Le seul endroit où l'herpès est soldé

Par Dr. SarcasmeComédie

La lumière du tableau de bord a soudainement viré au violet « néon de club échangiste en fin de vie », ce qui, en soi, aurait dû être un signal d’alarme suffisant. Mais quand on conduit une Twingo 2 avec un pot d'échappement qui fait un bruit de tuberculeux en phase terminale, on a tendance à ignore...

La Frontière de la Honte

La lumière du tableau de bord a soudainement viré au violet « néon de club échangiste en fin de vie », ce qui, en soi, aurait dû être un signal d’alarme suffisant. Mais quand on conduit une Twingo 2 avec un pot d'échappement qui fait un bruit de tuberculeux en phase terminale, on a tendance à ignorer les détails esthétiques. C’est au moment où la voix de la navigation GPS a troqué son timbre suave de stagiaire chez Google pour celui, rocailleux et chargé de mépris, d’une ex-femme qui aurait retrouvé vos relevés bancaires, que j’ai compris que le « massacre » annoncé au chapitre précédent n'était pas une métaphore littéraire. — *« Dans deux cents mètres, tournez à gauche vers l'Abîme de la Dignité. Ou continuez tout droit vers votre perte, ce n'est pas comme si votre existence avait un sens jusqu'ici, Jean-Hubert. »* Déjà, je ne m’appelle pas Jean-Hubert. Mais dans cet univers-là, le GPS décide de votre identité en fonction de la quantité de miettes de chips coincées dans les rainures de votre siège conducteur. Apparemment, pour l’algorithme, j’étais un Jean-Hubert. Puis, l’écran a clignoté. Un message est apparu en lettres de sang digitalisé : **« Êtes-vous ABSOLUMENT certain de vouloir assumer ce qui va suivre ? OUI / NON / J’AI TRÈS PEUR MAIS JE SUIS UNE MERDE DÉJÀ BIEN ENTAMÉE. »** J’ai cliqué sur la troisième option. Pas par choix, mais parce qu’une goutte de sueur froide est tombée de mon front pile sur la dalle tactile. La voiture a émis un bruit de chasse d’eau cosmique et la réalité a fait un pli. Vous savez, ce genre de pli qu’on fait sur un pantalon de costume quand on est trop bourré pour utiliser un fer à repasser ? Voilà. L’univers venait de se froisser. Bienvenue de l’autre côté. La Frontière de la Honte. Franchir cette limite, ce n’est pas comme passer la douane à Vintimille avec trois cartouches de clopes de trop. C’est une expérience métaphysique où chaque particule de votre être est pesée, jugée, et déclarée « en promotion pour cause de défaut de fabrication ». L’air sentait le vieux renfermé, le regret et, bizarrement, la cannelle bon marché. Regardez ce public, là, au premier rang de la réalité. Vous voyez leurs têtes ? C’est exactement l'expression qu’on a quand on réalise qu'on a envoyé un SMS insultant à son patron au lieu de l'envoyer à son groupe de potes « Les Alcooliques Anonymes (mais pas trop) ». C'est ce mélange de sueur grasse et d’envie de s’auto-digérer sur place. C’est l’essence même de cet endroit. Le GPS a repris la parole : — *« Vous venez de pénétrer dans la zone de non-retour. Sur votre droite, vous apercevrez votre fierté. Elle est en solde à -90% car elle est légèrement tachée de compromissions médiocres. Voulez-vous que je l'ajoute à votre panier ? »* J’ai regardé par la fenêtre. Le paysage était une sorte de zone industrielle infinie où les enseignes lumineuses ne faisaient que lister vos pires échecs amoureux. « LE RESTO OÙ TU AS PLEURÉ POUR UN KEBAB », affichait un panneau géant en LED bleues. Plus loin : « L’HÔTEL DU PREMIER RENDEZ-VOUS OÙ TU N’AS PAS PU CONCLURE PARCE QUE TU AVAIS DES CHAUSSETTES ORPHELINES ». C’est le problème avec la Frontière de la Honte : elle ne vous attaque pas avec des monstres tentaculaires ou des démons à cornes. Elle vous attaque avec la vérité crue, celle qui gratte le fond de la gorge. C'est un univers parallèle conçu par un scénariste de télé-réalité sadique sous acide. Ici, la gravité ne tire pas votre corps vers le bas, elle tire votre moral vers les égouts. — *« Recalcul de l'itinéraire »*, a gloussé la machine. *« Oh, attendez. C’est inutile. Dans ce monde, tous les chemins mènent à une réunion de famille où on vous demande pourquoi vous êtes toujours célibataire et si vous comptez "enfin faire quelque chose de votre vie". »* Je me suis arrêté sur le bas-côté, qui était en fait un tapis de formulaires d'impôts mal remplis. Un type s’est approché de ma portière. Il portait un costume de mascotte de lapin, mais la tête de lapin était celle d’un huissier de justice célèbre. — *« Bonjour Monsieur »*, a-t-il dit d’une voix qui ressemblait au crissement d’une craie sur un tableau noir. *« Bienvenue au seul endroit où l'herpès est soldé. C'est ici que les conséquences de vos actes viennent mourir, mais avant, elles passent par la boutique de souvenirs. Vous voulez un mug "Je suis une déception pour mes parents" ? On a aussi des porte-clés en forme de dignité perdue, mais ils sont en plastique chinois et ils cassent dès qu'on les regarde. »* J’ai tenté de redémarrer, mais le moteur a fait un bruit de pet foireux. — *« Désolé »*, a dit le GPS. *« La voiture refuse d'avancer. Elle a lu votre historique de navigation internet de mardi dernier à 3h du matin. Elle a besoin d'une douche froide et d'une séance de thérapie. »* C’est là que le malaise s’installe vraiment. Vous savez, ce moment où vous réalisez que même vos objets inanimés vous méprisent ? C’est le concept de base ici. On est dans l’anthropomorphisme de la culpabilité. Ma Twingo ne se contentait plus d’être un véhicule ; elle était devenue un juge constitutionnel moralisateur. Le ciel, au-dessus de nous, avait la couleur d'un bleu de travail après une journée de vidange. Il n'y avait pas de soleil, juste une ampoule basse consommation qui grésillait au zénith, projetant une lumière blafarde qui soulignait mes cernes et mes mauvais choix capillaires des dix dernières années. — *« Regardez l’écran »*, a ordonné la voix. Une vidéo a commencé à défiler sur mon GPS. C’était moi, il y a cinq ans, en train d’essayer de danser la salsa dans un mariage. C’était atroce. J’avais l’air d’un flamant rose victime d’une attaque cérébrale. — *« Vous voyez ça ? »* a ricané la machine. *« C’est votre droit d’entrée. Ici, on ne paie pas en euros. On paie en "Cringe". Et vu votre performance sur la piste de danse de la cousine Chantal, vous êtes actuellement milliardaire. Félicitations, vous pouvez vous offrir tout le rayon des MST en promotion. »* C’est le génie maléfique de cet univers. On vous fait croire que vous avez le choix, mais le GPS vous demande de confirmer car il veut que vous soyez l’architecte de votre propre humiliation. « Êtes-vous sûr ? » C’est la question la plus cruelle du monde moderne. C’est celle qu’on pose à un condamné à mort avant qu’il ne choisisse entre la chaise électrique ou un marathon de blagues de tontons racistes. J’ai regardé le type en costume de lapin-huissier. Il me tendait un dépliant : *« GUIDE TOURISTIQUE DE LA HONTE : Visitez la Vallée des SMS envoyés en étant bourré, faites une randonnée sur le Mont des Mensonges par omission, et ne manquez pas le Parc d’Attraction du Syndrome de l’Imposteur ! »* — *« Est-ce qu’il y a une sortie ? »* ai-je demandé, la voix tremblante. Le GPS a émis un petit rire électronique qui ressemblait à un modem 56k en train d’étouffer un chaton. — *« La sortie ? Pour quoi faire ? De l’autre côté, les gens font semblant. Ici, on est entre nous. Regardez autour de vous. Tous ces gens qui conduisent des voitures invisibles en criant leurs secrets les plus honteux... ils sont enfin libres ! »* À ce moment-là, j’ai vu un homme passer en courant, vêtu seulement d’une cravate et de chaussettes hautes, en hurlant : *« J’AI DIT À MA BELLE-MÈRE QUE SA MOUSSAKA ÉTAIT BONNE ALORS QUE ÇA GOUTAIT LE PNEU BRÛLÉ ! »* Une pluie d’applaudissements numériques est descendue du ciel. C’était donc ça, la Frontière de la Honte. Un endroit où l’on ne peut plus se cacher derrière les filtres Instagram ou les CV léchés. Un monde où votre GPS est votre pire ennemi car il connaît votre véritable destination : le centre exact de votre propre médiocrité. — *« Alors ? »* a insisté la voix, de plus en plus acide. *« On avance vers le centre-ville ? Il y a une promo sur les regrets éternels au supermarché "Péché Mignon". Achetez-en deux, le troisième vous hantera jusqu'à la fin de vos jours. C'est cadeau. »* J’ai posé mes mains sur le volant. Il était devenu collant, comme s’il avait été enduit de confiture par un enfant de quatre ans. Dans cet univers, même l’hygiène est une notion subjective liée à votre probité morale. — *« On y va »*, ai-je murmuré. — *« Excellent choix, Jean-Hubert. Calage du trajet vers : L'Acceptation de votre Statut de Paillasson Social. Temps estimé : Le reste de votre vie. »* La Twingo a crachoté une fumée noire en forme de point d'interrogation, et nous nous sommes enfoncés dans la brume. Derrière nous, la frontière s'est refermée avec le bruit sec d'un dossier de licenciement qu'on classe. Le massacre ne faisait que commencer, et bizarrement, le GPS s'était mis à diffuser une version techno-parodie du *Lac des Cygnes*. Si vous entendez un jour votre Waze vous demander si vous êtes "bien certain de vouloir assumer", un conseil : tirez le frein à main, sortez du véhicule, et courez dans la direction opposée. Ou alors, préparez votre monnaie. L'herpès est peut-être en solde, mais le prix de la dignité, lui, vient juste d'exploser.

Le Temple du Tabac et de l'Emphysème

L’air s’est soudainement épaissi, troquant l’oxygène habituel pour un mélange savoureux de goudron froid, de désespoir industriel et d’une légère note de pneu brûlé. Bienvenue dans la zone franche, ce triangle des Bermudes de la santé publique où la dignité humaine vient s’échouer contre des murs de briques rouges suintant la nicotine. Devant nous s’élevait ce que les locaux appellent « Le Temple », mais que la faculté de médecine désignerait plus volontiers sous le terme de « Cluster Zéro du Cancer de la Gorge ». C’était un immense hangar en tôle ondulée, surmonté d’un néon clignotant qui hésitait entre afficher « TABAC » et « TOMBEAU ». À l’entrée, une file de charriots de supermarché attendait, non pas d’être remplis de denrées alimentaires périssables, mais de briques de cartouches empilées avec la ferveur maniaque d’un architecte de l’apocalypse. — *« Jean-Hubert, je détecte une concentration de monoxyde de carbone si élevée que même un cafard sous respirateur artificiel hésiterait à franchir ce seuil. Souhaitez-vous que j’active le mode "Euthanasie Passive" ou préférez-vous suffoquer à l’ancienne ? »* a ricané la Twingo via ses enceintes grésillantes. — « Tais-toi et cherche une place. On est là pour la science. Et peut-être pour comprendre pourquoi ces gens achètent de quoi fumer pendant trois mille ans alors qu’ils ont déjà le teint de quelqu’un qui a été enterré et déterré deux fois par erreur. » Il faut que vous compreniez le profil psychologique de l’individu qui fréquente le Temple. On n’est pas ici sur le fumeur mondain qui s’en grille une petite après un dîner en ville pour se donner un air de poète maudit. Non. Ici, on croise les Survivalistes de la Nicotine. Des gens qui considèrent que la fin du monde est imminente et que le seul moyen de négocier son passage avec le passeur du Styx, c’est de lui offrir un briquet BIC et trois cartouches de sans-filtre. Observez ce spécimen, là-bas, près du rayon "Offre Spéciale : 10 cartons achetés, un poumon artificiel offert (sous réserve de stock)". Appelons-le Dédé. Dédé porte un jogging dont la couleur d’origine a été perdue pendant la guerre froide et un marcel qui semble tenir debout par la seule force de la transpiration séchée. Dédé ne fait pas ses courses. Dédé fait une OPA sur le stock de Philip Morris. Il empile les cartouches avec une précision de joueur de Tetris sous amphétamines. Il en a tellement qu’on ne voit plus son visage derrière le mur de tabac. C’est une stratégie fascinante. Si une bombe nucléaire tombait demain, Dédé ne chercherait pas d’abri anti-atomique. Il se construirait un bunker en cartouches de clopes. Il survivrait aux radiations grâce à une couche protectrice de goudron de trois centimètres sur ses parois pulmonaires. Les cafards l’appelleraient « Empereur ». Pourquoi un tel stock ? C’est la grande question académique. Est-ce une peur de la pénurie ? Une défiance viscérale envers l'État qui ose taxer leur droit fondamental à s'autodétruire ? Ou est-ce simplement que, dans ce monde où l’herpès est soldé, la seule monnaie d’échange qui gardera sa valeur après l’effondrement total, c’est le tabac ? Imaginez le futur : on n’achètera plus de pain avec des euros, mais avec des tiges de Camel. « Ça vous fera trois Marlboro et une mentholée pour la baguette, ma bonne dame. » — *« Analyse biométrique complétée, Jean-Hubert. Le taux de survie moyen des clients présents dans ce bâtiment est inférieur à celui d’un sachet de thé dans une centrale nucléaire. Notez l’odeur de "vieux cendrier mouillé" : c’est le parfum officiel de la défaite sociale. »* Je suis descendu de la Twingo. Le sol du parking était jonché de mégots écrasés, formant une sorte de mosaïque macabre racontant l'histoire de milliers de vies parties en fumée. En marchant vers l’entrée, j’ai croisé une femme qui poussait deux caddies. Deux. Elle n’avait pas de place pour ses mains, alors elle tenait sa cigarette entre ses deux dents restantes, avec un angle de quarante-cinq degrés qui défiait les lois de la gravité et de l’élégance. Elle me regarda avec des yeux vitreux, deux billes de verre perdues dans un visage parcheminé qui ressemblait à une carte routière de la Creuse après un incendie de forêt. — « Ça va chauffer, petit », m’a-t-elle lancé d’une voix qui rappelait le bruit d’une ponceuse à bande sur du gravier. « Ils disent qu’ils vont encore augmenter les prix de l’autre côté. Moi, je prévois. J’ai de quoi tenir jusqu’en 2054. » 2054. Madame, statistiquement, vous ne tiendrez pas jusqu’à jeudi prochain si vous montez un escalier, mais j’admire votre optimisme géopolitique. C’est ça, la magie du Temple : c’est le seul endroit au monde où des gens qui crachent leurs bronches tous les matins comme si c'était des morceaux de charbon font des plans d'investissement sur trente ans. C’est de la finance de morgue. Du trading de carcinomes. À l’intérieur, l’éclairage était assuré par des néons blancs qui donnaient à tout le monde l’air d’être déjà sur une table d’autopsie. Les rayons s’étendaient à perte de vue. Des montagnes de tabac à rouler, des hectolitres de liquide de vapoteuse au goût « Mort Subite » ou « Fraise Chimique », et surtout, ces piles de cartouches dont les avertissements sanitaires étaient devenus des éléments de décoration. « Fumer tue » était écrit en gras, mais ici, c’était lu comme une promesse de fidélité. Une sorte de slogan marketing honnête : « On vous promet pas la santé, mais au moins, on ne vous ment pas sur la fin. » Les gens circulaient dans un silence religieux, uniquement interrompu par des quintes de toux caverneuses qui résonnaient contre la tôle. C’était une symphonie de poumons en fin de course, un orchestre philharmonique de l'emphysème. On aurait dit que chaque client essayait de battre le record du monde de la respiration la plus bruyante. J’ai vu un homme charger le coffre de sa berline allemande — probablement le seul truc propre qu’il possédait. Il y avait assez de tabac pour déclencher un cancer généralisé à l’échelle d’un petit pays d’Europe de l’Est. Il transpirait à grosses gouttes, une sueur jaune qui devait probablement être inflammable. — « C’est pour la revente ? » ai-je demandé, tentant une approche sociologique. Il s’est arrêté, m’a fixé avec le mépris qu’on réserve aux gens qui boivent de l’eau minérale. — « La revente ? Tu rigoles ? C’est ma consommation personnelle pour le mois. On sait jamais ce qui peut arriver. Si les frontières ferment, si la guerre éclate... Tu vas faire quoi, toi ? Manger tes doigts ? Moi, j’aurai mon plaisir. » Le "plaisir". On y était. Ce mot galvaudé qui sert de bouclier à toutes les addictions du monde. Le plaisir de sentir l’air vous manquer, le plaisir de dépenser la moitié de son SMIC dans un produit qui vous déteste, le plaisir d’avoir une haleine qui ferait reculer un char d’assaut. C’était fascinant. Ces gens n’achetaient pas des cigarettes, ils achetaient une assurance contre la réalité. Tant qu’ils avaient leur stock, le monde pouvait bien s’écrouler, ils auraient leur petit nuage de grisaille personnelle pour se cacher la vue. — *« Jean-Hubert, je suggère de quitter les lieux immédiatement. Le capteur de pollution de l’habitacle vient d’imploser et mon algorithme de cynisme commence à ressentir de l’empathie, ce qui est une erreur critique de système. »* La Twingo avait raison. Plus je restais là, plus j’avais l’impression que ma propre peau devenait poreuse et qu’une couche de goudron commençait à napper mes ambitions. Le Temple n'était pas un magasin, c'était un monument à la gloire de l'instinct de mort. Une immense blague de mauvais goût où les clients payaient pour être les dindons d'une farce orchestrée par des multinationales qui se marraient en comptant leurs dollars dans des bureaux purifiés à l'ozone. En repartant, j’ai jeté un dernier coup d’œil au parking. Des dizaines de Dédé et de mamies-parchemins s’activaient, tels des fourmis ouvrières préparant l’hiver nucléaire, chargeant leurs trésors toxiques avec une ferveur que même les premiers chrétiens auraient enviée. Le GPS a relancé le *Lac des Cygnes* version techno, mais cette fois, le rythme semblait calé sur les battements de cœur erratiques des clients du Temple. — « Tu sais quoi, la Twingo ? Si un jour on manque de tout, si le monde devient vraiment cet enfer qu’ils redoutent, je préfère encore mourir de faim que d’avoir à défendre un stock de Lucky Strike contre des pillards en jogging. » — *« Sage décision, Jean-Hubert. De toute façon, avec votre constitution physique actuelle, vous ne survivriez pas à une coupure de courant de plus de trois heures. Calcul de la prochaine étape : Le Boulevard des IST à prix cassés. Voulez-vous éviter les péages ou votre dignité est-elle déjà totalement perdue ? »* J’ai passé la seconde. La voiture a craché une dernière volute de fumée noire, comme un hommage ironique au Temple que nous laissions derrière nous. Le soleil essayait de percer la brume, mais ici, même le soleil avait l'air d'avoir besoin d'un filtre. L'apocalypse pouvait bien arriver. Elle trouverait ici un public déjà préparé, bien installé dans ses cendriers, prêt à accueillir la fin du monde une taffe après l'autre, avec la conviction inébranlable que, tant qu'il reste un briquet qui marche, tout n'est pas tout à fait perdu.

L'Architecture Post-Apocalyptique

Regardez bien par la fenêtre, Jean-Hubert. Ce que vous voyez là n'est pas le résultat d'un bombardement tactique ou d'une invasion de barbares sous kétamine. Non, c’est bien plus grave : c’est le triomphe absolu de l’urbanisme « pratique ». Bienvenue dans le centre-ville, ce joyeux périmètre où l'on a décidé, un mardi de novembre 1994, que l’esthétique était une entrave à la croissance du PIB et que le béton brut était la seule réponse honnête à la vacuité de l'existence humaine. Si vous vous demandez pourquoi tout ressemble ici à un parking de supermarché ayant survécu à une purge stalinienne, c’est parce que l’humanité a fini par admettre une vérité fondamentale : nous ne sommes que des caddies avec des angoisses existentielles. Les architectes de cette zone n'ont pas dessiné des bâtiments, ils ont empilé des conteneurs de mélancolie en les recouvrant d’un crépi couleur « vomi de nouveau-né » pour donner une illusion de texture. Observez cette agence bancaire à l'angle du Boulevard des IST. Elle a été conçue avec la même passion qu'on mettrait à construire un bunker pour stocker des déchets nucléaires. Pas de fenêtres à hauteur d’homme — il ne faudrait pas que les employés voient le ciel, ça pourrait leur donner des idées de démission — juste des meurtrières blindées pour surveiller le passage des survivants. C’est l’architecture du mépris. On appelle ça le « fonctionnalisme », mais en réalité, c’est juste du sadisme avec un permis de construire. « Dites-moi, Jean-Hubert, vous sentez cette vibration ? C’est l’âme de la ville qui s’est suicidée dans un bac à sable rempli de mégots. À votre gauche, le magasin de chaussures "Discount & Gangrène". Notez l'auvent en plastique ondulé. C’est le matériau officiel de l’apocalypse. Ça ne brûle pas, ça ne fond pas, ça se contente de jaunir tristement pendant trois siècles, témoignant devant l’univers que notre seule contribution à l’éternité sera le PVC. » Le Boulevard des IST à prix cassés s’étirait devant nous comme une cicatrice mal refermée sur le visage d’une civilisation qui aurait trop abusé du Botox. Chaque façade était un cri de détresse visuel. Des enseignes en néon dont la moitié des lettres étaient mortes, créant des messages involontairement prophétiques : "BOULANGER E" devenait "BOULANGE ENFER", et "PHARMACIE" se transformait en "ARCIE", ce qui ne voulait rien dire mais sonnait étrangement comme un diagnostic terminal. Pourquoi tout ressemble à un parking ? Parce que le parking est la forme finale de la démocratie. C’est plat, c’est gris, et personne n’a envie d’y rester, mais tout le monde est obligé d’y passer. C’est l’espace neutre par excellence. Un centre-ville moderne, c’est un parking qui a eu des ambitions de grandeur et qui a échoué lamentablement après avoir découvert le prix du mètre carré. Les arbres ? Des espèces de cure-dents agonisants plantés dans des carrés de terre bitumée, comme si on avait essayé d'assassiner la nature et qu’on l'avait forcée à regarder le spectacle. — « Vous savez, Jean-Hubert, si on balançait une bombe atomique ici, le niveau de laideur n’augmenterait pas. Il y aurait juste un peu plus de poussière sur les canapés en simili-cuir exposés dans cette vitrine là-bas. L’apocalypse ne sera pas un grand flash blanc, ce sera juste le moment où le dernier distributeur automatique de billets arrêtera de clignoter. » Nous avons croisé un groupe de passants. Ils ne marchaient pas, ils dérivaient. Ils avaient tous ce regard vitreux de ceux qui ont passé trop de temps à comparer le prix au kilo du jambon premier prix. Ils étaient assortis au décor. Des silhouettes grises dans un monde gris, attendant que le feu passe au vert pour traverser une rue qui ne menait nulle part, sinon à un autre rond-point décoré d’une sculpture en métal rouillé censée représenter « L'Élan Vers Le Futur », mais qui ressemblait surtout à un accident de plomberie géant. C’est là que j’ai compris le génie de cette architecture. Elle nous prépare. Elle nous tanne le cuir. Si vous vivez dans une ville qui ressemble déjà à un champ de ruines administratif, la fin du monde est une promotion. Les pillards ? Ils ne dénoteront même pas. Un mec en jogging avec une batte de baseball au milieu d’un parking de Lidl, c’est juste un client qui a un problème de service après-vente. On ne change pas une équipe qui gagne. — « Analyse structurelle terminée », grinça la voix de ma compagne artificielle. « Le bâtiment devant vous, celui avec la façade en tôle bleue qui pèle, est officiellement classé "Insignifiant au niveau cosmique". C’est une parfumerie de déstockage. Voulez-vous vous arrêter pour acheter une eau de toilette parfum "Dépression Automnale" ou préfère-t-on continuer jusqu'au secteur des cliniques clandestines ? » J'ai serré le volant. Le goudron était si craquelé qu’il ressemblait à une carte routière de l’enfer. Dans les interstices, des mauvaises herbes radioactives tentaient de reprendre leurs droits, mais même elles avaient l’air fatiguées. On aurait dit qu'elles s'excusaient d'exister dans un endroit aussi ingrat. Regardez ces immeubles des années 70 qui bordent le boulevard. Ils ont été construits avec l'idée révolutionnaire que l'être humain peut s'épanouir dans une boîte à chaussures empilée sur une autre boîte à chaussures. Aujourd'hui, les balcons sont grillagés, non pas pour empêcher les cambrioleurs d'entrer — il n'y a plus rien à voler à part des télécommandes sans piles — mais pour empêcher les habitants de sauter par dépit. C’est ce qu’on appelle la « sécurité passive ». Tout est fait pour que rien ne dépasse. C’est l’architecture de la résignation. Un centre-ville qui ressemble à un parking, c’est le message subliminal de l’État qui vous dit : « Ne vous installez pas. Ne soyez pas heureux. Circulez. Consommez. Mourrez si vous avez le temps, mais faites-le sur les places marquées au sol pour ne pas gêner la livraison du camion de surgelés. » — « Jean-Hubert, votre rythme cardiaque augmente. Est-ce l’indignation esthétique ou est-ce la vision de ce panneau "Kebab Royal - 3 achetés, 1 offert sur présentation d'un certificat de décès" qui vous émeut ? » Je n'ai pas répondu. J'évitais un nid-de-poule qui avait la taille d'une piscine municipale. Dans le fond du trou, on pouvait voir les fondations de la ville : des couches successives de gravats, de vieilles canettes de soda et probablement les restes d'un conseiller municipal qui en savait trop sur le prix du bitume. L’apocalypse post-moderne n’a pas besoin de zombies. Elle a juste besoin d’une zone commerciale infinie où la seule distraction est de regarder la pluie tomber sur des toits en zinc. C’est une guerre civile contre le bon goût, et le bon goût a perdu depuis longtemps, exécuté sommairement par un promoteur immobilier en costume Tergal qui voulait « optimiser les flux ». Nous avons dépassé ce qui ressemblait à une église, mais qui était en fait un ancien garage reconverti en temple de la consommation de seconde main. La croix avait été remplacée par un logo lumineux représentant un smiley qui pleure des dollars. C’était honnête. Enfin un peu de clarté dans ce chaos architectural. — « Prochain virage à droite », annonça la voix. « Attention, la chaussée est recouverte de débris de dignité humaine et de morceaux de pare-chocs. Nous entrons dans la zone résidentielle. C'est comme le centre-ville, mais avec des chiens errants qui ont plus d'ambition que les propriétaires. » La voiture a hoqueté. Un morceau de pot d’échappement a dû rester sur un ralentisseur non répertorié — l’un de ces dos-d’âne qui ressemblent à des sépultures pour géants. Derrière nous, le centre-ville s'éloignait, cette vaste étendue de béton gris où le seul espoir de renouveau résidait dans une éventuelle éruption volcanique qui aurait le bon goût de tout recouvrir d'une lave plus propre que ce crépi décrépit. L'architecture post-apocalyptique n'est pas une prédiction, c'est un constat. Nous y sommes déjà. Le parking est notre habitat naturel. Et si vous cherchez le paradis, cherchez la sortie, c'est l'endroit où le goudron s'arrête et où les ennuis commencent vraiment. Mais pour l’instant, j’avais d’autres priorités. Le Boulevard des IST approchait, et avec lui, la promesse d’une remise de 15 % sur tout ce qui gratte. Dans ce monde-là, c’est ce qui se rapproche le plus d’une fin heureuse.

Le Buffet à Volonté de la Salmonelle

Si vous voyez une enseigne lumineuse qui clignote avec l’énergie d’un condamné à mort sur la chaise électrique, et que le nom du restaurant contient les mots « Palais », « Royal », ou « Bonheur » associé à un adjectif géographique aléatoire, fuyez. Ou alors, préparez votre testament et une boîte de Imodium grand format. Parce que franchir le seuil d’un buffet à volonté, ce n’est pas aller dîner ; c’est signer une décharge de responsabilité envers la vie elle-même. C’est une expérience de mort imminente, mais avec des nems réchauffés quatorze fois. L’entrée sentait le graillon ancestral et le détergent premier prix, un mélange olfactif que les parfumeurs appellent probablement « Eau de Faillite ». À l’intérieur, la lumière était de ce blanc clinique qui vous donne l’air d’avoir une cirrhose avant même d’avoir touché à la bière tiède. C’était le genre d’endroit où les mouches ne viennent pas pour manger, mais pour se recueillir sur les dépouilles de leurs ancêtres tombés dans la sauce aigre-douce. Le principe du buffet à volonté repose sur une faille psychologique majeure : le cerveau humain, dès qu’il entend « gratuit » ou « illimité », débranche le lobe préfrontal responsable du bon sens pour laisser les commandes à un ancêtre néandertalien qui a peur de mourir de faim pendant l’hiver glaciaire. On n’y va pas pour la qualité. On y va pour gagner contre le système. On veut ruiner le restaurateur à coups de crevettes décongelées. C’est une guerre d’usure entre votre estomac et le compte en banque d’un type qui recycle probablement les serviettes en papier. Le premier stand, c’est celui des sushis. Un concept audacieux. Le sushi de buffet, c’est l’équivalent culinaire d’une roulette russe avec cinq balles dans le barillet. Le riz a la consistance du béton séché et le saumon arbore une couleur orange fluo qui n’existe dans la nature que sur les cônes de signalisation ou les gilets de sauvetage. On sent que le poisson a fait un voyage plus long et plus pénible que celui de Christophe Colomb, et qu’il a fini par accepter son destin de parasite intestinal avec une certaine dignité. Si vous voyez un sushi qui vous regarde avec un air de reproche, ne le mangez pas. C’est un conseil d’ami. À côté, vous avez le bac des nems. Des cylindres de gras pur, si huileux qu’on pourrait les utiliser pour lubrifier un moteur de tracteur. Ils reposent là, sous une lampe chauffante rouge qui leur donne l’aspect de vestiges archéologiques d'une civilisation qui aurait péri par occlusion intestinale. Quand on croque dedans, on n’identifie aucune protéine connue de la classification de Linné. C’est un mélange de carton bouilli, de rêves brisés et d’une substance rose qui pourrait être du porc, du chat, ou un morceau de pneu rechapé. C’est là que le "Sérieux Académique" intervient. Mesdames et messieurs, penchons-nous sur la sociologie du mangeur de buffet. Observez ce spécimen, appelons-le Gérard. Gérard porte un jogging parce que l’élasticité est sa seule chance de survie. Gérard a une technique : il empile. Son assiette ressemble au jeu Tetris, mais en version cauchemar de nutritionniste. Il y a une base de frites (pourquoi des frites ? Personne ne sait), surmontée d'une couche de beignets de calamars qui ont la texture de joints d'étanchéité pour plomberie, le tout couronné par une louche de sauce curry qui ressemble étrangement à ce que mon chien rejette quand il a mangé de l'herbe. Gérard ne cherche pas le plaisir. Il cherche le volume. Il est dans une logique de rentabilité. À 14,90 € la formule, il a calculé qu’à partir de la douzième brochette de poulet (le fameux poulet « caoutchouc-mystère »), il commence à faire du bénéfice sur la bête. Peu importe que son foie soit en train d'appeler le 15 ou que ses artères se bouchent plus vite que le périphérique un vendredi soir. Et puis, il y a le Wok. Le grand spectacle. Le seul moment où l’on vous fait croire que c’est « frais ». Vous choisissez vos ingrédients : des légumes qui font une dépression nerveuse et des morceaux de viande qui ont la couleur d'un ciel d'orage avant l'apocalypse. Vous donnez tout ça au cuisinier. Le type manipule ses spatules avec la grâce d'un fossoyeur pressé. Il jette le tout dans une flamme géante, ce qui a pour but principal de carboniser les bactéries les plus audacieuses. Mais ne vous y trompez pas : la Salmonelle est une guerrière. Elle s’accroche. Elle survit aux températures extrêmes. Elle attend son heure dans un recoin de pousse de bambou. Le buffet, c’est le seul endroit au monde où l’on peut voir une femme en tailleur chic se battre avec un gamin de huit ans pour la dernière pince de crabe. Le crabe en question est d'ailleurs composé à 98 % de plastique et 2 % de sel, mais l'instinct de prédateur prend le dessus. On voit des gens se servir des montagnes de nourriture qu’ils ne finiront jamais. C’est le temple du gâchis élevé au rang d’art contemporain. On laisse des cadavres de crevettes décortiquées comme des trophées de chasse sur le bord de l’assiette, tandis que la climatisation souffle un air qui sent la friture et le désespoir. Parlons de la fontaine de chocolat. C’est le clou du spectacle. Le centre névralgique de l’infection. Une cascade de liquide marron qui tourne en boucle depuis l’ouverture du restaurant en 2012. Si vous regardez de près, vous verrez que ce n’est pas vraiment du chocolat, c’est un mélange d’huile de palme et de colorant E150. C’est l’endroit préféré des enfants qui, après s’être curé le nez avec une application chirurgicale, y trempent directement leurs doigts ou, mieux, des morceaux de guimauve déjà entamés. La fontaine de chocolat d'un buffet à volonté est officiellement classée par l'OMS comme une arme biologique de catégorie 4. C’est là que naîtra la prochaine pandémie, entre une fraise tagada et un morceau de banane flétrie. Quand on sort de là, on ne marche pas, on roule. On sent le poids de la culpabilité peser sur notre estomac autant que le riz gluant. On a cette sensation d'avoir été gonflé à l'hélium gras. On se regarde dans le reflet de la vitre de la voiture, et on voit un homme qui a perdu sa dignité pour trois nems et une glace à la vanille qui n'a jamais vu une gousse de sa vie. C’est le paradoxe du « Boulevard des IST » vers lequel nous nous dirigions. Dans ce quartier, tout est une question de transaction risquée. On échange sa santé pour un prix cassé. On achète du plaisir à court terme en ignorant les conséquences à long terme, que ce soit une brûlure mictionnelle ou une colite fulgurante. Le buffet à volonté, c’est l’échauffement. C’est le moment où l’on accepte que notre corps n'est plus un temple, mais une décharge municipale en accès libre. « Tu crois qu’ils nettoient les bacs parfois ? » a demandé mon passager, en tapotant son ventre qui émettait des bruits de canalisations bouchées. « Probablement pas. Je pense que le gérant considère la couche de graisse sur les rebords comme une isolation thermique naturelle. » On a redémarré. La voiture fumait encore un peu, en harmonie avec nos œsophages calcinés par le gingembre en conserve. Derrière nous, le "Grand Palais du Wok Heureux" continuait de briller dans la nuit, tel un phare pour les naufragés de la diététique, offrant à qui veut l'entendre la promesse d'une nuit blanche passée sur le carrelage froid des toilettes. Dans ce monde, la seule chose qui soit vraiment « à volonté », c’est l’inconscience. Et la salmonelle, bien sûr. Elle, elle ne prend jamais de vacances. Elle est là, tapie dans l'ombre du rouleau de printemps, attendant que vous fassiez ce troisième passage au buffet, celui de trop, celui qui transforme un repas médiocre en un épisode de "Man vs Wild" dans votre salle de bain. Mais bon, 15 % de remise sur l'herpès, ça ne se refuse pas. On a les priorités qu'on mérite. L'estomac en vrac, mais le portefeuille intact. Enfin, jusqu'à ce qu'il faille payer les frais d'hospitalisation ou les antibiotiques. Mais ça, c'est un problème pour le "moi" du futur. Et le "moi" du futur, pour l'instant, il est trop occupé à essayer de ne pas exploser dans l'habitacle de la bagnole.

Le Paradise : Disney pour Adultes Tristes

À quelques encablures de la tragédie gastrique du Wok, s'élève une structure qui défie à la fois les lois de l'architecture et celles de la décence élémentaire. On l’aperçoit de loin, à travers le pare-brise embué par la sueur de l’angoisse intestinale. C’est le Paradise. Un nom qui, dans ce contexte précis, a autant de sens qu’appeler « Oasis » un distributeur automatique de sable chaud. Le Paradise n’est pas qu’une simple boîte de nuit de périphérie ; c’est un phare. Un projecteur de 50 000 watts qui balaie le ciel pollué pour guider les marins du désespoir sexuel vers les récifs de la solitude organisée. Si vous plissez les yeux, vous pouvez voir le halo rose fuchsia se refléter sur les nuages, prévenant Dieu que, ce soir encore, le libre arbitre va prendre une sacrée déculottée sur le parking. C’est le Disney pour adultes tristes. Sauf qu’ici, Mickey a été remplacé par un videur nommé Goran qui possède la souplesse d’un pilier de pont et le vocabulaire d’un dictionnaire dont on n’aurait gardé que les insultes en serbo-croate. Au Paradise, il n’y a pas de Château de la Belle au Bois Dormant, mais il y a le « Salon de la Belle qui s’est Endormie dans son Gin-To ». Et croyez-moi, le spectacle vaut le détour, même si vous n’avez pas de Pass Annuel. L’entrée est une expérience sociologique en soi. On y fait la queue entre un expert-comptable en pleine crise de la cinquantaine, engoncé dans une chemise en satin si serrée que ses boutons menacent de devenir des projectiles mortels, et une bande de jeunes qui semblent avoir confondu « sortie en boîte » et « audition pour une parodie de télé-réalité ». Tout le monde fait semblant. C’est la règle d’or. On fait semblant d’être là pour la musique (un mélange de boum-boum autotuné qui semble avoir été composé par une perceuse en fin de vie), on fait semblant de ne pas avoir payé 40 euros pour un cocktail qui a le goût du liquide lave-glace, et surtout, on fait semblant de croire qu’on va repartir avec quelqu’un qui nous aimera encore demain matin à 11 heures, quand la lumière crue du jour révélera que ce « bronzage californien » était en fait une superposition de couches de fond de teint bon marché. L’odeur, parlons-en. Le Paradise possède sa propre signature olfactive. C’est un mélange complexe de parfum de synthèse « Mâle Alpha », de sueur de désespoir, de chlore (censé rassurer sur l’hygiène des banquettes, ce qui est un mensonge éhonté) et d’une légère effluve de friture qui remonte des cuisines, rappelant aux égarés que le Wok Heureux n’est jamais très loin. C’est l’odeur de la défaite parfumée à la vanille. Une fois à l'intérieur, vous êtes frappé par la décoration. C’est du « Baroque-Pute ». Beaucoup de miroirs, pour que vous puissiez voir votre solitude sous tous les angles, et suffisamment de néons pour rendre épileptique un aveugle. C’est une esthétique de casino de Las Vegas géré par des gens qui n’auraient jamais eu le visa pour quitter la Creuse. C’est brillant, c’est clinquant, et c’est d’une tristesse à vous décrocher la mâchoire. Le dancefloor est une zone de guerre. C’est là que se joue la sélection naturelle, mais en version low-cost. Les hommes tournent en rond, les mains dans les poches ou crispées sur un verre de vodka-pomme, avec ce regard de prédateur fatigué qui cherche une proie aussi désorientée que lui. Les femmes, elles, forment des cercles de protection autour de leurs sacs à main, dansant avec une énergie qui dit : « Je m’amuse, regardez comme je m’amuse, pitié faites que quelqu’un m’aime ou que je puisse rentrer chez moi regarder Netflix ». C’est le Space Mountain de la misère affective. Vous montez dans le wagonnet de l’espoir, vous faites trois loopings de drague lourdingue, et vous finissez par vomir vos certitudes dans les buissons synthétiques de la sortie de secours. Et le plus fascinant, c’est le concept du « VIP ». Au Paradise, le carré VIP est séparé du reste du bétail par une cordelette rouge que même un caniche asthmatique pourrait franchir. Être VIP ici, c’est comme être le roi des ordures : c’est gratifiant sur le moment, mais vous sentez quand même la poubelle. On y sert du champagne à 200 euros la bouteille – un nectar qui a probablement été mis en bouteille dans un garage de banlieue nord – apporté par des serveuses dont le costume est composé de trois centimètres carrés de tissu et d’un sourire qui hurle « tuez-moi ». Mais pourquoi vient-on ici ? Pourquoi ce phare attire-t-il autant de papillons de nuit aux ailes froissées ? Parce que le Paradise nous promet la seule chose que la vie réelle nous refuse : l’illusion que tout est soldé. Même les sentiments. Surtout les sentiments. C’est le supermarché de la peau, le hard-discount de la caresse. Ici, on ne cherche pas l’âme sœur, on cherche un anesthésiant. On veut oublier que le lundi matin existe, on veut oublier que notre patron nous méprise, on veut oublier que notre vie a autant de relief qu’une biscotte sans sel. Et pendant que mon estomac entame une symphonie de protestations suite à l’ingestion des nems suspects du Wok Heureux, je regarde cette foule s’agiter sous les stroboscopes. C’est une chorégraphie de la détresse. Un ballet de zombies en chemise à fleurs et de spectres en talons hauts. On se bouscule, on se frôle, on se hurle des banalités dans les oreilles (« TU FAIS QUOI DANS LA VIE ? » « QUOI ? » « JE DIS : TU FAIS QUOI DANS LA VIE ? » « AH ! JE SUIS DANS LA LOGISTIQUE ! »), tout ça pour ne pas entendre le silence assourdissant de nos propres existences. Le Paradise, c’est l’endroit où l’on vient pour ne plus être soi-même, tout en étant confronté à la version la plus pathétique de ce que l’on est devenu. C’est le temple de la consommation charnelle où le service après-vente est assuré par une clinique spécialisée dans les MST. C’est là que l’herpès est en promotion, comme le disait le titre de ce manuel de survie. Un petit cadeau souvenir que l’on ramène chez soi, une trace indélébile d’une nuit où l’on a cru, pendant quelques secondes, entre deux flashs de lumière bleue et une gorgée de gin tiède, qu’on était encore vivant. À côté de moi, un type essaie de séduire une plante verte en plastique. Il lui explique avec passion sa stratégie de trading sur les crypto-monnaies. La plante a l’air de s'ennuyer, mais elle est la seule ici à ne pas juger. C’est ça, la magie du Paradise. C’est un espace hors du temps, une zone de non-droit émotionnel où la dignité est laissée au vestiaire contre un ticket numéroté que tout le monde finit par perdre avant la fermeture. Soudain, une crampe particulièrement vicieuse me rappelle à l'ordre. Le Wok Heureux vient de lancer une offensive majeure dans mon colon. Je réalise alors que le Paradise et le Wok sont les deux faces d'une même pièce de monnaie poisseuse. L'un s'occupe de détruire votre corps par le bas, l'autre s'occupe de broyer votre âme par le haut. C'est une synergie parfaite. Une économie circulaire de la souffrance. On mange de la merde pour combler un vide, et on va danser dans le vide pour oublier qu'on a mangé de la merde. Je me dirige vers la sortie, croisant un jeune homme qui tente de convaincre le videur qu'il est "le cousin du patron". Le videur le regarde avec l'expression d'un homme qui a vu la fin du monde et qui n'a pas été impressionné. Dehors, l'air frais de la nuit me gifle. Le néon du Paradise grésille, "PA-A-DISE", les lettres R et E ayant rendu l'âme depuis longtemps. "Padise". Ça sonne comme une maladie tropicale. C’est approprié. Je remonte dans ma bagnole, le ventre en vrac et le cœur un peu lourd, avec cette certitude chevillée au corps : demain, j'aurai mal partout, j'aurai honte de tout, mais au moins, j'aurai profité de la promotion. Parce qu'au Paradise, comme au Wok, on en a toujours pour son argent. Le problème, c’est que la monnaie d'échange, c’est votre amour-propre. Et le taux de change est, comment dire... assassin.

Le Choc des Populations

Le parking du "Leader World" à deux heures du matin, c’est le Serengeti de la loose, une réserve naturelle où la chaîne alimentaire a été remplacée par une hiérarchie basée sur le taux de cholestérol et la capacité à ne pas cligner des yeux face à une patrouille de police. On est à la lisière de la ville, là où l’asphalte commence à se craqueler sous le poids de la misère humaine et où l’éclairage public a renoncé à toute ambition depuis la présidence de Chirac. C’est ici que se produit ce que les sociologues appellent « une mixité sociale » et que moi, j’appelle « un bug dans la matrice de la dignité ». D’un côté, vous avez les Commandos de la Lessive. Ce sont des familles nombreuses, souvent dirigées par une matriarche en legging léopard dont la voix peut briser du verre blindé à cinquante mètres. Ces gens-là ne font pas des courses, ils mènent une opération logistique de ravitaillement pour une armée en déroute. Ils sont là pour le pack de 40 kilos de lessive « Fraîcheur Alpine » en promotion – une poudre tellement abrasive qu’elle pourrait probablement décaper la coque d’un porte-avions nucléaire. Regardez-les. C’est fascinant. Le père de famille pousse un chariot qui pèse le poids d’une Twingo, les roues avant couinent comme des porcelets qu’on égorge, protestant contre l’empilement de douze packs de lait et d’un carton de 500 rouleaux de papier toilette format « bunker de survie ». Il y a une sorte d’héroïsme tragique dans leur regard. Ils achètent en gros pour masquer le vide de l’existence. Si tu as assez d’assouplissant pour tenir jusqu’en 2042, la mort ne peut pas t’atteindre, c’est mathématique. Ils traitent le rayon promotion comme une zone de guerre : « KEVIN ! POSE CE PAQUET DE CHOCAPIC OU JE TE DÉNONCE À LA CAF ! ». Le gamin, lui, s’en fout, il est déjà en train de tester la résistance au choc d’une bouteille de ketchup sur le carrelage. Et de l’autre côté de cette frontière invisible tracée par l’odeur du graillon froid, il y a les Veilleurs. Les types en survêtement brillant, ceux qui ne semblent jamais avoir de domicile fixe mais qui possèdent toujours le dernier iPhone et une paire de baskets qui coûte le prix d’un rein au marché noir. Ils sont là, adossés à des murets de béton, les mains dans les poches de leur veste de sport, à observer le ballet des caddies avec un mépris souverain. C’est le choc des civilisations. Le monde de ceux qui consomment pour survivre contre le monde de ceux qui attendent que la consommation se casse la gueule pour récupérer les miettes. Pour les types en survêt, le parking n’est pas un lieu de commerce, c’est un forum romain sous crack. Ils ne sont pas là pour la lessive. Ils ne lavent pas leurs fringues, ils en rachètent. Ils sont là pour le mouvement. Ils attendent la tombée de la nuit comme des gargouilles post-industrielles. Ils ont une gestion du temps qui ferait exploser la tête d’un moine bouddhiste. Ils peuvent rester immobiles pendant quatre heures, à fixer un point imaginaire entre une poubelle débordante et une Peugeot 206 tunée, avec une intensité que l’on ne retrouve que chez les tueurs en série ou les experts-comptables en fin de carrière. Quand une famille « Lessive » croise un groupe de « Survêtements » dans l'allée centrale, l’air se fige. On assiste à une parade nuptiale inversée. La mère de famille serre son sac à main comme si elle transportait les codes de l'arme nucléaire, tandis que le mari essaie de se donner une contenance en vérifiant la pression des pneus de son caddie. En face, les jeunes ne bougent pas d'un millimètre. Ils occupent l'espace. Ils sont l’inertie faite homme. Ils vous regardent passer avec cet œil vitreux qui dit : « Je sais que tu as payé ton Ariel en trois fois sans frais, et ça me donne envie de vomir sur tes pompes de chez Decathlon. » Le plus drôle, c’est le point de rencontre : le distributeur de boissons ou la machine à café automatique à 50 centimes qui crache un liquide noir dont la composition chimique se rapproche plus du pétrole brut que de l’arabica. C’est la zone démilitarisée. J’ai vu un jour un daron en sandales-chaussettes, avec son bidon d’huile de friture de 5 litres sous le bras, attendre son gobelet juste à côté d’un mec qui portait une sacoche en bandoulière contenant probablement assez de substances illicites pour faire planer tout un jardin d’enfants. Ils ne se sont pas regardés. Ils ont fixé la petite porte en plastique de la machine avec la même ferveur religieuse. À cet instant, la fraternité humaine existait. C’était beau. C’était dégueulasse, mais c’était beau. Pourquoi ces deux populations cohabitent-elles ici ? Parce que c’est le seul endroit où personne ne vous demande ce que vous foutez là. Au centre-ville, si vous restez trois minutes debout sans rien acheter, on appelle la police municipale. Ici, dans cette zone commerciale qui ressemble au décor d'un film de science-fiction soviétique, l'errance est un droit constitutionnel. On a le droit d'être une famille dysfonctionnelle qui fait ses réserves de féculents pour l'apocalypse, et on a le droit d'être un prédateur urbain qui attend que la nuit devienne assez opaque pour ses petites affaires. Le "Leader World", c'est le purgatoire avec des néons qui clignotent. Personne n'est fier d'être ici. Le gamin qui braille dans le rayon surgelés parce qu'il veut des bâtonnets de poisson en forme de dinosaures est le miroir de l'âme du type en Lacoste qui s'ennuie fermement en attendant son client. Tous deux veulent quelque chose qu’ils n’auront jamais : une sortie de secours. J’ai observé une scène magnifique l’autre soir. Une gamine d’environ six ans, échappée de la surveillance de ses parents « Commandos », s'est approchée d'un des types en survêtement. Le mec avait une tête à faire peur à un videur de boîte de nuit, une cicatrice sur l'arcade et le regard de quelqu'un qui a oublié le concept même de tendresse. La gamine lui a tendu un biscuit entamé, un truc à la fraise chimique qui aurait pu servir de mortier de construction. Le mec a regardé le biscuit, a regardé la gamine, puis a regardé ses potes qui ricanaient. Il a pris le biscuit, a dit « Merci petite » avec une voix de papier de verre, et l'a mangé. Pendant trois secondes, le choc des populations a cessé. Le mec en survêtement n'était plus une menace sociale, et la gamine n'était plus un dommage collatéral du consumérisme de masse. Et puis la mère est arrivée en hurlant, a arraché sa fille comme si elle la sauvait d'un incendie, et le mec a repris sa pose de statue grecque version banlieue difficile, crachant un morceau de fraise synthétique sur le goudron. C’est ça, la magie du discount. C’est le seul endroit où la misère est tellement soldée qu’elle finit par devenir une monnaie commune. On se déteste, on se craint, on s’ignore, mais on partage tous le même éclairage blafard qui nous donne l'air d'être déjà morts depuis trois jours. Je remonte dans ma caisse, le coffre vide (parce que je suis venu ici juste pour l’ambiance, comme on va au zoo pour se rappeler qu’on a de la chance de ne pas être dans une cage), et je vois un type en survêtement aider une vieille dame à charger ses 40 kilos de lessive dans le coffre d'une Xsara déglinguée. Il le fait avec une efficacité brutale, sans un mot. Elle lui donne une pièce de deux euros. Il la refuse d’un geste de la main, se rassoit sur son muret, et reprend sa garde. Le choc des populations, c’est une illusion. Au fond, entre le mec qui attend la nuit et la famille qui attend la prochaine promo, il n’y a aucune différence. On essaie tous de remplir un caddie qui fuit. Et le pire, c’est que même si la lessive est en promo, l’âme, elle, reste tachetée. Et ça, aucun bidon de 40 kilos de "Fraîcheur Alpine" ne pourra jamais le rattraper. Je démarre. Le néon du magasin s'éteint brutalement. Il est trois heures du matin. La trêve est terminée. Les fauves et les proies rentrent chacun dans leur terrier, avec pour seul point commun cette odeur persistante de détergent bon marché et de désespoir parfumé au citron. C’est le seul endroit où l’herpès est soldé, certes, mais c’est aussi le seul endroit où l’on réalise que, peu importe ce que vous avez dans votre caddie, on finit tous par passer à la même caisse. Et la caissière ne rend jamais la monnaie sur la dignité.

L'Herpès en Promotion

Bienvenue dans la quatrième dimension du pouvoir d'achat, là où le ticket de caisse ressemble à un rapport d'autopsie et où le concept de « DLC » (Date Limite de Consommation) est perçu comme un défi personnel lancé par la multinationale à ton système immunitaire. On est dans la zone grise du commerce de détail, l’endroit exact où l’humanité a décidé que, pour économiser trente centimes sur une boîte de thon à l’huile de vidange, elle était prête à risquer une mutation génétique spontanée. Entrer ici, c’est signer une décharge de responsabilité avec le destin. Vous avez remarqué ? Dans ces hangars à prix cassés, l’air a une consistance. Il est épais, chargé de molécules de désespoir et de particules de peau morte de gens qui ont renoncé à l’idée même de dignité avant que vous ne soyez nés. C’est un écosystème. Une biosphère où le virus n’est pas un intrus, mais un client fidèle qui bénéficie lui aussi de la carte de fidélité. Parlons-en, de l’herpès en promotion. Parce que c’est ça, la réalité du terrain. Dans le contrat social local, la sécurité sanitaire est devenue une option facultative, comme la climatisation sur une Lada de 1984. Ici, on ne se protège pas, on s'endurcit. On ne cherche pas à éviter le microbe, on cherche à négocier avec lui. « Écoute, petit virus, je t'offre un terrain vague de muqueuses fatiguées, mais en échange, tu me laisses finir ma semaine de soixante heures sans me transformer en pustule géante, deal ? » Le rayon « Hygiène & Beauté » de ce magasin est une insulte à la médecine moderne. Les préservatifs ? Ils sont rangés entre les tapettes à souris et l’acide chlorhydrique. C’est un message subliminal. On vous fait comprendre que, peu importe l’orifice, l’issue sera de toute façon douloureuse. Les capotes sont vendues par paquets de cinquante, dans un plastique si rigide qu’on soupçonne le fabricant d’avoir recyclé de vieux pneus de tracteur. Le marketing est inexistant. Pas de « sensation peau à peau » ou de « parfum fraise sauvage ». Ici, l’emballage annonce sobrement : « ÉTANCHÉITÉ RELATIVE ». C’est tout. C’est honnête. C’est le low-cost de l’intime. Si tu n'as pas les moyens d'acheter des marques qui ont un budget publicitaire, tu acceptes que ton futur enfant soit le fruit d'une porosité statistique. Le client moyen, appelons-le Jean-Michel Précarité, regarde le prix du paquet de capotes, puis le prix du pack de douze bières tièdes. Le calcul est vite fait. La bière, ça console tout de suite. Le risque sanitaire, c’est une abstraction, un concept pour les gens qui ont une mutuelle et des rideaux aux fenêtres. Ici, on vit dans l'immédiateté de la promo. Si l'herpès était une option payante, personne ne le prendrait. Mais comme il est livré gratuitement avec le pack « Vie de Merde », on fait avec. On le porte comme une décoration, un tatouage éphémère qui revient tous les mois pour nous rappeler que, même au lit, on n'a pas les moyens d'être exigeant. Regardez cette femme, au rayon frais. Elle hésite devant une barquette de jambon qui a la couleur d'un coucher de soleil sur Tchernobyl. Elle sait que si elle achète ça, son foie va organiser une manifestation spontanée dans les vingt-quatre heures. Mais c’est à -50 %. La promo, c’est le chant des sirènes du pauvre. Et le virus, tapis dans l’ombre des rayons, attend son heure. Il sait que la pauvreté est son meilleur agent marketing. Le manque d’hygiène n’est pas un choix, c’est une conséquence comptable. Quand tu dois choisir entre du savon qui lave et du pain qui nourrit, tu finis par sentir le pain rassis et par porter sur ton visage les stigmates d'une biologie en solde. L’herpès, dans ce contexte, c’est presque un luxe social. C’est la preuve que vous avez encore une vie sexuelle, ou au moins que vous avez partagé une canette de soda avec quelqu'un d'autre que votre solitude. C’est le réseau social du pauvre : on se transmet des trucs, on reste connectés par la vésicule. Et les autorités ? Elles ferment les yeux. Tant que la contagion reste confinée entre le rayon des pâtes au kilo et celui des produits ménagers qui décapent la cornée, tout va bien. C’est une forme de quarantaine économique. On laisse les microbes s’amuser avec ceux qui n'ont plus rien à perdre. Le virus de marque distributeur, c'est l'égalitarisme par le bas. Il ne fait pas de distinction entre le chômeur en fin de droits et l'étudiant qui bouffe des cailloux. Il les unifie sous une même bannière de démangeaisons. D’ailleurs, si vous observez bien les gens qui déambulent ici à trois heures du matin, vous verrez que personne ne se touche. Non pas par politesse, mais par instinct de survie élémentaire. On se croise comme des navires chargés de déchets nucléaires dans le brouillard. On sait que le voisin de rayon est une boîte de Pétri sur pattes. On se frôle, on évite le contact visuel pour ne pas risquer une conjonctivite par télépathie. C'est là que réside le génie du système : transformer le risque sanitaire en une fatalité banale. On a réussi à privatiser la santé et à collectiviser la maladie. Dans ce magasin, on vous vend le problème (la bouffe toxique) et on vous suggère que le remède est trop cher pour vous. Alors vous restez là, avec vos petites plaques rouges et votre dignité en lambeaux, à attendre que la caissière scanne votre existence avec le même bip monotone que celui d'une boîte de haricots périmés. Le pire, c'est la résignation. Ce moment où tu te grattes le coin de la lèvre en regardant une promo sur les éponges métalliques et que tu te dis : « Oh, et puis merde. De toute façon, dans ce quartier, on est tous périmés. » C’est le triomphe absolu du capitalisme sauvage : avoir fait de nous des produits si peu chers que même les bactéries hésitent à nous coloniser de peur de faire une mauvaise affaire. On est dans le temple du « Pas Assez ». Pas assez d'argent, pas assez de savon, pas assez d'espoir, pas assez de latex. Et au milieu de ce vide, l'herpès fleurit comme une mauvaise herbe sur un parking en asphalte fissuré. C’est la seule chose qui soit vraiment offerte, le seul bonus de la vie de client discount. On ne vous demande pas votre avis, on vous l'impose au détour d'un caddie mal désinfecté ou d'une poignée de main moite. Alors, on continue. On remplit le chariot. On prend les œufs fêlés, le lait caillé et le risque viral. On passe à la caisse, on donne nos derniers centimes, et on repart dans la nuit, avec notre petit bouton de fièvre qui brille sous les néons blafards comme une médaille de guerre. La guerre de la survie à bas prix. On a perdu, bien sûr. On perd toujours. Mais au moins, on a eu les -30 % sur les biscuits apéritifs. Et ça, dans le monde merveilleux du solde permanent, c’est presque une victoire. Parce qu'au fond, l'herpès, c'est comme cette fichue carte de fidélité : une fois que tu l'as, c'est pour la vie. Et contrairement aux points cadeaux que tu ne peux jamais échanger contre quoi que ce soit d'utile, lui, il est toujours là pour te rappeler que tu fais partie du club. Le club de ceux qui savent que la vie est une promo qui finit toujours mal, dans un rayon désert, sous le regard méprisant d'un vigile qui a lui aussi une petite croûte suspecte au bord du menton. Bienvenue chez nous. N'oubliez pas de passer votre carte. Le virus vous remercie de votre visite. À bientôt, au rayon des rêves en liquidation totale.

L'Alcool au Litre (ou à la Piscine)

Écoutez, si vous pensez que « faire les courses », c’est choisir un petit Chardonnay avec une étiquette épurée pour accompagner un pavé de saumon label rouge, vous vous êtes trompés de bouquin. Posez ce livre, reprenez votre trottinette électrique et retournez dans votre quartier où les loyers coûtent le prix d’un rein sur le darknet. Ici, on ne parle pas de dégustation. On parle de logistique de guerre. On parle de l’Aude en plein mois d’août, un département où le soleil ne se contente pas de briller, il essaie activement de t’assassiner avec une batte de baseball thermique. Dans ce pays de poussière et de ronces, l’eau est une rumeur lointaine et le Pastis est une religion d’État, sauf que le Clergé porte des marcels tachés et des claquettes-chaussettes. Quand on franchit le seuil du « Discount Total », après avoir survécu au rayon des biscuits apéritifs et à la menace latente de notre herpès de fidélité, on arrive devant le Saint des Saints : l’allée des liquides. Mais attention, pas le liquide précieux, pas le nectar des dieux. On parle du « Pastaga au litre ». Ou mieux, au bidon. Si le contenant ressemble à s’y méprendre à un flacon de liquide de refroidissement pour tracteur, c’est que vous êtes au bon endroit. L’objectif est simple : remplir le coffre de la Xsara Picasso jusqu’à ce que les amortisseurs hurlent à la mort, avec assez d’anis pour anesthésier une harde de sangliers ou la totalité de la population de Carcassonne – ce qui, niveau métabolisme, revient à peu près au même. Regardez-les, nos champions du chariot. Ils ne marchent pas, ils naviguent. Ils ont cette lueur dans l’œil, un mélange de calcul mental complexe (prix au litre divisé par le degré d’alcool multiplié par la capacité de résistance du foie de l’oncle Guy) et de désespoir pur. On n’achète pas du Pastis ici par plaisir. On l’achète parce que c’est le seul carburant capable de faire supporter la vue de la belle-mère en maillot de bain léopard au bord d’une piscine gonflable qui fuit. Le « Pastis de la Victoire », marque distributeur avec une étiquette jaune pisse qui semble avoir été imprimée par un stagiaire sous acide en 1984, est vendu par packs de six bouteilles en plastique. Oui, en plastique. Parce que le verre, c’est pour les gens qui ont encore de l’espoir ou de la force dans les poignets. Ici, on veut de l’incassable. On veut du fonctionnel. On veut que si le coffre s’ouvre dans un virage sur la départementale, on ne perde pas une goutte de ce sérum de vérité qui sent l’usine chimique et le réglisse périmé. L’art de la « Piscine », c’est l’étape suivante. Vous connaissez la théorie : un volume de boisson, cinq volumes d’eau. Dans l’Aude, la théorie, on s’en sert pour caler les tables bancales. La « Piscine », c’est un concept architectural. On prend un verre à moutarde (format familial), on met deux glaçons qui se battent en duel et qui fondent en trois secondes sous les 42 degrés ambiants, et on remplit le reste avec ce liquide laiteux, trouble, opaque comme l’avenir d’un diplômé en philosophie. Quand on verse l’eau sur le nectar discount, il se passe une réaction chimique fascinante. Ce n'est pas un mélange, c'est une mutation. Ça devient blanchâtre, huileux, ça prend des reflets de marée noire au soleil. C’est beau comme un accident industriel. À ce stade, le mélange est capable de décaper la peinture d'une clôture ou de dissoudre une tristesse existentielle accumulée depuis la fermeture de l'usine de textile locale en 1992. Approchez-vous du rayon. Sentez cette odeur de camphre et de désinfectant pour toilettes de camping. C’est l’odeur du terroir, le vrai. Un type à côté de moi, avec un gilet jaune délavé qui lui sert de seconde peau, empile les cartons de 2 litres comme s'il construisait un bunker contre l'apocalypse. Et il n'a pas tort. Dans le monde du solde permanent, l'apocalypse, c'est quand il n'y a plus de glaçons. « C’est pour le baptême du petit ? » je lui demande pour briser la glace (qu’on n’a pas). Il me regarde avec un mépris souverain, le genre de regard qu’on réserve aux touristes qui demandent s’il y a une option végétarienne pour le cassoulet. « Non, c'est pour le week-end. On est quatre. » Quatre. Ils vont donc ingérer assez d’anéthole pour modifier leur code génétique. D’ici dimanche soir, ils ne parleront plus, ils émettront des sifflements de cigales et leur sueur pourra être utilisée comme répulsif à moustiques haute performance. C’est ça, la magie de l’Aude. C’est cette capacité à transformer une boisson de vieux en un sport de combat. On continue la progression vers la caisse. C’est le moment du Tetris humain. Il faut faire tenir les douze litres de jaune, les packs de Cristaline (pour faire semblant d’être hydraté), et les sacs de chips à -50 % qui ont le goût de carton pressé. Le chariot pèse trois tonnes. Une roue déconne, bien sûr. Elle couine. Un cri strident, régulier, qui ponctue notre avancée dans la vallée de l'ombre de la cirrhose. La caissière, une sainte femme nommée Chantal qui a vu passer plus de litres d'alcool que le port de Marseille, scanne les codes-barres avec la régularité d'un métronome. Elle ne juge pas. Elle sait. Elle voit les mains qui tremblent légèrement, elle voit le bouton d'herpès qui brille sur ma lèvre, elle voit le désert dans nos yeux. Elle sait que chaque bouteille est une brique de plus dans le mur qu'on érige entre nous et la réalité. Le montant s'affiche. C'est dérisoire. C’est ça qui est terrifiant. Pour le prix d’un cocktail avec un parapluie rose à Paris, on a de quoi faire oublier la faim à tout un village de Corbières. On paye en petites coupures, de celles qui ont traîné au fond d’une poche avec des miettes de tabac à rouler. Et on sort. On affronte la lumière. Le parking du « Discount Total » ressemble à une scène supprimée de *Mad Max* mais avec des Renault Kangoo. On charge le coffre. On transpire. Le plastique des bouteilles chauffe déjà sous le métal de la carrosserie. On sait que d'ici deux heures, le Pastis sera tiède, ce qui est techniquement un crime contre l'humanité, mais ici, c'est juste la norme. On boira ça dans des gobelets en plastique rouge, assis sur des chaises de jardin qui s'enfoncent dans la terre sèche, en regardant les éoliennes tourner lentement à l'horizon, comme les pales d'un ventilateur géant qui brasse du désespoir. Parce qu'au fond, l'alcool au litre, c'est l'anesthésie du pauvre. On ne cherche pas l'ivresse mondaine, le petit vertige qui rend spirituel. On cherche le black-out, la déconnexion, le grand silence blanc. On veut que le monde s'arrête de hurler que les factures arrivent, que le toit fuit et que la vie est une promo qui s'est terminée sans nous prévenir. On monte en voiture. Le moteur broute. On jette un dernier regard au magasin, ce temple de la consommation de seconde zone où l'on vient soigner nos manques avec des produits qui nous tuent à petit feu. On repart dans la fournaise, avec notre cargaison de « Piscine » potentielle. On est parés. Le département peut bien s'effondrer, on a de quoi tenir le siège. Et si jamais on croise un flic ? Bah, avec l'herpès sur la gueule et douze bidons de jaune dans le coffre, il pensera juste qu'on est des locaux en train de faire un convoi humanitaire pour un apéro de quartier. Dans l'Aude, c'est un motif d'immunité diplomatique. Allez, roule. La piscine nous attend. Et par piscine, je ne parle pas de l'eau bleue et chlorée. Je parle du grand verre transparent, de l'eau trouble, et de cette certitude qu'une fois le fond du verre atteint, on n'aura toujours pas trouvé de solution à nos problèmes, mais qu'au moins, on aura oublié la question. Bienvenue dans le Sud profond. N'oubliez pas le glaçon, s'il en reste. Le virus, lui, ne boit pas, mais il apprécie la vue. Santé, les perdants. On se retrouve au rayon des éponges, quand il faudra ramasser ce qu'il reste de notre dignité.

La Contrefaçon Créative

Le soleil tape sur le parking du marché comme si Dieu essayait de nous cuire à l’étouffée pour voir si on a plus de goût une fois caramélisés. À côté de notre cargaison de Pastis tiède, on ressemble à une pub pour la fin du monde sponsorisée par une marque de pommade contre les démangeaisons. Mais aujourd'hui, on ne cherche pas la fraîcheur, on cherche le prestige. Enfin, la version locale du prestige : celle qui se vend sur des tréteaux bancals, entre un stand de poulets rôtis qui suintent la tristesse et un étal de slips « de marque » vendus par lots de douze pour le prix d’un café en terrasse. Bienvenue dans le temple de la Contrefaçon Créative. Ici, on ne triche pas avec la loi, on propose une réalité alternative. On n’achète pas un faux, on investit dans une interprétation libre du capitalisme. Regardez-moi cette paire de baskets. Des « Abibas ». Notez bien le génie : il y a quatre bandes. Pourquoi se contenter de trois quand on peut en avoir une de plus pour le même prix ? C’est l’inflation inversée. La quatrième bande ne symbolise pas le sport, elle symbolise l’espoir. Elle est collée avec une substance qui ressemble étrangement à de la bave de crapaud séchée et qui dégage une odeur de pétrole brut capable de faire s’évanouir un inspecteur de Greenpeace à trois kilomètres de distance. Ces pompes sont une prouesse d'ingénierie : la semelle est si fine que tu peux sentir la température exacte du bitume, et si tu marches sur une pièce de deux euros, tu peux dire si elle est côté face ou côté pile sans enlever tes chaussures. C’est ça, la magie de l’Abibas. Elle ne t’emmène pas courir un marathon, elle t’emmène directement chez le podologue avec une scoliose carabinée avant même que tu aies fini de lacer le plastique recyclé qui leur sert de cordons. Mais putain, qu’est-ce qu’elles brillent sous le cagnard. On dirait qu’elles ont été trempées dans l’uranium appauvri. Et que dire du sac « Cucci » ? Un chef-d'œuvre de la maroquinerie synthétique. Le vendeur, un type dont le bronzage a la couleur d’une vieille valise en carton et dont le regard exprime une absence totale de remords, te jure sur la tête de sa descendance que c’est du cuir de veau élevé en plein air. En réalité, c’est du pétrole transformé en simili-plastique, lui-même recouvert d'une fine pellicule de mensonges. Le logo est magnifique : les deux « C » sont tellement entrelacés qu’on dirait deux scoliotiques en train de faire une lutte gréco-romaine. Le problème du sac Cucci, c'est sa durée de vie. C’est un accessoire biodégradable, mais dans le mauvais sens du terme. C’est un objet qui a été conçu pour se suicider. Tu le poses sur le siège passager, il perd une anse. Tu fermes la fermeture Éclair, elle te reste dans la main comme un os de poulet après un repas de famille. À l’heure où tu passes la douane, ou même simplement le péage de l’A9, le sac a commencé son processus de décomposition moléculaire. À Narbonne, c’est un sac à main de luxe. À Béziers, c’est une pochette. À Montpellier, c’est une poignée de confettis dorés qui collent aux doigts et qui sentent la colle néoprène. Mais on adore ça. Pourquoi ? Parce qu’on est dans le Sud, et que paraître est plus important qu’être. Dans cette fournaise, l’authenticité est un concept de riche qui a la clim. Nous, on préfère le faux qui brille au vrai qui coûte un rein. On porte nos Abibas comme des médailles de guerre. On sait que la semelle va nous lâcher au premier virage, on sait que le logo « Mike » (avec la virgule à l’envers, comme si le logo faisait un AVC) va s’effacer à la première goutte de sueur, mais sur le moment, on se sent comme des seigneurs. Des seigneurs de la dèche, certes, mais des seigneurs quand même. Il y a une forme de poésie dans ces objets qui se désintègrent. Ils sont à l’image de nos vies : une façade clinquante qui dissimule une structure en carton pâte. On achète ces trucs pour se prouver qu’on a encore les moyens de se faire arnaquer. C’est une preuve de vitalité économique. Si je peux claquer vingt balles dans une montre « Roleks » qui avance de dix minutes toutes les heures, c’est que je ne suis pas encore totalement au fond du trou. Je suis juste dans un trou où le temps passe plus vite qu’ailleurs. Et puis, regardez le public. C’est un défilé de mode pour aveugles sous ecstasy. On croise des daronnes avec des foulards « Hermèsse » dont les motifs ressemblent à un accident de peinture dans une usine de jouets chinois. On voit des types porter des polos « Lacoste » où le crocodile a l'air d'avoir été dessiné par un enfant de cinq ans sous l'influence de la colle forte. Le croco ne sourit pas, il a l'air d'appeler à l'aide, coincé dans une trame de coton si rêche qu'elle pourrait servir à poncer des meubles de jardin. Le plus drôle, c’est la paranoïa qui va avec. On marche sur le marché en scrutant l’horizon pour voir si les douaniers ne vont pas surgir d’un buisson de lauriers-roses pour nous confisquer nos trésors. Imaginez la scène : être arrêté pour possession d’un sac « Chanal » qui est en train de fondre sous le soleil. — « Monsieur, vos papiers. Et ce sac, c’est un vrai ? » — « Écoutez l’officier, s’il était vrai, je ne serais pas en train de transpirer du Pastis par tous les pores de ma peau et je ne roulerais pas dans une voiture dont le pare-chocs tient avec du gros scotch de déménagement. » La vérité, c’est que même les douaniers s’en foutent. Ils nous regardent passer avec une pitié non dissimulée. Ils savent que la punition est incluse dans le prix d'achat. La punition, c'est de porter ces chaussures qui font un bruit de succion à chaque pas parce que l'air reste coincé dans les bulles de plastique « Air Max » (qui ne contiennent pas d'air, mais probablement les gaz d'échappement de l'usine de production). La punition, c'est le bouton du jean « Levi'sse » qui te saute au visage dès que tu tentes de t'asseoir pour boire un coup. C’est ça, la Contrefaçon Créative. C’est l’art de transformer la misère en spectacle. On sait qu’on ne trompe personne. Tout le monde voit bien que ton t-shirt « Balanciaga » est écrit avec deux « g » et qu’il rétrécit de trois tailles dès qu’il sent l’humidité de l’air. Mais on s'en fout. On est dans le Sud profond, là où la réalité est de toute façon une option facultative. On vit dans une contrefaçon de département, avec une contrefaçon d'herpès qui nous sert de maquillage naturel, et des contrefaçons de rêves plein la tête. On est des faux. On est des imitations. On est les « Abibas » de l’humanité. On n’a pas les moyens d’être des originaux, alors on se contente d’être des copies mal foutues, mais avec des couleurs plus pétantes. On brille dans le noir, pas par éclat, mais par radioactivité industrielle. Allez, on remonte dans la bagnole. J'ai un sac « Cucci » qui commence à coller au siège et mes baskets me font des ampoules qui ont la forme de l'archipel nippon. On va aller boire un dernier verre avec nos potes, les perdants magnifiques, ceux qui croient encore qu'avec une casquette « Nyke » et un parfum qui sent le nettoyant pour vitres mais qui s'appelle « Sauvageon », ils vont pécho la serveuse du bar de l'Union. Après tout, si le monde est une arnaque, autant être celui qui porte les plus belles fausses chaussures pour marcher sur les décombres. Santé, et faites gaffe : ne vous approchez pas trop d'une flamme avec ce t-shirt en nylon, ou vous allez finir comme une bougie de chez Action. On n'est peut-être pas riches, mais on a le sens du style. Un style qui s'effiloche, qui gratte et qui déteint, mais c'est le nôtre. C'est l'élégance du naufrage, version polyester.

Le Parking des Ames Perdues

Regardez-le. Non, vraiment, baissez votre vitre, ignorez l'odeur de friture rance qui stagne sur ce parking comme un linceul de cholestérol, et observez ce spécimen. C’est le Gardien du Temple de la Loose. Il est assis dans une Seat Ibiza de 2004, une caisse dont la couleur d’origine a été oubliée par Dieu lui-même, quelque part entre le « gris dépression » et le « bleu j’ai tapé un muret ». Ça fait quatre heures qu’il est là. Ses potes sont partis « faire deux-trois courses ». Dans le langage de cette faune particulière, « faire des courses », c’est une expression générique qui peut signifier : acheter un pack de huit Cristaline, tenter de soudoyer un vigile pour récupérer un chariot jeté dans le canal, ou plus probablement, errer dans les rayons de « Bazar Land » à la recherche d’une coque d’iPhone 4 avec des oreilles de lapin en silicone. Le mec qui attend, appelons-le Kévin — par respect pour la tradition sociologique française — est entré dans une phase de stase biologique que même les tardigrades nous envient. Il est affalé sur son siège, le dossier incliné à 45 degrés, une position qu’on appelle dans le milieu la « position du fœtus urbain ». Il ne voit plus la route, il ne voit plus le monde ; il voit juste le ciel de toit qui commence à se décoller à cause de l’humidité stagnante de ses propres soupirs. Attendre quatre heures dans une bagnole sur le parking d’un centre commercial en zone périurbaine, c’est l’expérience de mort imminente la plus longue de l’histoire de l’humanité. C’est un purgatoire en skaï. Analysons son environnement. Le tableau de bord est un autel dédié à la consommation de seconde zone. Il y a là un sapin « Arbre Magique » dont l’odeur « Vanille des Îles » a muté pour devenir « Gaz de combat de la Première Guerre Mondiale ». À côté, une collection de tickets de grattage « Cash » qui, s’ils étaient mis bout à bout, représenteraient le PIB du Laos, mais qui ici ne représentent qu’une série de déceptions recouvertes d’une fine pellicule d’argenture toxique sous ses ongles. Kévin a soif. Mais il ne sortira pas. Sortir, c’est admettre que ses potes l’ont abandonné. Sortir, c’est risquer de croiser son propre reflet dans la vitrine du « Point Chaud » et de réaliser qu’il porte un jogging en polyester qui génère assez d’électricité statique pour alimenter une petite ville de l’Oural. Alors il reste là, dans sa bulle de métal rouillé, à scroller sur TikTok jusqu’à ce que ses yeux ressemblent à des billes d’agate injectées de sang. Pourquoi attend-il ? C’est là que la sociologie devient fascinante. Dans cette microsociété des parkings de fin de soirée, le mec qui reste à la bagnole est le dépositaire de la logistique. Il est le pivot. Si la Seat bouge, le groupe n’existe plus. Il est l’ancre de ce navire ivre de gasoil. Ses potes, les « explorateurs du vide », sont partis chasser le mirage d’une promo sur les Monster Energy ou d’une serveuse de l’Union qui leur sourirait par simple réflexe pavlovien de survie commerciale. Toutes les vingt minutes, la condensation envahit les vitres. Kévin passe un revers de manche pour dégager un hublot, un petit rectangle de clarté dans ce monde de buée. Il regarde l’entrée du magasin. Rien. Juste une vieille dame qui se bat avec un caddie dont la roue avant droite a décidé de mener une vie indépendante et chaotique. Puis, un couple qui s’engueule parce que l’un a acheté du jambon premier prix alors que l’autre voulait du « label rouge » pour oublier qu’ils vivent dans un studio qui sent le renfermé. Kévin soupire. Il commence à avoir faim. Il fouille dans la boîte à gants. On y trouve toujours la même chose : un manuel d'utilisation en allemand (alors que la voiture vient de Belgique), un tournevis dont le manche colle, et un vieux paquet de Haribo qui ont fusionné entre eux pour former une masse gélatineuse et radioactive, une sorte de « Blob » goût fraise chimique. Il en croque un morceau. C’est dur comme du plastique, ça a le goût de la défaite, mais c’est du sucre. Et le sucre, c’est la vie quand on attend le retour des Argonautes du nylon. Vers la troisième heure, le cerveau de Kévin commence à produire des hallucinations. Il croit voir ses potes sortir, chargés de sacs « Cucci » et de trophées de chasse urbaine. Mais non. C’est juste le vigile qui fait sa ronde, l’air aussi enthousiaste qu’un condamné à mort qui doit repeindre sa propre cellule. Le vigile regarde la Seat. Kévin regarde le vigile. C’est un moment de pure reconnaissance entre deux parias du bitume. Une communion silencieuse sur fond de néons qui grésillent. « On est ensemble, frère », semble dire le regard de Kévin. « Je t'emmerde, bouge ta carcasse », répond le regard du vigile. C’est magnifique. C’est l’élégance du naufrage, version parking de province. Et puis, soudain, le miracle. Ils apparaissent. Les potes. Ils marchent comme s’ils venaient de conquérir l’Everest alors qu’ils ont juste réussi à se faire expulser du rayon multimédia pour avoir mis du Jul à fond sur une enceinte de démonstration. Ils arrivent, les bras ballants, avec pour seul butin un paquet de feuilles slim et une canette de limonade tiède qui coûte 30 centimes. Ils ouvrent les portières dans un fracas de métal fatigué. L’odeur de la liberté — un mélange de tabac froid et de transpiration d'effort inutile — envahit l’habitacle. — « Alors, c’était comment ? » demande Kévin, la voix enrouée par quatre heures de silence monacal. — « Trop long la queue, frère. Mais j’ai vu un mec, il avait des pompes, j’te jure, des vraies "Nyke" mais avec trois virgules. Le futur, mec. Le futur. » Ils remontent. Le moteur de la Seat tousse, crache une fumée noire qui ferait faire un AVC à Greta Thunberg, et s'élance vers de nouvelles aventures : le parking du McDonald’s, situé à exactement 400 mètres de là. Parce que c’est ça, la vie. Une succession de parkings. On change juste de décor, mais les acteurs restent les mêmes. On est des satellites en orbite autour de centres commerciaux qui ferment. On brille dans le noir, non pas parce qu’on a du charisme, mais parce que nos fringues sont chargées de microparticules de pétrole recyclé. Regardez-les partir. C’est notre cavalerie légère. Ils n’ont rien, ils ne vont nulle part, mais ils y vont en Seat Ibiza. Et quelque part, dans cette persévérance absurde, dans cette capacité infinie à attendre que rien n’arrive sur un parking de zone industrielle, il y a une forme de noblesse. Une noblesse en polyester, certes, mais une noblesse quand même. Allez, passe la deuxième, Kévin. On a encore toute la nuit pour ne rien faire, et on va le faire avec un panache que même les riches n'oseraient pas imaginer. Parce qu’eux, ils ont de l’argent, mais nous, on a le temps. On a tout le temps du monde pour attendre que l’herpès soit soldé et que la vie devienne enfin une publicité pour du parfum « Sauvageon ». En attendant, on roule. Ou on attend. C'est pareil. Santé.

La Peur du Douanier

Il y a un moment précis, un point de bascule métaphysique, où le citoyen honnête — celui qui trie ses déchets, qui ne dépasse jamais de plus de 4 km/h et qui dit « merci » aux automates de la BNP — se transforme instantanément en ennemi public numéro un. Ce moment, c’est celui où tu aperçois, à travers un pare-brise constellé de cadavres de moucherons, la silhouette d’un homme en bleu avec un panneau « Stop » au bout d’un bras musclé par des années de frustration administrative. Le douanier. C’est fascinant, cette capacité qu’a l’uniforme à transformer ton système nerveux en une guirlande de Noël en court-circuit. Tu n’as rien fait. Enfin, « rien », c’est relatif. Dans ton coffre, il n’y a pas de têtes décapitées, pas de lance-roquettes dérobés à l’armée ukrainienne, pas de lingots d’or nazi. Non. Dans ton coffre, il y a quatre pots de Nutella format familial de cinq kilos chacun, achetés en promotion dans une zone franche où le sucre est moins taxé que l'air qu'on respire. Et pourtant, à l’instant où ton regard croise celui du préposé à la gabelle, tu te sens comme Pablo Escobar traversant la frontière texane avec trois tonnes de pure sous les sièges de sa Buick. Ton cœur se met à cogner contre tes côtes avec l’enthousiasme d’un batteur de death metal sous amphétamines. Ta lèvre supérieure devient une zone humide protégée par la convention de Ramsar. Tu te liquéfies. Tu n’es plus un conducteur de Seat Ibiza, tu es une flaque de culpabilité en polyester. Pourquoi ? Parce que dans l’imaginaire collectif de la classe moyenne inférieure, le douanier n’est pas un fonctionnaire qui vérifie des quotas de marchandises. C’est un grand prêtre de l’Inquisition fiscale capable de lire dans ton âme que tu as aussi pris une cartouche de clopes de trop pour ta belle-mère, et que ce geste fait de toi le responsable direct du trou de la Sécurité sociale et de la fonte des glaces. Le douanier s’approche. Il a ce pas. Vous connaissez ce pas ? C’est le pas de celui qui possède le temps, alors que toi, tu n’as que du stress et un moteur qui broute. Il marche comme s'il marchait sur le visage de tes espoirs. Il a les mains derrière le dos, ou bien il tripote cette petite radio qui grésille, envoyant des codes que tu interprètes immédiatement comme : « On tient le gros poisson, préparez la fouille anale et le peloton d’exécution, il a du rab de pâte à tartiner. » À ce stade, ton cerveau commence à élaborer des stratégies de défense totalement débiles. Tu te répètes : « Reste naturel. » Mais qu’est-ce que c’est, être naturel ? Est-ce que les gens naturels respirent par le nez avec un sifflement de bouilloire ? Est-ce qu’ils agrippent le volant comme s’ils essayaient d’étrangler un cobra ? Tu décides de sourire. Erreur fatale. Ton sourire ressemble à une grimace de victime de botulisme. Tu as l’air d’un Joker de province qui aurait fait une overdose de Lexomil. Il arrive à ta hauteur. Tu baisses la vitre. Le mécanisme grince, un bruit qui, dans ton esprit, sonne comme la fermeture d’une cellule à Fleury-Mérogis. — Bonjour. Quelque chose à déclarer ? La question est simple. Mais pour toi, c’est une énigme du Sphinx. Si tu dis « rien », tu es un menteur. Si tu dis « quatre pots de Nutella », tu passes pour un psychopathe ou un trafiquant de diabète de type 2. Tu bafouilles. — Heu… non. Enfin, des courses. Pour manger. La nourriture, vous savez… le carburant de la vie… Ha ha. Le « Ha ha » est de trop. On ne rit pas avec la douane. La douane n’a pas d’humour. La douane est une entité minérale qui ne comprend que les formulaires Cerfa et la tristesse des zones frontalières. Le douanier te regarde. Il scrute l’arrière de ta voiture. Il voit les sacs en plastique qui débordent. Il voit le pack de 24 canettes de bière premier prix qui trône fièrement sur la banquette. Il sent l’odeur de la défaite sociale et du jambon sous vide. Dans sa tête, il voit un pauvre type qui a fait deux heures de route pour gagner douze euros sur son panier de courses. Dans ta tête, il voit un cartel colombien de la noisette. Tu te demandes s’ils ont des chiens renifleurs de chocolat. Est-ce qu’un berger allemand peut entrer dans une frénésie meurtrière à cause d'une trop forte concentration d'huile de palme ? Tu imagines déjà la scène : le chien qui déchiquette tes sacs de courses, l’huile de palme qui s’écoule sur le bitume comme le sang d’un rêve brisé, et toi, menotté au réservoir d’une dépanneuse, criant : « C’ÉTAIT POUR LES ENFANTS, JE JURE ! » Le stress monte d’un cran quand il te demande : — Vous pouvez ouvrir le coffre ? C’est le moment de vérité. C’est là que le château de cartes s’effondre. Tu sors de la voiture. Tes jambes sont en coton. Tu as l’impression de marcher sur la Lune, ou sur des œufs, ou sur les deux. Tu te diriges vers l’arrière. Tu insères la clé. Tu pries tous les dieux, y compris ceux que tu as insultés la semaine dernière quand tu as perdu tes clés de bagnole. Le coffre s’ouvre. C’est l’apocalypse. C’est le Tetris de la misère. Les quatre pots de Nutella sont là, au sommet de la pile, brillant sous le néon blafard du poste de frontière comme les idoles d’une religion oubliée. À côté, il y a deux bouteilles de Ricard (la limite légale est d'une et demie, tu es un criminel de guerre), trois kilos de fromage qui pue la mort et un stock de lessive liquide qui pourrait laver les péchés de l'humanité tout entière. Le douanier regarde la marchandise. Il soupire. Ce n’est pas un soupir de colère. C’est un soupir de fatigue existentielle. Il voit ta vie. Il voit tes fins de mois qui commencent le 12. Il voit tes vacances passées à chasser les promotions sur le détergent. Il sait que tu n’es pas Pablo Escobar. Tu es juste un satellite en orbite autour de la grande distribution, un type qui essaie de gratter quelques miettes de pouvoir d'achat dans les marges de l'économie européenne. — C’est bon, circulez, dit-il en détournant le regard, comme si ta pauvreté était contagieuse. Tu refermes le coffre. Tu remontes dans la Seat. Tu redémarres. Ton pied tremble sur l’embrayage, faisant brouter la voiture comme un poney asthmatique. Tu passes la frontière. Tu es libre. Pendant les dix kilomètres qui suivent, tu ne dis pas un mot. Tu vérifies ton rétro toutes les trente secondes pour voir si une colonne de blindés ne te poursuit pas. Et puis, lentement, le stress redescend. L’adrénaline se transforme en une forme de fierté absurde. Tu te redresses sur ton siège. Tu ajustes tes lunettes de soleil (achetées 3 euros au marché). Tu commences à te raconter le film. Dans ta tête, tu n’es plus le mec qui a failli faire une attaque pour de la pâte à tartiner. Tu es celui qui a « géré ». Tu as passé le barrage. Tu as trompé la vigilance de l’État. Tu es un hors-la-loi. Un pirate des parkings de supermarché. Tu regardes ton passager (qui est tout aussi pâle que toi) et tu lances avec une voix de baryton : — Ils ont rien vu, ces amateurs. On est trop forts. On est des génies. On a quatre pots de Nutella en trop et on est encore en liberté. C’est ça, la vraie aventure moderne. Ce n’est pas traverser l’Atlantique en solitaire ou gravir l’Everest. C’est ramener du sucre industriel d’un pays étranger sans se faire confisquer sa dignité par un mec en uniforme qui gagne 1600 euros par mois. On est les rois du pétrole recyclé. On brille dans le noir, chargés de microparticules de peur et de cacao. On rentre à la maison, dans notre cité ou notre lotissement, pour tartiner notre victoire sur du pain de mie premier prix. Et quelque part, dans cette petite victoire minable, il y a un panache que même les riches n'oseraient pas imaginer. Parce qu’eux, ils ne connaissent pas le frisson sacré de la fraude fiscale à 8,50 euros. Ils n'ont pas ce goût de victoire qui accompagne chaque tartine de Nutella de contrebande. Santé, les trafiquants. Demain, on essaiera avec les dosettes de café. On va vivre dangereusement. On a tout le temps du monde pour ça. En attendant, on roule. Ou on attend. C’est pareil. Tant qu'on n'est pas en taule.

Le Bilan de Santé du Lendemain

Le réveil sonne, mais c’est moins une alarme qu’une sommation d’huissier. Tu ouvres un œil, puis l’autre, et tu te rends compte immédiatement que tes paupières n’ont plus la même texture que la veille. Elles collent. Elles ont ce fini mat et poisseux, un mélange de condensation de climatisation de Renault Scenic et de résidus de poussière d’Espagne. Bienvenue dans le "Lendemain de Jonquera", cet état physiologique et spirituel unique que la science refuse d’étudier de peur de découvrir une nouvelle forme de choléra émotionnel. On ne se réveille pas après une virée à la frontière comme on se réveille après une cuite au champagne. Le champagne, c’est noble, ça tape sur le front, c’est une douleur propre, presque aristocratique. Le lendemain de La Jonquera, c’est une gueule de bois à la graisse de friture et au sucre de synthèse. Tu as l'impression que ton sang a été remplacé par du sirop de glucose à 1,20 € le gallon et que tes poumons abritent une colonie de microparticules échappées d’un pot d’échappement de camion letton. Le premier réflexe, c'est l'inspection du champ de bataille. Tu traînes ton corps flasque jusqu’au salon, et là, tu les vois. Les sacs. Les fameux sacs en plastique tressé, increvables, qui contiennent ton "butin". Hier, sous le néon blafard du supermarché *Gran Jonquera*, tu te sentais comme Danny Ocean braquant le Bellagio. Tu avais ce regard d’aigle, cette précision chirurgicale pour débusquer le pack de 24 canettes de Coca qui te faisait gagner précisément 4,12 € par rapport au Leclerc de ta banlieue. Tu étais un génie de la finance, un loup de Wall Street en claquettes-chaussettes. Aujourd'hui, à la lumière crue d'un dimanche matin pluvieux, la réalité te frappe avec la délicatesse d’un pare-chocs de semi-remorque. Tu contemples tes trois kilos de fraises Tagada qui ont déjà commencé à fusionner en une seule masse radioactive à cause de la chaleur du coffre. Tu regardes ces bouteilles de Ricard format "extincteur" et tu te demandes sincèrement à quel moment de ta vie tu as décidé que ton foie méritait une telle déclaration de guerre. C’est là que le bilan de santé moral commence. Tu te sens sale. Pas la saleté qu'on enlève avec un gel douche "Fraîcheur Boréale". Non, c’est une saleté ontologique. C’est la crasse du consommateur de base qui a passé quatre heures à piétiner dans un hangar bruyant pour économiser le prix d’un menu Best Of. Tu réalises que ton après-midi "aventureuse" s’est résumée à errer entre des rayons de détergents géants et des comptoirs de charcuterie dont l'origine géographique est aussi floue que la comptabilité d'un cartel colombien. Regardez-vous dans le miroir. Votre peau a cette teinte "grise de parking". C'est le teint La Jonquera. C'est l'ombre portée de la culpabilité. On se sent moralement pauvre parce qu’on vient de consacrer une journée entière à la célébration du "Moins Cher". On a sacrifié notre temps — la seule ressource non renouvelable de l’univers — pour acquérir des dosettes de café compatibles Nespresso qui ont un léger goût de pneu brûlé. On est les rois du cheap, les empereurs du rabais. Et parlons de cette odeur. Cette fragrance persistante qui semble s’être accrochée à vos pores. C’est le parfum "Eau de Jonquera" : un savant mélange de tabac froid, de gazole de station-service Repsol, de poulet rôti aux hormones et de ce désodorisant pour voiture "Vanille Tropicale" qui essaie désespérément de masquer l’odeur de la misère moderne. Vous avez beau frotter, vous puez la transaction transfrontalière illicite. Le pire, c’est le passage aux toilettes. Le bilan de santé devient alors très concret. Votre système digestif, qui a été nourri la veille au "Buffet à volonté" à 13,50 € (boissons comprises, sauf le café, faut pas déconner), est en train de rendre les armes. Votre intestin grêle tente de vous envoyer un SMS pour vous demander pourquoi vous lui avez infligé cette paëlla jaune fluo dont les crevettes semblaient avoir été pêchées dans la zone de refroidissement d'une centrale nucléaire. Vous évacuez du regret liquide. C’est le prix à payer pour avoir voulu rentabiliser le voyage en mangeant "gratuitement" jusqu’à l’explosion gastrique. Ensuite, il y a la phase de rationalisation. C’est le moment où tu prends ta calculette pour essayer de te prouver que tu n’es pas un idiot. "Alors, j’ai économisé 15 balles sur la lessive, 20 balles sur l’alcool, 10 balles sur les clopes... Total : 45 euros de bénef !" Mais ton cerveau, cet enfoiré de traître qui a repris un peu de lucidité, te chuchote : "Et l’essence ? Et le péage ? Et les quatre heures de ta vie passées à écouter du reggaeton saturé dans une file d'attente entre un mec qui pue la sueur et une grand-mère qui achète assez de papier toilette pour survivre à une troisième guerre mondiale ?" Le calcul ne tombe jamais juste. Le "bénéfice" s'évapore dans les nuages de particules fines. Tu réalises que tu as payé pour ton propre avilissement. Moralement, tu es au niveau zéro. Tu te sens comme un trafiquant de bas étage qui n'a même pas le prestige du danger. Les vrais trafiquants risquent la prison pour de la coke. Toi, tu as risqué une amende douanière pour du Nutella. Il n'y a aucun panache là-dedans. Si on t'arrête, tu ne finiras pas dans un film de Scorsese. Tu finiras dans un reportage de "Zone Interdite" intitulé : *« Consommation : ces Français qui trichent pour quelques euros »*. C’est le degré ultime de la déchéance sociale. Tu es le Walter White de la brioche industrielle. Et pourtant, malgré la nausée, malgré la peau qui pèle, malgré l'impression d'être une éponge à toxines, tu sais ce qui va se passer. Dans trois mois, quand tes placards seront vides et que ton stock de gel douche "Taille Familiale" commencera à baisser, l’appel de la frontière reviendra. C’est une addiction, la pauvreté psychologique. On a besoin de ce shot de "bonne affaire" pour oublier qu'on gagne une misère. On a besoin de croire qu'on est plus malins que le système en allant acheter le système directement à la source, là où il est en solde. On oublie la saleté, on oublie l'herpès symbolique du parking, on oublie le goût de carton de la charcuterie. On ne se souvient que de l'étiquette rouge avec écrit "-30%". Alors on prend une aspirine, on boit un grand verre d'eau (de l'eau du robinet, parce qu'on a épuisé le budget Cristaline), et on se promet de ne plus jamais recommencer. Jusqu'à la prochaine fois. Santé, les naufragés du discount. Reposez-vous bien. Votre foie ne vous pardonnera jamais, mais au moins, vous avez assez de tablettes de lave-vaisselle pour tenir jusqu'à l'apocalypse. Et ça, dans ce monde de fous, c'est ce qu'on appelle une victoire. Une victoire dégueulasse, certes, mais une victoire quand même. Maintenant, allez prendre une douche. Deux fois. Avec beaucoup de savon. Celui que vous avez acheté en pack de 12. Il sent la lavande synthétique et le désespoir, mais hé, c'était deux pour le prix d'un. On ne va pas gâcher.
Fusianima
Le seul endroit où l'herpès est soldé
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Dr Sarcasme

Le seul endroit où l'herpès est soldé

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La lumière du tableau de bord a soudainement viré au violet « néon de club échangiste en fin de vie », ce qui, en soi, aurait dû être un signal d’alarme suffisant. Mais quand on conduit une Twingo 2 avec un pot d'échappement qui fait un bruit de tuberculeux en phase terminale, on a tendance à ignore...

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