Liquidation Totale du Pays des Lumières

Par Dr. SarcasmeComédie

Entrez, installez-vous confortablement. Ne faites pas attention à l'odeur de roussi, c’est juste le futur de vos enfants qui finit de carboniser dans la cheminée du grand salon de Bercy. Prenez un verre de champagne — il a été acheté à crédit, comme le reste, donc il est virtuellement gratuit jusqu’...

3 000 Milliards de Dettes : Le High Score Mondial

Entrez, installez-vous confortablement. Ne faites pas attention à l'odeur de roussi, c’est juste le futur de vos enfants qui finit de carboniser dans la cheminée du grand salon de Bercy. Prenez un verre de champagne — il a été acheté à crédit, comme le reste, donc il est virtuellement gratuit jusqu’à ce que la réalité vienne nous casser les rotules à la batte de baseball. Aujourd'hui, mesdames et messieurs, nous allons parler de performance. De la vraie. Pas de cette petite croissance à 0,2 % qui ressemble à l’électrocardiogramme d’une méduse asthmatique. Non, nous allons parler du seul domaine où la France est devenue la championne incontestée, le Usain Bolt du déficit, l’Elon Musk de la déroute : les 3 000 milliards d’euros de dette. Regardez ce chiffre. Trois mille milliards. Écrivez-le sur un morceau de papier. Trois, suivi de douze zéros. Ça ne ressemble plus à une statistique économique, ça ressemble à un code de triche dans *Grand Theft Auto* ou au numéro de téléphone international d'une divinité sumérienne très en colère. Si vous essayez de composer ce numéro, vous ne tombez pas sur un conseiller de la Banque de France, vous tombez directement sur le standard du Néant qui vous demande de patienter en écoutant une version de *La Marseillaise* jouée au pipeau par un stagiaire de la Cour des Comptes. À ce stade, on ne parle plus de « trou budgétaire ». Un trou, ça se rebouche. Là, on est face à une singularité spatio-temporelle, un trou noir financier tellement dense qu’il commence à courber la lumière et à aspirer les portefeuilles des passants à trois kilomètres de distance. Les banquiers centraux ne nous regardent plus avec inquiétude, ils nous regardent avec fascination, comme des biologistes observant un virus mutant qui aurait appris à jouer du piano. On n'est pas en faillite, les enfants. On est en train de tester les limites de l’imaginaire humain. On est dans l’art conceptuel. On a transformé l’économie française en une immense performance de Marina Abramović où, au lieu de se regarder dans les yeux en silence, on se vide les poches mutuellement en criant : « C’est pour le modèle social ! » Mais d'où vient cet argent ? C’est la magie de la finance moderne. C’est de l’argent qui n’existe pas, prêté par des gens qui ne l’ont pas, pour financer des choses qu’on ne peut plus se payer, afin de rassurer des marchés qui savent qu’on ne remboursera jamais. C’est le cercle de la vie, version Disney sous acide. On a inventé la « monnaie magique ». Avant, pour avoir de l’argent, il fallait produire des trucs. Des voitures, des avions, du fromage qui pue, de la haute couture. C’était fatigant. C’était vulgaire. Désormais, on produit de la Dette. C’est notre premier produit d’exportation. On vend du vide avec un ruban tricolore autour. Et le plus beau, c’est que le monde entier en redemande. Pourquoi ? Parce que la France est « Too Big To Fail ». On est tellement endettés qu’on est devenus les propriétaires de nos créanciers. Si on coule, on emmène tout le monde avec nous : les Allemands, les Japonais, et même ce petit épicier de l’Ohio qui a investi ses économies dans des obligations d’État françaises sans savoir que son argent servait à financer un rapport parlementaire sur le sexe des anges dans les zones périurbaines. C’est du terrorisme financier de haut vol. C’est magnifique. Imaginez la gueule des banquiers de la BCE quand ils voient arriver nos émissaires. « Bonjour, on voudrait encore 50 milliards. » « Mais pour quoi faire ? Vous avez déjà refait tous les ronds-points du pays trois fois, vous avez des ministères pour chaque lettre de l'alphabet et vous payez des gens pour compter les arbres dans des forêts qui n’existent plus ! » « C’est pour... l’exception culturelle. Et puis, si vous ne nous les donnez pas, on fait exploser l’Euro. » Et là, le banquier soupire, appuie sur une touche de son clavier, et *pouf*, 50 milliards apparaissent. C'est plus facile que de gagner au Loto, parce qu’au Loto, il faut au moins acheter le ticket. Nous, on imprime le ticket, on tire les numéros, et on gagne à tous les coups. On nous dit : « Mais qui va payer ? » Quelle question idiote. Personne ! On ne paye pas une dette de cette taille. On la déplace. On la maquille. On la saupoudre de termes techniques comme « cantonnement », « roll-over » ou « mutualisation ». C’est comme si vous aviez un découvert de 10 000 euros à votre banque et que vous répondiez au conseiller : « Monsieur, je ne suis pas à découvert, je suis dans une phase d'expérimentation de ma liquidité future. D'ailleurs, je vous emprunte 2 000 euros de plus pour m'acheter un costume afin de paraître plus solvable. » Et ça marche ! Parce qu'en France, on a le génie de la mise en scène. On a des énarques dont le cerveau est une cathédrale de neurones dédiés exclusivement à l'art de cacher la poussière sous le tapis. Si le tapis est trop petit, on emprunte pour acheter un plus grand tapis. Si la maison est pleine de tapis, on achète la maison d'à côté pour y mettre les tapis. C’est la croissance par le mobilier. Regardez l'utilisation de ces 3 000 milliards. Est-ce qu'on a construit des bases sur Mars ? Est-ce qu'on a guéri le cancer ? Est-ce qu'on a au moins des trains qui arrivent à l'heure ? Non. On a acheté la paix sociale à coup de chèques-énergie, de boucliers tarifaires et de subventions pour des associations de sauvegarde du criquet pèlerin en milieu urbain. On a transformé le pays en une gigantesque salle d’attente de luxe où tout le monde reçoit une allocation pour attendre que le voisin fasse quelque chose. On est les seuls types au monde capables de creuser un trou pour y enterrer l’argent qu'on a emprunté pour acheter la pelle. Le plus drôle, c’est le sérieux avec lequel nos dirigeants en parlent. Ils s'installent devant des graphiques qui montent jusqu'au plafond et ils disent : « La trajectoire est maîtrisée. » La trajectoire de quoi ? D’un piano jeté du 50ème étage ? Oui, elle est maîtrisée par la gravité, effectivement. Ils nous parlent de « retour à l'équilibre en 2027 ». C’est mignon. 2027, c’est la date de péremption de l’espoir. C’est l’année où, selon les calculs, on devra emprunter de l’argent juste pour payer les intérêts de l’argent qu’on a emprunté pour payer les intérêts. C'est l'Inception de la faillite. On est dans un rêve, dans un rêve, dans une dette. Et le public ? Le public adore. Parce que la dette, c'est comme le cholestérol : tant que tu ne fais pas une attaque, tu as l'impression que le foie gras est un médicament. On vit dans le confort ouaté de l'insolvabilité triomphante. On se plaint que les services publics s'effondrent alors qu'on injecte des sommes qui feraient passer le plan Marshall pour un pourboire de garçon de café. C’est le paradoxe français : plus on dépense d’argent qu’on n'a pas, moins les choses fonctionnent, et plus on demande d’argent pour réparer ce qui a été cassé par l’argent précédent. Un jour, bien sûr, un type avec une calculette et un accent froid — probablement un Finlandais ou un robot de chez Goldman Sachs — va dire : « Bon, c’est fini les conneries. Rendez l'argent. » Ce jour-là, on fera ce qu'on sait faire de mieux. On fera une commission d'enquête. On créera un nouvel impôt sur les fenêtres orientées plein sud. On nationalisera les dettes et on privatisera les espoirs. Ou alors, plus radical, on changera de nom. On ne s'appellera plus la France, on s'appellera « La Holding du Rayonnement » et on dira que les 3 000 milliards n'étaient qu'un apport en compte courant pour le lancement d'une nouvelle application de livraison de baguettes par drone. D'ici là, mes amis, profitez-en. Regardez bien ce chiffre de 3 000 milliards. C’est notre pyramide de Khéops à nous. Les Égyptiens avaient des blocs de pierre, nous on a des écritures comptables. C’est beaucoup moins lourd à transporter, mais ça laisse une trace indélébile dans l'histoire : celle du premier pays au monde qui a réussi à se suicider financièrement en étant persuadé qu'il était en train de donner une leçon d'économie au reste de l'univers. High score, bébé. On est au sommet du classement. Et le plus beau, c’est que la machine continue de tourner, les lumières clignotent, et il nous reste encore quelques jetons à emprunter avant que le message « GAME OVER » ne s'affiche sur la façade de l'Assemblée Nationale. En attendant, payez vos impôts, ça permet de payer les timbres pour envoyer les relances de paiement à l'État. C'est ça, la magie du circuit court.

Le Pays des Lumières (Option Éco)

Bienvenue dans le pays de l’obscurantisme à basse consommation. On nous l'a vendue pendant des siècles, cette marque de fabrique : la France, Phare du Monde, patrie des Libertés et des ampoules à incandescence. On a eu le Siècle des Lumières, et maintenant on a le quart d'heure de la bougie parfumée "senteur austérité". On est passé de Diderot à « débranche ta box le soir si tu veux pas que la planète explose ». C’est une trajectoire ascendante, certes, mais vers le néant. Regardez-moi ça. On est la nation qui a inventé l'électricité moderne, on a truffé le territoire de centrales nucléaires pour être les rois du kilowattheure, et aujourd’hui, dans nos villages, on éteint les lampadaires à 22h. Pourquoi ? Pour économiser trois centimes d'euro par habitant. C'est magnifique. C'est le triomphe du génie comptable sur la civilisation. On a réussi à transformer la nuit en zone de guerre pour les chevilles des passants afin de financer la moitié d'un café pour le maire à la fin de l'année. On appelle ça la « sobriété heureuse ». C’est le nouveau terme marketing pour dire « on est fauchés, mais on va faire comme si c’était un concept de yoga ». Imaginez la gueule de Voltaire s'il revenait aujourd'hui. Le mec a passé sa vie à lutter contre les ténèbres de l'ignorance. Il arrive en 2024, il veut lire un bouquin après le JT, et paf : coupure de courant préventive parce que Michel a allumé son four en même temps que sa machine à laver le linge. Voltaire se retrouve à errer dans Ferney avec une lampe frontale Décathlon, en essayant de capter la 4G pour tweeter son indignation. Mais il ne peut pas, parce que Voltaire, aujourd’hui, c’est un filtre Instagram. C’est un truc qu’on applique sur une photo de toast à l'avocat pour avoir l’air spirituel. On a pris le plus grand esprit sardonique de l'histoire et on en a fait un preset de colorimétrie pour des influenceurs qui pensent que le Traité sur la Tolérance est un nouveau type de crème hydratante. On est dans l’Option Éco de l’Histoire. Vous savez, ce réglage sur votre machine à laver qui dure trois heures de plus pour économiser l'équivalent d'un dé à coudre d'eau ? C'est nous. La France est en cycle éco. On tourne, on brasse beaucoup d'eau, on fait un bruit d'enfer, mais à la fin, le linge est toujours sale et on a juste perdu du temps. Et le plus beau, c'est que cette obscurité, on nous la vend comme une vertu. « Éteindre les lumières, c’est bon pour la biodiversité, les chauves-souris retrouvent leur chemin. » Super. Je suis ravi de savoir que grâce à l’extinction du lampadaire de la rue des Lilas, une pipistrelle a pu conclure avec son crush de la grange d’en face, pendant que moi je me suis mangé le poteau de signalisation en pleine face parce qu’on n’y voit plus rien après le couvre-feu énergétique. On a transformé le pays en un escape game géant où la seule énigme à résoudre est : « Comment rentrer chez soi sans utiliser le flash de son iPhone qui n'a plus que 2% de batterie ? » C’est le grand paradoxe français. On a inventé la Déclaration des Droits de l’Homme, mais aujourd’hui, le droit le plus fondamental, c'est celui de ne pas payer trop de taxes sur l'électron. On a des écrans OLED 4K partout, mais on nous demande de les regarder dans le noir, comme des conspirateurs dans un bunker de la Résistance. On vit dans une esthétique de cyberpunk fauché. On a la technologie de demain, mais le budget de 1912. C’est « Blade Runner », mais tourné à Creil avec un budget de kermesse paroissiale. Et parlons-en, de l’énergie. Ce pays a réussi l’exploit de passer de « l’indépendance énergétique » à « s’il vous plaît, ne mettez pas le chauffage à plus de 19 degrés sinon on va devoir importer de l'électricité polonaise produite au charbon de bois ». 19 degrés. C’est la température idéale pour conserver des morgues ou des jambons de Bayonne, pas pour élever des citoyens libres. On en est là : on scrute la météo comme des paysans du Moyen Âge, en priant pour que l’hiver soit clément, sinon la moitié de la fonction publique devra travailler en moufles et en Moonboots. C’est ça, le progrès ? C’est ça, le rayonnement de la France ? Un rayonnement de 15 watts, de classe énergétique G, qui grésille quand il pleut ? Le problème, c’est qu’on a confondu « économie » et « misérabilisme ». Faire des économies, c’est optimiser. L'Option Éco à la française, c’est supprimer. On supprime les trains, on supprime les lits d’hôpitaux, on supprime les lumières, et on s’étonne que le pays ressemble à une salle d’attente de gare désaffectée à 3 heures du matin. Mais attention, on garde le prestige ! On a toujours les dorures de l’Élysée, parce que là-bas, bizarrement, l’Option Éco n’a pas encore été activée. Les lustres de la République continuent de briller de mille feux pendant que vous, vous tâtonnez dans votre salon pour trouver la télécommande. C’est la hiérarchie de la lumière : les seigneurs ont les LED, les serfs ont les ombres. Et pendant ce temps, on nous explique que c'est pour notre bien. Que c'est « pédagogique ». J’adore ce mot, « pédagogique ». C’est le lubrifiant de toutes les mesures vexatoires. On vous taxe ? C’est pédagogique. On vous restreint ? C’est pédagogique. On vous éteint la lumière ? C’est pour vous réapprendre à voir avec le cœur, sans doute. On est devenus les élèves d'une classe de CM1 dirigée par des psychopathes en costume de flanelle qui pensent que la meilleure façon de gérer un pays, c'est de lui confisquer ses jouets jusqu'à ce qu'il demande pardon d'avoir existé. On a inventé la démocratie, le concept même que le peuple est souverain. Mais un peuple souverain qui a peur de sa facture EDF, c’est un peuple qui ne fait plus de révolutions. C’est difficile de prendre la Bastille quand on n'a plus les moyens de charger son smartphone pour appeler ses potes, et que de toute façon, il n'y a plus de métro après 21h parce qu'ils font « des travaux de maintenance » (traduction : on n'a plus de thune pour payer les conducteurs de nuit). La France des Lumières est devenue la France des Veilleuses. On est là, à clignoter faiblement dans le concert des nations, en espérant que personne ne remarque que le phare est éteint. On vend encore l’idée de la France, la marque « France », ce luxe, cette élégance, ce raffinement… mais c'est une vitrine vide. C’est comme ces boutiques de luxe qui ferment mais qui laissent les mannequins en vitrine avec une lumière tamisée pour faire croire qu'il se passe encore quelque chose à l'intérieur. En réalité, derrière, les étagères sont vides, le personnel est en burn-out, et le gérant est en train de brûler les archives pour se chauffer. Alors, mes amis, profitez de ces dernières lueurs. Admirez bien votre reflet dans le filtre « Voltaire » avant que le réseau ne lâche. Appréciez ce luxe ultime : avoir encore assez de batterie pour lire ces lignes. Parce qu’au rythme où vont les économies de bouts de chandelles, le prochain chapitre se lira à l’oreille, chuchoté par un fonctionnaire au chômage dans une grotte de l'Ardèche, parce que le papier sera devenu trop cher et l'encre sera réservée aux formulaires d'impôts. Le dernier qui part, qu’il n’oublie pas d’éteindre la lumière. Ah non, pardon, c’est déjà fait. C’est l’ordinateur central qui s’en est occupé. C'est l'Option Éco. C'est le futur. Et le futur, franchement, il manque cruellement de contraste. On ne voit plus les étoiles, on ne voit plus le bout du tunnel, on voit juste la facture qui tombe, implacable, dans la boîte aux lettres, éclairée par la lueur blafarde d'un smartphone qui nous annonce qu'on a encore dépassé notre forfait de vie de ce mois-ci. High score de l’obscurité, bébé. On est les premiers au monde à être retournés au néolithique en gardant nos abonnements Netflix. C'est ça, la magie française : on est peut-être dans le noir, mais on a le chic pour le dire avec un air supérieur.

La Start-up Nation en Slip

Mesdames, Messieurs, bienvenue dans la « Station F » du néant, l’incubateur de la dèche, la couveuse de licornes qui, à force d’être « disruptées », ont fini par ressembler à des ânes boiteux avec une corne de plastique collée à la Super-Glue sur le front. Rappelez-vous l'époque bénie — il y a environ six mois, avant que le dernier transformateur électrique ne rende l'âme dans un râle héroïque — où l'on nous expliquait doctement que la France allait devenir une « Start-up Nation ». C’était le mot d’ordre. Tout le monde devait devenir entrepreneur. Tu n’as pas de boulot ? Crée ta boîte. Tu n’as pas de diplôme ? Code une appli. Tu n’as pas de slip ? Vends le concept de « nudité agile » en B-to-B. On allait montrer aux Américains de quoi le génie gaulois était capable. On allait faire mordre la poussière à Palo Alto avec notre arme secrète : la French Tech. Spoiler alert : on a fini par inventer le Moyen Âge avec du Wi-Fi intermittent. On rêvait de conquête spatiale, de transhumanisme et d'intelligence artificielle qui écrit de la poésie en bouffant des téraoctets de données. Résultat des courses ? On a mis tout notre génie, nos subventions publiques et nos meilleurs ingénieurs de Polytechnique dans un projet civilisationnel absolument majeur : permettre à un mec en trottinette de livrer un Poké Bowl tiède à un autre mec qui regarde des vidéos de chats pour oublier qu'il vient de vendre ses meubles sur Vinted pour payer sa facture de gaz. C’est ça, le pivot stratégique. C’est ça, la vraie disruption. On a transformé le pays de Pasteur et de l’Aérospatiale en un gigantesque service de conciergerie pour précaires. Regardez-nous aujourd’hui, dans notre Start-up Nation en slip. On est là, fiers comme des coqs (le symbole était bien choisi : c’est le seul oiseau qui chante encore quand il a les pieds dans la merde), à scroller sur nos écrans fissurés. L'économie française, c'est devenu un schéma de Ponzi géant où l'on se livre mutuellement des trucs qu'on n'a plus les moyens de s'offrir, en utilisant de l'argent qui n'existe plus, via des plateformes dont le siège social est situé dans un nuage de fumée aux îles Caïmans. Le génie français a muté. On a « ubérisé » la pauvreté. Avant, quand tu n’avais pas d'argent, tu étais juste pauvre. C'était triste, c'était linéaire, c'était analogique. Aujourd'hui, grâce à la magie du numérique, tu n’es plus pauvre : tu es un « Partenaire Indépendant ». Tu ne subis pas le chômage, tu gères ton « workflow ». Tu ne fais pas la manche, tu lances un « crowdfunding » pour ton projet de survie alimentaire. C’est la sémantique du succès appliquée au naufrage. On a des applications pour tout. On a une appli pour louer la perceuse de son voisin (qu'il n'ose plus brancher de peur de faire sauter le réseau régional), une appli pour partager ses restes de pâtes (le Tinder du gluten résiduel), et une appli pour noter la gentillesse du SDF à qui tu as refusé une pièce parce que « désolé, j'ai que ma carte bancaire qui est de toute façon bloquée ». Le triomphe de la Start-up Nation, c’est d’avoir réussi à faire croire à des gens qui n’ont plus de protection sociale, plus de retraite et plus de mutuelle qu’ils sont des « CEOs of their own life ». Bravo, champion ! Tu es le PDG de ton vélo Decathlon et le manager général de ton sac isotherme. Tu es libre ! Libre de pédaler sous la pluie battante pour 3,50 euros la course, pendant qu'un algorithme californien te donne des bons points parce que tu as été « rapide et souriant ». C’est ça, le Pays des Lumières : on a éteint les ampoules, mais le sourire du livreur doit rester rétroéclairé par l'espoir d'un pourboire numérique de 50 centimes. Et le pire, c'est l'arrogance. Parce qu'on est en France, on ne se contente pas de rater notre entrée dans le futur, on le fait avec un mépris souverain. On a les « incubateurs ». Vous avez déjà mis les pieds là-dedans ? Des hangars froids avec des poufs en mousse de couleurs primaires, des baby-foots sur lesquels personne ne joue parce que tout le monde est trop occupé à « lever des fonds » pour une idée qui consiste globalement à vendre de l’air en canette à des gens qui ont déjà du mal à respirer. On y parle un franglais de cuisine qui ferait saigner les oreilles de n'importe quel dictionnaire : « On est sur un pipe de scalabilité assez disruptif sur le segment du social-shopping de proximité. » Traduction : « On essaie de fourguer des coupons de réduction pour du pain rassis via une interface en 3D. » C'est la magie de la « French Touch » : on a réussi à transformer la survie en concept marketing. On n'a plus d'industrie ? Pas de problème, on va faire de la « réindustrialisation immatérielle ». On n'a plus de services publics ? C’est pas grave, on va lancer des « Civic Tech ». On va remplacer le guichet de la Poste par un chatbot qui s’appelle « Jean-Michel » et qui te répond systématiquement « Je n'ai pas compris votre demande » quand tu lui expliques que tu n'as plus de chauffage. Mais attention, le chatbot a une interface « user-friendly » avec des pastels très doux. C'est important, le pastel, pour annoncer la fin du monde. Ça évite de paniquer. On voulait concurrencer la Silicon Valley, mais on a oublié un léger détail : la Silicon Valley, ils fabriquent des trucs. Ils fabriquent de la surveillance généralisée, certes, mais ça fonctionne. Nous, on fabrique des formulaires Cerfa numérisés. On a réussi l'exploit technologique de rendre la bureaucratie française encore plus lente en la mettant sur Internet. Avant, tu attendais deux mois pour un papier. Maintenant, le site bugge pendant deux mois, et à la fin, on t'envoie un mail pour te dire que ton dossier est perdu parce que le serveur était en « mode éco ». Et pendant ce temps, dans nos appartements mal isolés, on continue de commander. On commande quoi ? De la dopamine en boîte. On commande des objets inutiles fabriqués à l'autre bout de la planète, livrés par des gens qui dorment dans des tentes, pour compenser le fait qu'on n'a plus de projet collectif. On est tous là, dans le noir, à attendre que le livreur arrive. C'est le nouveau rituel républicain. Le livreur, c'est le seul lien social qui nous reste. On lui ouvre la porte en slip — parce que le textile aussi est devenu trop cher, ou parce qu'on a la flemme de s'habiller pour une société qui nous a oubliés — et on prend notre sac de burgers avec la solennité d'un prêtre recevant l'hostie. « Merci, bon courage », on lui dit. « Bon courage », l'expression nationale. La devise de la Start-up Nation en Slip. On ne se dit plus « Bonne journée », on se dit « Bon courage », parce qu'on sait que sortir de chez soi est devenu un sport de combat et que rester chez soi est un luxe qu'on ne peut plus se payer. On a voulu digitaliser le bonheur, on a juste réussi à mettre des paillettes sur la misère. On a créé une économie de la flemme pour des gens qui sont épuisés de ne rien faire, ou de faire des trucs inutiles. On est au sommet de la chaîne alimentaire technologique : on peut commander un café latté au lait d'avoine via satellite, mais on n'est pas foutus de réparer une fuite d'eau sans que ça coûte le PIB du Groenland. Mais ne vous inquiétez pas, le gouvernement a un plan. Un grand plan de relance. Ils vont lancer une application pour recenser les gens qui ont froid. Comme ça, on pourra faire des statistiques en temps réel sur la congélation de la population. On appellera ça « Frozen Tech ». On fera une grande levée de fonds auprès de investisseurs qataris. On aura un logo avec un flocon de neige en bleu-blanc-rouge. Ce sera magnifique. Ce sera français. En attendant, messieurs-dames, n'oubliez pas de noter ce chapitre sur l'application « Liquidation-Review ». Mettez cinq étoiles, c’est bon pour mon référencement auprès de l'algorithme qui gère ma survie. Et si vous avez un burger en trop, envoyez-le moi. Mais ne passez pas par une appli, j'ai plus de batterie et le chargeur a fondu. Venez directement à la grotte. Tapez trois fois sur le caillou. C'est ça, le futur. C'est agile, c'est low-tech, et c'est sacrément ventilé au niveau de l'entrejambe. Bienvenue dans la nation du slip, où l'on n'a plus rien, mais où l'on a une appli pour vous expliquer pourquoi c'est une opportunité de croissance incroyable. Disruptons, mes frères. Disruptons jusqu'à l'os. De toute façon, il ne reste plus que ça.

L'Administration : Notre Seule Industrie de Pointe

Regardez-moi bien dans les yeux, enfin, si vous arrivez encore à faire la mise au point entre deux quintes de toux dues à l’humidité de votre grotte. On nous a tout pris. On a vendu Alstom pour trois Twix et un ticket de métro, on a bradé nos fleurons industriels comme on vide le grenier d’une tante acariâtre, et nos ingénieurs s’exportent en Californie pour coder des algorithmes qui servent à mettre des oreilles de lapin sur des vidéos de chats. La France ne produit plus de voitures qui démarrent, plus de médicaments qui soignent, et nos missiles ont tendance à demander l’avis d’un comité d’éthique avant de daigner quitter le silo. Mais ne broyez pas du noir. Il nous reste un domaine, un seul, où le monde entier nous regarde avec un mélange de terreur sacrée et de fascination fétichiste : l’Administration. Oubliez la Silicon Valley. La véritable innovation, la « disruption » ultime, elle ne naît pas dans un garage de Palo Alto, mais dans un bureau mal ventilé de la Direction Générale des Finances Publiques ou au troisième sous-sol d’une préfecture de province. Là-bas, des génies méconnus, des Mozart de la sous-section, des Einstein du formulaire à trois volets, conçoivent quotidiennement les armes de destruction massive de demain : les formulaires CERFA. Le CERFA, messieurs-dames, c’est notre Rafale à nous. C’est notre ogive thermonucléaire de poche. Un document si complexe, si parfaitement illisible, qu’il est capable de paralyser l’intégralité de l’économie européenne si on l’imprime par erreur sur du papier recto-verso. Vous croyez que j’exagère ? Est-ce que vous avez déjà essayé de remplir une demande d’aide pour l’installation d’une pompe à chaleur tout en conservant votre santé mentale ? À la page 14, on vous demande de justifier de la couleur des yeux de votre arrière-grand-père maternel en fournissant un scan original de sa pupille, tamponné par un notaire assermenté au Turkménistan. C’est beau. C’est de l’art conceptuel. C’est français. Nous sommes la seule nation au monde capable de produire ce que j’appelle la « Boucle de Moebius Administrative ». C’est ce moment de pur génie bureaucratique où, pour obtenir le document A, vous avez impérativement besoin du document B, lequel ne peut être délivré que sur présentation du document A. C’est le mouvement perpétuel enfin découvert. C’est une prouesse thermodynamique qui défie les lois de la physique. On pourrait alimenter une ville entière en électricité juste en branchant une turbine sur la frustration d’un usager qui attend à un guichet de la Sécu. L’apothéose de ce savoir-faire, le fleuron de notre industrie de pointe, c’est bien évidemment le traitement réservé aux plus démunis. C’est là que le génie administratif français atteint des sommets himalayens d’absurdité. Prenez le cas de l’itinérant, du sans-abri, de celui qui n’a plus que son slip et ses rêves de dignité. Pour qu’il puisse accéder à ses droits, l’administration française lui demande – tenez-vous bien – un justificatif de domicile. C’est magnifique, non ? C’est d’une poésie pure. C’est comme demander à un aveugle de prouver qu’il a bien vu le panneau « Interdiction d’être aveugle ». C’est du Beckett sous stéroïdes. On demande à un mec qui dort sur une plaque d’égout de fournir une facture EDF de moins de trois mois. Et si le type répond : « Mais je n’ai pas de toit », le fonctionnaire derrière son plexiglas raye la case d’un air réprobateur : « Ah, monsieur, sans adresse, vous n’existez pas. Et si vous n’existez pas, je ne peux pas traiter votre dossier pour vous aider à exister. Suivant ! » On a transformé la survie en un jeu de rôle grandeur nature où le boss de fin est une imprimante laser en fin de vie qui refuse de scanner votre acte de naissance. Et ne me parlez pas de la « dématérialisation ». Ah, le grand mot ! La « Tech-Action ». La France Connectée. C’est encore une plus belle arnaque que les cryptomonnaies. La dématérialisation à la française, c’est quand l’État ferme tous les guichets physiques pour les remplacer par un site web qui est en maintenance tous les jours entre 8h et 22h, et qui ne fonctionne que sur une version d’Internet Explorer qui a disparu en 2004. Le portail « MaPrimeRénov » ou « Parcoursup », ce sont nos métavers à nous. Ce sont des univers virtuels où le temps se dilate, où la logique s’effondre, et où vous finissez par hurler des insultes à un chatbot prénommé « Amélie » qui vous répond avec la bienveillance robotique d’une infirmière de asile psychiatrique : « Je n’ai pas compris votre question. Voulez-vous connaître les horaires de la piscine municipale ? » On nous vend ça comme de la « simplification ». En France, quand un ministre prononce le mot « simplification », les comptables s’ouvrent les veines et les notaires commandent une palette de Lexomil. « Simplifier », dans la langue de bois de l’Énarque, ça signifie rajouter une couche de numérique sur un mille-feuille de règlements obsolètes, de telle sorte que vous devez désormais scanner 42 pièces jointes en format PDF de moins de 2 Mo (sinon ça plante) pour prouver que vous n'êtes pas un robot. Le tout pour obtenir un code de confirmation envoyé par courrier postal sous 15 jours ouvrés. C’est de la haute technologie, je vous dis ! C’est l’Internet à vapeur. Nous sommes les leaders mondiaux de l'ingénierie de l’obstacle. Si la France gérait l’exploration spatiale, Neil Armstrong n’aurait jamais posé le pied sur la Lune. Il serait encore sur la rampe de lancement en train de chercher le formulaire CERFA n°12-B « Autorisation de piétinement de sol extra-atmosphérique » et de se demander s’il doit joindre une enveloppe timbrée pour le retour des échantillons de roche. Pourquoi faisons-nous cela ? C’est simple : c’est notre dernier levier de puissance. Puisque nous ne pouvons plus envahir militairement nos voisins, nous allons les noyer sous la norme ISO-Française. Imaginez que l’on exporte notre Code du Travail ou notre système de calcul de la retraite à l’échelle mondiale. L’économie chinoise s’effondrerait en trois semaines. Xi Jinping ferait un burn-out en essayant de comprendre la différence entre un CDD d’usage et un contrat d’intérim avec prime de précarité fractionnée. L’administration française, c’est notre arme de dissuasion massive. C’est la « Muraille de Papier ». Regardez le logo de la République : ce profil de Marianne avec le drapeau bleu-blanc-rouge. En réalité, Marianne ne regarde pas vers l’avenir. Elle regarde si le tampon est bien sec sur le formulaire 3 bis. Elle vérifie si vous avez bien coché la case « Consentement à la torture bureaucratique ». Alors, mes amis, quand vous serez devant votre écran à 2 heures du matin, à essayer de déclarer vos revenus avec un lecteur de carte d’identité qui ne reconnaît pas votre visage parce que vous avez vieilli de dix ans depuis le début de la procédure, ne désespérez pas. Soyez fiers. Vous participez à l’effort national. Vous êtes les petites mains de notre seule industrie de pointe. Vous êtes les testeurs bêta de la fin du monde organisée. Le futur ne sera pas fait de fusées vers Mars ou de neurones artificiels. Le futur sera un immense bureau d’accueil, froid, avec un distributeur de tickets en panne et une petite pancarte indiquant : « Merci de patienter, votre appel est important pour nous ». Et au bout du fil, une voix enregistrée nous demandera, pour la éternelle fois, de fournir un justificatif de domicile pour prouver que nous habitons bien dans les décombres d’un pays qui s'appelait autrefois la France. Disruptons le vide, mes frères. Signez ici, en bas à droite, après avoir paraphé chaque page. Et n'oubliez pas : si vous dépassez de la case, vous repartez à zéro. C’est ça, la French Tech. C’est ça, le rayonnement culturel. C’est ça, la liquidation totale. Et maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je dois aller faire une demande d'autorisation pour avoir le droit d'avoir faim. Il paraît qu'il y a un nouveau formulaire en ligne. Il s'appelle le "CERFA-Famine-01". Il faut juste que je trouve une borne Wi-Fi qui accepte les pièces de deux euros. Allez, circulez, y'a rien à voir. Et n'oubliez pas de mettre votre tampon sur votre propre front. On ne sait jamais. Sur un malentendu, vous pourriez devenir Premier Ministre.

La Retraite à 64 Ans : Le Marathon des Morts-Vivants

Regardez-vous dans un miroir. Non, pas celui avec le filtre "bonne mine" de votre smartphone, mais le vrai, celui de la salle de bain qui ne pardonne rien sous le néon blafard. Vous voyez ces cernes ? Ce n’est pas de la fatigue. C’est le début du compostage. Bienvenue dans l'ère de la "Grande Rallonge", ce concept génial inventé par des gens qui n’ont jamais porté rien de plus lourd qu’un dossier en cuir de veau, et qui ont décidé que, finalement, l'être humain était comme le bon vin : il gagne à être bouchonné jusqu'à la lie. Avant, la retraite, c’était un concept simple. On bossait quarante ans, on chopait une médaille du travail en toc qui finissait dans le tiroir à piles, et on partait élever des géraniums ou faire chier les gens sur les marchés en discutant du prix du poireau. C’était le contrat. Aujourd'hui, le contrat a été réécrit par un algorithme sous cocaïne qui considère que votre espérance de vie est une insulte au Produit Intérieur Brut. À 64 ans, vous n’êtes plus un travailleur. Vous êtes un vestige archéologique que l'on maintient en position verticale grâce à un cocktail de caféine, de Voltarène et de déni collectif. Le concept de "vieillissement actif", c’est le nom poli pour désigner une profanation de sépulture par anticipation. On vous demande d’être "disruptif" et "agile" alors que votre seul exploit physique de la journée consiste à vous lever sans émettre un bruit de bois mort qui craque. Vos genoux ? Ils ne servent plus à marcher, ils servent de baromètre. Ils font plus de boucan que votre réveil matin. "Tiens, Jean-Pierre a les rotules qui grincent en Mi bémol, il va pleuvoir sur l'open space." C’est ça, le rayonnement de la France. Transformer chaque bureau en succursale du musée de l'Homme. Imaginez la scène. Nous sommes en 2030. Vous avez 63 ans et demi. Vous êtes "Senior Manager de la Transition Digitale des Boîtes de Conserve" (parce qu’à cet âge-là, on vous donne des titres qui font trois lignes pour compenser le fait que vous ne comprenez plus pourquoi l’imprimante a besoin d’une mise à jour pour scanner un PDF). Vous arrivez au bureau en déambulateur électrique de fonction, floqué au logo de la boîte. Votre chief happiness officer — une gamine de 22 ans qui pense que le gaullisme est une maladie de la peau — vous propose un cours de yoga sur chaise pour "booster votre sérotonine". Vous, tout ce que vous voulez booster, c’est votre pacemaker pour qu’il tienne jusqu’à la pause déjeuner. Et pourquoi ? Pour le Graal. La Liquidation. Ce mot est magnifique, non ? On dirait qu’on parle d’un stock de chaussures de sport dans un magasin en faillite. "Liquidation totale avant fermeture définitive". C'est exactement ce qui arrive à votre corps. On vous promet une pension qui, après déduction des taxes, des prélèvements de solidarité pour financer le prochain séminaire de réflexion sur "l'inclusion des centenaires en entreprise" et l'inflation du prix du beurre, vous permettra tout juste de vous offrir le luxe suprême : de la biscotte de marque distributeur et du bouillon cube. Le bouillon, c’est l’horizon indépassable du retraité moderne. C’est chaud, c’est liquide, ça ne nécessite pas de dents, et ça rappelle vaguement le goût de la vie qu’on aurait pu avoir si on n'avait pas passé 44 annuités à remplir des tableaux Excel pour savoir si on pouvait optimiser le coût du papier toilette au siège social. Mais attention, pour toucher cette manne, il faut montrer patte blanche. Ou plutôt, patte arthrosique. Le système est conçu comme un jeu télévisé japonais où les obstacles sont invisibles. Vous pensez avoir tous vos trimestres ? Erreur ! On vient de découvrir qu’en 1994, vous avez passé trois semaines à ramasser des fraises dans le Périgord et que l’employeur a oublié de cotiser pour votre retraite, préférant investir dans une collection de nains de jardin. Résultat : vous repartez pour deux ans. "Allez, encore un petit effort, Christian ! Plus que 730 réveils à 6h30 et tu pourras enfin regarder 'Affaire Conclue' en pyjama sans culpabiliser !" Le plus beau, c’est la sémantique. On ne dit plus "tu vas bosser jusqu’à la mort", on dit "allonger la durée de contribution pour garantir l'équité intergénérationnelle". C’est délicieux. C’est comme si on vous amputait d’une jambe en vous disant que c’est pour alléger votre poids et vous aider à courir plus vite. L’équité intergénérationnelle, c’est ce concept formidable où les jeunes n’ont pas de boulot et où les vieux ne peuvent pas le quitter. Tout le monde est frustré, mais de manière équitable. C’est l’égalité à la française : tout le monde dans la même mélasse, mais avec un tampon officiel dessus. Et puis, il y a la question de la "reconversion des seniors". On vous explique qu’à 62 ans, vous pouvez entamer une deuxième carrière. "Devenez influenceur LinkedIn pour les prothèses de hanche !" ou "Apprenez le codage en braille !". On veut nous faire croire que le cerveau humain est une éponge infinie, alors qu’à cet âge, il ressemble plutôt à une éponge de cuisine qui a trop servi : il reste des morceaux de pâtes collés dessus et ça sent un peu le renfermé. La vérité, c’est que le gouvernement a transformé la pyramide des âges en un immense jeu de Tetris où les pièces ne tombent jamais. On s'entasse, on se compresse. On devient des "morts-vivants de la productivité". Vous les voyez, dans le métro ? Ces ombres grises qui tiennent leur mallette comme un bouclier contre le néant, les yeux fixés sur un horizon qui recule à chaque allocution présidentielle. Ils ne travaillent plus, ils hantent les couloirs. Ils sont là pour justifier l’existence des services de Ressources Humaines, qui, sans eux, n’auraient plus personne à menacer de licenciement pour "manque de dynamisme". "Monsieur Dupuis, votre dernier reporting manque de 'peps'. On sent que vous n'êtes pas à 100% dans l'esprit Start-up Nation." "Monsieur le DRH, j'ai 63 ans, j'ai une sciatique carabinée et je ne vois plus les chiffres de la colonne B sans ma loupe. Mon seul 'peps', c'est l'effervescence de mon cachet d'aspirine dans mon verre d'eau." Mais ne vous inquiétez pas, le système a tout prévu. Pour ceux qui auraient l'audace de mourir avant l'âge légal — ce qui est, avouons-le, une forme de fraude fiscale caractérisée — l'État envisage sûrement de taxer les cercueils au prorata des trimestres manquants. "Vous êtes mort à 63 ans ? C'est un manque à gagner pour la caisse de solidarité. Votre famille devra rembourser en travaillant le dimanche." C’est ça, la France du futur. Un pays où l’on ne part plus en retraite, on s'évapore. On finit par devenir une partie intégrante du mobilier de bureau. On devient une chaise, une agrafeuse, un ficus un peu flétri dans un coin de la salle de réunion. Et le soir, quand les lumières s'éteignent (pour économiser l'énergie, sobriété oblige), on entend le bruit de la Liquidation Totale. Ce n'est pas le vent dans les arbres, non. C’est le soupir collectif de millions de citoyens qui réalisent que la seule "Lumière" qu'ils verront au bout du tunnel, c'est celle du plafonnier de l'EHPAD, si toutefois ils ont encore assez de points sur leur "Pass-Vieillesse" pour s'offrir une chambre avec vue sur le parking. Alors, souriez. Signez votre contrat. Acceptez cette promotion de "Senior Emeritus en Charge du Vide". Et n'oubliez pas : si vos genoux font trop de bruit, mettez de l'huile. Mais de l'huile de coude, hein. Parce que l'huile d'olive, avec votre future pension, vous ne pourrez plus vous la payer. Vous en serez réduit à sucer des cailloux en vous remémorant l'époque bénie où l'on pouvait espérer s'arrêter de bosser avant d'avoir oublié son propre prénom. Bienvenue dans le marathon des morts-vivants. Premier prix : une biscotte. Deuxième prix : le droit de rester debout cinq minutes de plus. Allez, circulez, il y a une réforme qui vous attend au tournant. Et elle a les dents longues, contrairement à vous.

Fiscalité : L'Art de Tondre un Œuf

Installez-vous confortablement. Non, pas trop confortablement non plus, il y a probablement une taxe sur l’ergonomie des fessiers en préparation au ministère des Finances. Prenez une grande inspiration. Hop ! Trop tard. Vous venez de consommer 1,2 litre d’oxygène non purifié. C’est gratuit pour l’instant, mais ne vous inquiétez pas : une commission de réflexion planche déjà sur une « Contribution de Solidarité Respiratoire » pour financer la climatisation des bureaux vides de la Commission Européenne. Bienvenue dans l'Hexagone, le seul pays au monde où l’on a transformé le dépouillement de ses citoyens en une forme de poésie baroque. En France, le fisc n’est pas un simple service administratif ; c’est un amant possessif, une sangsue avec un doctorat en droit public, un illusionniste capable de vous faire disparaître votre salaire avant même qu'il ne touche le fond de votre compte en banque. On appelle cela le « prélèvement à la source ». C’est charmant, n’est-ce pas ? C’est l’idée que l’État est tellement pressé de vous piquer votre fric qu’il ne vous laisse même plus le plaisir tactile de tenir vos billets entre vos doigts avant de vous les arracher. C’est comme si un pickpocket ne se contentait plus de vous faire les poches, mais s’installait carrément dans votre pantalon pour intercepter la monnaie dès qu’elle tombe de votre main. Le titre de ce chapitre parle de tondre un œuf. Pour le profane, c’est une impossibilité physique. Pour un énarque de Bercy, c’est un défi stimulant. L’œuf, c’est vous : lisse, fragile, et techniquement sans poils. Mais l’État français possède des rasoirs invisibles. Si l’œuf n’a pas de poils, on taxera la courbe. Si la courbe est trop prononcée, on taxera la résistance au vent. Si l’œuf reste immobile, c’est une taxe sur la vacance. S’il roule, c’est une taxe sur le mouvement cinétique. Nous vivons dans une véritable « Inception » budgétaire. Vous croyez avoir payé votre dû ? Naïf. Regardez de plus près votre facture d’essence. Vous payez la TICPE (Taxe Intérieure de Consommation sur les Produits Énergétiques). C’est la taxe de base. Mais attendez, ce n’est pas fini ! On applique ensuite la TVA sur le montant total, incluant la première taxe. C’est le génie français : la taxe sur la taxe. C’est un concept qui ferait bander un mathématicien sadique. C’est comme mettre un préservatif par-dessus un autre préservatif, non pas pour la sécurité, mais pour vous facturer deux fois le latex. En France, on taxe tout ce qui bouge. Et si ça ne bouge pas assez vite, on taxe l’inertie. On taxe le revenu (pour vous punir d'avoir travaillé). On taxe la dépense (pour vous punir d'avoir consommé). On taxe la possession (pour vous punir d'avoir économisé). Et on taxe la transmission (pour punir vos enfants d'avoir eu l'indécence de vous survivre). C’est le cycle de la vie version Cerfa. Vous naissez ? Taxe sur les couches (TVA 20%, parce que chier est un luxe). Vous travaillez ? Vous découvrez que votre « salaire brut » est une fiction littéraire, un conte de fées pour adultes, et que le « net à payer » est la dure réalité d'un pays qui considère que 50% de votre énergie vitale appartient à la collectivité, laquelle collectivité l'utilise principalement pour imprimer des brochures sur la manière de mieux recycler vos larmes. Mais la véritable innovation de ces dernières années, c’est la taxe sur l’intention. On ne vous taxe plus seulement sur ce que vous avez, mais sur ce que vous *pourriez* avoir, ou pire, sur votre désir de réussir. En France, l’ambition est vue comme une pathologie mentale qu’il convient de soigner par une saignée fiscale immédiate. Si vous gagnez trop, vous êtes suspect. Si vous gagnez peu, vous êtes assisté. Si vous êtes entre les deux, vous êtes le buffet à volonté de l'administration. Vous êtes la classe moyenne : cette catégorie de gens qui travaillent trop pour avoir droit aux aides, mais pas assez pour pouvoir s'offrir un conseiller fiscal qui porterait des mocassins en peau de stagiaire et saurait comment planquer votre argent dans un paradis fiscal dont le nom finit en « -man ». Parlons de la sémantique. Ah, les mots ! Le fisc adore les euphémismes. On ne vous vole pas, on procède à des « prélèvements obligatoires ». On ne vous étrangle pas, on demande un « effort de solidarité ». La CSG (Contribution Sociale Généralisée), c’est le chef-d’œuvre du genre. C’est une taxe qui n’ose pas dire son nom, une petite main qui fouille dans toutes les poches, même celles des retraités qui comptent leurs centimes pour s’acheter un paquet de biscuits secs. C’est la taxe « couteau-suisse » : elle sert à tout, elle est partout, et elle fait mal à chaque fois qu’on la déplie. Et que dire de la taxe foncière ? C’est le concept le plus audacieux du millénaire. Vous avez acheté une maison. Vous avez payé des impôts sur l'argent qui a servi à l'acheter. Vous avez payé des « frais de notaire » (qui sont en réalité des taxes de mutation déguisées sous une robe de chambre poussiéreuse). Vous avez payé la TVA sur les matériaux de construction. Vous avez fini de payer votre crédit en mangeant des pâtes au sel pendant vingt ans. Et là, l'État arrive et dit : « Bravo ! C'est une très belle maison. Maintenant, vous allez me payer un loyer pour avoir le droit de rester chez vous. » Si vous ne payez pas, on vous prend la maison. En résumé : vous n’êtes jamais propriétaire en France. Vous êtes juste un locataire de luxe de la République, et votre caution, c’est votre peau. Le plus drôle – enfin, si vous aimez l'humour noir de type "exécution capitale" – c'est la bureaucratie qui entoure ce racket. Le système fiscal français est si complexe qu'il nécessite une armée de fonctionnaires pour l'expliquer à une armée de comptables qui doivent ensuite l'expliquer à des citoyens qui finissent par pleurer en position fœtale devant leur écran Impots.gouv. Le code des impôts est plus épais que la Bible, mais avec beaucoup moins d'espoir de résurrection à la fin. C'est un labyrinthe conçu par un Minotaure qui aurait fait HEC. Chaque fois que vous trouvez une niche fiscale, l'État envoie un terrassier pour la reboucher avec du béton armé et vous coller une amende pour « occupation illégale d'un espace de liberté ». Et ne croyez pas que l'intelligence artificielle va nous sauver. Elle va juste permettre à Bercy de savoir que vous avez acheté un pain au chocolat de trop avant même que vous ne l'ayez digéré. On imagine déjà les algorithmes prédictifs : « Monsieur Dupont, nous avons remarqué que vous avez souri en regardant une publicité pour une Tesla. Cela dénote une intention de réussite sociale non déclarée. Veuillez vous acquitter de la Taxe de Présomption d'Opulence de 450 euros. » On en arrive à ce stade sublime où la taxation devient une performance artistique. On taxe les abris de jardin (la fameuse « taxe cabane »), parce que si vous avez assez d'argent pour stocker une tondeuse et trois pots de peinture, vous êtes clairement un oligarque qui s'ignore. On taxe les ordures ménagères (ce qui est logique : payer pour avoir le droit de jeter ce qu'on a déjà payé et taxé). On taxe l'audiovisuel public, même si vous n'avez pas de télé, parce que dans l'esprit du fisc, vous possédez forcément une paire d'yeux, et que ces yeux pourraient, par mégarde, croiser le regard de quelqu'un qui a vu une émission sur France 5. La France est ce pays merveilleux où, si vous inventiez une machine à transformer le plomb en or, l'État vous demanderait 75% du lingot, 20% de TVA sur le plomb de départ, une taxe carbone sur la transformation atomique, et une licence d'exploitation de métaux précieux payables d'avance en trois fois sans frais (mais avec 10% de pénalités si vous avez un jour de retard). À la fin, que reste-t-il de l'œuf ? Rien. Juste une fine pellicule de calcaire pulvérisée. Mais le fisc est content. Il a réussi. Il a extrait de la valeur là où il n'y avait que du vide. C'est l'alchimie moderne. On ne transforme plus le plomb en or, on transforme votre temps de travail, votre sueur et vos rêves en formulaires administratifs et en subventions pour des festivals de mime contemporain dans le Larzac. Alors, cher contribuable, respirez encore un coup. C’est offert par la maison. Profitez-en, car demain, on taxera peut-être le dioxyde de carbone que vous rejetez. Après tout, polluer l'atmosphère avec votre expiration, c'est un privilège qui mérite bien une petite contribution, non ? Allez, ouvrez grand le portefeuille, et ne serrez pas trop les dents, vous risqueriez de casser l'émail. Et devinez quoi ? Il y a une taxe sur les prothèses dentaires. Inception, vous disais-je. On ne sort jamais du rêve. Sauf que dans celui-ci, à la fin, c'est toujours vous qui payez l'addition, le pourboire et la location de la nappe.

SNCF : Le Voyage dans le Temps (Involontaire)

Entrez, installez-vous sur ce banc en fer forgé conçu par un ergonomiste stagiaire adepte du sado-masochisme. Bienvenue dans l'antichambre du néant, plus communément appelée « Gare de Lyon » ou « Gare du Nord », selon que vous préférez être dépouillé par un pickpocket en survêtement ou par un marchand de sandwichs à douze euros. Vous avez votre billet ? Bien. Vous avez votre application SNCF Connect, cette merveille technologique codée par des gens qui, manifestement, détestent l'humanité autant qu'ils détestent le code propre ? Parfait. Vous êtes maintenant prêt pour l'expérience ultime de la physique moderne : la superposition d'états ferroviaires. Prendre le train en France, ce n’est plus un déplacement, c’est une expérience de physique quantique appliquée. Selon le principe de Schrödinger, votre train est à la fois « à quai », « supprimé » et « en retard de 45 minutes pour cause de présence d’animaux vivants sur la voie » (probablement des escargots suicidaires qui ont compris l’absurdité du système avant vous). Tant que vous n’avez pas levé les yeux vers le panneau d’affichage central – ce monolithe noir qui distille le désespoir avec la précision d’une horloge suisse cassée – toutes les réalités coexistent. Dès que vous regardez le panneau, la fonction d’onde s’effondre. Et là, c’est le drame. Le message s’affiche en orange, cette couleur qui, dans le code de la route, signifie « ralentissez » mais qui, à la SNCF, signifie « rentrez chez vous et commencez une nouvelle vie dans cette gare ». *« Incident technique sur la signalisation. »* Ah, l’incident technique ! C’est le « c’est pas moi, c’est l’autre » de la bureaucratie ferroviaire. C’est le concept métaphysique ultime. Ça peut vouloir dire qu’une ampoule a grillé dans un poste d’aiguillage du Loiret, ou qu’un technicien a renversé son café sur la console centrale, déclenchant ainsi l’Apocalypse sur l’axe Paris-Marseille. Et là, vous observez la faune. Le voyageur français est un animal fascinant. Il y a le « Premier de cordée », celui qui a payé son billet Business Première le prix d’un rein sur le marché noir et qui exige des explications. Il s’approche du guichet avec l’assurance d’un homme qui pense que son temps a de la valeur. Pauvre fou. En face de lui, il y a l’Agent SNCF. L’Agent, c’est un moine soldat. Il a été formé à l’école du stoïcisme radical. Il vous regarde avec cette expression de vide sidéral, celle qu’ont les vaches quand elles voient passer le train (quand il passe). — « Monsieur, le train de 14h12 pour Lyon ? » — « Il est en régulation de trafic. » — « Ça veut dire quoi ? » — « Ça veut dire qu’il n’est pas là. » — « Mais il va arriver ? » — « L’espoir est une vertu chrétienne, Monsieur. Ici, nous sommes dans le service public. » Le service public. Voilà le mot est lâché. En France, le « Service Public » est devenu une sorte de divinité païenne à laquelle on sacrifie régulièrement des usagers. On ne paie pas un service, on paie le droit de participer à une procession laïque vers le néant. Le prix du billet, parlons-en. Grâce au « Yield Management » — cet algorithme démoniaque qui ajuste les prix en fonction de votre degré de désespoir — un Paris-Bordeaux peut coûter moins cher qu’un paquet de chewing-gums si vous le prenez trois ans à l’avance un mardi à 4 heures du matin, ou le prix d’une petite villa en Creuse si vous avez le malheur de vouloir voir votre famille pour Noël. Mais revenons à notre quai. Une voix suave, enregistrée dans un studio qui semble situé dans une dimension parallèle où la joie existe encore, résonne dans les haut-parleurs : *« Simone vous informe que, suite à une préparation tardive du train, le départ est reporté de 20 minutes. »* La « préparation tardive ». On imagine les ingénieurs en train de mettre la dernière couche de peinture sur la locomotive ou de se rendre compte, au dernier moment, qu’ils ont oublié de mettre des roues. En réalité, c’est juste une manière polie de dire que le conducteur était en train de finir son sudoku et que le chef de gare a perdu les clés du wagon-bar. Le wagon-bar. Parlons-en de ce temple de la gastronomie de survie. C’est le seul endroit au monde où l’on peut acheter un triangle de pain de mie contenant une substance non identifiée et vaguement rosâtre pour le prix d’un menu dégustation chez un chef étoilé. C’est là que l’on mesure la résilience du peuple français. On fait la queue pendant trente minutes, en équilibre précaire alors que le train tangue comme un chalutier dans la tempête, pour obtenir un café qui a le goût de la défaite et un sachet de chips dont l'azote coûte plus cher que la pomme de terre. Et puis, il y a les motifs de retard. C’est là que la SNCF devient poétique. « Feuilles mortes sur les voies. » Chaque année, l’automne surprend la direction de la SNCF. C’est une saison inédite, imprévisible. Qui aurait pu deviner que les arbres perdaient leurs feuilles en octobre ? C’est un complot de la nature contre le progrès technologique. Ou alors, « forte chaleur ». Dès que le thermomètre dépasse 25 degrés, les rails se mettent à fondre comme du camembert oublié sur un radiateur. À croire que nos trains ont été conçus pour circuler exclusivement sur la face cachée de la Lune, à une température constante de -150 degrés. Mais le summum, l’apothéose, le chef-d’œuvre du surréalisme ferroviaire, c’est le « retrait préventif » pour cause de grève. La grève à la SNCF, ce n’est pas un conflit social, c’est un patrimoine immatériel de l’UNESCO. C’est un rituel saisonnier, comme la transhumance ou la période des impôts. C’est le moment où le « Cheminot » — cette figure mythologique, mi-homme, mi-avantage social — décide de rappeler au reste de la nation que, sans lui, la France s’arrête de tourner. Et il a raison. Sans lui, la France ne tourne plus, elle stagne dans un hall de gare poisseux en mangeant des sandwichs déshydratés. Pourtant, malgré tout, on y retourne. Pourquoi ? Parce que nous souffrons du syndrome de Stockholm collectif. On aime cette incertitude. On aime se dire qu’on va peut-être arriver à destination, ou peut-être qu’on va finir la nuit dans un gymnase municipal à Châteauroux avec une couverture de survie en aluminium et un pack d’eau plate offert par la région. Il y a une certaine noblesse dans cette acceptation du chaos. Voyager avec la SNCF, c’est accepter que le temps ne vous appartient plus. Vous entrez dans une bulle temporelle où une minute peut durer une éternité (surtout si vous êtes assis à côté d'un enfant qui a décidé de tester la solidité de vos tympans avec un jouet électronique premier prix). C'est une leçon d'humilité. Vous pensiez être un cadre dynamique avec un emploi du temps millimétré ? La SNCF vous rappelle que vous n'êtes qu'un sac de viande en transit, soumis aux caprices d'un aiguillage rouillé et d'une convention collective de 1946. Et quand enfin, par un miracle que même le Vatican n'oserait valider, le train démarre... là, c'est l'extase. Le paysage défile. On se sent conquérant. On regarde les vaches, qui nous regardent en pensant : « Tiens, ils ont réussi à en faire partir un. » On se prend à rêver d'une arrivée à l'heure. On commence à ranger ses affaires dix minutes avant l'entrée en gare. C’est à ce moment-là que la voix de Simone reprend du service : *« Mesdames, Messieurs, en raison d’un encombrement des voies en gare d’arrivée, notre train va devoir s’arrêter en pleine voie pour une durée indéterminée. »* Le silence qui suit cette annonce est le plus pur produit de la culture française. C’est un silence chargé de haine, de résignation et d’une envie soudaine de nationaliser la direction pour la déporter en Lozère. On regarde sa montre. On regarde le voisin. On soupire à l'unisson. C’est le seul moment de véritable unité nationale que la France connaisse encore : la détestation partagée du panneau d’affichage. Dans le chapitre précédent, je vous disais que l’État taxait votre sueur et vos rêves. Eh bien, la SNCF, elle, taxe votre patience. C’est un impôt sur le mouvement. Plus vous voulez bouger, plus vous devez sacrifier de temps de vie au dieu Rail. Et le plus beau dans tout ça ? C'est que nous avons payé pour ça. Avec nos impôts pour les subventions, et avec nos billets pour le plaisir de se faire insulter par une application mobile. Alors, la prochaine fois que vous verrez un train à quai, ne vous réjouissez pas trop vite. Approchez-vous doucement. Observez bien le panneau. Si ça se trouve, ce n’est pas un train, c’est juste une hallucination collective, un mirage de modernité dans un pays qui a décidé de liquider ses Lumières pour les remplacer par des néons qui clignotent dans des gares désertes. Bon voyage. Enfin, si le train existe. Et si vous n'êtes pas sur le mauvais quai. Ce qui, statistiquement, reste à prouver.

Le Diplôme National : Le Ticket de Tombola Gratuit

Asseyez-vous. Prenez un Xanax, ou une tisane, selon votre degré d’adhésion au système de santé en ruines, car nous allons parler de la plus grande opération de contrefaçon de l’histoire de France. Oubliez les faux sacs Vuitton vendus à la sauvette sous la Tour Eiffel. Oubliez les sites de phishing qui vous promettent un héritage d’un oncle éloigné au Togo. La véritable arnaque, celle qui est estampillée du sceau de la République, celle qui bénéficie d’une couverture médiatique annuelle digne du débarquement de 1944, c’est le Baccalauréat. Le Baccalauréat n’est plus un examen. C’est un ticket de tombola gratuit distribué à l’entrée d’une fête foraine dont tous les manèges sont en panne. C’est le "point de fidélité" du service public : à force de fréquenter les bancs de l’école pendant douze ans sans avoir mis le feu au gymnase (et encore, c'est négociable), l’État vous offre un petit carton rose ou numérique qui prouve que vous avez survécu à l’ennui. Le problème, c’est qu’une fois devant la caisse du monde réel, vous vous rendez compte que vos 18 points de fidélité ne vous donnent droit qu'à une remise de 5 % sur un stage non rémunéré à faire des photocopies dans une startup qui vend des brosses à dents connectées. Regardez le taux de réussite. On frôle les 91 %, 95 %, parfois 98 % dans certaines sections. À ce niveau-là, ce n’est plus un examen, c’est un recensement. Échouer au Bac aujourd’hui demande un effort surhumain, une forme de génie inversé. Il faut pratiquement insulter la mère de l’examinateur en vieux norrois et rendre une copie rédigée avec son propre sang pour espérer être recalé. Et encore, vous auriez probablement 08/20 pour "l’originalité du support" et "l'engagement personnel". Le ministère de l’Éducation Nationale a inventé un concept magnifique : la "bienveillance". Dans n’importe quel autre secteur, on appellerait ça de la falsification de documents comptables, mais dans l’enseignement, c’est de l’humanisme. La bienveillance, c'est l'art de transformer une faute d'orthographe par mot en une "appropriation créative de la langue". C’est donner des points pour la ponctualité, pour avoir écrit son nom sans faire de tache, ou pour ne pas avoir mordu le surveillant. On ne note plus ce que l’élève sait, on note sa simple présence biologique dans la salle. C’est l’examen du "Tu es là ? Oui. Tiens, prends ta mention". Imaginez un instant que nous appliquions la méthode du Bac au reste de la société. Vous allez voir votre chirurgien pour une opération à cœur ouvert. Le type a eu son diplôme avec la "mention bienveillance". Au moment d'ouvrir, il hésite entre le scalpel et une cuillère à soupe. Mais bon, il a fait preuve d'une "démarche réflexive intéressante" sur la structure du thorax, alors on lui accorde le bénéfice du doute. Ou alors, imaginez un pilote de ligne qui a eu 19/20 à son brevet parce qu'il a réussi à ne pas percuter la tour de contrôle, même s'il a oublié de sortir le train d'atterrissage. "L'intention était là, le projet pédagogique est validé." Le plus drôle, c’est la fameuse épreuve de Philosophie. Le sommet de la comédie française. Chaque année, en juin, la France entière se recueille devant des sujets comme : "L’art est-il une illusion nécessaire ?" ou "Peut-on être heureux sans savoir qu'on est un idiot ?". Les lycéens, qui passent le reste de l'année à scroller sur TikTok avec le temps d'attention d'un bulot sous ecclésiastes, se retrouvent soudain sommés de convoquer Kant, Hegel et Schopenhauer pour disserter sur le sens de la vie. Le résultat est une bouillie de concepts mal digérés, un kamoulox intellectuel où l'on mélange "l'allégorie de la caverne" avec une citation de Booba parce que, paraît-il, c’est de la poésie moderne. Et le correcteur, épuisé par la lecture de 200 copies écrites dans une langue qui ressemble au français comme le Canada Dry ressemble au whisky, finit par mettre 12 à tout le monde. Pourquoi ? Parce que s’il met 4, il doit justifier son choix devant une commission académique qui lui expliquera que l’élève est en situation de "fragilité socioculturelle" et que son 4 risquerait de traumatiser son futur compte LinkedIn. Alors, tout le monde a son ticket. Félicitations ! Vous êtes bachelier ! Vous faites partie de l’élite de la nation, au même titre que les 750 000 autres clones qui brandissent leur diplôme sur Instagram. C’est là que le miracle de la liquidation totale opère : vous découvrez le catalogue des lots. "Bonjour, je voudrais une place en licence de Droit." "Désolé," répond la machine Parcoursup, le grand algorithme divin qui gère désormais vos destins comme on gère un inventaire de supermarché un samedi soir. "Pour le Droit, il fallait avoir 22/20, avoir sauvé un orphelin d'un incendie et savoir jouer de la harpe de verre. Par contre, il nous reste de la place en Licence de 'Sociologie du Point de Croix' à l'Université de Guéret. C’est un secteur d’avenir, vous pourrez devenir consultant en insertion pour les gens qui ont raté leur licence de sociologie." Le Bac est devenu le symbole de l’inflation galopante de la reconnaissance. C’est le Zimbabwe du diplôme. Plus on en imprime, moins ils valent cher. On a tellement peur de l’échec qu’on a supprimé la valeur du succès. Si tout le monde gagne à la tombola, le gros lot n'est plus une voiture, c'est un porte-clés. On a menti à une génération entière en lui faisant croire que ce bout de papier était un passe-droit, alors que c’est juste un reçu qui prouve que vous avez payé la taxe d'existence scolaire pendant quinze ans. Et pendant que les parents sabrent le champagne (du mousseux tiède, car l'inflation a aussi mangé le budget célébration), les entreprises, elles, ne sont pas dupes. Elles ont bien compris le jeu. Elles regardent votre mention "Très Bien" avec la même condescendance qu'un antiquaire regarde un meuble IKEA. Elles savent que derrière le 16/20 en anglais se cache quelqu'un dont la seule capacité linguistique est de dire "Where is the Brian ?" et que le 18/20 en maths garantit à peine de savoir calculer un pourboire sans application mobile. La vérité, c'est que le Baccalauréat est le service après-vente d'un État qui ne sait plus quoi faire de sa jeunesse. On les garde dans le système le plus longtemps possible pour masquer les chiffres du chômage. Le lycée est une garderie de luxe pour adolescents, l’université est une salle d’attente avec des courants d'air, et le Bac est le ticket numéroté que vous tenez à la main en espérant que votre tour viendra avant la retraite. On a liquidé l’exigence au nom de l’égalité, et on a fini par créer l’injustice suprême : un système où le diplôme national ne signifie plus rien, obligeant les familles qui en ont les moyens à aller chercher la "vraie" éducation ailleurs, dans des écoles privées hors de prix ou des officines internationales. Pour les autres, il reste la fierté d'avoir un parchemin signé par le ministre, un papier qui servira peut-être, un jour de grand froid, à allumer un feu de joie pour brûler les derniers vestiges de la méritocratie. Bienvenue dans le pays où tout le monde est premier de la classe, ce qui, mathématiquement, signifie que la classe n'existe plus. On a remplacé les Lumières par des veilleuses à piles, et on s'étonne qu'on n'y voit plus rien. Mais ne vous inquiétez pas : l'année prochaine, on simplifiera encore l'épreuve. Il suffira probablement de deviner la couleur de la feuille pour obtenir la mention "Félicitations du jury". D’ici là, gardez précieusement votre ticket de tombola. Il ne vous fera rien gagner, mais au moins, il est gratuit. Et dans un pays qui liquide tout, la gratuité est la dernière politesse du désespoir.

L'Exception Culturelle (Ou le Spleen Subventionné)

Puisqu’on a fini d’achever l’école, tournons-nous vers ce qui reste quand on a tout oublié : la Culture. Mais attention, pas n’importe laquelle. Pas celle qui s’exporte, qui s’apprécie ou qui, par un malentendu tragique, rapporterait de l’argent. Non, parlons de la nôtre. L’Exception Culturelle. Ce concept mystique, sorte de croisement entre un dogme religieux et un montage financier défiscalisé, qui permet à la France de rester le seul pays au monde capable de produire, avec l’argent de vos impôts, des longs-métrages de deux heures où absolument rien ne se passe, si ce n’est la mort lente de l’enthousiasme. Bienvenue dans le sanctuaire du « Spleen Subventionné ». Le principe est d’une simplicité bureaucratique admirable. Pour protéger notre génie national de l’invasion barbare des super-héros en collants et des explosions à 200 millions de dollars, nous avons mis en place une taxe sur chaque ticket de cinéma. En gros, quand vous allez voir le dernier *Spider-Man* pour essayer d’oublier que votre loyer a augmenté de 12 %, vous financez mathématiquement le prochain film de Jean-Baptiste Auteur (c’est son nom, et sa fonction). Jean-Baptiste a 54 ans, porte une écharpe en lin même par 35 degrés, et souffre d’une pathologie très française : il a des choses à dire sur le vide. Le pitch est toujours le même, car la souffrance bourgeoise est un gisement inépuisable. C’est l’histoire d’un homme, appelons-le Marc-Henri, qui travaille dans une « agence de conseil en rien du tout » et qui vit dans un 180 mètres carrés sous les toits de Paris, un appartement qui coûte le PIB de la Creuse mais dont les murs sont décrépis pour faire « authentique ». Marc-Henri est triste. Pourquoi ? Parce que sa femme, Clotilde (jouée par une actrice qui murmure ses répliques comme si elle était en pleine crise d’hypoglycémie), l’a quitté pour son prof de yoga, un type qui s'appelle Yannick et qui mange des graines. Et là, mesdames et messieurs, c’est le génie français qui s’opère. Là où un réalisateur américain ferait de cette rupture le point de départ d'une comédie romantique ou d'un thriller sanglant, l'Exception Culturelle exige que Marc-Henri passe 1h45 à regarder la pluie tomber par la fenêtre en fumant des Gauloises brunes (même si c’est interdit de fumer à l’écran, mais pour l’Art, on a des dérogations). Il y a des plans fixes. Beaucoup de plans fixes. Des plans si longs qu’on a le temps de compter les gouttes d’eau sur le carreau, de vérifier son compte épargne sur son téléphone, et de se demander si on a bien éteint le gaz. Dans le jargon, on appelle ça le « temps nécessaire à l’émotion ». Dans la réalité, c’est juste le temps nécessaire pour que le spectateur réalise qu’il vient de payer 12 euros pour regarder un type s’emmerder plus que lui. Mais ne riez pas : c’est ça, le rayonnement. À l'étranger, on nous regarde avec une fascination mêlée d'effroi. Pour un Coréen ou un Américain, un film est un produit destiné à divertir. Pour nous, c’est une thérapie de groupe financée par le contribuable. On ne fait pas des films pour le public – le public est une notion vulgaire, presque populiste. On fait des films pour le CNC (Centre National du Cinéma), cette citadelle imprenable où des commissions de gens sérieux décident que, oui, le projet de Jean-Baptiste sur la solitude d'un radiateur en hiver mérite une avance sur recettes de trois millions d’euros. Parce que c’est ça, le secret de l'exception : le succès ne se mesure pas au nombre d'entrées, mais au nombre de subventions. Si personne n'est allé voir votre film, c’est que le public n’était pas « prêt ». C’est que vous êtes un incompris. Et en France, être incompris, c’est le grade ultime de la Légion d’Honneur culturelle. Si vous faites un million d'entrées, vous êtes un suspect. Si vous en faites trois cents (dont la moitié est composée de votre famille et du projectionniste qui dormait), vous êtes un génie visionnaire. Regardez nos festivals. Cannes. Ce moment merveilleux où des gens qui n’ont pas vu la lumière du jour depuis six mois montent des marches rouges pour aller s'enfermer dans une salle obscure et applaudir pendant vingt minutes un film ouzbek sous-titré en latin qui traite de la reproduction des chèvres en milieu hostile. C’est là que se joue notre prestige. Le monde entier nous regarde nous congratuler sur notre capacité à transformer l’ennui en produit de luxe. On est les LVMH de la dépression nerveuse. Et que dire de l’intermittence ? Ce système magnifique où l’on paie des gens pour ne pas travailler entre deux tournages de courts-métrages expérimentaux. C’est le seul secteur au monde où le chômage fait partie du business model. « Je suis intermittent », ça veut dire « Je suis en train de réfléchir à un concept de pièce de théâtre où les acteurs sont remplacés par des aspirateurs, et en attendant, c’est toi qui paies mon café-crème ». C’est une forme de mécénat d’État généralisé, une aristocratie du loisir créatif qui permet à des milliers de personnes de se sentir artistes sans avoir l’inconvénient d'avoir un talent quelconque ou un public. On a remplacé la création par la gestion de dossiers de subvention. Aujourd'hui, un grand cinéaste français n'est pas quelqu'un qui sait diriger des acteurs, c'est quelqu'un qui sait remplir le Cerfa n°12345-B pour obtenir l'aide à l'écriture. L'imagination a été déportée vers la comptabilité créative. Pendant ce temps, les librairies ferment, mais on s'en fiche : on a le « Pass Culture ». Une application géniale qui permet aux jeunes de 18 ans de s'acheter des mangas et des jeux vidéo avec l'argent de l'État. C’est ça, la transmission des Lumières ! On voulait qu'ils lisent Voltaire, ils achètent *One Piece* tome 72. Mais attention, ils l’achètent avec la « fierté française ». C’est une liquidation avec le sourire : on subventionne notre propre remplacement culturel en appelant ça de la démocratisation. Le résultat, c’est ce paysage désolé qu’on appelle « le paysage audiovisuel français ». Allumez votre télé. Entre deux rediffusions de *Louis la Brocante* (le seul homme capable de résoudre un meurtre avec un buffet Henri II), vous trouverez des débats sur « la mort de la culture ». Des experts en col roulé s’alarment du fait que les jeunes regardent Netflix. Bah oui, Jean-Michel, c’est bizarre : les jeunes préfèrent regarder une série avec du rythme, des enjeux et des acteurs qui n'ont pas l'air d'être sous Lexomil, plutôt que ton documentaire de trois heures sur l'influence du structuralisme dans la poterie du Limousin. Quelle ingratitude ! Mais ne changeons rien. Surtout pas. Continuons d'injecter des milliards dans cette machine à produire de l'insignifiance haut de gamme. Continuons de croire que si un film est chiant, c'est qu'il est intelligent. Continuons de financer des films où des gens dînent pendant quarante minutes en se lançant des piques passives-agressives sur leur dernier voyage au Maroc. C'est notre identité. C'est notre muraille de Chine contre la vulgarité du succès. Dans le grand inventaire de la liquidation totale, l’Exception Culturelle est l’article le plus cher du catalogue. C'est un bibelot inutile, poussiéreux, qui coûte une fortune en entretien, mais qu'on refuse de jeter parce qu'il nous rappelle le temps où on avait encore quelque chose à dire au monde. Aujourd'hui, on n'a plus rien à dire, mais on a le budget pour le dire très lentement, avec une belle lumière d'automne et un acteur qui fume des clopes en regardant la pluie. Et si vous ne comprenez pas la beauté du geste, c’est probablement que vous êtes un barbare. Ou pire : un contribuable qui a commencé à réfléchir. Et ça, dans le pays des Lumières éteintes, c’est le début de la fin du spectacle. Rideau. Mais un rideau subventionné, s'il vous plaît.

La Grève : Le Yoga National

Oubliez l’ashram de Rishikesh, les retraites de silence dans le Larzac ou les applications de cohérence cardiaque payées 12 euros par mois pour vous apprendre à respirer comme un mammifère normal. En France, nous avons inventé une discipline bien plus profonde, bien plus organique, et surtout, infiniment plus efficace pour aligner nos chakras de la haine et notre karma de contribuable : la grève. La grève n’est pas un conflit social. C’est une thérapie de groupe à l’échelle d’une nation. C’est notre version du yoga, mais avec des merguez à la place du quinoa et des palettes en feu en guise de bâtons d’encens. Si l’Américain moyen va vider un chargeur sur des canettes de bière pour évacuer son stress et que le Japonais s’enferme dans un caisson d’isolation sensorielle, le Français, lui, a besoin de bloquer un dépôt de carburant. C’est physiologique. C’est une question de survie cellulaire. On nous observe de l’étranger avec ce mélange de fascination horrifiée et d’incompréhension totale, comme on regarderait une tribu amazonienne pratiquer un rite de scarification particulièrement sanglant. « Mais pourquoi brûlent-ils des pneus ? » demandent les éditorialistes de la BBC avec une moue dégoûtée. Ils ne comprennent pas que pour nous, la fumée noire d’un pneu Michelin qui se consume sur une bretelle d’autoroute, c’est notre Myrrhe. C’est l’odeur de la démocratie qui transpire. C’est le signe que le pays est encore vivant. Car le Français a cette particularité biologique unique au monde : s’il ne râle pas au moins une fois par semaine contre une entité abstraite (l’État, le Patronat, la Météo, ou ce voisin qui ne trie pas son verre), il fait un choc anaphylactique. Notre sang est composé à 40 % de globules rouges et à 60 % de bile pure. Si on ne l’évacue pas régulièrement par le biais d’un piquet de grève, on explose spontanément en plein milieu d’un rayon de supermarché. La grève est notre soupape de sécurité, le grand lavement intestinal de la psyché nationale. Regardez l’esthétique du blocage des dépôts de carburant. C’est d’une pureté zen absolue. Bloquer l’essence, c’est arrêter le temps. C’est une invitation à la méditation forcée pour des millions de compatriotes. Quand vous êtes coincé dans une file d’attente de trois kilomètres à une station-service Total, avec l’aiguille de votre jauge qui flirte avec le vide sidéral, vous n’êtes plus un cadre dynamique stressé par son reporting Excel. Vous êtes un être de lumière, obligé de contempler l’impermanence des choses et la vacuité de la mobilité urbaine. Le gréviste ne vous empêche pas d’aller travailler ; il vous offre le cadeau sacré de l’immobilité. Il est votre maître spirituel en chasuble orange fluo. Il y a une véritable liturgie dans la grève française. Tout commence par le « préavis », qui est l’équivalent de la cloche appelant à la prière. Puis vient le rassemblement, le « Sangha » des mécontents. On y pratique des postures ancestrales : la station debout prolongée près d’un brasero (la posture du Guerrier Fatigué), le lever de coude rythmé au vin rouge de coopérative (le Salutation au Soleil de midi), et le hurlement de slogans en rythme (le Mantra du Pouvoir d’Achat). Le slogan, d’ailleurs, est une forme de poésie haïku. « Macron, si tu savais, ton projet, on s’le met… » C’est court, c’est percutant, ça ne veut rien dire de constructif, mais ça libère les énergies bloquées. C’est le « Om » gaulois. On ne cherche pas une solution, on cherche une vibration. On ne veut pas forcément que les choses changent – d’ailleurs, si elles changeaient, on n'aurait plus de raison de faire grève, ce qui serait une tragédie nationale – on veut juste que le monde sache qu’on est là, et qu’on est d’une humeur de chien. L’Exception Française, c’est ça : nous sommes le seul pays au monde capable de transformer une revendication sur l’âge de départ à la retraite en une performance artistique conceptuelle de trois mois qui coûte quatre points de PIB. Et on le fait avec une élégance que le monde nous envie, même s'ils font semblant d'être agacés. Il n’y a rien de plus chic qu’un pays qui se saborde lui-même parce que le gouvernement a proposé une réforme que personne n’a lue, mais que tout le monde déteste par principe esthétique. Et que dire de la solidarité dans la haine ? C’est le seul moment où le Français aime son prochain. Dans la galère d’un RER supprimé, sur un quai de gare bondé qui ressemble à une évacuation de Dunkerque sans les bateaux, les barrières sociales tombent. Le PDG d’une boîte de tech et l’intermittent du spectacle se retrouvent à partager la même sueur, la même haine de la SNCF, et la même résignation transcendante. C’est le grand nivellement par le bas, la véritable égalité républicaine : tout le monde est emmerdé. Et dans cet emmerdement universel, nous trouvons enfin la paix. Le blocage est aussi une forme de résistance contre la vulgarité du succès et de la croissance. Dans un monde obsédé par la fluidité, l’immédiateté et la logistique « juste à temps », la grève française est un grain de sable magnifique, un bug délibéré dans la matrice capitaliste. C’est notre manière de dire : « Vous voulez que tout aille vite ? Eh bien, vous allez attendre deux heures pour un café noir parce que le serveur discute de la pénibilité du travail avec un client qui ne veut pas payer. » C’est le triomphe de l’Être sur l’Avoir, du blocage sur le flux. D’ailleurs, le gréviste français est un esthète de la pénurie. Il sait que le désir naît du manque. En bloquant les raffineries, il redonne de la valeur à l’essence. Soudain, le sans-plomb 95 devient aussi précieux que du Chanel n°5. On se bat pour quelques litres, on redécouvre le prix de la liberté de mouvement au moment même où on nous la retire. C’est une leçon de philosophie appliquée. Heidegger aurait adoré la CGT : l’essence de l’être ne se révèle que dans la panne de l’étant. Si ta Peugeot 208 ne démarre pas, tu es obligé de te confronter à ton propre vide intérieur. Merci qui ? Merci Philippe Martinez. Mais attention, c’est un équilibre fragile. Le Français n’aime pas la grève réussie, il aime la grève qui dure. Une grève qui aboutit trop vite est une déception, un coitus interruptus social. On veut de l’épique, du drame, des larmes sur les plateaux de BFM TV, et des ministres qui ont des cernes jusqu’au menton. On veut que le monde entier nous regarde nous flageller en place publique. C’est notre côté Grand Siècle : même quand on se liquide, on le fait avec une mise en scène shakespearienne. Au fond, nous sommes les derniers romantiques de l’économie mondiale. Pendant que les Chinois construisent des villes en quinze jours et que les Américains inventent des IA qui vont nous remplacer, nous, on discute de la couleur des merguez sur un rond-point en attendant que le pays s’arrête de tourner. C’est notre muraille de Chine à nous : une barrière de pneus enflammés qui protège notre droit inaliénable à l’inefficacité. Car au Pays des Lumières, on a compris une chose que les autres barbares n'ont pas encore saisie : le travail n'est qu'une distraction mineure entre deux périodes de mécontentement. La grève est l'état naturel du Français, son repos dominical prolongé à l'infini par la magie du dialogue social rompu. C’est notre Yoga National. Et si vous trouvez ça absurde, c'est probablement que vous n'avez pas encore atteint le nirvana de l'indignation. Namasté, et maintenant, dégagez de ma route, j’ai une barricade à tenir. Et si je suis en retard, c'est que je suis en train de sauver l'âme de la France. Ou que je n'ai plus d'essence. Ce qui, dans les deux cas, est une victoire de l'esprit sur la matière.

Vente aux Enchères : La Tour Eiffel sur LeBonCoin

Mesdames, Messieurs, installez-vous. Prenez un siège, si toutefois le créancier ne l'a pas déjà saisi pendant que vous traversiez le hall. Bienvenue dans l'épisode final de la plus grande émission de téléréalité de l'histoire de l'humanité : « La France, un pays à céder ». Le constat est tombé ce matin entre le café et le croissant à quatre euros (inflation oblige) : le déficit public n’est plus un chiffre, c’est une coordonnée GPS vers le centre de la Terre. On ne parle plus de milliards, on parle de « Combien d’organes on peut vendre avant que le corps ne s’arrête de tressauter ? ». Et comme on a déjà taxé tout ce qui bouge, tout ce qui stagne et même tout ce qui pense — ce qui, entre nous, ne représente plus un gros gisement fiscal — il a fallu passer à la vitesse supérieure. Le déstockage massif. La grande braderie du patrimoine. Bercy a donc ouvert un compte pro sur LeBonCoin. Pseudo : *Bruno_Le_Maire_75*. Description : « État d’urgence, cause départ à la retraite anticipée pour l’ensemble de la population (si possible vers 95 ans). Vends bijoux de famille, un peu poussiéreux mais avec un cachet historique indéniable. Pas sérieux s’abstenir. » La première annonce a fait planter les serveurs : « Vends Tour Eiffel, 1889, fer puddlé (donc un peu de rouille, prévoir ravalement ou minium de plomb). 324 mètres de pur génie français idéal pour antenne 5G, support de balançoire géante ou pour faire sécher le linge d'une famille nombreuse. Prix : 400 milliards d’euros (Négociable si vous prenez aussi la Creuse). » Imaginez le tableau. La Dame de Fer, ce symbole universel de l'élégance parisienne, se retrouve entre une annonce pour un canapé clic-clac taché à Limoges et un lot de cartes Pokémon de 1999. On en est là. On a essayé de la vendre aux Américains, mais ils voulaient l'installer à Las Vegas entre un casino en forme de pyramide et un buffet à volonté « All You Can Eat Ribs ». On a dit non. Par fierté ? Non, parce qu'ils voulaient la repeindre en rose fluo avec le logo de Tesla sur le troisième étage. Puis, il y a eu les messages sur la messagerie du site. C’est là qu’on réalise que même pour sauver le pays, on tombe sur les mêmes relous. *« Bonjour, disponible ? Je vous en propose 50 euros et un pack de 12 bières. Je peux passer la chercher demain avec ma remorque. »* Signé : Dédé du 63. Réponse de Bercy : *« Monsieur, c’est 300 000 tonnes de ferraille en plein Paris, pas un vieux barbecue Weber. »* Réplique de Dédé : *« Ok, mais y'a pas le contrôle technique ? Je vous signale pour annonce abusive. »* C'est l'essence même de notre tragédie : même en pleine faillite, on garde ce sens inné de la négociation de foire à tout. On est en train de liquider le Louvre sur Vinted. « Vends Pyramide en verre, très peu servie, quelques traces de doigts. Idéal pour serre de jardin, élevage de reptiles ou pour enfermer votre belle-mère le temps d’un week-end. Vendue sans la Joconde (déjà gagée auprès de la Banque Centrale Chinoise). Remise en main propre uniquement. » Notez le génie administratif français : on vend les monuments, mais on impose quand même l'audit énergétique. On a dû faire passer un diagnostiqueur à la Tour Eiffel. Le mec est revenu avec un dossier de six cents pages : « Alors, pour l'isolation, on est en catégorie Z-. C'est une passoire thermique géante. Si vous voulez la louer en Airbnb, faudra isoler par l'extérieur avec 20 centimètres de laine de roche. Et l'ascenseur n'est pas aux normes handicapées de 2024. » Du coup, le prix a chuté. On est passé de 400 milliards à « Un ticket de métro et une promesse de ne pas trop se moquer de notre prochain budget ». Mais ne vous inquiétez pas, le catalogue est large. Tout y passe. Le Mont-Saint-Michel ? Mis en vente sous l'intitulé : « Maison de caractère avec vue sur mer (selon les marées). Calme absolu, idéal pour télétravail ou pour s'isoler d'un redressement fiscal. Attention, gros problèmes d'humidité et voisins un peu religieux. » Versailles ? « Pavillon de chasse avec léger besoin de rafraîchissement. Plus de 2000 pièces, idéal pour colocation de start-uppers ou pour fan de miroirs. Prévoir budget pour l'entretien des jardins (les jardiniers sont en grève depuis 1789, ils n'ont pas encore compris que le roi était mort). » Le plus drôle, dans cette braderie apocalyptique, c’est la réaction du peuple. On ne manifeste pas contre la vente — on a bien compris que les caisses étaient plus vides que le cerveau d'un candidat de téléréalité — non, on manifeste pour savoir qui va toucher la commission. Le syndicat des guides touristiques exige une « prime de licenciement patrimonial ». Les riverains du Champ-de-Mars demandent si, une fois la Tour Eiffel vendue et démontée par un ferrailleur kazakh, ils auront enfin le droit de garer leur SUV sur l'emplacement libre. Et pendant qu'on discute de savoir si on doit livrer l'Arc de Triomphe en Colissimo ou en point relais, le reste du monde nous regarde avec cette fascination morbide qu'on réserve aux accidents de train au ralenti. Elon Musk a tweeté : « I'll buy the Seine and turn it into a Hyperloop for ducks. » (Je vais acheter la Seine et en faire un Hyperloop pour canards). On a failli accepter, mais le ministère de l'Écologie a mis son veto parce que les canards n'avaient pas de gilets de sauvetage homologués par l'UE. C’est là toute la beauté de notre chute. On vend tout, mais on garde la bureaucratie. On est en train de remplir le formulaire de cession de souveraineté en trois exemplaires, avec tampon de la préfecture obligatoire, alors que l'acheteur attend déjà avec les clés du camion de déménagement. On demande au Qatar, qui vient d'acheter l'avenue des Champs-Élysées pour en faire un circuit de Formule 1 privé, s'ils ont bien rempli le cerfa n°12345-06 sur la gestion des déchets verts. C'est notre chant du cygne. Une liquidation totale où chaque Français essaie de gratter un dernier truc. « Dites, si vous vendez le Panthéon, je peux récupérer les poignées de porte ? C'est pour ma maison de campagne. » « Est-ce que le Palais de l'Élysée est vendu avec la cave ? Parce qu'il paraît qu'il reste du Pétrus, et ce serait dommage que ça parte chez des gens qui boivent ça avec du Coca. » Au fond, vendre la Tour Eiffel sur LeBonCoin, c'est l'aboutissement logique de notre histoire. On a commencé avec les Lumières, on finit avec des LED d'occasion à -70%. On a inventé les Droits de l'Homme, on termine en vendant le droit de visite du bureau de Victor Hugo pour trois cryptomonnaies qui ne valent rien. Mais restons dignes. Si on doit devenir une filiale de Disney ou une province touristique de la Chine, faisons-le avec ce mépris souverain qui nous caractérise. Quand l'acheteur viendra récupérer la Tour Eiffel pour en faire un pylône haute tension à Pékin, on l'accueillera avec un café froid, on lui fera signer 400 décharges de responsabilité, et on partira en grève juste au moment où il voudra charger le premier boulon sur son cargo. Parce qu'en France, on peut bien perdre notre patrimoine, notre argent et notre futur, mais on ne perdra jamais une occasion de faire chier celui qui nous paie. C'est ça, la vraie exception culturelle. C’est notre dernier monument, et celui-là, il n'est pas à vendre. Il n'est d'ailleurs pas sur LeBonCoin, car il n'a aucune valeur marchande. C’est la gratuité absolue de notre nuisance. Allez, circulez, y'a plus rien à voir. À part peut-être cette annonce pour le Sacré-Cœur : « Vends église blanche, très visible, idéale pour faire un observatoire ou un club de techno souterrain. Prix : deux boîtes de Doliprane et un ticket restaurant périmé. » On prend les chèques de banque, mais honnêtement, on préférerait du liquide. Pour payer le dernier fonctionnaire qui éteindra la lumière en sortant. Si tant est qu'on n'ait pas déjà vendu l'interrupteur.

Le Grand Inventaire Final

Regardez bien autour de vous. Non, plus à gauche, derrière le carton vide qui servait autrefois à entreposer notre souveraineté numérique. Voilà. Vous voyez ce grand néant moquetté, ce vide sidéral qui résonne comme le ventre d’un étudiant en fin de mois ? C’est chez nous. C’est la France, version « remise des clés ». Le Grand Inventaire Final est terminé, et le commissaire-priseur vient de partir se pendre avec le cordon d’une cafetière dont on a déjà vendu le filtre. Mesdames, Messieurs, chers créanciers, chers squatters du destin, bienvenue au bilan. On a fait les comptes. Le verdict est tombé, et il est aussi lourd qu'un pavé de mai 68 lancé dans une vitrine de banque : on est à poil. Mais attention, on est à poil avec une écharpe en cachemire et une morgue de monarque déchu. Le constat comptable est d’une simplicité biblique. Dans la colonne « Actifs », on a… attendez, je cherche… Ah ! On a retrouvé un vieux stock de pin’s « Touche pas à mon pote » et une demi-palette de masques périmés de 2020. Dans la colonne « Passif », par contre, on a un trou si profond que si on lançait une pièce dedans, on entendrait le choc contre le noyau de la Terre d’ici la fin du prochain quinquennat. On n’a plus d’industrie ? Certes. Nos usines sont devenues des lofts pour start-upers qui vendent des applications pour livrer des sushis à des gens qui n’ont plus les moyens d’acheter du riz. On n’a plus d’argent ? Évidemment. Notre dette est devenue une entité biologique autonome, elle a sa propre page Wikipédia et commence à exiger le droit de vote aux prochaines élections. Mais séchez vos larmes, car nous possédons une richesse que le monde entier nous envie, une ressource inépuisable, renouvelable et totalement décarbonée : l’Avis sur Tout. C’est notre pétrole à nous. On n'a plus de raffineries, mais on a 68 millions de consultants en géopolitique, en virologie, en tactique de football et en physique nucléaire. Un Français qui n'a pas d'argent pour payer son chauffage, c'est triste. Mais un Français qui n'a pas d'argent pour payer son chauffage, mais qui peut vous expliquer pendant trois heures pourquoi la stratégie de la Banque Centrale Européenne est une hérésie monétaire tout en critiquant le choix du papier peint de l'Élysée, c'est une œuvre d'art. C’est la splendeur du dénuement loquace. Dans ce hangar vide qu’est devenue la nation, on a installé des chaises en plastique (louées à une entreprise allemande, évidemment). Et on discute. Mon Dieu, qu’est-ce qu’on discute ! On n'a plus de porte-avions en état de marche ? Pas grave, on a un avis très tranché sur la propulsion vélique des drakkars du IXe siècle. On n'a plus de filière sidérurgique ? Qu’importe, on est capables de débattre jusqu’à l’aube de la symbolique de l’acier dans l’œuvre de Zola. C’est ça, la vraie « Exception Française ». Le monde entier s'écroule, les empires se font et se défont, la Chine achète nos vignobles et les Américains nos cerveaux, mais nous, on reste là, les bras croisés sur notre torse vide, à dire : « Je ne suis pas d'accord ». Avec quoi ? Avec tout. Avec le principe même de la réalité. La réalité est une agression néolibérale contre laquelle nous avons déposé un préavis de grève illimité. L’inventaire est donc formel. – Stock de cuivre : Zéro (volé pour être revendu à des ferrailleurs qui nous le reloueront sous forme de câbles 5G). – Stock de brevets : Zéro (vendus à prix d’ami à des conglomérats qui ne parlent pas notre langue). – Stock d’arrogance intellectuelle : Excédentaire. On en a tellement qu’on pourrait en exporter par cargos entiers, si on avait encore des cargos. Regardez ce monsieur, là-bas, au fond du hangar. Il est assis sur une caisse de vin vide. Il n'a plus de travail, son compte en banque est une insulte à l'arithmétique, et son dernier repas consistait en une croûte de fromage trouvée dans un manuel de sociologie. Mais est-ce qu’il se tait ? Jamais ! Il est en train d'expliquer à un rat (le dernier habitant solvable du quartier) que la Constitution de la Ve République est structurellement obsolète et qu'il faudrait envisager une démocratie liquide basée sur le tirage au sort des boulangers. Le rat a l'air sceptique, mais le monsieur s'en fout : il a une Opinion. Et en France, une opinion vaut mieux qu'un titre de propriété. C'est plus léger à porter quand on est expulsé. Nous sommes les aristocrates de la dèche. Nous avons vendu les bijoux de famille, le buffet de la grand-mère et même le parquet de l'entrée, mais on a gardé le droit de critiquer la qualité du vernis chez les voisins. C’est notre dernier luxe. On peut nous enlever nos retraites, notre système de santé, et même notre électricité (on apprendra à lire Voltaire à la bougie, c’est plus authentique), mais personne ne nous enlèvera notre capacité à être « contre ». D’ailleurs, le Grand Inventaire Final révèle une pépite cachée dans le grenier de la République : le « Non ». Le « Non » français est un objet de collection, une pièce d’orfèvrerie. Il est ciselé, poli par des siècles de rhétorique, capable de stopper net n'importe quel projet de progrès, de réforme ou de simple bon sens. C'est un « Non » de gourmet. Un « Non » qui ne s'explique pas par la logique, mais par l'esthétique de la résistance. On n'a plus rien à vendre sur LeBonCoin, mais on a encore des stocks massifs de « C'est plus compliqué que ça ». « Monsieur, vous êtes en faillite personnelle. » « C’est plus compliqué que ça, voyez-vous, le concept même de dette est une construction sociale… » Et paf ! Une heure de perdue pour l'huissier, une petite victoire pour l'esprit français. On a perdu la guerre économique, mais on a gagné la guerre du temps de cerveau disponible pour l'emmerdement maximum. Alors voilà, on y est. La lumière vacille. L'interrupteur, comme je vous le disais, a été mis aux enchères. Un investisseur qatari a fait une offre pour le levier, et un fonds de pension norvégien a pris les vis. Il ne reste que le fil à nu qui pendouille, prêt à nous électrocuter si on essaie de toucher à ce qu'il reste du décor. Mais avant que le dernier fonctionnaire — celui qui a encore un tampon « Priorité » mais plus d'encre — ne tourne le bouton, j'aimerais qu'on savoure ce moment. Ce silence de cathédrale pillée. C'est beau, non ? On a réussi l'impossible : transformer un pays de Lumières en une zone de clair-obscur où la seule chose qui brille encore, c'est l'étincelle de mépris dans l'œil du dernier survivant quand on lui demande s'il veut un ticket de caisse. « Un ticket de caisse ? Pour quoi faire ? Pour acter la fin du monde ? Gardez-le, mon brave, ça fera de la litière pour votre chat, si vous n'avez pas encore mangé le chat. » On n'a plus d'industrie, mais on a du style. On n'a plus d'argent, mais on a des citations de Cioran pour accompagner notre ruine. C'est la richesse suprême. Le monde peut bien se ruer vers l'intelligence artificielle, la fusion nucléaire et la colonisation de Mars, nous, on reste ici, dans notre hangar vide, à débattre du sexe des anges budgétaires. Et quand le cargo de l'acheteur étranger sera enfin chargé de nos derniers monuments, de nos derniers boulons et de nos dernières décharges de responsabilité, on se retrouvera tous sur le quai. On n'aura plus rien dans les poches, pas même une pièce pour le parcmètre de l'existence. Mais on se regardera, avec ce petit sourire en coin, celui qui veut dire qu'on a bien niqué le système en étant parfaitement improductifs jusqu'à la dernière seconde. On n'a plus d'avenir, mais on a un avis sur celui des autres. Et honnêtement, de ce que j'en vois, leur futur a l'air d'être une sacrée merde. Heureusement qu'on n'y participe pas. Allez, éteins la lumière, Jean-Pierre. Si tu trouves encore le fil. Et fais gaffe, j’ai entendu dire que le sol aussi a été vendu à une boîte de recyclage. Faut marcher sur les murs. C’est acrobatique, mais bon, en France, on a toujours su marcher sur la tête, alors marcher sur les murs, c’est juste une question d’entraînement. Salut les pauvres ! Et n'oubliez pas : si vous n'avez rien à dire, dites-le quand même avec arrogance. C'est tout ce qu'il nous reste pour ne pas avoir l'air d'être des figurants dans notre propre liquidation.
Fusianima
Liquidation Totale du Pays des Lumières
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Dr Sarcasme

Liquidation Totale du Pays des Lumières

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Entrez, installez-vous confortablement. Ne faites pas attention à l'odeur de roussi, c’est juste le futur de vos enfants qui finit de carboniser dans la cheminée du grand salon de Bercy. Prenez un verre de champagne — il a été acheté à crédit, comme le reste, donc il est virtuellement gratuit jusqu’...

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