BO signée Johnny Hallyday, et un buffet qui ferait passer une cantine de prison pour un trois étoiles Michelin. Si j’avais un conseil à vous donner pour votre futur CDI dans le grand néant, ce serait celui-ci : demandez une clause de non-concurrence avec la charcuterie bas de gamme. Exigez, dans vos dernières volontés, qu’on remplace la mousse de foie par du caviar ou, à défaut, par rien du tout. Laissez-les mourir de faim, ça leur donnera un avant-goût de la suite. Parce que le vrai paradis, au fond, ce n'est pas de voir Dieu ou de retrouver son chien Médor. Le vrai paradis, c’est un monde où l’on n’est plus obligé de faire semblant d’apprécier un discours larmoyant prononcé par un neveu qui ne vous a pas appelé depuis 2012, tout en sachant que dans dix minutes, il sera en train de se disputer avec votre sœur pour savoir qui récupère le service à thé en porcelaine de la tante Berthe. L’enterrement, c’est le bilan de compétences final. Et le verdict est cruel : on vaut moins que le poids de la mousse de foie consommée à nos dépens. On est là, à essayer de donner un sens à une existence de dossiers Excel et de factures EDF, et tout ce qu'il en reste, c'est une mélodie de Johnny qui résonne dans un hall vide et une odeur de porto premier prix. Alors, la prochaine fois que vous recevrez une invitation pour un pot de départ au bureau, regardez bien les toasts. Regardez bien la tête de vos collègues. C’est une répétition générale. On s’entraîne à ne pas avoir de goût, à ne pas avoir de tact et à se réjouir du malheur des autres tant qu'il y a du rosé gratuit. La mort est peut-être le seul CDI qui nous attend, mais c’est surtout le seul pot de départ où vous êtes sûr de ne pas avoir à ramasser les miettes à la fin. Et au final, quand on voit la gueule de la mousse de foie, c’est peut-être la seule petite victoire qu’il nous reste. Profitez bien de vos tickets resto, car là où vous allez, la seule chose que vous allez déguster, c’est le silence. Et entre nous, après quarante ans d'open space et de Johnny en boucle, le silence, c’est peut-être la seule promotion que vous méritez vraiment.

L'Obsolescence Programmée du Genou

Avez-vous remarqué que le corps humain est le seul produit de grande consommation qui ne possède ni service après-vente, ni bouton "reset", ni même une petite étiquette "Fragile" collée sur le bas du dos ? On nous livre ce véhicule de chair avec une autonomie de batterie prometteuse, un design plutôt aérodynamique jusqu’à la fin de l’adolescence, et puis, un beau matin, généralement aux alentours de votre trente-cinquième anniversaire, le système d'exploitation commence à envoyer des rapports d'erreur. C’est le fameux "Cric". Ce petit bruit sec, semblable à celui d'une branche de bois mort qui cède sous le pied d'un randonneur, mais qui provient en réalité de votre propre colonne vertébrale alors que vous tentiez simplement de ramasser une chaussette sale. Félicitations. Vous venez de recevoir votre première notification de fin de contrat. La Faucheuse est une manager moderne. Elle ne débarque plus avec une grande cape noire et une faux aiguisée pour vous trancher la gorge en pleine nuit — c’est beaucoup trop "old school", ça manque de process. Non, la Mort fait désormais du "soft management". Elle pratique le harcèlement textuel via vos terminaisons nerveuses. Elle vous envoie des alertes via vos vertèbres L4 et L5 pour vous rappeler que votre période d'essai sur cette planète touche à sa fin et que le renouvellement de votre bail est loin d'être garanti. Parlons-en, de ce genou. Ce chef-d’œuvre d’ingénierie qui, passé trente-cinq ans, décide soudainement de devenir le maillon faible de votre existence. Le genou, c’est l’Internet Explorer de votre squelette : ça rame, ça plante dès qu’on lui demande d’ouvrir deux fenêtres en même temps, et ça n’est absolument pas compatible avec les nouvelles mises à jour du type "jogging le dimanche matin" ou "monter des packs de Cristaline au troisième sans ascenseur". L’obsolescence programmée du genou est une réalité biologique. Le Créateur — ou quel que soit le stagiaire en ingénierie qui a conçu ce bazar — a manifestement rogné sur les matériaux. C’est du "Made in PRC" (Physiologie Réellement Camée). On vous a filé des ménisques en polystyrène et des ligaments en élastique de slip premier prix, et on s’attend à ce que vous teniez quatre-vingts ans ? C’est de l’escroquerie pure et simple. À trente-cinq ans, votre genou ne se contente pas de vous faire mal ; il vous parle. Il émet un son de bol de Rice Krispies quand vous descendez un escalier. *Snap, Crackle, Pop.* C’est sa façon de vous dire : « Rappelle-toi que tu es poussière, et qu’en attendant, tu vas bien galérer pour atteindre la pharmacie. » Pourquoi trente-cinq ans ? C’est l’âge charnière. C’est le moment où la nature comprend que vous avez probablement déjà transmis vos gènes — ou que, si vous ne l’avez pas fait, vous êtes techniquement une impasse évolutive dont elle n’a plus rien à carrer. À partir de là, vous passez du statut de "Client VIP" à celui de "Coût de maintenance excessif". Le corps commence à se délester du superflu. La souplesse ? Inutile pour remplir un tableau Excel. La capacité de récupération après une cuite ? Superflue pour regarder *N’oubliez pas les paroles* en mangeant une soupe à la grimace. Le mal de dos, c’est le "Push Notification" de l’au-delà. C’est un message de la DRH de l’Univers qui s’affiche en rouge sur votre écran sensoriel : « Objet : Point sur vos objectifs. Bonjour, nous constatons une baisse de votre vitalité. Veuillez noter que vos disques intervertébraux ont entamé leur procédure de démission. Cordialement, Le Néant. » Et que fait-on face à cette trahison ? On s’achète des chaussures avec des semelles à mémoire de forme. Quelle ironie, quand même. Vos chaussures se souviennent de la forme de vos pieds alors que vous, vous ne vous souvenez même plus pourquoi vous êtes entré dans la cuisine. On investit dans des chaises ergonomiques à mille balles qui ressemblent à des sièges de pilotage de X-Wing, tout ça pour protéger une colonne qui a déjà décidé de se transformer en pile de jetons de poker instable. On entre alors dans l’ère du "C’est musculaire". C’est la phrase préférée des trentenaires. « Oh, c’est rien, c’est musculaire. » C’est le "C’est juste un bug logiciel" des informaticiens quand ils savent très bien que la carte mère est en train de fondre. On se masse avec des baumes qui sentent le camphre et la défaite, on porte des ceintures lombaires qui nous donnent l’allure d’un haltérophile bulgare à la retraite, et on essaie de se convaincre que c’est passager. Mais rien n’est passager. La douleur, c’est le nouveau CDI. Regardez un enfant de cinq ans. Il tombe, il rebondit, il repart comme si de rien n’était. Sa carrosserie est neuve, son assurance est illimitée. Regardez-vous. Vous avez éternué un peu trop fort ce matin et vous avez dû rester figé pendant quatre minutes, la main sur l'évier, en attendant que votre système nerveux central décide si, oui ou non, il allait vous autoriser à vous redresser sans appeler le SAMU. C’est là que le sarcasme de la vie atteint son apogée. On passe la première moitié de sa vie à bousiller son corps pour gagner de l’argent, et on passe la seconde moitié à dépenser cet argent pour essayer de réparer un corps qui ne veut plus rien savoir. C’est un business model brillant. Big Pharma ne vend pas des médicaments, elle vend des "patchs de sécurité" pour un logiciel qui n'est plus supporté par le fabricant. Le sport, parlons-en. Passé trente-cinq ans, faire du sport n’est plus une activité de loisir, c’est une tentative désespérée de négociation avec le terroriste qui vit dans vos lombaires. On s’inscrit au yoga pour redevenir "souple", ce qui consiste globalement à payer 20 euros de l'heure pour se rendre compte, devant une salle remplie de gens en legging, qu’on a la flexibilité d’un parpaing séché. On essaie le Urban Football avec les collègues pour "garder la forme", et on finit aux urgences pour une rupture du tendon d’Achille parce qu’on a voulu imiter Mbappé alors qu’on a le physique de Guy Carlier. Le tendon d’Achille, c’est le fusible de sécurité. Quand il saute, c’est que vous avez essayé de faire passer du 220V dans un circuit prévu pour du 12V. La vérité, c’est que la douleur est une préparation mentale. La Mort est un hôte poli : elle ne veut pas vous surprendre. Elle vous envoie des petits désagréments, des bruits de craquements, des raideurs matinales, pour vous dégoûter progressivement de votre propre enveloppe charnelle. Elle veut qu’à la fin, quand elle viendra enfin toquer à la porte avec son grand manteau, vous lui répondiez : « Ah, c’est vous ? Enfin ! Entrez, j’allais justement m’acheter une nouvelle boîte de Voltaren, vous me faites faire des économies. » Alors, profitez bien de votre genou tant qu’il accepte encore de se plier sans faire le bruit d’un sac de chips qu’on écrase. Chérissez votre dos tant qu’il ne vous traite pas comme un otage. Parce qu’au final, chaque douleur, chaque spasme, chaque "j'ai un point derrière l'omoplate" est un rappel amical : le temps passe, les stocks s'épuisent, et la garantie constructeur a expiré il y a bien longtemps. Et n'oubliez pas : si vous avez mal quelque part en vous réveillant, c’est que vous êtes encore en vie. Si vous n’avez mal nulle part, c’est que vous êtes déjà mort, ou que vous avez pris trop de Xanax pour vous en rendre compte. Dans les deux cas, le résultat est le même : le silence a commencé son travail de sape. Bienvenue dans la seconde partie de votre vie. Celle où l’on ne vous demande plus « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » mais « Qu’est-ce que tu prends pour ton inflammation ? ». C’est ça, la vraie promotion. Le passage du statut d’acteur à celui de spectateur de sa propre déliquescence. Et franchement, vu le prix du ticket de cinéma, on aurait pu espérer de meilleurs effets spéciaux qu'une sciatique et une calvitie naissante.

Le Ghosting Littéral

On nous a menti sur l’au-delà. Les religions nous promettent des nuages, des harpes ou soixante-douze vierges (ce qui, entre nous, ressemble plus à une punition d’éducateur spécialisé qu’à une récompense éternelle). La vérité est beaucoup plus séduisante, beaucoup plus pragmatique. Mourir, c’est enfin obtenir le droit de ne pas répondre au téléphone sans passer pour un connard. C’est l’aboutissement logique de votre flemme sociale. Le stade terminal du « J’peux pas, j’ai piscine ». Sauf que là, la piscine est remplie de formol et que vous n'avez plus besoin de trouver d'excuse bidon. Regardez votre smartphone. Cet appareil est une laisse électronique, un instrument de torture qui vibre dans votre poche pour vous rappeler que le monde extérieur exige votre attention. « Tu viens au brunch dimanche ? », « On se fait un call pour le projet Alpha ? », « Joyeux anniversaire avec trois jours de retard ! ». Chaque notification est une micro-agression, un coup de canif dans le contrat de paix que vous essayez de signer avec votre canapé. Le ghosting moderne est une discipline olympique pratiquée par des lâches de haut niveau qui n’assument pas leur besoin de solitude. On « oublie » de répondre, on laisse le message en « Vu » pendant trois jours en espérant que l’interlocuteur soit frappé d’amnésie foudroyante ou d’un accident de trottinette électrique. Mais le malaise reste. Le fantôme vivant est un fantôme coupable. Il sait qu’il va devoir, à un moment ou à un autre, recroiser sa victime au rayon surgelés et bégayer un « Désolé, j’étais sous l’eau ». La mort, elle, offre le Ghosting Littéral. Le vrai. Le noble. Celui qui ne souffre d’aucune contestation. Imaginez le confort. Vous n’êtes plus « sous l’eau », vous êtes sous deux mètres de terre. C’est beaucoup plus étanche aux sollicitations. Personne ne va venir gratter à votre pierre tombale pour vous demander si vous avez bien reçu le mail de la RH concernant la nouvelle politique sur les notes de frais. Même le plus harceleur de vos ex-compagnons finira par comprendre que le silence n'est pas une stratégie de manipulation passive-agressive, mais un état de fait biologique. Le cimetière est le seul endroit au monde où le taux de réponse aux invitations sur LinkedIn est de 0 %. Et Dieu que c’est reposant. Le passage du statut d’être social à celui de spectre, c’est un peu comme passer de l’abonnement mobile illimité au mode avion permanent. C’est la fin du FOMO (*Fear Of Missing Out*). Quand vous êtes mort, vous ne ratez rien, car vous êtes devenu le centre de gravité du vide. On ne vous invite plus à des mariages où le vin est tiède et le DJ passe « Les Lacs du Connemara ». On ne vous demande plus de participer à des cagnottes en ligne pour le départ en retraite de Jean-Michel de la compta, un homme dont le seul exploit en trente ans a été de ne jamais renverser son café sur son clavier. Mourir, c’est le « désabonnement » ultime. C’est le *unsubscribe* total, définitif, sans lien de confirmation caché en bas de page en police 4. Entrons dans la psychologie du fantôme débutant. Au début, vous aurez peut-être des réflexes de vivant. Vous verrez votre famille se disputer l’argenterie autour de votre dépouille encore tiède et vous aurez envie de crier : « Non, pas le service à poisson, il est à ma sœur ! ». Et puis, soudain, la grâce vous touchera. Vous réaliserez que vous n'avez plus d'avis à donner. Mieux : vous n'avez plus *besoin* d'avoir un avis. L’opinion est une charge mentale de vivant. Le mort s’en fout. Que le monde sombre dans le chaos climatique, que le prix de l'essence atteigne le PIB du Botswana ou que votre neveu décide de devenir influenceur « lifestyle » sur TikTok, vous êtes aux abonnés absents. Le Ghosting Littéral vous confère cette immunité diplomatique suprême : l’indifférence structurelle. C’est d’ailleurs pour cela que les fantômes dans les films d’horreur sont si mal écrits. Pourquoi un esprit irait-il s'emmerder à faire grincer des portes ou à écrire « Sortez ! » avec du sang sur les murs d’une salle de bain ? Si j’ai la chance de devenir un pur esprit libéré des contingences matérielles, la dernière chose que je vais faire est de hanter une famille de banlieusards dans l’Oregon. Faire peur aux gens, c’est encore une forme d’interaction sociale. C’est du travail. C’est du réseautage post-mortem. Un vrai fantôme de qualité, un fantôme qui a compris l’esprit du CDI de la mort, c’est un fantôme qui ne se manifeste jamais. C’est le silence radio absolu. Le nec plus ultra de la flemme. Le mec qui ne revient même pas pour dire où il a planqué les clés du coffre ou pour révéler le nom de son assassin. « Démerdez-vous, je suis en RTT éternel. » Certains appellent cela le néant. Moi, j’appelle cela la gestion optimale de l’agenda. Regardez autour de vous. La vie est une succession de « petites corvées » qui, mises bout à bout, forment un linceul d’épuisement. Faire ses courses, trier ses chaussettes, voter pour des gens qui vous déçoivent, payer des factures pour des services que vous détestez, faire semblant de rire aux blagues de votre patron alors qu’elles ont le taux d’humidité d’un cracker oublié dans un désert. La mort élimine la logistique. Plus besoin de se doucher (on ne sent plus rien, ou alors on sent très fort, mais c’est le problème des autres). Plus besoin de choisir une tenue (le costume en sapin est un classique indémodable). Plus besoin de maintenir une « présence en ligne ». Votre profil Facebook devient une page de commémoration, une sorte de musée de vos pires photos de vacances où les gens postent des cœurs en pensant à vous, sans que vous ayez à liker en retour. C’est le ratio engagement/effort le plus rentable de l’histoire de l’humanité. Le Ghosting Littéral, c’est aussi la fin de la performance. Dans notre société de l’auto-promotion permanente, il faut sans cesse prouver qu’on est heureux, productif, bienveillant et qu’on mange des avocats bio. Le mort, lui, n’a rien à prouver. Il est. Ou plutôt, il n’est plus, ce qui est la forme la plus pure de l’être. Il est l’absence qui s’impose. Imaginez la scène de votre propre enterrement. C’est le gala de votre vie, et vous êtes le seul invité qui n’a pas à se soucier de son apparence ou de son discours. Vous êtes là, sagement couché, pendant que les autres s’épuisent en oraisons funèbres et en pleurs sincères (ou bien imités). C’est le stade ultime du privilège : être le centre de l’attention sans avoir à fournir la moindre calorie d’énergie sociale. Vous êtes la star du show, et votre seule ligne de texte est un silence assourdissant. C’est là que réside la vraie promotion dont on parlait plus tôt. Vous ne passez pas seulement du statut d’acteur à celui de spectateur de votre déliquescence. Vous passez au statut de *Producteur Exécutif* du Grand Vide. Vous avez délégué la gestion de votre souvenir aux survivants. Ils s’occuperont des fleurs, ils s’occuperont des larmes, ils s’occuperont de la paperasse. Vous ? Vous avez ghosté l’existence. Alors, la prochaine fois que vous recevrez une invitation pour un « afterwork » un jeudi soir de pluie, ou que votre téléphone s’allumera pour une mise à jour système dont vous n’avez rien à foutre, ne soupirez pas. Souriez. Dites-vous que ce n’est qu’un entraînement. Chaque notification ignorée est une répétition générale pour le grand final. Le silence n'est pas un vide, c'est une libération. Le cimetière n'est pas un dortoir, c'est le club le plus sélect du monde où le videur ne laisse entrer personne qui n'ait pas d'abord renoncé à l'envie de répondre « OK, ça marche » à un SMS inutile. Bienvenue dans l’aspiration à la transparence. C’est peut-être un peu froid, c’est certainement un peu sombre, mais au moins, personne ne viendra vous demander si vous avez des plans pour le réveillon. Le seul plan que vous avez, c’est de rester là, immobile, parfait, dans le ghosting le plus littéral et le plus réussi de votre carrière. Et franchement, comparé à une réunion Zoom de deux heures sur l’optimisation des process, le paradis, c’est de ne plus avoir d’oreilles pour entendre.

Cryogénie : L'Option Congélateur

Parlons de votre ego. Non, ne faites pas cette tête modeste, on est entre nous. Si vous lisez un livre qui traite de la mort comme d'un plan de carrière, c'est que vous avez déjà admis que votre existence est une suite de compromis foireux. Mais il y a une catégorie de gens parmi vous – les optimistes du thermostat, les fétichistes de l’azote liquide – qui pensent que le trépas n’est qu’une simple mise à jour logicielle un peu longue. Pour ces gens-là, la mort n'est pas une fin, c'est une pause « fraîcheur ». Bienvenue dans le monde merveilleux de la cryogénie, ou l'art subtil de se faire passer pour un steak haché Charal en espérant que le futur aura inventé le micro-ondes capable de vous rendre votre dignité. L’idée est d’une arrogance absolument délicieuse : vous estimez que votre présence est tellement vitale pour l’histoire de l’humanité qu’il serait criminel de vous laisser composter tranquillement entre quatre planches de sapin. Vous vous dites : « Certes, je n’ai jamais réussi à monter un meuble IKEA sans qu’il me reste trois vis cruciales dans la main, mais le monde de 2450 a absolument besoin de mon expertise en Excel et de mon avis sur la saison 4 de *Stranger Things*. » Alors, vous signez un chèque de la taille d'un appartement à Levallois-Perret à une entreprise dont le logo ressemble étrangement à celui d’une marque de yaourts probiotiques. Et là, le processus commence. On ne vous enterre pas, on vous « vitrifie ». C’est un terme technique pour dire qu’on va remplacer votre sang – ce liquide rouge et trivial qui servait à transporter l’oxygène – par de l’antigel de bagnole. Oui, vous devenez littéralement une Peugeot 405 qui ne craint pas l’hiver. On vous plonge ensuite dans un thermos géant rempli d’azote à -196°C. À ce stade, vous n’êtes plus un être humain, vous êtes un Cornetto sans le chocolat au bout. Analysons froidement – c’est le cas de le dire – la logistique de la chose. Vous pariez votre éternité sur la stabilité financière d’une start-up de la Silicon Valley. Vous, qui n'avez pas confiance en votre boulanger quand il vous dit que la baguette est « de tradition », vous confiez votre tête (ou votre corps entier, si vous avez les moyens de payer le supplément bagage) à des types en blouse blanche qui pourraient faire faillite à la prochaine bulle technologique. Imaginez la scène : 2042, crise de l’énergie, l’inflation explose, le prix du kilowattheure atteint le PIB du Laos. Le stagiaire de chez *Cryo-Future-Plus* doit choisir entre garder la clim pour ses serveurs de minage de Bitcoins ou laisser branché le bocal de Jean-Pierre, comptable à la retraite. On sait tous comment ça finit : Jean-Pierre termine en soupe à l'oignon dégelée sur le carrelage, et personne ne viendra le ressusciter, à part peut-être une équipe de nettoyage particulièrement zélée. Mais admettons. Admettons que le système tienne. Admettons que dans trois cents ans, une civilisation de cyborgs ultra-évolués décide, pour une raison qui échappe à toute logique darwinienne, de dégivrer votre carcasse. Vous vous réveillez. C’est le futur. Le choc thermique est passé, vos neurones se reconnectent avec le bruit d’un vieux modem 56k. Quelle est votre première pensée ? « Est-ce que j'ai laissé le fer à repasser allumé en 2024 ? » Non. La réalité va vous frapper plus fort qu’un lundi matin de novembre. Vous êtes un migrant temporel. Vous êtes le Néandertal de la bande. Vous allez débarquer dans un monde où les gens communiquent par télépathie quantique et se nourrissent de lumière pure, alors que vous, vous en êtes encore à demander où sont les toilettes et si on peut capter la 5G. Vous serez l'attraction de la foire. « Regardez, maman, l'ancêtre essaie d'utiliser ses mains pour saisir un objet, c'est tellement mignon, on dirait un hamster qui veut faire du piano ! » Et ne parlons pas de votre réinsertion professionnelle. Vous pensiez que votre CDI était garanti ? Raté. En 2350, votre diplôme d'école de commerce ou votre maîtrise en sociologie aura la même valeur marchande qu'une compétence en « taille de silex pour débutants ». Vous serez bon pour finir dans un zoo anthropologique, à expliquer à des enfants aux yeux violets ce qu'était un « embouteillage » ou pourquoi vous passiez quatre heures par jour à regarder des vidéos de chats sur un rectangle de verre rétroéclairé. La cryogénie, c’est le syndrome de la « sauvegarde de fin de niveau » appliqué à la biologie. C'est refuser de perdre la partie alors qu'on a déjà grillé toutes ses vies et que la console surchauffe. On nous vend ça comme de la transhumanisme héroïque, mais c'est juste de la peur de l’avion poussée à son paroxysme métaphysique. On a tellement peur du grand saut qu'on préfère se faire mettre au congélateur entre les petits pois et les bâtonnets de colin. Il y a aussi cette question fascinante de la version de vous-même que vous congelez. La plupart des clients de la cryogénie sont des gens riches, vieux et malades. Logique : quand on a 22 ans et qu'on est en pleine forme, on dépense son argent dans la drogue ou les cryptomonnaies, pas dans un abonnement à un frigo collectif. Donc, le futur va se retrouver avec une collection de vieillards en phase terminale, déshydratés et cryogénisés au moment où leur corps était le moins performant possible. C'est comme si vous décidiez d'enregistrer votre film préféré, mais seulement les dix dernières minutes, quand l'image saute et que le son grésille. Bravo. Le futur vous réveille, soigne votre cancer avec une nanopuce de la taille d'un grain de riz, mais vous avez toujours 85 ans, les genoux qui grincent et une envie pressante toutes les vingt minutes. Quel cadeau merveilleux. Et puis, soyons honnêtes : qui a envie de revenir ? Regardez l'état de la planète. Vous espérez vraiment que dans deux siècles, l'air sera respirable et que les océans ne seront pas devenus une soupe de plastique tiède ? Se faire congeler aujourd'hui, c'est comme s'endormir dans un immeuble en feu en espérant que les pompiers de l'an 2200 auront inventé une eau qui ne mouille pas. C'est un pari sur le génie humain alors qu'on n'est même pas foutus de s'entendre sur la couleur d'une robe sur Twitter. Le narcissisme de la cryogénie ignore une règle fondamentale de l'hospitalité : personne n'aime les invités qui arrivent avec trois siècles de retard et qui ne ramènent même pas le dessert. Imaginez que vous organisiez une fête et qu'un type sorte soudainement de votre buffet froid en criant : « Salut ! Je viens de 1720, j'ai la variole, je ne me suis pas lavé depuis Louis XV et je voudrais savoir où je peux garer mon cheval. » Vous ne l'inviteriez pas à s'asseoir. Vous appelleriez les services sanitaires. La mort, la vraie, la définitive, celle qui ne nécessite pas d'azote liquide ni de contrat de maintenance, a au moins le mérite de la propreté. C'est un silence radio total. Pas de mise à jour, pas de bug, pas de réveil en sursaut dans un monde qui ne veut pas de vous. En choisissant l'option congélateur, vous ne gagnez pas l'immortalité, vous prolongez juste l'angoisse. Vous transformez votre fin de vie en un suspense insoutenable où le dénouement dépend d'un technicien de surface qui pourrait débrancher votre prise pour passer l'aspirateur. Alors, la prochaine fois que vous passerez devant le rayon surgelés de votre supermarché, lancez un regard plein de compassion aux pavés de saumon. Ils sont vos frères. Ils attendent eux aussi une résurrection qui ne viendra jamais, ou qui se terminera lamentablement dans une poêle avec un peu de beurre et beaucoup de regret. Mourir, c'est quitter la table quand le repas est fini. La cryogénie, c'est s'accrocher à la nappe en hurlant qu'on veut encore du rab, alors que le serveur est déjà en train de passer la serpillière et que les lumières s'éteignent. C'est pathétique, c'est coûteux, et ça sent le rance. Acceptez votre CDI dans le néant. C'est le seul contrat où on ne vous demandera jamais de faire des heures supplémentaires dans un bocal en métal au fin fond de l'Arizona. La transparence, c'est maintenant. Le givre, c'est pour les pizzas. Et franchement, entre être une légende morte et un steak haché réanimé, mon choix est fait : laissez-moi retourner à la poussière. Au moins, la poussière ne craint pas les coupures de courant.

Le Jugement Dernier : L'Entretien Annuel

Vous pensiez sans doute qu’après avoir rendu votre dernier soupir, vous seriez accueilli par un tunnel de lumière tiède, une musique de harpe insupportable et un Saint-Pierre en sandales vous tendant une clé en or. Erreur de casting monumentale. L’au-delà ne ressemble pas à une publicité pour de l’adoucissant. L’au-delà, c’est l’Open Space ultime, avec de la moquette grise élimée, une lumière néon qui grésille à une fréquence qui donne envie de s’arracher les tympans, et une machine à café en panne depuis le Big Bang. Bienvenue à votre Entretien Annuel de Fin de Carrière Terrestre. Devant vous, un bureau en formica. Derrière le bureau, trois individus qui ont l’air d’avoir passé les trois derniers millénaires à auditer des feuilles Excel de stocks de trombones. Ils ne sont pas là pour juger si vous avez été « bon » ou « méchant » — ça, c’est pour les religions monothéistes qui aiment le folklore. Ils sont là pour évaluer votre rentabilité existentielle. Pour vérifier si les 80 ans de crédit-bail que l’Univers vous a accordés ont servi à autre chose qu’à transformer de la bière en urine et du temps en regrets. Et ils ont votre dossier. Pas le dossier « officiel », celui que vous avez soigneusement lissé pour votre oraison funèbre, où l’on dit que vous étiez un père aimant et un collègue intègre. Non. Ils ont le vrai dossier : l’historique complet, non filtré, de vos recherches Google de 3 heures du matin. — « Monsieur Dupuis, installez-vous. Inutile de chercher votre dignité, elle est restée dans l’urne cinéraire avec votre montre connectée, » commence le juré du milieu, un type qui ressemble étrangement à votre premier patron, celui qui vous refusait vos RTT, mais avec des yeux qui brillent d’une lueur prédatrice. C’est l’instant où le concept de « Vie Privée » devient aussi obsolète qu’un minitel dans une décharge. Vous réalisez avec une terreur glacée que le mode « Navigation Privée » était une vaste plaisanterie cosmique destinée à rassurer les naïfs. Les anges ne notent pas vos péchés sur des parchemins ; ils stockent vos métadonnées sur des serveurs qui ne saturent jamais. — « Analysons votre bilan de compétences, » poursuit le juré. « À 20 ans, vous aviez pour ambition de "révolutionner le monde par l'art et la philosophie". C’est noble. Pourtant, le 14 mars 2012, à 3h24, vous avez tapé dans la barre de recherche : *Est-ce que les pingouins ont des genoux ?* » Vous bafouillez. Vous essayez d'expliquer que c'était une question de curiosité biologique légitime. Mais le jury passe déjà à la page suivante. — « Puis nous avons votre crise de la trentaine. Un moment charnière. Alors que vous auriez pu apprendre le mandarin ou le secourisme, vous avez passé quatre heures d’affilée à regarder des tutoriels pour "fabriquer une armure pour chat avec des boîtes de pizza". Et le pire, Dupuis, c’est que vous n’aviez même pas de chat. Vous l’avez fait pour le chat du voisin. Qui vous a mordu. » C’est le problème de l’existence : vue d’en haut, sans le filtre de l’ego, votre vie n’est pas une épopée, c’est un bêtisier de 80 ans monté par un stagiaire sadique. Le jury ne s'arrête pas là. Ils ont accès à la part la plus sombre de votre psyché, celle qui émerge quand la ville dort et que la lumière bleue de votre smartphone est la seule chose qui vous empêche de sombrer dans l'angoisse métaphysique. — « Parlons de votre 47ème année, » intervient la jurée de gauche, une femme dont le regard est plus tranchant qu’une guillotine. « Une année de profonde introspection, visiblement. Vos recherches incluent : *Peut-on mourir d'avoir mangé trop de Babybel ?*, *Pourquoi ma voisine me regarde bizarrement quand je sors les poubelles en slip ?* et le très métaphorique *Comment effacer l'odeur de chou de Bruxelles dans un micro-ondes*. Est-ce là le sommet de votre contribution à l’intellect humain ? » Vous essayez de justifier ces moments par le stress, la fatigue, la solitude. Vous voulez leur parler de vos promotions, de votre crédit immobilier remboursé, de la fois où vous avez aidé une vieille dame à traverser. Mais le jury s’en fiche. Dans le CDI du néant, le "savoir-faire" ne compte pas. Seul le "savoir-être-ridicule" est audité. — « Vous comprenez, Monsieur Dupuis, que nous ne pouvons pas vous accorder une "mention honorable" avec un tel passif digital. Votre historique Youtube de 2024 montre que vous avez visionné 412 vidéos de "gens qui tombent sur de la glace" en écoutant la musique de Titanic. C’est un aveu de faillite intellectuelle. Vous avez consommé de l'oxygène pour *ça*. » L’entretien annuel du Jugement Dernier est une déconstruction systématique de votre propre mythologie. On vous remet le nez dans votre propre médiocrité, non pas pour vous punir, mais pour vous faire comprendre que l'extinction totale est une faveur. Mourir, c'est enfin arrêter d'avoir à justifier pourquoi vous avez cherché *Photo de Brad Pitt avec un chapeau moche* un mardi soir de déprime. — « Votre profil LinkedIn disait "Orienté résultats, visionnaire et passionné". Votre historique Google dit "Désespéré, fasciné par les croûtes de fromage et incapable de faire une règle de trois sans l'aide d'un algorithme". Le décalage est trop grand, Dupuis. C’est une rupture de contrat. » On vous tend un formulaire. Le formulaire de résiliation définitive. — « Signez ici. En signant, vous renoncez à toute forme de réincarnation. Ce qui est une chance pour l'Univers, honnêtement. Imaginez si on vous laissait revenir ? Vous seriez capable de chercher si les écureuils sont gauchers ou droitiers pendant encore soixante ans. » C’est là que le génie de la mort opère. Face à l’absurdité de votre propre vie, face à l’étalage de vos errances numériques et de vos obsessions pour les détails les plus insignifiants de la création, le néant ne vous paraît plus effrayant. Il vous paraît *propre*. Le silence éternel est la seule mise à jour de logiciel qui puisse corriger le bug que vous avez été. Pas de serveurs, pas de cache à vider, pas de jurés pour vous rappeler que vous avez passé le plus clair de votre temps à attendre que le week-end arrive pour pouvoir enfin procrastiner plus confortablement. — « Allez-y, Dupuis. Partez vers la poussière. Pas de recherches Google là-bas. Pas de publicité ciblée basée sur vos angoisses nocturnes. Juste le calme plat. » Vous prenez le stylo. Vous signez. Vous sentez une légèreté incroyable vous envahir. C’est la légèreté de celui qui n’a plus besoin de feindre l’intelligence. En quittant la salle, vous croisez le candidat suivant, un type qui a l'air très fier de lui, avec sa Rolex et son costume trois pièces. Vous avez envie de lui dire que dans dix minutes, on va lui demander de justifier pourquoi il a passé trois heures en 2019 à chercher *Comment savoir si mon ex regrette de m'avoir quitté en regardant ses stories Instagram sans qu'elle le voie*. Mais vous ne dites rien. Vous disparaissez dans le gris, heureux d’être enfin un dossier classé. Le CDI dans le néant commence maintenant, et pour la première fois de votre carrière de vivant, vous n’avez absolument aucun compte à rendre. Le grand bouton "Effacer l'historique" vient d'être pressé par la main de l'Eternité, et franchement, c'est la plus belle chose qui vous soit arrivée depuis l'invention du Wi-Fi.

Enfin en Vacances... pour Toujours

Regardez-vous. Enfin, ne vous regardez pas trop, vous avez déjà cette teinte grisâtre de fin de stock chez Lidl, mais appréciez le silence. C’est fini. Le grand barnum, la foire à la saucisse existentielle, le marathon sur un tapis roulant débranché : rideau. Vous venez de signer le seul contrat de travail qui ne comporte ni clause de non-concurrence, ni ticket-resto, ni collègue de bureau qui sent le café froid et le désespoir à 8h30 du matin. Bienvenue dans votre nouvelle résidence secondaire : le Néant. C’est un 0 mètre carré, sans vis-à-vis, avec une isolation phonique absolument imbattable. On nous a bassiné toute notre vie avec le concept de « vacances ». Cette escroquerie sémantique qui consiste à s’entasser dans un Airbus rempli de gosses qui hurlent pour aller s'étaler de la graisse de baleine sur le thorax en attendant que le mélanome pointe le bout de son nez. Les vacances, c’était juste un sursis. Une petite récréation accordée par le système pour vérifier que vous n'alliez pas vous pendre avec votre cordon de badge avant le prochain rendu de projet. Mais là ? Là, c’est le All-Inclusive définitif. Et devinez quoi ? Il n’y a même pas besoin de mettre son réveil à 6h pour aller poser sa serviette sur un transat en plastique afin de marquer son territoire face à une horde d’Allemands en sandales-chaussettes. Votre territoire, c’est l’infini. Et l’infini, c’est spacieux, bien que la décoration manque un peu de peps. Parlons-en, de la grasse matinée. La vraie. Celle dont rêvent tous les cadres dynamiques en train de s’asphyxier dans leur propre cravate. Dans le monde des vivants, la grasse matinée est un acte de résistance terroriste. Si vous restez au lit après 10h, la société commence à transpirer. Votre téléphone vibre. C’est votre mère qui veut savoir si vous avez pensé à acheter des croquettes pour le chat. C’est votre boss qui vous envoie un mail « Juste pour être sûr que tu as vu mon précédent mail » (la version managériale du supplice de la goutte d’eau). Ou pire : c’est le livreur Amazon. Ah, le livreur Amazon. Ce héraut de l’apocalypse moderne. Cet homme qui possède le pouvoir mystique de frapper à votre porte précisément au moment où vous entrez dans la phase de sommeil paradoxal, pour vous livrer un pack de douze brosses à dents en bambou dont vous n’aviez absolument pas besoin mais que vous avez commandé à 2h du matin dans un accès de boulimie numérique. Le livreur Amazon est le prédateur naturel du repos. Il ne lâche rien. Il sonne, il cogne, il essaie de glisser votre colis dans une boîte aux lettres trop petite jusqu’à ce que l’objet soit broyé, puis il repart en laissant un avis de passage qui ressemble à une insulte manuscrite. Eh bien, j’ai une excellente nouvelle pour vous, cher client du vide : dans la mort, Amazon ne livre pas. Jeff Bezos peut bien envoyer des fusées en forme de sextant dans l’espace, il n’a toujours pas trouvé le code de l’interphone du Grand Sommeil. Vous êtes officiellement « injoignable ». Vous imaginez la puissance de ce mot ? In-joign-able. C’est le Nirvana de l’Homo Digitalis. Vous n'avez plus de 4G, plus de Wi-Fi, plus de batterie, et surtout, vous n'avez plus cette angoisse sourde de voir une notification « Vu » apparaître sous un message que vous auriez préféré ne jamais envoyer. Vous êtes dans la seule grasse matinée que personne n'ose interrompre. Même le voisin avec sa perceuse à percussion – ce sociopathe qui décide toujours de refaire sa cuisine un dimanche matin à 7h01 – ne peut rien contre vous. Il peut percer tout le béton de l’immeuble, il peut même abattre les murs porteurs de la réalité, vous vous en tapez. Vous n'avez plus de tympans. Vous n'avez plus de système nerveux pour acheminer l'irritation jusqu'à votre cerveau. Vous êtes le calme. Vous êtes la mollesse absolue. Vous êtes un flan métaphysique posé sur l’étagère de l’Éternité. On vous a fait croire que la mort était une tragédie, un grand tunnel noir avec une lumière au bout (spoiler : la lumière, c’est juste le projecteur du médecin légiste qui cherche si vous n’avez pas une carie intéressante). En réalité, la mort est une démission collective acceptée. C’est le moment où vous posez enfin le plateau de ce jeu de société débile qu’est la vie, un jeu où les règles changent tout le temps, où les dés sont pipés, et où vous finissez toujours par perdre vos propriétés à Belleville parce qu’un gamin de huit ans a eu plus de chance que vous au tirage. Le mec à la Rolex que vous avez croisé en sortant de l’entretien ? Il est encore dans le jeu. Il est en train de transpirer sous ses aisselles pour justifier son « personal branding » et sa valeur ajoutée sur le marché de la vacuité. Il va passer les quarante prochaines années à essayer de ne pas être « disrupté » par une IA qui écrit mieux que lui et qui ne prend pas de pause déjeuner. Il va s'acheter une voiture électrique pour sauver une planète qu'il contribue à cramer en achetant des cryptomonnaies. Il va faire du yoga pour gérer un stress qu’il s’inflige lui-même. Quelle fatigue. Quel épuisement. Vous, vous avez pris le raccourci. Vous avez sauté la case « crise de la cinquantaine », la case « coloscopie de contrôle » et la case « abonnement à une salle de sport où l’on ne va jamais ». Vous êtes en vacances perpétuelles. Et le meilleur dans tout ça, c’est qu’il n’y a pas de fin de séjour. Il n’y a pas ce moment déprimant où il faut refaire les valises, vérifier qu’on n’a pas oublié son chargeur de téléphone dans la prise derrière le lit et se préparer à affronter les bouchons sur l’A7. Dans le CDI du néant, le dimanche soir n’existe pas. Cette petite boule au ventre qui monte vers 18h, quand le générique de fin du film de l’après-midi annonce le retour imminent de la tyrannie du lundi ? Dissoute. Évaporée. Vous êtes dans un dimanche après-midi éternel, sans le repassage à faire. Certains esprits chagrins diront : « Mais c’est triste, on ne voit plus ses proches ! ». Soyons honnêtes deux secondes, entre nous, maintenant qu’on ne risque plus de se faire annuler sur Twitter : vos proches, c’était surtout des gens qui vous demandaient de les aider à déménager un canapé d’angle au troisième étage sans ascenseur ou qui vous racontaient leurs problèmes de transit intestinal pendant le réveillon de Noël. La solitude éternelle, c’est le luxe ultime. C’est le "Silent Compartment" de la SNCF, mais sans le type qui mange un kebab à côté de vous. Vous n'avez plus besoin d'être quelqu'un. Vous n'avez plus besoin d'avoir une opinion sur la géopolitique, sur le dernier film Marvel ou sur le prix du beurre bio. Vous n'avez plus besoin d'avoir une tête qui ressemble à quelque chose. Votre corps peut enfin faire ce qu'il a toujours voulu faire : se transformer en compost de qualité supérieure pour nourrir des pissenlits qui, eux au moins, ne se plaignent jamais du manque de réseau. Alors, allongez-vous. Détendez cette mâchoire que vous avez contractée pendant trente ans pour avoir l'air "déterminé". Fermez les yeux (bon, ils sont déjà fermés, mais faites un effort d'imagination). Écoutez le silence. C’est le son de votre liberté. C’est le son d’un monde qui continue de s'agiter, de crier, de consommer, de tweeter et de mourir de peur, alors que vous, vous avez enfin trouvé la seule place de parking gratuite et illimitée de l'univers. Mourir, c’est le seul moment où l'on vous fiche enfin une paix royale. Pas de service après-vente, pas de sondage de satisfaction ("Sur une échelle de 1 à 10, comment évalueriez-vous votre passage de vie à trépas ?"), pas de pub avant la vidéo. Juste le noir. Le beau, le grand, l'élégant costume de velours de l'inexistence. Le bouton "Effacer l'historique" a fonctionné. Toutes vos recherches honteuses, tous vos doutes, toutes vos factures impayées, toutes vos ambitions ratées : tout a été broyé dans la déchiqueteuse cosmique. Vous êtes enfin en vacances. Pour toujours. Et croyez-moi, comparé à une semaine à Center Parcs sous la pluie, c’est un sacré upgrade. Bonne nuit. Ne nous rappelez pas, on ne décrochera pas. Et c’est merveilleux.
Fusianima
Mourir est le seul CDI qui vous attend
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Dr Sarcasme

Mourir est le seul CDI qui vous attend

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Asseyez-vous. Enfin, façon de parler. Pour la plupart d’entre vous, la position horizontale est désormais une obligation contractuelle, alors ne faites pas d’efforts inutiles. Bienvenue dans l'open-space le plus calme de l'univers, une structure où le "turn-over" est de 0 % et où la machine à café e...

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