Le Manuel du Parfait Mépris Inclusif
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Imaginez-vous, un mardi soir, dans un appartement dont le parquet en point de Hongrie craque sous le poids de votre propre droiture morale. Vous tenez un verre de vin biodynamique (un nectar qui a le goût de terre mouillée, mais qui a été pressé par des mains qui votent bien) et vous lancez, l’œil h...
La Mixité Sociale : Un Concept Formidable (chez les autres)
Imaginez-vous, un mardi soir, dans un appartement dont le parquet en point de Hongrie craque sous le poids de votre propre droiture morale. Vous tenez un verre de vin biodynamique (un nectar qui a le goût de terre mouillée, mais qui a été pressé par des mains qui votent bien) et vous lancez, l’œil humide d’émotion : « Le vrai problème de notre société, c’est le séparatisme. Il faut de la mixité, c’est une richesse, un terreau, un engrais pour l’âme ! »
Tout le monde hoche la tête. C’est le moment où l’on se sent tous très, très supérieurs aux gens qui habitent dans des zones pavillonnaires avec des nains de jardin. Vous êtes dans le camp du Progrès. Vous adorez « l’Autre ». Vous chérissez la « différence ». D’ailleurs, vous avez même acheté un tapis berbère pour prouver que votre salon est un carrefour des civilisations.
Mais attention, chers lecteurs du *Manuel du Parfait Mépris Inclusif*, la mixité sociale est comme l’huile de foie de morue : c’est indispensable pour la santé des autres, mais c’est quand même vachement dur à avaler pour soi-même.
Le drame survient généralement au mois de mars, au moment de l’inscription scolaire. C’est là que le concept de « mixité » se heurte à une réalité brutale : la carte scolaire. Le secteur vous attribue le collège « Émile Zola », un établissement dont le nom évoque déjà la mine et la sueur, et où le taux de réussite au brevet ressemble étrangement à la température d’une matinée de novembre en Picardie.
C’est là que l’art du mépris inclusif atteint son paroxysme. Vous n'allez pas dire : « Je ne veux pas que mon petit Hippolyte fréquente des enfants qui portent des survêtements en nylon et dont le vocabulaire se limite à trois interjections. » Non, c'est trop vulgaire. Vous allez invoquer « l’Épanouissement Personnel ».
L’épanouissement personnel, c’est le parachute doré de la bourgeoisie progressiste. C’est l’argument atomique. Hippolyte n’est pas « trop bien pour le public », il est « trop sensible pour le système ». Il a une « structure émotionnelle particulière » qui nécessite un « encadrement bienveillant ». En gros, il lui faut une école à 8000 euros l’année où l’on apprend le mandarin en faisant de la poterie sur des ballons de yoga, entouré de gens qui ont exactement le même code postal et la même marque de chaussures éco-responsables que lui.
Regardez-vous dans le miroir. Vous ne fuyez pas la diversité, vous « cherchez un projet pédagogique en adéquation avec ses besoins spécifiques ». C’est sublime. Vous pouvez continuer à voter à gauche tout en finançant un établissement privé confessionnel (même si vous êtes athée, « parce que le cadre y est plus structurant, tu comprends »).
Le génie de cette posture réside dans la gestion de la culpabilité. Car le méprisant inclusif a besoin de se sentir coupable pour se sentir vivant. Alors, il compense. Il va inscrire Hippolyte à un stage de « percussions africaines » le samedi après-midi dans un centre social du 93. Là, le petit pourra croiser de « vrais » gens pendant une heure et demie, sous la surveillance d’un animateur payé au lance-pierre, avant de repartir en SUV hybride vers son cocon de velours. C'est ce qu'on appelle le « tourisme social de proximité ». C’est propre, c’est encadré, et ça fait des photos superbes sur Instagram avec le hashtag #OuvertureSurLeMonde.
Le concept de mixité sociale « chez les autres » est une forme d’urbanisme mental. On adore l’idée d’une ville vibrante, colorée, un peu canaille, à condition que cette canaille reste confinée à une distance raisonnable de notre terrasse. On veut que les quartiers populaires soient « authentiques », mais on appelle la police dès qu’un voisin un peu trop « authentique » écoute de la musique après 22h.
L’exercice le plus périlleux reste le dîner en ville où l'on doit justifier l'exil scolaire de sa progéniture auprès d'amis encore plus puristes que vous.
— « Alors, Hippolyte est toujours à l’école de quartier ? » demande la cousine Clotilde, qui n'a pas d'enfants et qui vit de subventions culturelles.
C’est là qu'il faut sortir l’artillerie lourde. Ne baissez pas les yeux. Prenez un air tragique.
— « Écoute, on a essayé. On voulait vraiment. On a tenu deux mois. Mais Hippolyte… il se flétrissait. On a découvert qu’il avait un profil "HPI-hypersensible-dyslexique-des-frontières". Le pauvre, dans une classe de trente avec des enfants qui n'ont pas les mêmes codes… il était en souffrance. On l’a mis aux "Saints-Anges-de-la-Réussite" par pure nécessité médicale. C’est un sacrifice financier, tu te doutes. »
Bravo. Vous venez de transformer une ségrégation de classe en acte de bravoure parentale. Vous êtes un saint. Vous payez pour que votre enfant ne se mélange pas, mais vous le faites avec une telle tristesse dans la voix qu’on croirait que vous l’avez envoyé au bagne de Cayenne.
Et le plus beau dans tout ça ? C’est que vous restez un fervent défenseur de l’école publique... pour les enfants des autres. Vous signez des pétitions contre la fermeture des classes en zone rurale. Vous vous indignez du manque de moyens de l’Éducation Nationale sur Twitter, depuis votre bureau en chêne massif. Vous êtes le gardien du temple de l’égalité, tant que personne ne touche à votre privilège particulier.
C’est le paradoxe du « Ghetto de Riches Inclusif ». On y cultive l’entre-soi le plus féroce tout en déplorant le manque de cohésion nationale. C’est comme être membre d’un club de golf ultra-sélect et se plaindre que les gens ne font plus de sport ensemble.
Dans le cadre de votre éducation au mépris, n'oubliez jamais cette règle d'or : la diversité est une épice. Un peu, ça relève le plat (ça fait bien sur les plaquettes de com de la mairie). Trop, ça brûle l'estomac (ça fait baisser la valeur immobilière de votre appartement).
Il faut donc prôner la mixité avec la même ferveur qu'un prêtre prône l'abstinence : c'est un idéal magnifique, presque divin, mais dont l'application concrète serait une insulte à la nature humaine (ou du moins, à votre confort personnel).
Si d’aventure vous vous retrouvez coincé dans un débat sur la mixité urbaine, utilisez la métaphore de la « salade composée ». Dites que chaque ingrédient doit garder sa saveur propre sans être écrasé par les autres. Traduction : les tomates avec les tomates, les concombres avec les concombres, et surtout, ne mélangeons pas la vinaigrette à la truffe avec l'huile de colza de premier prix. Tout le monde hochera la tête en pensant que vous êtes un fin sociologue, alors que vous venez juste de théoriser l'apartheid de quartier avec une élégance gastronomique.
Et quand Hippolyte aura dix-huit ans, qu’il aura fait son école de commerce payée rubis sur l’ongle et qu’il fera un stage humanitaire de trois semaines au Pérou pour « se confronter à la réalité », vous pourrez vous regarder dans la glace avec le sentiment du devoir accompli. Vous aurez réussi l'impossible : élever un enfant dans une bulle de savon hermétique tout en lui apprenant à parler de « fraternité » avec des trémolos dans la voix.
C'est ça, le parfait mépris inclusif. C'est aimer l'humanité entière, passionnément, de loin, très loin, derrière le double vitrage phonique d'un appartement dont le code d'entrée change tous les mois pour éviter que la mixité ne vienne pisser dans le hall.
Mais n'oubliez pas d'en rire ! Car après tout, si la mixité fonctionnait vraiment, vous n'auriez plus personne de qui vous sentir supérieur, et ce serait le début de la fin pour votre équilibre mental. Alors, trinquons à la mixité des autres, et dépêchez-vous de remplir le chèque pour le trimestre des "Saints-Anges". L'épanouissement personnel n'attend pas.
Le Vélo Cargo : Char d'Assaut de la Bienveillance
Oubliez le Hummer H1, délaissez le tank Leopard 2 et rangez votre mépris pour les SUV de fonction. Si vous voulez vraiment affirmer votre domination territoriale tout en conservant une aura de sainteté laïque, il vous faut l'arme ultime : le vélo cargo. Mais attention, pas n'importe quelle carriole de livreur de sushis. On parle ici du vaisseau amiral en bois de bouleau scandinave, de l’autel roulant à 7 000 euros (sans les options « pare-soleil en lin bio ») qui vous permet de déplacer deux héritiers, trois sacs de courses en vrac et votre ego surdimensionné dans un encombrement digne d'une moissonneuse-batteuse.
Le vélo cargo, c’est la matérialisation physique de votre supériorité morale. C’est l’outil qui vous permet de privatiser l’espace public au nom du bien commun. Car voyez-vous, posséder un tel engin vous confère un statut d'immunité diplomatique planétaire. Puisque vous sauvez les ours polaires à chaque coup de pédale (assisté par une batterie au lithium extraite par des enfants au Congo, mais restons focus sur le local), le Code de la Route devient, pour vous, une simple liste de suggestions optionnelles.
L’esthétique de l’engin est primordiale. Il doit être imposant, intimidant, presque médiéval. C’est un bélier de bois clair dont la proue est destinée à fendre la foule des gueux. Lorsque vous déboulez sur une piste cyclable, ou mieux, sur un trottoir bondé, vous ne circulez pas : vous exprimez une vision du monde. Le piéton qui s’aventure sur votre trajectoire n’est pas un usager de la ville, c’est un obstacle à la transition écologique. S’il est vieux et lent, c’est qu’il appartient au monde d’avant ; s’il est jeune et distrait, il n’a qu’à lever les yeux de son smartphone pour admirer votre panache décarboné.
Le premier commandement du parfait utilisateur de cargo est le suivant : l'encombrement est un droit constitutionnel dès lors qu’il est vert. Là où un automobiliste qui se gare en double file est un « assassin de la planète », vous, lorsque vous immobilisez votre triporteur en plein milieu du passage clouté pour vérifier si le petit Hippolyte n’a pas perdu sa tétine en caoutchouc naturel, vous êtes un « parent conscient qui gère les priorités ». Sentez-vous libre d’occuper trois mètres de trottoir devant la boulangerie artisanale. Les gens n’ont qu’à contourner par la chaussée. Après tout, vous faites cela pour leur futur air pur. Ils devraient vous remercier pour cette petite séance de gymnastique forcée.
Parlons de la conduite. Le vélo cargo ne se conduit pas avec prudence, il s’impose avec une « bienveillance agressive ». Puisque vous portez en vous la Mission Divine du Climat, le feu rouge n’est qu’une lumière décorative destinée aux motorisés polluants. Pour vous, c'est un « cédez-le-passage à l'intuition ». Lancez-vous avec la confiance d'un croisé en Terre Sainte. Si une voiture pile pour ne pas transformer votre caisse en bois en allumettes de luxe, lancez-lui un regard noir chargé de tout le mépris que le GIEC a pu accumuler en trente ans de rapports. Vous êtes dans votre bon droit : vous êtes léger (enfin, 80 kilos à vide, mais l'intention est légère), vous êtes silencieux, et vous transportez le futur de la nation dans une boîte à savon.
C'est là que réside le génie tactique du vélo cargo : l'utilisation des enfants comme boucliers humains et moraux. Personne n'ose engueuler un cargo-parent. C'est la règle d'or de la jungle urbaine gentrifiée. Vous pouvez griller toutes les priorités, rouler à contresens dans une rue piétonne à 25 km/h, ou frôler les mollets d'une poussette classique avec vos roues de 20 pouces : tant que vos chérubins blonds, coiffés de casques à oreilles de dinosaures, dépassent de la caisse, vous êtes intouchable. Si quelqu'un proteste, il n'attaque pas votre conduite erratique, il attaque la Sécurité de l'Enfance et la Transition Énergétique. C'est un argument imparable. « Monsieur, vous réalisez que vous avez failli m'écraser ? » — « Monsieur, vous réalisez que mes enfants respirent vos particules fines depuis dix minutes ? ». Échec et mat. La culpabilité doit toujours changer de camp.
L’autre grand plaisir du vélo cargo, c’est la gestion de la piste cyclable. La piste cyclable est votre royaume, mais c’est un royaume trop étroit pour votre magnificence. Vous y êtes le prédateur alpha. Les cyclistes ordinaires, sur leurs vieux vélos de ville ou leurs fixies de hipsters fauchés, ne sont que du menu fretin. Quand vous arrivez derrière eux avec votre assistance électrique poussée au maximum, ne ralentissez surtout pas. Actionnez votre sonnette — de préférence une sonnette au son cristallin et hautain, pas un vieux klaxon de foire — pour leur signifier qu'ils obstruent le passage du Progrès. Vous avez besoin de place pour vos trois mètres d'envergure. S'ils finissent dans le caniveau, c'est qu'ils n'avaient pas le "mindset" de la mobilité douce.
Et que dire de l'expérience sensorielle pour vos passagers ? Élever un enfant dans la caisse d'un cargo, c'est lui apprendre dès le berceau la hiérarchie sociale par le haut. Tandis que les autres enfants sont attachés dans des sièges auto à l'arrière d'une Scenic grise, les vôtres trônent à l'avant, comme des rois sur leur palanquin, observant la plèbe qui s'écarte sur leur passage. Ils apprennent très tôt que la ville est un terrain de jeu privatisé pour ceux qui ont les moyens de s'acheter une conscience verte. C'est une excellente préparation pour leur future école de commerce : ils comprennent que le monde appartient à ceux qui occupent le plus d'espace tout en utilisant les mots les plus doux.
N'oubliez jamais de soigner votre sortie. Le stationnement du vélo cargo est un art de la mise en scène. On ne "range" pas un cargo, on l'expose. Il doit être garé de manière à ce que tout le quartier sache que vous êtes là. Près d'une terrasse de café, c'est l'idéal. Il servira de barrière naturelle entre vous et les passants indésirables, tout en attirant les regards envieux (ou exaspérés, ce qui, dans votre grille de lecture, signifie la même chose). Si vous bloquez l'accès à une rampe pour handicapés, ne vous formalisez pas : la mobilité inclusive commence d'abord par la vôtre.
Au fond, le vélo cargo est le complément indispensable de votre appartement aux "Saints-Anges". C’est le pont mobile entre votre bulle de savon et le monde extérieur, un sas de décompression qui vous permet de traverser la réalité sans jamais avoir à la toucher. C’est une armure de bois suédois qui dit au reste de l'humanité : « Je vous aime, je veux vous sauver, mais s'il vous plaît, poussez-vous, mon quinoa est en train de tiédir et ma batterie est à 12 %. »
Alors, n’ayez aucune hésitation. Enfourchez votre char d’assaut de la bienveillance. Terrorisez le passant avec un sourire béat, car après tout, chaque frayeur que vous causez est une petite offrande sur l'autel de la neutralité carbone. C’est ça, le parfait mépris inclusif : être la personne la plus dangereuse de la rue tout en étant convaincu d'être la plus gentille. Et si jamais vous renversez un livreur Deliveroo en chemin, ne vous arrêtez pas : considérez que c'est un dommage collatéral nécessaire dans la guerre sainte que vous menez contre le réchauffement climatique. Pédalez, souriez, et surtout, ne regardez jamais derrière vous. Les prophètes ne regardent jamais le chaos qu’ils laissent dans leur sillage.
L’Écriture Inclusive : Le Code Secret de l'Entre-soi
Vous avez sans doute remarqué ce petit point, suspendu dans le vide comme une crotte de mouche qui aurait eu son agrégation. Il flotte là, à mi-hauteur, entre le « e » et le « s », tel un astéroïde de vertu percutant de plein fouet la grammaire de nos grands-mères. Pour le vulgaire, celui qui travaille avec ses mains ou qui lit encore le journal sans se demander si l’encre est issue d’une exploitation décolonisée, ce point est une erreur de frappe. Pour vous, c’est bien plus que cela. C’est votre passeport diplomatique pour le pays de l’Entre-soi Lumineux.
Bienvenue dans la douane de l’esprit. L’écriture inclusive n’est pas un outil de communication ; c’est un scanner rétinien social. Si vous parvenez à lire une phrase truffée de points médians sans faire une micro-attaque cérébrale, vous faites partie de l’élite. Si, en revanche, votre cerveau commence à fumer dès que vous croisez le mot « artisan·e·s », c’est que vous appartenez à cette masse informe et déplorable qu'on appelle la « France des périphéries », ou pire, que vous avez un métier utile à la société.
Entendons-nous bien : le but de l’écriture inclusive n’a jamais été de rendre la langue plus lisible. Si nous voulions être lisibles, nous écririons comme tout le monde, et n’importe quel chauffeur-livreur pourrait comprendre nos tweets. Quel serait l’intérêt ? Le véritable génie de la manœuvre réside dans sa capacité à ériger une barrière électrifiée entre ceux qui possèdent un Master 2 en Sociologie des Identités et ceux qui possèdent un simple bon sens. Le point médian est le fil barbelé de la bienveillance. Il dit : « Je suis si ouvert au monde que j’ai rendu ma propre langue incompréhensible pour 98 % des francophones. » Et ça, mes amis, c’est le sommet du mépris inclusif.
Imaginez la scène. Vous publiez une note d’intention pour votre prochain court-métrage sur le ressenti émotionnel des lichens urbains. Vous écrivez : « Les spectateur·ice·s seront invité·e·s à se questionner sur leur privilège de mammifère·s. » Immédiatement, le tri s’opère. L’individu lambda s’arrête au troisième point, pris d’un vertige syntaxique, et retourne à ses préoccupations triviales, comme payer son loyer ou réparer sa chaudière. Mais votre Alter Ego, votre semblable, celui qui porte les mêmes lunettes en acétate recyclé que vous, lui, il sourit. Il reconnaît le code. C’est le signe de ralliement des templiers de la déconstruction. Vous ne communiquez pas une information, vous transmettez une fréquence radio que seuls les chiens de garde de la vertu peuvent entendre.
Mais attention, l'usage du point médian demande de la pratique. Il faut savoir le placer avec cette précision chirurgicale qui frise le harcèlement textuel. Un seul oubli, et vous êtes mort. Si par malheur vous écrivez « les directeurs » sans ajouter le petit point magique, vous n’êtes plus un allié : vous êtes un agent du patriarcat, un réac en puissance, un dinosaure qui mériterait d'être jeté dans la fosse aux lions d'un conseil d'administration de chez Danone. Le point médian est une laisse : il montre que vous avez été dressé. Il prouve que vous avez passé plus de temps à chercher le caractère spécial sur votre clavier Mac (Alt + Maj + F, notez-le bien, c’est votre chapelet) qu’à vérifier la pertinence de votre argumentation.
D’ailleurs, parlons-en, du clavier. L’écriture inclusive est le premier système d’écriture qui nécessite un doctorat en informatique et une souplesse des phalanges digne d’un pianiste de jazz. C'est une sélection naturelle par le matériel. Si vous n'avez pas le bon clavier, ou la patience de chercher le code ASCII dans les tréfonds de votre système d'exploitation, vous êtes exclu de la conversation globale. C’est magnifique. Nous avons réussi à créer une langue qui exclut les pauvres, les vieux, les dyslexiques et les gens pressés, tout en prétendant que c’est pour « inclure » tout le monde. C’est le hold-up sémantique du siècle. C’est comme organiser un dîner pour les sans-abri mais n’imprimer les invitations qu’en braille inversé sur du papier de soie. C’est chic, c’est radical, et on est sûr de ne pas avoir trop de monde à table.
Et que dire de la version orale ? C’est là que le mépris inclusif atteint sa forme artistique la plus pure. Quand vous êtes en conférence, ne dites pas « les étudiants et les étudiantes ». C’est trop long, trop clair, trop… provincial. Non, vous devez tenter la contraction phonétique. Un petit hoquet au milieu du mot, une sorte d’épiglotte qui claque pour signifier le point médian. « Les étudiant-e-s ». On dirait que vous avez un début de toux grasse ou que vous venez d'avaler une arête de tofu, mais c’est le prix à payer pour l’égalité. Si votre auditoire vous regarde avec une pitié mêlée d'inquiétude pour votre santé ORL, savourez ce moment. Ils ne comprennent pas. Ils sont dans la caverne de Platon, tandis que vous, vous êtes à la lumière, en train de faire des bruits de moteur qui broute.
Le point médian est aussi l'arme absolue pour l’agression passive. Rien ne terrasse mieux un contradicteur que de corriger son orthographe en y ajoutant de l'inclusivité. « Je pense que ton analyse manque de nuances », vous dit un collègue un peu trop sûr de lui. Répondez-lui : « Ton analyse·e ? ». Le point médian ici ne sert pas à inclure le féminin, il sert à lui envoyer un signal clair : « Je suis moralement supérieur à toi parce que j'utilise des signes de ponctuation que tu n'oses même pas regarder en face. » C’est l’équivalent intellectuel de lui cracher au visage, mais avec la satisfaction du devoir accompli pour la cause des femmes.
Soyons honnêtes entre nous : nous n’utilisons pas l’écriture inclusive pour aider les femmes à se sentir représentées. Les femmes qui dirigent des entreprises ou qui élèvent seules trois enfants se fichent royalement de savoir si elles sont un « e » suspendu dans un rapport de stage. Nous l’utilisons pour nous rassurer sur notre propre appartenance au camp du Bien. C’est un totem. Un grigri de classe sociale. C’est la nouvelle particule. Au XVIIIe siècle, on mettait un « de » devant son nom pour montrer qu’on ne ramassait pas ses propres pommes de terre. Au XXIe siècle, on met des points médians partout pour montrer qu’on ne fréquente pas les gens qui les ramassent.
C’est le code secret de l’entre-soi. Un langage de cour. Et comme toutes les langues de cour, elle est faite pour être changée dès que le peuple commence à l'adopter. Le jour où votre boulangère commencera à écrire « Pain·e·s au chocolat·e·s » sur son ardoise, il faudra immédiatement inventer autre chose. Peut-être des points d'exclamation inversés, ou des emojis en plein milieu des verbes. L'important n'est pas la règle, c'est la distance qu'elle crée.
Alors, mes cher·e·s ami·e·s (vous avez vu comme c'est fatiguant à lire ? C'est ça, le goût de la supériorité), n’ayez pas peur de la faute de frappe. Revendiquez-la. Transformez vos textes en champs de mines typographiques. Si quelqu'un se plaint que c'est illisible, rappelez-lui avec un sourire condescendant que la lecture est un effort de déconstruction, et que s'il n'est pas prêt à souffrir un peu pour l'égalité, c'est sans doute parce qu'il est un agent du patriarcat systémique caché derrière une fausse allergie à la ponctuation.
Le point médian n’est pas là pour unir. Il est là pour trier. Il est le videur à l'entrée de la boîte de nuit de la Pensée Unique. Il regarde la foule qui s'agglutine à l'entrée et il dit : « Toi, tu as mis le point au bon endroit, tu peux entrer. Toi, tu as écrit normalement, tu vas au PMU du coin avec les autres ringards. »
Et n’oubliez jamais : le vrai mépris ne crie pas, il ne s’énerve pas. Il se contente de rajouter un petit point flottant, là, juste entre le monde réel et votre bulle de confort, pour être bien certain que personne ne viendra vous déranger dans votre certitude d'être quelqu'un de formidable. Pédalez vers votre Master de socio, la route est longue, mais elle est magnifiquement ponctuée.
Le Vin Nature : L'Odeur de l'Étable au Prix du Caviar
Bienvenue dans l'étape ultime de votre ascension vers les sommets de la distinction sociétale : l’ingestion de liquide trouble à quarante-cinq euros la quille. Si vous pensiez que le mépris inclusif se limitait à la maîtrise du point médian ou à l'usage de pronoms néo-zélandais pour vos plantes vertes, vous faisiez fausse route. Le véritable signe d'appartenance à l'élite déconstruite se lit dans votre capacité à garder un visage de marbre, voire une expression de ravissement mystique, alors que vos papilles hurlent à la mort sous l’assaut d’un breuvage ayant le profil aromatique d'un purin de pissenlit fermenté dans une botte de caoutchouc.
Le vin nature n'est pas une boisson. C’est un test de soumission idéologique. C’est la preuve irréfutable que vous avez enfin quitté le monde vulgaire de la « saveur » et de la « stabilité » pour entrer dans celui de la « vibration » et de la « vérité ». Et la vérité, comme vous allez l'apprendre au prix d'une acidité gastrique mémorable, a souvent le goût d'un poney qui aurait fait un marathon en plein mois d'août avant de s'éteindre paisiblement dans un fût de chêne moisi.
Commençons par le décor. Pour boire du vin nature, vous ne pouvez pas aller dans une « cave » classique. C’est trop hétéro-normé, trop bourgeois-industriel. Vous devez trouver un « lieu de vie », un endroit où les murs sont à nu, où les chaises sont volontairement inconfortables (le confort est une construction capitaliste) et où le sommelier porte un bonnet en laine par 35 degrés et des lunettes à monture d'écaille plus grosses que son avenir professionnel. Ce guide de la survie liquide se nomme généralement Kevin, mais il se fait appeler « Moon » parce qu'il suit les cycles lunaires pour décider s'il doit ou non ouvrir ses bouteilles de jus de raisin maltraité.
Lorsque Moon s'approche de vous avec une bouteille dont l'étiquette ressemble à un dessin sous LSD réalisé par un enfant de quatre ans (un chat bleu qui fume une pipe en faisant du vélo, intitulé « Glou-Glou Libertaire »), ne demandez surtout pas le cépage. C’est une agression. Demandez plutôt quelle est « l’intention ». Demandez si la terre a été labourée par un cheval de trait non-binaire ou si les levures sont indigènes et ont consenti à la fermentation.
Vient alors le moment de la dégustation. Moon verse le liquide. Première observation : la couleur. Si le vin est transparent, fuyez. C’est le signe d’une filtration, une pratique fasciste visant à imposer l’ordre sur le chaos vivant de la nature. Votre vin doit être trouble. Il doit ressembler à un échantillon d’urine prélevé sur un patient atteint d'une infection rénale sévère. Des dépôts solides doivent flotter joyeusement, comme des petits morceaux de conscience écologique refusant de sédimenter.
Approchez votre nez. Soyez prêt. À ce stade, votre cerveau reptilien va vous envoyer un signal d'alerte rouge : « DANGER, TOXINE, ÉTABLE EN FEU, CADAVRE DE RONGEUR ». Ignorez-le. C’est votre moi colonial qui parle. Respirez à fond. Ce parfum de souris morte, cette effluve de cuir mouillé oublié dans une cave inondée, ce fumet de réduction massive qui évoque un œuf dur oublié sous un radiateur ? C’est la « réduction noble ». C’est la vie. C’est l’absence de sulfites. Les sulfites sont le Mal. Ils sont au vin ce que le patriarcat est à la société : un conservateur artificiel qui empêche le chaos créatif de s'exprimer. En buvant ce vin qui sent le foin pourri, vous libérez la vigne. Vous faites un acte politique.
Maintenant, goûtez. Ne recrachez pas. Le choc est normal. C’est ce qu’on appelle la « tension ». Si vous avez l’impression de boire du vinaigre de cidre mélangé à du jus de cornichon avec une pointe de gaz carbonique qui vous picote la langue comme une colonie de fourmis en colère, c’est que le vin est « droit ». Il est « pur ». Il n’a pas été « maquillé » par l’industrie. Le vin conventionnel, celui qui a un goût de fruit, de fleurs ou d'épices, n'est qu'un mensonge. C'est du maquillage de Drag Queen sur un cadavre. Le vin nature, lui, assume son acidité de batterie de voiture et sa fin de bouche qui rappelle le carton mouillé.
C'est ici que votre talent de mépris inclusif doit briller. Regardez votre compagnon de table — celui qui hésite encore, celui dont le visage se crispe dans une grimace de dégoût involontaire — et murmurez avec une compassion infinie :
« Oh, je comprends. Tu cherches encore le côté rassurant du fruit... C'est normal, il faut du temps pour déconstruire son palais. On nous a tellement habitués aux vins morts, aseptisés, sans défauts... Celui-ci est très "vif", n'est-ce pas ? Il y a une telle énergie, une telle "buvabilité". C’est presque tellurique. »
Le mot « buvabilité » (ou « drinkability » pour les plus insupportables d'entre vous) est crucial. Il sert à justifier le fait que la bouteille est vide en vingt minutes parce que le liquide est tellement instable qu'il se transforme en essence de térébenthine si on le laisse respirer plus d'un quart d'heure. De toute façon, à 14 degrés d'alcool non ressenti (parce que "c'est du sucre naturel, tu comprends"), vous serez bientôt assez ivre pour ne plus sentir l'odeur d'écurie qui émane de votre verre.
Mais le vrai génie du vin nature réside dans son prix. Il est impératif de payer ce jus de pomme fermenté de travers au moins trois fois le prix d'un Grand Cru bordelais. Pourquoi ? Parce que le travail à la main, ma chérie ! Parce que la prise de risque ! Produire un vin qui peut se transformer en bombe artisanale ou en kombucha rance à tout moment demande un courage que le vigneron conventionnel n'aura jamais. En payant 60 euros pour une bouteille de « Pétillant Naturel » (ou « Pet' Nat' » pour les intimes) qui va exploser sur votre chemise en lin au moment de l'ouverture, vous financez la résistance. Vous achetez le droit de dire : « Je bois de l'éthique, et l'éthique a un goût de poney mort, mais au moins, je n'aurai pas mal à la tête demain. »
Spoiler : vous aurez mal à la tête. Un mal de tête effroyable, un mal de tête « vivant », une migraine biodynamique qui suivra précisément la trajectoire de la comète de Halley dans votre boîte crânienne. Mais vous ne le direz jamais. Vous attribuerez cette souffrance à la pollution urbaine, au Wi-Fi ou aux ondes négatives émises par le voisin qui boit du Coca-Cola.
Le vin nature est le filtre ultime. Si quelqu'un vous dit : « Ça sent la bouse, ton truc », vous savez instantanément que cette personne est un agent du système, un être plat, incapable d'embrasser la complexité de la vie organique. Quelqu'un qui, probablement, vote pour des partis de centre-droit et aime le steak bien cuit. Un barbare.
À l'inverse, si vous croisez un regard complice au-dessus d'un verre de liquide marronnasse et pétillant, vous avez trouvé votre égal. Vous êtes ensemble dans le bunker de la Distinction. Vous partagez le secret : le vin n'est pas fait pour être bon, il est fait pour être *vrai*. Et si la vérité est imbuvable, c'est simplement que le reste du monde n'est pas encore prêt pour elle.
Alors, redressez-vous. Reprenez une gorgée de ce « Pur Jus de Liberté » à l'arrière-goût de serpillère. Souriez. Vous êtes supérieur, vous êtes inclusif, et vous êtes probablement en train de développer un ulcère. Mais quel magnifique ulcère, n'est-ce pas ? Un ulcère sans aucun pesticide. Un ulcère terroir. Un ulcère nature.
Santé. Ou plutôt : « Glou-glou » (avec une petite moue de dédain pour ceux qui utilisent encore le mot « trinquer », cette coutume barbare d'avant la révolution des levures).
Le 'Quartier Populaire' : Safari Urbain et Gentrification
Après avoir purifié votre foie au vin nature et vos poumons à l’encens de Palo Santo, il est temps d’aborder l’étape ultime de votre ascension sociale : la colonisation spatiale. Non, ne regardez pas vers Mars – Elon Musk s’en occupe avec le mauvais goût qui le caractérise. Regardez plutôt vers cette zone grise sur la carte de la préfecture, là où les lignes de métro deviennent capricieuses et où les agences immobilières utilisent l'adjectif « vibrant » pour ne pas dire « il y a eu trois règlements de comptes hier soir devant la boulangerie ».
Bienvenue dans l'aventure. Bienvenue dans le « Quartier Populaire ».
Pour le Méprisant Inclusif, s’installer dans un quartier dit « sensible » n’est pas un choix financier dicté par l’explosion des loyers. Ce serait d’une vulgarité sans nom. Non, c’est une mission civilisatrice doublée d’une quête esthétique. C'est l’envie soudaine et irrépressible de troquer votre haussmannien contre un loft en briques dans une ancienne fabrique de boulons, située idéalement entre un garage clandestin et une association de réinsertion par la poterie. Vous n'achetez pas un appartement, vous achetez du « vécu ». Vous achetez de la « rugosité ». Vous achetez le droit de dire en dîner mondain : « On sent vraiment une énergie brute ici, loin de l’asepsie des beaux quartiers. »
Le rituel commence par l'exploration. Munis de votre parka Patagonia (couleur terre de Sienne, pour se fondre dans le décor), vous entamez votre premier safari urbain. Vous regardez les murs tagués avec le même émerveillement qu'un archéologue devant les grottes de Lascaux. « Regarde, Chloé, ce lettrage à la bombe aérosol... C’est si... viscéral. C’est le cri d’une jeunesse oubliée. » En réalité, c’est juste le pseudo d’un adolescent de 14 ans qui a voulu tester son marqueur indélébile, mais pour vous, c’est de l’Art Brut. Vous appelez ça de la « poésie urbaine ». C’est important d’intellectualiser la déchéance urbaine ; ça permet de la photographier sur Instagram avec un filtre sépia sans se sentir coupable de ne pas avoir donné de pièce au SDF qui squatte le hall.
Une fois installé, le premier choc survient. Non pas le bruit des scooters à minuit, ni l'odeur de friture qui imprègne vos rideaux en lin lavé – ça, c’est l’Authenticité. Non, le véritable drame, l'effondrement systémique de votre réalité, se produit à 18h30, au Monoprix du quartier.
Vous entrez, confiant, votre tote-bag « Les Inrockuptibles » fièrement porté à l’épaule. Vous déambulez dans les rayons à la recherche de votre kit de survie de base : du lait d’avoine Barista Edition, du beurre salé à la fleur de sel d'Esnandes et, éventuellement, des graines de chia bio.
Et là, c’est le néant. Le vide sidéral. Le rayon « Petit-Déjeuner » est un champ de bataille de boîtes de céréales fluo aux noms de super-héros et de paquets de café moulu dont l’arôme rappelle vaguement le pneu brûlé. Pas de granola maison. Pas de lait de soja non sucré. Pas même un petit pavé de tofu aux herbes. Rien qu'une rangée de boîtes de conserve de cassoulet et des packs de 24 bouteilles d'eau Cristaline.
C’est le moment où vous réalisez que vous êtes en territoire hostile. Vous regardez autour de vous, les « locaux » (ceux que vous appeliez avec tendresse « les gens du peuple » il y a dix minutes) qui remplissent leurs chariots de pâtes Barilla et de sodas premier prix. Vous avez envie de leur hurler : « Mais comment faites-vous pour ignorer votre index glycémique ? Est-ce que vous réalisez que votre microbiome est en danger de mort ? »
Mais vous ne dites rien. Vous êtes inclusif. Vous souriez nerveusement à la caissière, tout en notant mentalement de commander vos courses sur une application de livraison éco-responsable qui exploite des livreurs en vélo, mais qui, au moins, propose du kombucha à la framboise.
La deuxième phase de votre installation est celle du « Pont Culturel ». Puisque le quartier ne s’adapte pas à vous, vous allez l’élever à votre niveau. C’est ce qu’on appelle la « revitalisation ». Vous commencez par saluer le boucher du coin (qui ne vend que de la viande de catégorie C dont vous ne donneriez pas un morceau à votre chat) avec un enthousiasme suspect. « Bonjour, voisin ! Magnifiques, ces merguez, on sent le savoir-faire ancestral ! » Vous ne les achèterez jamais, bien sûr. Vous préférez faire trois stations de métro pour trouver une boucherie éthique où la vache a été caressée tous les matins par un barde breton. Mais le contact humain, c'est ce qui compte. C’est la « mixité sociale ».
La mixité sociale, c'est ce concept merveilleux qui consiste à vivre à côté de gens qui n'ont rien en commun avec vous, à condition qu'ils ne fassent pas trop de bruit après 22h et qu'ils ne fassent pas baisser le prix au mètre carré de votre futur revente. Vous adorez voir les enfants du quartier jouer au foot en bas de chez vous – c’est tellement « coloré » – jusqu’au jour où l’un d’eux rate son tir et finit dans votre pot de fleurs de chez Truffaut à 80 euros. À ce moment-là, votre fibre sociale s’étiole un peu et vous commencez à envisager l’installation d’une clôture en fer forgé « style indus » (pour ne pas dire sécuritaire).
Le véritable signe de votre réussite dans le quartier, c’est l’ouverture du premier Concept-Store. C’est le signal. Le phare dans la nuit. Quand une ancienne cordonnerie se transforme en un lieu hybride vendant à la fois des vélos à pignon fixe, des cactus et des lattes au charbon actif, vous savez que vous avez gagné. Vous n’êtes plus un étranger dans une zone de non-droit ; vous êtes le pionnier d’un nouvel éden.
Soudain, le Monoprix commence à changer. Un petit rayon « Bio » fait son apparition, coincé entre les couches pour bébé et le thon en boîte. On y trouve du lait d’amande. La victoire est proche. Vous pouvez enfin inviter vos amis de la Rive Gauche.
« Oh, tu sais, c’est très spécial ici, leur direz-vous en leur servant un café de spécialité éthiopien moulu à la main. C’est un peu... brut de décoffrage. On est dans le vrai. Hier, j’ai vu une bagarre pour une place de parking, c’était fascinant. Une telle intensité dramatique. On sent que les gens vivent vraiment les choses, tu comprends ? »
Vos amis hochent la tête, impressionnés par votre courage sociologique. Ils admirent votre capacité à supporter le bruit de la perceuse du voisin d’en dessous qui retape son appartement pour le mettre sur Airbnb. Vous êtes des héros de la modernité. Vous êtes ceux qui ont osé franchir le périphérique des préjugés pour apporter la lumière du quinoa dans les ténèbres de la pauvreté structurelle.
Mais attention. Le danger guette. Car le propre du quartier populaire, c'est qu'il finit toujours par devenir trop populaire pour vous. Un jour, vous sortirez de chez vous et vous verrez une famille de banquiers en Tesla chercher la boulangerie « artisanale » (celle où la miche de pain coûte le prix d'un abonnement Netflix). Vous verrez des agences immobilières fleurir comme des boutons d’acné sur le visage du quartier.
Et là, vous ressentirez une pointe d’amertume. « C’est devenu tellement snob, ici, soupirerez-vous. Ce n’est plus le quartier que j’ai connu. Ce n’est plus... authentique. Il n’y a plus cette étincelle de danger que j’aimais tant. »
Il sera alors temps de plier bagage. De vendre votre loft avec une plus-value de 40 % (la solidarité de classe a ses limites). Et de partir plus loin, plus profondément dans la « zone », là où les métros ne vont pas encore, là où les gens n’ont pas encore entendu parler du gluten. Là où vous pourrez enfin recommencer votre grande œuvre : souffrir de ne pas trouver de lait d’avoine, tout en vous sentant infiniment supérieur à ceux qui, par pure ignorance, boivent encore du lait de vache demi-écrémé.
C’est ça, le cycle de la vie. C’est ça, le Mépris Inclusif. On ne remplace pas les pauvres, on les encadre avec du bon goût jusqu'à ce qu'ils n'aient plus les moyens de rester chez eux. C’est propre, c’est bio, et ça ne laisse aucune trace de pesticide sur votre conscience.
Allez, reprenez un peu de ce tofu fumé. Il est délicieux, je l'ai trouvé dans une petite épicerie solidaire qui vient d'ouvrir à la place de l'ancienne mercerie. C’est tellement plus « vibrant », non ?
La Déconstruction : L'Art de s'Excuser d'Exister en Occupant Toute la Place
Asseyez-vous. Non, ne vous asseyez pas tout de suite. Demandez-vous d’abord si cette chaise n’est pas le symbole d’une structure de domination sédentaire imposée par le néolibéralisme occidental. Est-ce que votre fessier, en s’appuyant sur ce bois de chêne (probablement issu d’une forêt exploitée de manière coloniale), ne perpétue pas une forme de confort insolent ? Vous voyez ? Vous venez de passer trente secondes à réfléchir, et c’est déjà trente secondes où vous ne m’avez pas écouté expliquer à quel point je suis une personne toxique. Et ça, c’est inacceptable.
La déconstruction est le sport de combat ultime du XXIe siècle, mais c’est un sport qui se joue seul, devant un miroir, tout en s’assurant que le stade est plein. Si vous vous déconstruisez dans votre salle de bain sans que personne ne vous filme pour une story Instagram de 15 minutes, est-ce que vous vous déconstruisez vraiment ? Non. Vous faites juste une dépression. La vraie déconstruction, celle qui nous intéresse dans ce manuel, est une performance. C’est l’art subtil de transformer votre culpabilité de privilégié en un piédestal si haut que plus personne ne peut vous atteindre.
Pour réussir votre entrée dans l’arène de la « déconstruction systémique », vous devez d’abord adopter le look. Le mâle blanc en cours de déconstruction ne porte pas de costume. Le costume, c’est le patriarcat de grand-papa, celui qui licencie des mères de famille en fumant un cigare. Non, vous, vous portez un pull en laine éthique tricoté par des bergers qui ne pratiquent pas le spécisme, ou un t-shirt avec un slogan féministe fabriqué au Bangladesh (mais vous avez envoyé un mail de réclamation à la marque, donc votre conscience est propre). Vous devez avoir l'air fatigué. Une fatigue existentielle, celle de quelqu'un qui porte sur ses épaules le poids de 2000 ans d'oppression alors qu'il vient juste de passer l'après-midi à comparer des filtres sur VSCO.
La règle d’or est la suivante : pour prouver que vous avez conscience de prendre trop de place, vous devez prendre *toute* la place.
Imaginons la scène. Vous êtes à un dîner entre amis. La discussion porte sur la répartition des tâches ménagères ou sur la représentation des minorités dans le cinéma ouzbek. C’est le moment. C’est VOTRE moment. Une femme commence à parler ? Interrompez-la immédiatement. Mais attention, faites-le avec une onction sacerdotale. Dites : « Je me permets de t’arrêter, parce qu’en tant qu’homme cisgenre, je sens que mon réflexe pavlovien de mansplaining est en train de prendre le dessus, et je tiens à verbaliser ce processus pour que l’assemblée puisse constater mon cheminement décolonial. »
Et là, vous ne la lâchez plus. Pendant les quarante-cinq minutes qui suivent, vous allez expliquer pourquoi vous devriez vous taire. C’est le paradoxe du mégaphone : vous utilisez toute la puissance de vos cordes vocales de dominant pour expliquer que votre voix ne devrait pas être entendue. Si quelqu’un essaie de reprendre la parole, levez la main avec une tristesse infinie dans les yeux et dites : « S’il te plaît, laisse-moi finir de m’excuser. C’est un travail émotionnel très lourd que je fais sur moi-même en ce moment. Ne me coupez pas dans ma vulnérabilité. »
La vulnérabilité est votre arme nucléaire. Un homme qui pleure parce qu’il vient de réaliser que son arrière-grand-père aimait un peu trop les colonies est un homme qu’on ne peut pas critiquer. Si vous pleurez, vous gagnez. Le liquide lacrymal neutralise instantanément toute velléité de contradiction. Vous n’êtes plus un oppresseur, vous êtes une victime de votre propre condition d’oppresseur. C’est brillant, c’est circulaire, c’est le ruban de Möbius du mépris inclusif.
Dans votre lexique de combat, certains mots doivent revenir comme des mantras. Ne dites pas « je pense », dites « j’interroge ma positionnalité ». Ne dites pas « je suis d’accord », dites « je valide ton ressenti tout en restant conscient que ma validation est, en soi, une micro-agression structurelle ». L’objectif est de rendre la conversation si complexe, si parsemée de concepts académiques post-modernes, que même un docteur en sociologie de l’EHESS aurait besoin d’un Doliprane pour vous suivre. Si les gens autour de la table finissent par fixer leur assiette de quinoa en silence, c’est gagné : vous avez créé un « safe space ». Et dans ce safe space, il n’y a qu’une seule personne en sécurité : vous.
Un bon déconstruit sait aussi pratiquer l’autoflagellation ostentatoire. Lors d’une soirée, n’hésitez pas à confesser des péchés imaginaires pour montrer à quel point vous êtes lucide.
« Hier, je marchais dans la rue et j’ai surpris mon propre reflet dans une vitrine. J’ai eu un réflexe de domination spatiale. J’ai marché au milieu du trottoir sans me demander si une personne racisée ou une minorité de genre aurait besoin de ce centimètre carré de bitume. J’ai dû rentrer chez moi et lire trois chapitres de bell hooks pour m'apaiser. »
Le public — car vos amis ne sont plus des amis, ce sont des spectateurs — sera partagé entre l’envie de vous frapper avec une poêle en fonte et l'admiration béate devant tant de « conscience ». La plupart choisiront l’admiration, par peur d’être perçus comme « non-éveillés ». C’est là que le Mépris Inclusif atteint son apogée : vous dominez les autres en les forçant à admirer votre humilité.
N’oubliez jamais de mentionner votre « cheminement ». La déconstruction n’est pas une destination, c’est un voyage sans fin (ce qui est pratique, car cela signifie que vous pouvez monopoliser la parole jusqu’à la fin de vos jours). Dites souvent : « Je suis encore en train de désapprendre. » C’est la phrase magique. Elle vous donne un permis de chasse illimité. Vous avez dit une énormité sexiste ? « Oh, pardon, c’est mon vieux logiciel patriarcal qui a glitché, je suis en plein désapprentissage. » Vous avez oublié de rendre l’argent que vous devez à une amie ? « Ma notion de la propriété est encore trop imprégnée de capitalisme extractif, je travaille à décoloniser mon rapport au virement Lydia. »
Le summum de l’art consiste à reprocher aux autres leur manque de déconstruction. Si une femme, fatiguée par votre monologue de trois heures, finit par vous dire : « Écoute, Jean-Eudes, on veut juste manger les nems », regardez-la avec une compassion dévastatrice. Soupirez.
« Je comprends ta colère. Elle est légitime. Mais attention à ne pas reproduire des schémas de violence latérale qui desservent la cause globale. En me faisant taire au moment où j'exposais ma fragilité systémique, tu réactives en moi un trauma de castration symbolique qui m'empêche de devenir l'allié dont tu as besoin. »
C’est le coup de grâce. Vous venez de lui expliquer que c’est *sa* faute si vous êtes pénible. Elle est maintenant l’agresseuse, et vous êtes le martyr de la cause féministe. Vous pouvez maintenant reprendre un nem (bio, le nem) et conclure la soirée par une analyse de vingt minutes sur l’appropriation culturelle de la sauce soja par les classes moyennes supérieures, tout en terminant le bol.
Parce qu'au fond, la déconstruction, c'est comme le tri sélectif : c'est très gratifiant de dire aux autres qu'ils ne le font pas assez bien, tout en s'assurant que ce sont les autres qui descendent les poubelles. Vous êtes un être de lumière, une conscience pure égarée dans un corps de privilèges. Et si ce corps prend toute la place sur le canapé, c’est uniquement pour empêcher un autre homme, moins conscient que vous, de s’y installer. C’est un sacrifice. C’est votre fardeau. Et vous allez nous en parler encore pendant deux bonnes heures, pour notre plus grand bien.
Le Désert de Gobi (alias La Province)
Franchir le périphérique, c’est un peu comme franchir l’horizon des événements d’un trou noir : on sait que le temps va se dilater, que les lois de la physique vont s'effriter et que, statistiquement, on a peu de chances d’en revenir avec un brushing intact. Pour vous, l’être de lumière qui ne respire que des particules fines millésimées et ne boit que du café extrait à froid par un barista tatoué, la « Province » n’est pas un concept géographique. C’est une pathologie. C’est une vaste réserve naturelle, un safari à ciel ouvert où l’on se rend une fois par an pour vérifier si les indigènes ont enfin découvert le lait d’avoine ou s'ils continuent de traire des animaux vivants dans la boue.
Appelons les choses par leur nom : tout ce qui se trouve au-delà de la ligne 13 est le Désert de Gobi. C’est un territoire peuplé de créatures étranges appelées « ruraux » (prononcez-le avec une pointe de dégoût et de fascination, comme si vous parliez d'une espèce de batracien en voie d'extinction). Le Manuel du Parfait Mépris Inclusif est formel : vous ne devez pas détester la province. Vous devez l'observer avec cette condescendance bienveillante que l’on réserve aux enfants qui font des colliers de pâtes ou aux Golden Retrievers qui essaient de comprendre le concept d'un miroir.
L’approche commence dès la Gare de Lyon ou la Gare Montparnasse. Vous êtes sur le quai, arborant votre uniforme de survie urbaine : un tote-bag d’une librairie indépendante, un casque à réduction de bruit (pour ne pas entendre le cri des classes populaires qui voyagent en Ouigo) et une gourde en inox dont le prix équivaut au PIB annuel d’un village de la Creuse. Vous montez dans le TGV avec l’appréhension d’un anthropologue du XIXe siècle partant explorer les sources du Nil. Vous savez que dans deux heures, la 5G vous abandonnera. Vous devrez alors faire face à votre pire ennemi : le silence. Ou pire, la conversation d’un voisin de siège qui n'a pas déconstruit son rapport à la virilité et qui mange un sandwich triangle au thon.
Une fois débarqué sur le quai d’une gare où l’affichage est encore analogique, il est crucial d’adopter la posture de l’Explorateur Éthique. Ne dites pas « C’est moche ici ». Dites : « C’est... brut. Il y a une véritable honnêteté minérale dans ce parking de supermarché. »
La rencontre avec le « Rural » est le moment fort de votre séjour. Le Rural est un être fascinant qui porte souvent des vêtements dont la fonction principale est de tenir chaud plutôt que de définir une identité queer-fluide. Il conduit des véhicules diesel, mange de la viande rouge sans s'excuser auprès de la vache et semble posséder une connaissance mystique de la météo qui ne repose pas sur une application.
Face à lui, pratiquez l'Inclusion Verticale. S’il vous parle de la récolte de maïs ou de la fermeture de la Poste locale, ne baillez pas. Regardez-le avec des yeux mouillés de compassion, comme si vous étiez devant un documentaire sur Arte. Dites-lui : « Votre résilience m’émeut. C’est tellement courageux de vivre si loin de tout concept de brunch. » S’il tente de vous expliquer que sa vie est tout à fait normale, souriez-lui avec cette douceur insupportable qu'on utilise pour les amnésiques. Vous savez, vous, que sa vie est un enfer de solitude et de gluten.
Le clou du spectacle reste la visite du « Marché Local ». C’est ici que votre mépris inclusif atteint son apogée. Vous déambulez entre les étals de vieux messieurs en béret (ils existent vraiment, ou alors ce sont des intermittents payés par la mairie pour satisfaire votre soif d'authenticité) en vous extasiant sur des carottes couvertes de terre.
« Regarde, chérie, une carotte non-genrée ! Elle a encore de la boue, c’est tellement... organique. On sent qu’elle a souffert. C’est ça, la vraie vie. »
Vous achetez trois kilos de légumes que vous ne cuisinerez jamais, car votre gîte n'a qu'une plaque électrique de 1974 qui fait sauter les plombs dès qu'on essaie de faire bouillir de l'eau filtrée. Mais peu importe : l'important, c'est de soutenir l'économie locale. Vous donnez votre billet de vingt euros comme si vous faisiez un don à l'UNICEF, en attendant presque qu'on vous remercie d'avoir apporté la civilisation dans ce cul-de-sac temporel.
Le soir, dans le gîte rural — que vous avez loué une fortune parce qu'il y a des poutres apparentes et une absence totale d'isolation phonique — vous vivez l’expérience de la « Déconnexion ». La déconnexion, pour vous, consiste à passer quatre heures à chercher un coin de la cuisine où l’on capte assez de réseau pour poster une story Instagram avec le hashtag #BackToBasics ou #SlowLife. Le contraste est saisissant : vous publiez une photo de votre bol de soupe à l'ortie (cueillie par un professionnel, car vous ne savez pas distinguer une ortie d'un ficus) alors qu'à deux kilomètres de là, les locaux sont probablement en train de regarder *Camping Paradis* en mangeant des chips à la bolognaise.
C'est là que réside le génie de votre posture. Vous transformez leur quotidien médiocre en votre expérience mystique. Pour eux, la province est une contrainte ; pour vous, c’est un décor de théâtre. Si un tracteur passe sous votre fenêtre à cinq heures du matin, ne râlez pas. C’est le « chant du terroir ». C’est une performance artistique sur le labeur humain. Bien sûr, vous appellerez votre syndic dès votre retour à Paris parce que le voisin du dessus a osé marcher en chaussettes après 22h, mais ici, dans le Désert de Gobi, tout est pardonné au nom de l’Exotisme Social.
Il y a aussi la question de la culture. Pour vous, la province est un vide intersidéral. S’il n’y a pas d'exposition immersive sur l'éco-féminisme dans un ancien garage réaffecté, il n'y a rien. Si vous croisez un cinéma qui joue encore *Top Gun : Maverick* trois ans après sa sortie, ne riez pas ouvertement. Soupirez. Dites : « C’est fascinant ce décalage temporel. C'est comme voyager dans une capsule de 1998. Ils sont tellement préservés de la modernité. C’est presque… pur. »
Puis vient le moment du départ. C'est l'heure de l'Exfiltration. Vous remontez dans le train avec un soulagement que vous tentez de dissimuler sous une moue mélancolique. Vous avez survécu à 48 heures sans sushi, sans trottinette électrique et sans personne pour valider votre identité complexe toutes les cinq minutes. Vous ramenez dans vos bagages un fromage qui pue tellement qu'il pourrait être classé comme arme chimique, et trois pots de confiture artisanale faits par une dame qui s’appelle probablement Huguette (un prénom que vous trouvez « iconique » et « vintage »).
Une fois que le train repasse le périphérique, vous sentez vos chakras se réaligner. L’air pollué de la gare du Nord remplit vos poumons comme une bouffée d'oxygène pur. Vous êtes de retour parmi les vôtres, les consciences éveillées, les êtres de lumière. Vous allez pouvoir raconter votre « expédition en terre inconnue » lors de votre prochain dîner en ville.
« Non mais vraiment, la Province, il faut y aller. C’est... nécessaire. Ça remet les choses en perspective. On se rend compte de notre privilège, bien sûr, mais on voit aussi cette France invisible, ces gens qui vivent avec une seule boulangerie pour trois villages. C’est d’une poésie brute. J’ai parlé à un type qui réparait des clôtures... bon, je n'ai pas tout compris à son accent, mais il y avait une telle détresse métaphysique dans son regard. On sent que le néolibéralisme les a brisés, mais ils gardent cette dignité de la terre... Passe-moi le houmous au yuzu, s'il te plaît. »
Et voilà. Vous avez réussi. Vous avez transformé 80 % du territoire français en un parc d'attractions sociologique dont vous êtes le seul spectateur accrédité. Vous n'avez pas méprisé les provinciaux ; vous les avez « inclus » dans votre narration personnelle comme des figurants de luxe. Vous êtes un saint. Un saint qui ne mettra plus les pieds dans un champ avant l'été prochain, parce que quand même, la boue, ça nique les Veja.
Le Bio-Punitif : Le Poireau à 8 Euros
Regardez-le bien. Il est là, trônant sur un cageot en bois brut, niché entre une botte de radis noirs dépressifs et un bocal de kombucha à la sueur de santal. Il est flasque, il est terreux, il ressemble étrangement à un fragment de doigt de pied de géant déterré après un déluge, mais il porte en lui une promesse que ni votre livret A, ni votre séance de Pilates ne pourront jamais vous offrir : la Rédemption.
C’est le Poireau à 8 Euros.
Pour le commun des mortels – cette masse informe qui s’approvisionne encore dans des hangars éclairés au néon où l’on vend du jambon sous vide et de la dignité en promotion – un poireau est un légume. Un truc qu’on met dans la soupe. Pour vous, l’initié, le détenteur du Manuel, le poireau est un sacrement. Payer huit balles pour une tige de cellulose couverte de boue n’est pas un acte d'achat, c’est une flagellation financière volontaire. C’est le concept même du « Bio-Punitif ».
Car voyez-vous, pour être un véritable apôtre du mépris inclusif, il ne suffit pas d’être riche. Il faut souffrir de sa richesse. Si vous achetez une truffe à 100 euros, vous êtes un vulgaire parvenu. Si vous achetez un poireau rachitique au prix d’un abonnement Netflix, vous êtes un saint. Vous payez pour la rareté, certes, mais surtout pour l’absence totale de plaisir immédiat. Le bio-punitif, c’est l’art de transformer la consommation en un parcours du combattant éthique où chaque euro dépensé est une preuve que vous êtes une meilleure personne que votre voisin qui, lui, mange des tomates en hiver. Le monstre.
Entrez dans votre épicerie de quartier, celle qui s’appelle « La Racine du Bonheur » ou « L’Éveil de la Graine ». L’ambiance y est celle d’une morgue pour privilégiés. Le silence n'est rompu que par le bruissement des sacs en toile de jute et le bip discret d’une caisse enregistreuse qui semble s’excuser de vous dépouiller. Ici, on ne vend pas de nourriture, on vend de la conscience.
Regardez la caissière. Elle s’appelle probablement Amandine, elle a un master en sémiotique de la forêt, et elle vous regarde avec cette condescendance douce qui caractérise ceux qui ne consomment que des racines oubliées. Quand vous déposez votre poireau boueux sur le comptoir, un dialogue muet s’instaure entre vous.
« Je sais que ce légume est moche, Amandine », disent vos yeux.
« Je sais que tu sais, et c’est pour ça que je t’aime », répond son regard vitreux.
Elle pèse l’objet. 7,80 euros. Un frisson vous parcourt l’échine. C’est cher. C’est absurdement cher. C’est magnifique.
Pourquoi cette satisfaction ? Parce que le prix est le rempart ultime contre la plèbe. Si le poireau était à 1 euro, n’importe qui pourrait se l’offrir. Le SDF du coin, le caissier de chez Lidl, votre cousin qui vote pour des gens qui portent des cravates... l'horreur. À 8 euros, le poireau devient un club privé. C’est une barrière de péage sociologique. En le payant ce prix, vous garantissez que la terre qui colle encore aux racines est une terre « préservée », c’est-à-dire une terre où aucun pauvre n'a mis les pieds. C’est de la boue de luxe. C’est de la boue inclusive (car elle respecte le cycle de l’azote et les droits des vers de terre), mais elle est exclusive (car elle nécessite un PEL pour être nettoyée dans votre évier en inox brossé).
Et puis, il y a la question de la "vérité". Le poireau industriel est lisse, propre, blanc. Il est suspect. Il a l’air d’avoir été photoshopé. Le Poireau à 8 Euros, lui, est honnête. Il est tordu, il a des trous faits par des insectes qui ont manifestement un meilleur pouvoir d’achat que la moyenne des Français, et il demande trois heures de préparation. Car c’est là le génie du bio-punitif : la punition continue dans la cuisine.
Vous allez passer quarante-cinq minutes à essayer de retirer la terre nichée entre les feuilles, cette terre qui est la preuve irréfutable que vous soutenez « Firmin », le petit producteur que vous imaginez vivant dans une hutte en permaculture alors qu’il gère probablement ses serres depuis un iPad Pro en écoutant des podcasts sur l’optimisation fiscale. Chaque grain de sable qui crisse sous votre ongle est une victoire sur le néolibéralisme. Laver ce poireau, c’est un baptême. Vous lavez vos péchés de citadin. Vous vous décrassez de votre culpabilité d’avoir pris l’avion pour Marrakech en octobre.
Puis vient le moment de la dégustation. Soyons honnêtes : il a le goût de poireau. Peut-être un peu plus de filasse, un arrière-goût de défaite et une amertume qui rappelle le prix du loyer à Paris. Mais vous ne mangez pas pour le goût. Vous mangez pour le récit.
Imaginez votre prochain dîner avec vos amis, ceux qui ont aussi des Veja et des opinions tranchées sur la décolonisation de la pensée horticole.
« On a trouvé ce poireau chez un petit maraîcher qui pratique l'agriculture biodynamique par le chant grégorien », direz-vous en servant une rondelle pâle noyée dans une huile de colza pressée à froid par des moines muets.
« On sent la structure moléculaire de la terre, non ? » répondra votre amie Solène, qui travaille dans le "branding éthique".
Tout le monde hochera la tête. Personne n’aime ça. C’est filandreux, c'est fade, et ça donne des gaz qui sentent le compost militant. Mais quelle importance ? Vous communiez. Vous êtes entre gens qui ont compris que le vrai mépris ne consiste pas à insulter les pauvres, mais à sanctifier ce qu'ils n'ont pas les moyens de s'acheter : le droit de manger des trucs moches pour le prix d'un steak de Kobe.
Le bio-punitif est le stade suprême du capitalisme de la vertu. C’est transformer une corvée (faire les courses) en une épopée morale. C’est regarder votre ticket de caisse comme s’il s’agissait d’un certificat de résistance. Vous ne dépensez pas de l’argent, vous « investissez dans le vivant ». Et tant pis si « le vivant » coûte la moitié du budget hebdomadaire d’une famille de quatre personnes en banlieue. Après tout, s’ils voulaient sauver la planète, ils n’avaient qu’à faire une école de commerce et devenir consultants en transition écologique.
C’est là que réside la beauté de l’inclusivité méprisante. Vous n’excluez personne explicitement. Vous dites simplement : « Tout le monde devrait manger ce poireau à 8 euros. C’est une question de dignité. » Vous savez pertinemment que c’est impossible. Et c’est précisément pour cela que vous l’achetez. La rareté crée la valeur, mais l’inaccessibilité crée la supériorité morale.
Alors, la prochaine fois que vous passerez devant une grande surface et que vous verrez une promotion sur les "3 kilos de poireaux pour 2 euros", détournez le regard. Ayez une pensée pour ces malheureux qui s’alimentent sans souffrir, qui mangent des légumes propres sans se poser de questions sur le bien-être émotionnel du sol. Ils sont dans l’obscurité. Ils sont dans le confort.
Vous, vous avez choisi la lumière. Vous avez choisi la boue. Vous avez choisi de payer 8 euros pour une tige verte qui vous donne le droit de regarder le reste de l’humanité avec une compassion infinie, du haut de votre olympe de fibres indigestes.
Passe-moi le sel de l'Himalaya, s'il te plaît. Le gros, celui qui a été récolté par des yaks syndiqués. Il paraît que ça sublime l'amertume du sacrifice.
Le Voyage Éco-Responsable : Bali en 'Slow-Life'
Soyons honnêtes : le poireau bio à huit euros n’était qu’une mise en bouche. Un apéritif moral. C’est une base solide, certes, mais pour atteindre la véritable stratosphère du mépris inclusif, il faut passer à l’étape supérieure. Il faut quitter le terroir. Il faut s’élever. Littéralement. À environ dix mille mètres d’altitude, là où l’air est pur, pressurisé, et saturé d’un kérosène que nous appellerons, par pudeur spirituelle, de « l’énergie cinétique de transition ».
Car voyez-vous, on ne peut pas se reconnecter à la Terre Mère en restant à portée de RER. C’est mathématique. La Terre Mère est comme une ex-toxique : elle ne vous parle que si vous faites un effort démesuré pour la retrouver. Et quel plus bel effort que de brûler trois tonnes de carburant fossile pour aller écouter le silence dans une rizière à l’autre bout du globe ?
Le concept du « Voyage Éco-Responsable » est sans doute le plus beau joyau de notre couronne de supériorité. C’est l’art sublime de transformer une catastrophe écologique personnelle en un pèlerinage salvateur pour l’humanité. Car vous ne partez pas en vacances. Le mot « vacances » est vulgaire, il évoque les tongs en plastique et le buffet à volonté des clubs Marmara. Non, vous, vous partez en « immersion ». Vous partez en « quête ». Vous partez à Bali.
Le choix de la destination est crucial. Il faut un endroit suffisamment lointain pour que le bilan carbone donne le vertige à un ingénieur de chez Greenpeace, mais suffisamment « Instagram-friendly » pour que votre sacrifice soit documenté. Bali est parfait. C’est le point G de la spiritualité mondialisée. C’est là que le lin rencontre le yoga, et que le mépris rencontre le mantra.
L’aventure commence à l’aéroport. Regardez ces gens dans la file d’attente d'Air France. Regardez-les avec cette tendresse un peu triste que l’on réserve aux espèces en voie d’extinction. Ils partent voir leur famille en province ou bronzer idiotement en Espagne. Ils emmènent des valises en plastique rigide. Vous, vous n'avez qu'un sac en chanvre tissé par des veuves joyeuses au Tibet (ou au moins acheté sur un site qui le prétend). À l'intérieur ? Trois sarouels, un carnet en papier recyclé et une gourde en cuivre qui donne à l'eau un léger goût de centime, mais qui purifie vos chakras.
Une fois dans l’avion, ne culpabilisez pas. La culpabilité est une émotion de pauvre. Dites-vous que si l’avion vole, c’est parce qu’il est porté par vos intentions positives. D’ailleurs, vous avez coché la case « compenser mes émissions de CO2 » pour la modique somme de 14 euros. C’est le prix d’un cocktail en terrasse, mais pour vous, c’est une indulgence plénière. Pour 14 balles, vous avez techniquement replanté une forêt entière dans le Mato Grosso. Vous êtes, à vous seul, le poumon vert de la planète. Pendant que les autres passagers regardent des blockbusters Marvel en mangeant du poulet en sauce plastique, vous lisez un essai sur la décroissance en buvant une infusion de gingembre tiède que vous avez apportée dans votre thermos éthique. Vous êtes déjà en lévitation morale.
À l’arrivée à Denpasar, ignorez la clim, la pollution des scooters et le chaos urbain. Fermez les yeux. Respirez l’odeur de l’encens (et un peu celle du gasoil, mais c’est l’odeur de la « réalité locale »). Votre chauffeur vous attend. Il s’appelle Wayan, comme 25 % de l’île, mais pour vous, il est le guide mystique qui va vous conduire vers votre « Slow-Life ».
Le concept de « Slow-Life » à 12 000 kilomètres de chez soi est une performance artistique majeure. Cela consiste à payer 400 euros la nuit pour dormir dans une cabane en bambou sans murs, afin d’être « en communion avec la nature ». La nature, ici, se manifeste par des moustiques de la taille de drones de combat et une humidité qui transforme vos cheveux en éponge à vaisselle. Mais c’est le prix de l’authenticité. Si vous vouliez du confort, vous seriez resté dans votre appartement avec double vitrage. Mais le double vitrage empêche d’entendre le chant sacré des crapauds-buffles, et surtout, il empêche de se sentir supérieur à ceux qui dorment dans des hôtels avec piscine à débordement (même si votre cabane a aussi une piscine à débordement, mais elle est « traitée au sel », ce qui change tout au niveau de l’aura).
Le point culminant de votre voyage, c’est la retraite de yoga silencieuse.
C’est le moment où le mépris inclusif atteint son paroxysme. Vous allez passer sept jours sans ouvrir la bouche. Pourquoi ? Pour vous « reconnecter à votre moi profond ». En réalité, c’est surtout pour ne pas avoir à adresser la parole aux autres participants, qui sont tous des cadres supérieurs de la tech ou des influenceuses en burn-out, exactement comme vous, et que vous détesteriez si vous les croisiez à une terrasse de café à Paris. Le silence est une barrière sociale géniale : il permet de projeter sur l’autre une profondeur spirituelle qu’il n’a probablement pas, tout en s’épargnant la corvée de lui demander ce qu’il fait dans la vie.
Imaginez la scène. Vous êtes assis en tailleur sur un tapis en caoutchouc naturel (prix : deux Smic indonésiens). Il est 5 heures du matin. Le soleil se lève sur la jungle. Vous avez mal aux genoux, vous avez faim de protéines, et une fourmi rouge est en train de cartographier votre mollet. Mais vous souriez. Pourquoi ? Parce que vous faites partie de l’élite. Vous êtes en train de « guérir ». Vous guérissez de quoi ? De la civilisation. Cette même civilisation qui a construit l’avion, raffiné le pétrole et inventé le Wi-Fi qui vous permet, dès la fin du cours, d’envoyer un message WhatsApp pour dire : « C’est incroyable, je ne ressens plus le besoin de communiquer. »
Et c’est là que réside la magie du Voyage Éco-Responsable. C’est ce décalage cognitif si vaste qu’il pourrait abriter une galaxie. Vous expliquez à Wayan, le chauffeur qui gagne en un mois ce que vous dépensez en un massage crânien, que « la possession matérielle est une prison ». Vous lui parlez de « sobriété heureuse » alors qu’il essaie désespérément de réparer sa clim pour que ses clients ne laissent pas une mauvaise note sur TripAdvisor. Vous êtes un missionnaire des temps modernes : vous n’apportez pas la Bible, vous apportez le minimalisme aux gens qui n’ont déjà rien. C’est d’une générosité à couper le souffle.
Le retour est le moment le plus gratifiant. Vous arrivez au bureau, ou dans votre espace de coworking végétalisé, avec un teint de pêche et un regard empreint d’une lassitude infinie. Vous posez votre gourde en cuivre sur la table. On vous demande : « Alors, Bali ? »
Vous soupirez. Vous ne répondez pas tout de suite. Il faut laisser planer le mystère de l'illumination.
Puis, vous dites : « C’était… intense. J’ai vraiment pris conscience de notre impact sur le monde. On court après des chimères, tu sais. Là-bas, les gens n’ont rien, mais ils ont tout compris. »
C’est la phrase magique. Elle valide votre voyage, elle justifie le kérosène, et surtout, elle place votre interlocuteur dans la catégorie des « non-éveillés ». Lui, il est resté là. Il a travaillé. Il a mangé des surgelés. Il n’a pas vibré au rythme de la terre balinaise. Il est lourd. Vous, vous êtes léger. Vous avez la légèreté de celui qui a dépensé cinq tonnes de carbone pour apprendre que « le bonheur est à l'intérieur ».
Bien sûr, vous ignorez superbement que le village où vous étiez est désormais incapable de traiter ses déchets plastiques à cause de l'afflux de touristes « conscients ». Vous oubliez que le riz que vous avez mangé provient de rizières qui s'assèchent parce que les hôtels de luxe pompent toute la nappe phréatique pour leurs spas éco-conçus. Ce ne sont que des détails matériels. Votre voyage était spirituel. Et l'esprit ne laisse pas de traces de pas, n'est-ce pas ? Juste quelques photos filtrées et une sensation de pureté qui durera au moins jusqu'à votre prochain craquage sur Amazon.
Alors, la prochaine fois que vous entendrez quelqu'un se vanter de ses vacances en camping dans l'Ardèche pour « limiter son impact », offrez-lui un sourire de pitié. Le pauvre. Il essaie de sauver la planète avec de la proximité. Il n'a pas compris que pour vraiment aimer la Terre, il faut d'abord l'observer de très haut, depuis un hublot, avec un verre de Chardonnay bio à la main.
Namasté, espèce de pollueur sédentaire. Moi, j'ai rendez-vous avec mon âme, et elle m'attend à la porte 42, embarquement immédiat.
Le Travail Créatif : Storyteller le Vide
Asseyez-vous. Non, pas là, cette chaise est trop « fonctionnelle », elle manque cruellement de supplément d’âme. Prenez plutôt ce pouf en chanvre recyclé tressé par des algorithmes conscients. Voilà. Respirez. Vous sentez cette odeur ? C’est l’arôme du néant transcendé. C’est l’odeur de mon métier.
On me demande souvent, généralement lors de dîners mondains où l’on sert des vins biodynamiques qui goûtent la terre mouillée et le regret : « Mais concrètement, en quoi consiste ton travail de Brand Purpose Consultant ? » Je réponds toujours par un silence de trois secondes — un silence habité, un silence de stratège — avant de lâcher, d’une voix monocorde mais vibrante d’intelligence : « Je storytelle le vide. Je suis le poète de l’insubstantiel. Je suis celui qui empêche le capitalisme de mourir de froid en lui tricotant un pull de moralité avec de la laine de licorne. »
Généralement, à ce moment-là, mon interlocuteur, qui travaille sans doute dans quelque chose d’obscène comme la logistique ou la chirurgie digestive, cligne des yeux. Il ne comprend pas. Il pense que je vends de la pub. Quel pauvre type. Il n’a pas saisi que mon travail est l’acte de résistance politique le plus radical du XXIe siècle. Pendant que les « militants » s’époumonent dans des manifs en polaire Quechua (le summum du mauvais goût idéologique), moi, je sabote le système de l’intérieur. Je pratique la guérilla sémantique de haut vol.
Voyez-vous, le néolibéralisme a un problème : il produit des choses. Des aspirateurs, des yaourts, des assurances-vie. C’est vulgaire, c’est matériel, c’est... concret. Beurk. Mon rôle, en tant que Brand Purpose Consultant, c’est d’extraire la substance matérielle de ces objets pour la remplacer par de l’Éthique Pure. Si une multinationale vend du savon produit par des machines infernales dans une banlieue grise, je ne vais pas vous parler de propreté. Ce serait bas. Je vais vous expliquer que ce savon est un vecteur de « déconstruction des barrières systémiques de l’hygiène inclusive ». Je ne vends pas de la mousse ; je vends une posture de résistance contre le patriarcat crasseux.
C’est là que réside la véritable subversion. En transformant chaque acte d’achat en un acte militant, je sature le marché de tellement de « sens » que le système finit par imploser sous son propre poids moral. Quand vous achetez un SUV de deux tonnes parce que ma campagne vous a convaincu que ce véhicule est un « sanctuaire de reconnexion nomade avec les énergies telluriques », vous ne consommez plus. Vous priez. Et transformer la consommation de masse en une religion de l'invisible, c'est priver le néolibéralisme de sa base matérielle. C’est une dématérialisation révolutionnaire. Je suis le Lénine du Powerpoint, le Che Guevara du branding émotionnel.
Prenons un exemple récent. J’ai travaillé pour une marque de biscuits apéritifs. Des crackers à l'huile de palme, globalement. Le client voulait « augmenter ses parts de marché ». Quelle ambition médiocre. Je lui ai dit : « Jean-Hubert, nous ne allons pas vendre des biscuits. Nous allons proposer un Manifeste pour la Solidarité Granulaire. Chaque crack de biscuit sera le son d'un mur qui tombe entre les peuples. »
Nous avons lancé la campagne « *Crunch for Peace* ». On a créé une fondation qui analyse l’impact sociétal de la mastication sur le dialogue interculturel. Résultat ? Le paquet de crackers est passé de 1,50 € à 4,80 €. Et c’est là que mon génie politique éclate : en augmentant radicalement les prix sous couvert de « Purpose », je pratique une forme d’élitisme punitif nécessaire. Je limite l’accès au produit à une élite consciente, réduisant ainsi mécaniquement l’empreinte carbone de la plèbe qui, n’ayant plus les moyens d’acheter ces crackers révolutionnaires, se rabat sur des pommes de terre locales. J’ai sauvé la planète et le compte d’exploitation du client en une seule slide Keynote. Si ce n’est pas de la résistance, je ne sais pas ce qu’il vous faut.
Mais le vrai défi, le sommet de mon art, c’est le « Storytelling du Vide ».
Il y a quelques mois, une startup de la « Deep Tech » est venue me voir. Ils n’avaient pas de produit. Ils n’avaient même pas d’idée. Ils avaient juste une levée de fonds de 12 millions d’euros et un bureau avec un mur végétal mort. Ils m’ont dit : « Storytelle-nous, grand maître. »
J’ai fermé les yeux. J’ai visualisé le néant. Et j’ai pondu leur identité de marque : « *O* ». Juste la lettre O. Le cercle. Le Tout. Le Rien. Le slogan ? « *O : Circuler dans l’Immanence* ».
On a fait des affiches blanches dans tout le métro parisien. Rien d’autre. Les gens devenaient fous. Ils cherchaient un sens. Les intellectuels de gauche ont écrit des tribunes sur « la réappropriation de l’espace public par le vide ». Les mecs de la finance ont adoré l'audace disruptive. Au bout de six mois, on a révélé que « *O* » était en fait une application pour louer des trottinettes électriques en bambou. Mais le plus beau, c’est que l’application n’a jamais fonctionné. Le vide est resté pur. Les 12 millions ont été dépensés en séminaires de « design thinking » à Ibiza. C’est ça, la vraie lutte contre le capitalisme : brûler le capital dans l’autel de l’absurde.
Vous qui me regardez avec votre air de supériorité morale parce que vous triez vos déchets ou que vous lisez des essais de sociologie critique, vous ne faites que décorer votre cage. Moi, je l’étire jusqu’à ce que les barreaux deviennent invisibles. Je suis le Brand Purpose Consultant, l’alchimiste qui transforme la merde industrielle en or sociétal.
Et ne croyez pas que c’est facile. Storyteller le vide demande une discipline mentale de fer. Il faut être capable de dire des phrases comme : « L’agilité ontologique de notre supply chain permet une synergie holistique entre le désir du consommateur et l’urgence climatique » sans exploser de rire au nez d’un PDG qui a le charisme d’une huître tiède. C’est un sacrifice de soi. Je donne mon intelligence à des causes stupides pour que, par un effet de saturation cognitive, le monde finisse par réaliser que plus rien n’a de sens. Je suis l’accélérateur de particules du nihilisme chic.
Mon prochain projet est d’ailleurs mon chef-d’œuvre. Une collaboration entre une marque de maroquinerie de luxe et une ONG spécialisée dans la protection des fonds marins. Le concept ? Un sac à main en cuir de méduse synthétique (donc en plastique, mais chuuut), vendu 12 000 euros, dont l’intégralité des bénéfices servira à financer un documentaire sur l’importance du silence sous l’eau. Le documentaire ne sera jamais tourné, car le silence ne se filme pas. On appellera ça : « *The Sound of Transparency* ».
C’est brillant, n’est-ce pas ? On vend un objet qui n’existe que par son intention, pour financer un projet qui se définit par son absence, tout en confortant l’acheteur dans l’idée qu’il est le rempart ultime contre l’effondrement de la biodiversité.
Alors, quand vous verrez passer une publicité qui vous explique qu’acheter une voiture de sport est un hommage à la fluidité de genre, ou qu’un compte épargne peut aider à sauver les abeilles par le pouvoir de la pensée positive, ne ricanez pas. C’est moi qui travaille. C’est moi qui installe les explosifs poétiques sous les fondations de votre réalité matérielle.
Le monde est une page blanche, et j’ai le stylo le plus cher du marché pour n’y rien écrire. C’est cela, le vrai mépris inclusif : faire croire à tout le monde qu’on avance ensemble vers un futur radieux, alors qu’on est juste en train de peindre des nuages sur les vitres d’un train qui va droit dans le décor. Mais au moins, les nuages sont en haute définition, et ils sont garantis sans gluten.
De rien. C’est ma contribution à l’Histoire. Maintenant, veuillez m’excuser, j’ai une conférence Zoom pour expliquer à une marque de pneumatiques comment ils peuvent devenir le fer de lance de la lutte contre l’anxiété existentielle chez les milléniaux. C’est un travail de titan, mais quelqu’un doit bien se dévouer pour facturer l’apocalypse à l’heure.
L'Appartement Témoin : Minimalisme et Matérialisme Caché
Entrez, mais je vous en prie, retirez vos chaussures, vos certitudes et, idéalement, votre dignité. Bienvenue dans l’épure. Bienvenue dans le rien. Regardez cet espace : ne sentez-vous pas cette légèreté insoutenable qui émane de l’absence totale de vie humaine ? C’est ce que j’appelle le « Vide Narratif Premium ». Ici, on ne vit pas, on performe le détachement.
Remarquez la subtilité du sol en béton ciré. Il a la couleur exacte d’un lundi matin pluvieux à Berlin, mais il a coûté le prix d'une petite villa dans la Creuse. Pourquoi ? Parce que pour obtenir ce gris « Désespoir Éthique », il a fallu qu'un artisan japonais, dont le nom est imprononçable pour quiconque n’a pas fait trois ans d’études de genre, vienne lisser la matière avec une plume de héron cendré. C’est le luxe ultime : payer une fortune pour que votre appartement ressemble à un parking souterrain nettoyé à l’eau bénite.
Passons au salon. Enfin, à ce que les plébéiens appellent un salon. Vous y verrez trois objets. Trois. Pas un de plus. Si vous voyez un quatrième objet, c’est que vous avez une hallucination due à votre consommation excessive de gluten ou que vous avez oublié de ranger votre smartphone – cet objet vulgaire qui contient toute votre vie alors que la mienne tient dans une intention pure.
Voici la pièce maîtresse : le tabouret « Brise d’Équinoxe ». C’est du rotin. Mais attention, ce n’est pas le rotin de la véranda de votre tante Huguette. C’est du rotin tressé par des moines qui ont fait vœu de silence, mais pas vœu de pauvreté, apparemment, puisque chaque exemplaire est facturé deux mille euros. Pourquoi deux mille euros pour ce qui ressemble, de loin, à un panier à linge renversé ? Parce que ce tabouret n’est pas un siège. C’est un manifeste. S’asseoir dessus est une expérience de mort imminente pour vos vertèbres lombaires, mais c’est le prix à payer pour l’illumination. En refusant le confort d’un canapé rembourré – cet objet d’oppression bourgeoise qui incite à la mollesse intellectuelle et au visionnage de séries Netflix – vous prouvez au monde que vous êtes au-dessus des besoins primaires. Vous êtes un pur esprit. Un pur esprit qui a les moyens de s’offrir une scoliose à deux briques.
Le minimalisme, mes chers amis, est la forme la plus évoluée du mépris social. C’est l’art de dire : « Je suis tellement riche que je peux me permettre de ne rien posséder de visible. » C’est l’ascétisme ostentatoire. Possessionner des choses, c’est pour ceux qui ont encore besoin de prouver qu’ils existent par le biais de leur mixeur Moulinex ou de leur collection de DVD. Nous, l’élite de l’épure, nous avons transcendé la matière. Nous possédons le vide. Et comme vous le savez, à Paris ou à New York, le vide est ce qu’il y a de plus cher au mètre carré.
Regardez ce mur blanc. Il n'est pas blanc. Il est « Écume de Pensée Positive ». Il y a huit couches de peinture à base de poussière de météorite pour garantir qu’aucune ombre ne viendra perturber votre sérénité. Si vous posez un cadre photo ici, l'appartement fait une crise d'épilepsie. La photo de famille, c’est le début de l’accumulation. L’accumulation, c’est le début du chaos. Le chaos, c’est ce que vivent les gens qui ont encore des étagères avec des livres dessus. Des livres ! Quelle horreur. Imaginez toute cette connaissance qui prend la poussière alors qu’on pourrait tout simplement avoir un Kindle caché dans un tiroir en chêne massif certifié sans traces de carbone.
Et c’est là que réside le génie du matérialisme caché. Mon appartement a l'air vide, mais chaque centimètre carré de mur cache des placards invisibles, activables par commande vocale ou par simple transmission de pensée (pour l'option à 15 000 euros de plus). Derrière cette paroi d'un blanc monacal se cachent mon robot-cuiseur à 1200 euros, ma machine à expresso qui broie le grain avec une précision chirurgicale, et mon stock de compléments alimentaires bio-sourcés qui me coûtent le PIB du Laos.
Le minimalisme, c'est l'art de cacher son bordel technologique derrière une esthétique de monastère tibétain. C'est faire croire qu'on boit de la rosée matinale dans une coupe en cristal recyclé alors qu'on a juste une cuisine équipée plus complexe qu'un cockpit d'Airbus, mais dissimulée derrière des panneaux de polymère biodégradable. On appelle ça la « Simplicité Radicale ». C'est radicalement simple tant qu'on a un compte en banque radicalement bien garni.
Quand je reçois des invités – enfin, des « partenaires de résonance vibratoire » – je les fais asseoir sur les deux autres tabourets en rotin. Je les regarde souffrir en silence. Leurs genoux craquent, leur dos se courbe, ils cherchent désespérément un endroit où poser leur verre d'eau de source dynamisée (on ne sert pas de vin ici, l'alcool est une vibration basse). Ils ne trouvent rien. Pas de table basse. La table basse est un concept vulgaire qui invite au dépôt d'objets inutiles comme des télécommandes ou des cacahuètes. Ici, on tient son verre. On devient le support. On fait corps avec l'objet.
C'est là que je lance la discussion sur mon détachement des biens matériels. « Vous voyez, Jean-Hubert, j'ai réalisé que les objets nous possèdent. Alors j'ai tout donné. Je ne garde que l'essentiel. » Jean-Hubert regarde mon tabouret à deux mille euros. Il sait que j'ai donné mon ancienne table en merisier à Emmaüs, mais il sait aussi que mon « essentiel » actuel coûte plus cher que l'intégralité de son appartement meublé chez IKEA. Mais il ne dit rien. Car critiquer le minimalisme d'un homme riche, c'est avouer qu'on est encore prisonnier de la jalousie matérielle. C'est être « petit ».
Le vrai mépris inclusif consiste à inviter des gens qui galèrent à payer leur loyer et à leur expliquer, entre deux gorgées d'eau tiède, que le bonheur réside dans la dépossession. « Tu devrais essayer de jeter un objet par jour, Kevin. Ça libère les chakras. Commence par ton téléviseur. » On ne précise pas, bien sûr, que si l'on jette notre téléviseur, c'est parce qu'on a fait installer un projecteur 8K laser dissimulé dans le plafond qui projette des images de forêts primaires sur le mur « Écume de Pensée » dès qu'on s'ennuie de notre propre vacuité.
C'est une forme de poésie moderne : transformer sa maison en une galerie d'art où l'unique œuvre exposée est notre propre supériorité morale. Chaque mètre carré vide est une insulte à ceux qui s'entassent dans des appartements pleins de vie, de bruits et de couleurs. Le minimalisme est le silence des riches. C'est une manière de dire : « Le monde est trop bruyant, trop sale, trop plein de gens qui possèdent des choses moches. Alors je vais créer un sanctuaire où rien ne dépasse, où rien ne rappelle que l'humanité existe. »
Et si un jour je me sens seul dans ce désert de béton ciré et de rotin hors de prix ? Si la vacuité de mon existence finit par résonner un peu trop fort contre mes murs sans taches ? Pas de panique. J'ouvrirai mon application de méditation guidée (abonnement Premium, 29€/mois) sur mon téléphone en titane brossé. Une voix douce me dira que je suis sur le bon chemin, que le vide est une plénitude, et que mon prochain achat – une lampe en sel de l'Himalaya taillée en forme de point d'interrogation à 3400 euros – sera l'étape finale de mon éveil spirituel.
Car au fond, le minimalisme n'est qu'une nouvelle boutique. Une boutique où l'on achète de l'absence. Et croyez-moi, vendre du rien à des gens qui ont déjà tout, c'est le business le plus lucratif du siècle. Maintenant, sortez. Votre présence physique commence à saturer l'aura chromatique de mon entrée, et j'ai une séance de yoga facial prévue avec un coach qui me facture à la ride disparue. L'apocalypse peut bien arriver, tant qu'elle se déroule dans un espace épuré, je suis prêt. Et surtout, n'oubliez pas : moins, c'est plus. Surtout quand c'est plus cher.
Le Mépris Inclusif : Conclusion sur la Haine du Plouc
Asseyez-vous. Non, pas là, ce fauteuil est en rotin équitable tressé par des artisans aveugles du Bhoutan, il ne supporte pas le poids du jugement médiocre. Voilà, restez debout, c’est excellent pour votre posture et votre empreinte carbone.
Nous y sommes. Le sommet de la montagne. Le moment où nous cessons de feindre la modestie pour embrasser notre véritable destin : celui d’être des êtres de pure lumière, incroyablement ouverts d’esprit, à condition que l’esprit en question soit un miroir exact du nôtre. C’est ce que j’appelle la "Théorie de l’Empathie Sélective à Haute Valeur Ajoutée". C’est simple, c’est propre, et ça se porte très bien avec un pull en cachemire éthique.
Le monde se divise en deux catégories. Il y a "Nous" — les éveillés, les conscients, ceux qui savent que le lait d’avoine est la seule réponse à la crise existentielle globale. Et il y a "Les Autres". Oh, je ne parle pas des minorités, des opprimés ou des oubliés du système, pour qui nous avons une tendresse infinie (et très télégénique). Non, je parle du Plouc. Le Plouc, c’est l’Autre absolu. C’est celui qui n’a pas compris que le monde avait changé. C’est celui qui, tenez-vous bien, possède encore un compte Facebook non ironique et mange de la viande de supermarché sans demander le prénom de la vache à la caissière.
Aimer tout le monde est une discipline olympique, et comme tout athlète, il faut savoir éliminer les impuretés. Notre inclusion est totale, elle est universelle, elle embrasse chaque recoin de l’humanité, à l’exception notable de ceux qui pensent différemment de nous. Parce que, soyons lucides deux minutes entre personnes de bonne compagnie : ne pas penser comme nous, ce n’est pas une "opinion". C’est une pathologie. C’est un défaut de fabrication. C’est, pour appeler un chat un "félin domestique en transition de genre", le Mal.
Voyez-vous, le Mépris Inclusif est une forme de charité. Quand nous détestons le Plouc — celui qui roule en diesel, qui porte des sandales avec des chaussettes sans que ce soit un statement de mode berlinois, ou qui trouve que "l’art contemporain, c’est un peu du foutage de gueule" — nous ne sommes pas dans la haine. Nous sommes dans la protection de la civilisation. Nous sommes les gardiens du Temple du Bon Goût et de la Pensée Circulaire. Si nous laissons ces gens-là s’exprimer sans les humilier avec une condescendance polie mais tranchante comme un scalpel de chirurgien esthétique, c’est la porte ouverte à quoi ? Au chaos. À la vulgarité. Au retour des rideaux à fleurs.
Le Plouc est fascinant. Il est le dernier prédateur du "Vibe". Il entre dans une pièce et, paf, le taux de sérotonine chute de 40 points. Il pose des questions gênantes comme : "Pourquoi ce café coûte-t-il 12 euros alors qu'il a un goût de terre brûlée ?" Pauvre idiot. Il ne sent pas les notes de cuir tanné et de larmes de cueilleurs rémunérés en sourires. Pour lui, un objet doit être "utile". Quelle horreur. L’utilité est la forme la plus vulgaire de l’existence. Chez nous, l’objet doit être "inspirant" et "clivant". Si vous n'avez pas besoin d'un manuel de 400 pages pour comprendre comment allumer votre enceinte connectée en forme de galet de rivière, c'est que vous vivez encore au XXe siècle.
Mais revenons à notre grande théorie du Camp du Bien. Pour aimer "l'Humanité" avec un grand H, il faut impérativement détester les "Humains" avec un petit h, surtout ceux qui sentent la friture et le pragmatisme. C’est un sacrifice nécessaire. On ne peut pas faire une omelette aux truffes bio sans casser quelques œufs de poules élevées en batterie (que nous condamnons fermement par ailleurs, sauf si c’est la seule chose disponible au buffet d’un vernissage VIP).
Le Plouc est forcément dans le camp du Mal parce qu'il refuse la complexité que nous avons inventée pour nous sentir supérieurs. Quand nous disons qu'une chaise n'est pas une chaise, mais une "proposition structurelle interrogeant notre rapport à l'assise sédentaire", le Plouc rit. Ce rire est une agression. C’est un crime de haine contre l’intellect. Par conséquent, l’exclure de nos dîners, de nos réseaux et de notre considération biologique n'est pas de la discrimination. C'est de l'hygiène mentale.
C’est là toute la beauté du concept : nous sommes devenus des inquisiteurs en lin blanc. Nous ne brûlons plus les gens sur des bûchers, nous les "cancelons" avec une petite moue dégoûtée en buvant un kombucha fermenté sous la pleine lune. C’est beaucoup plus propre, il n’y a pas d’odeur de fumée, et cela permet de garder une peau éclatante.
"Mais alors," me demanderez-vous avec cette naïveté touchante qui vous caractérise, "si nous détestons tous ceux qui ne sont pas comme nous, ne sommes-nous pas... intolérants ?"
Quelle question délicieusement rétrograde ! Écoutez-moi bien : on ne peut pas être intolérant envers le Mal. C’est mathématique. Si je suis le Bien (et je le suis, j’ai un abonnement à un magazine de design scandinave qui le prouve), alors quiconque s’oppose à moi est, par définition, le Mal. Et détester le Mal est un acte d’amour. Donc, plus je méprise le Plouc, plus je suis rempli d’amour. Je suis littéralement une fontaine d’affection universelle qui asperge tout le monde, sauf ceux qui n’ont pas de parapluie griffé.
C'est la conclusion de notre manuel, et c'est une leçon de vie. Le mépris est le nouveau yoga. Il muscle les zygomatiques, il affine le regard et il permet de se sentir incroyablement léger, car on ne porte plus le poids mort de la compassion pour les médiocres.
Regardez par la fenêtre. Vous voyez ce type, là-bas, qui essaie de garer sa voiture de 2012 en écoutant de la radio généraliste ? Il est l'ombre. Vous êtes la lumière. Il est le gluten. Vous êtes le quinoa. Il est le point d'exclamation. Vous êtes le point de suspension... car votre pensée est trop vaste pour être enfermée dans une ponctuation de roturier.
Allez, partez maintenant. J'ai un rendez-vous urgent avec mon coach en déconstruction de l'ego. On va travailler sur comment s'aimer encore plus tout en réduisant le reste du monde à un tas de pixels sans importance. Et rappelez-vous : soyez ouverts, soyez inclusifs, soyez tolérants... mais seulement avec les gens qui ont le même code promo que vous pour la vie.
Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt pour critiquer les autres avant même d'avoir bu leur premier thé matcha. Namasté, espèce de Plouc (je le dis avec amour, bien sûr, l’amour qui juge et qui condamne). Et surtout, restez dans votre camp. Le nôtre est complet, et la liste d'attente est plus longue que la patience d'un riche dans un embouteillage.
Ah, et fermez la porte en sortant. Sans claquer. Le bruit est une forme de pollution sonore que mon feng shui ne saurait tolérer. Allez, hop, circulez. Votre aura commence à faire des taches sur mon tapis en laine de mouton dépressif. C'est ça, le progrès : savoir exactement qui ne pas inviter à la fête de la fin du monde. Et croyez-moi, vous n'êtes pas sur la liste. Mais ne le prenez pas mal. C'est pour votre bien. C'est le mépris le plus inclusif que je puisse vous offrir. C'est presque un cadeau. De rien.