Le Guide pour s'Auto-Expulser de chez Soi
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Vous avez donc succombé. Vous avez craché dans un tube en plastique pour la modique somme de 99 euros, offrant ainsi votre code source à une multinationale de la Silicon Valley en échange d'un camembert interactif aux couleurs criardes. Bravo. Vous pensiez sans doute que ce petit sacrifice salivaire...
Le Test ADN de Trop
Vous avez donc succombé. Vous avez craché dans un tube en plastique pour la modique somme de 99 euros, offrant ainsi votre code source à une multinationale de la Silicon Valley en échange d'un camembert interactif aux couleurs criardes. Bravo. Vous pensiez sans doute que ce petit sacrifice salivaire allait confirmer ce que vous clamiez à chaque repas de famille : cette mâchoire carrée et ce mépris naturel pour le soleil ne pouvaient venir que d’une lignée de fiers drakkars norvégiens ou, au pire, d'un baron prussien déchu ayant fui une sombre affaire de duel au sabre.
Vous attendiez la noblesse, le froid, l’acier et les forêts de pins. Vous avez reçu un PDF vous annonçant que vous êtes, à hauteur de 34 %, un produit pur jus de la Route de la Soie. Et pas n’importe lequel. L’algorithme, dans sa cruauté binaire, a même précisé le cluster géographique : Samarkand. Ouzbékistan. 14ème siècle. Spécialité : Négociant en textiles et tapis de laine bouillie.
C’est ici que commence votre auto-expulsion psychique. Le massacre de votre identité telle que vous l’aviez soigneusement bricolée entre deux épisodes de *Vikings* et une visite annuelle au Mont-Saint-Michel.
Soudain, votre appartement de 35 mètres carrés à Levallois-Perret n’est plus votre demeure. C’est un poste de douane mal foutu. Vous regardez votre canapé IKEA avec un dégoût nouveau. Pourquoi n’y a-t-il pas de franges ? Pourquoi le motif n’est-il pas capable de raconter la chute de la dynastie Timuride ? Vous venez de découvrir que votre ancêtre préféré, celui que vous imaginiez décapiter des envahisseurs, passait en réalité ses journées à expliquer à des caravaniers en sueur que, « non, ce kilim n’est pas trop cher, c’est de la soie de mûrier sauvage, mon frère, je me ruine pour toi ».
La première phase de la crise d'identité spatio-temporelle est le déni géographique. Vous vérifiez sur Google Maps. Samarkand. C’est loin. C’est très, très loin de votre zone de confort habituelle située entre la boulangerie et le bureau de tabac. Vous réalisez que chaque fibre de votre être a traversé des steppes, survécu à des tempêtes de sable et évité des charges de cavalerie mongole pour finir par trier des tablettes de lave-vaisselle chez Monoprix. C’est une insulte à la thermodynamique de l’évolution.
Vous commencez alors à développer des symptômes inquiétants. Votre cerveau, stimulé par ces 34 % de gènes d’Ouzbek malicieux, entre en mode « Bazar Permanent ». La nuit suivante, vous ne dormez pas. Vous fixez votre tapis de douche. Vous l’évaluez. Vous vous demandez s’il supporterait un lavage à l'eau de source de montagne et si vous pourriez l’échanger contre deux chèvres et une épice rare.
Le lendemain, la crise passe à l'étape supérieure : l'incompatibilité spatiale. Vous marchez dans votre salon, mais vous ne vous sentez plus chez vous. Vous vous sentez en transit. Vous êtes un marchand de tapis coincé dans le corps d’un consultant en marketing digital. Le conflit est total. Votre part « Levalloisienne » veut prendre un latte soja, mais votre part « Samarkand » exige un thé noir brûlant servi dans une piala, tout en restant assis en tailleur sur une table basse.
C'est là que le processus d'auto-expulsion devient physique. Vous commencez à marchander tout et n'importe quoi. C'est plus fort que vous. C’est le sang qui parle, et le sang de Samarkand ne paie jamais le prix affiché. Vous vous retrouvez à la FNAC, devant une cafetière à capsules, en train d'expliquer au vendeur de 19 ans que « 89 euros, c'est le prix pour un touriste, mais entre nous, entre hommes de commerce, tu me la laisses à 60 et je te donne une bénédiction pour tes sept prochaines générations ». Le vendeur appelle la sécurité. Vous êtes expulsé du magasin. C’est un bon début. On commence toujours par s’auto-expulser des lieux publics avant de s’attaquer à son propre domicile.
La crise d'identité spatio-temporelle atteint son paroxysme quand vous essayez de réaménager votre intérieur pour qu'il corresponde à votre « vrai moi » génétique. Vous virez le sommier. Pourquoi dormir en hauteur comme un Occidental décadent quand on peut dormir à même le sol, entouré de coussins en velours élimé, prêt à bondir sur son cheval en cas d'attaque des Turkmènes ? Vous remplacez votre rideau de douche par une tenture brodée qui pèse huit kilos et qui sent la chèvre humide dès qu’elle est mouillée.
C'est alors que survient le Grand Choc Temporel. Vous regardez votre montre connectée. Elle affiche 14h30. Mais dans votre tête, le soleil tape sur le Registan. Vous attendez la caravane. Vous commencez à parler avec un accent que vous n'aviez jamais eu, mélangeant des expressions de start-upper et des proverbes de la Route de la Soie : « Il faut optimiser le funnel de conversion, mais n'oublie jamais que le chameau qui rit est celui qui a déjà traversé le désert. »
Vos amis cessent de vous appeler. Votre conjoint(e) vous regarde empiler des tapis de yoga dans le couloir en demandant si « on peut vraiment appeler ça une décoration ou si c'est un appel au secours psychiatrique ». Vous répondez par un proverbe sur la poussière et les étoiles.
C’est le moment fatidique : l’expulsion finale de votre propre réalité. Vous ne reconnaissez plus l'individu dans le miroir. Qui est ce type en chemise de lin qui paie des impôts en France ? Ce n'est pas vous. Vous êtes Zafar, le prince de la négociation, l'homme qui pouvait vendre du sable à un Touareg et de la glace à un Inuit.
Vous décidez donc que votre appartement actuel est une insulte à votre héritage. C'est trop carré. Trop rigide. Trop "Béton Armé". Vous commencez à emballer vos affaires, non pas pour déménager, mais pour « transhumer ». Vous vous demandez si votre syndic de copropriété acceptera l'installation d'une yourte sur le balcon. La réponse est dans le règlement intérieur, mais vous savez déjà que vous allez essayer de corrompre le gardien avec un échantillon de curcuma et une promesse de tapis volant (modèle 2024, faible kilométrage).
Le test ADN a gagné. En voulant savoir d'où vous veniez, vous avez rendu l'endroit où vous êtes totalement invivable. Vous êtes désormais un étranger partout, un fantôme de Samarkand errant dans une zone pavillonnaire de la banlieue ouest. Vous avez réussi l'exploit ultime de l'auto-expulsion : vous êtes devenu un réfugié de votre propre généalogie.
Et alors que vous vous tenez sur le trottoir, avec votre valise et un tapis roulé sous le bras, vous ressentez une étrange satisfaction. Certes, vous n'avez plus de toit, plus de dignité, et probablement plus de futur dans le marketing digital. Mais au fond de vous, à 34 %, vous savez que vous pourriez échanger cette valise contre une place dans un bus pour l'Asie Centrale. Et vous savez surtout que vous ne paieriez pas le billet plein tarif.
C’est ça, le pouvoir de la science. Ça ne vous dit pas qui vous êtes. Ça vous dit juste que vous n'avez rien à faire ici. Bienvenue dans votre nouvelle vie de nomade de couloir. Prochaine étape : découvrir que votre grand-mère était en réalité une pirate maltaise et commencer à creuser un tunnel sous votre cave pour y cacher des doublons en chocolat. Le massacre continue, et il est magnifique.
La Grève de la Patate
Regardez-vous. Là, sur le trottoir, avec votre tapis en bandoulière comme un fusil de chasse et votre dignité qui s'est fait la malle vers une destination inconnue (probablement une zone franche avec un meilleur régime fiscal). Vous venez de réaliser que vous n'êtes pas chez vous. Mais avez-vous poussé la logique jusqu'à son paroxysme gastrique ? Avez-vous réalisé que votre estomac, ce traître, est une véritable ambassade de l'ONU financée par le cartel des multinationales du gluten et de l'amidon ?
Il est temps de passer à la phase deux de votre déconstruction identitaire : le Grand Ménage Anthropologique. Parce que, soyons honnêtes, on ne peut pas se prétendre « réfugié de sa propre généalogie » tout en continuant à digérer des produits qui ont traversé plus de fuseaux horaires que votre dernier mail de rupture.
Rentrez dans votre cuisine une dernière fois. Ne touchez à rien avec amour ; touchez tout avec le mépris d'un douanier qui vient de trouver trois kilos de coke dans une cargaison de peluches Disney.
Ouvrez le tiroir à légumes. Regardez cette pomme de terre. Elle a l'air innocente, n’est-ce pas ? Une brave patate, terreuse, humble, presque républicaine. Mensonge ! La *Solanum tuberosum* est une immigrée clandestine du XVIe siècle. Elle vient des Andes. Elle a été ramenée par des types en collants et armures qui ne savaient pas qu’ils importaient le futur carburant du prolétariat européen. En mangeant une purée, vous ne faites pas que vous nourrir, vous commettez un acte de néocolonialisme digestif. Vous vous appropriez la sueur des Incas pour accompagner votre jambon blanc. C’est dégueulasse. Jetez-moi ça par la fenêtre. Que les moineaux se démerdent avec cet héritage sanglant.
Ensuite, parlons du café. Ce petit rituel matinal, ce « je ne peux pas parler avant mon expresso ». Vous savez ce que vous buvez ? Vous buvez l’Éthiopie. Vous buvez le délire d’un berger d’Abyssinie dont les chèvres ont commencé à faire du breakdance après avoir mangé des baies rouges. Vous n'êtes pas « fatigué », vous êtes juste en manque de ressources géologiques locales. Est-ce qu’il y a des caféiers dans le Val-d’Oise ? Non. Est-ce qu’on a besoin de caféine pour regarder passer les RER ? Non, l’angoisse existentielle suffit largement à maintenir le rythme cardiaque à 120 pulsations par minute.
Et les pâtes ? Ah, le grand débat. Chine ? Italie ? On s'en fiche. Ce qui compte, c'est que ce n'est pas *ici*. Si Marco Polo a dû traverser la moitié du monde connu pour nous ramener des vermicelles, c’est probablement qu’on n’en voulait pas à la base. Votre placard à pâtes est une insulte à votre nouvelle condition de nomade de couloir. Le blé dur ? Une hérésie. Le gluten est une colle qui sert à vous attacher à votre ancien « moi » sédentaire. Débarrassez-vous-en. Videz les paquets de Penne Rigate sur le carrelage. Créez un tas de sel et de farine, et marchez dessus. Sentez la craquelure du capitalisme agro-industriel sous vos talons.
Maintenant que votre cuisine ressemble à une scène de crime après une perquisition de la brigade des stupéfiants, une question légitime vous brûle les lèvres (en plus de l’acidité gastrique due au manque de nourriture) : « Mais qu’est-ce que je vais bouffer ? »
C’est là que la science intervient. La vraie. Celle qui ne vous veut pas du bien.
Si vous voulez vraiment être en accord avec votre environnement immédiat, si vous voulez être l’autochtone absolu de votre zone pavillonnaire, vous devez manger ce que la terre vous offre ici et maintenant. Et qu’est-ce que la terre vous offre dans une banlieue ouest ? De la terre. Et des cailloux.
Bienvenue dans le régime « Litho-Local ».
Pensez-y deux secondes. Le caillou est l’aliment ultime.
D’abord, le bilan carbone : imbattable. Vous n'avez même pas besoin d'un panier en osier, vous n'avez qu'à baisser la main vers l'allée gravillonnée de votre voisin (celui qui a une haie de thuyas trop haute).
Ensuite, la durabilité : un galet de silex ne périme jamais. Contrairement à ce yaourt à la grecque (qui vient d'ailleurs de Bulgarie, encore un mensonge marketing) qui agonise dans votre frigo débranché, le silex est éternel. Il était là avant votre naissance, il sera là après votre expulsion.
Enfin, l’apport nutritionnel : c’est du minéral pur. Vous voulez du fer ? Sucez un clou rouillé de votre abri de jardin. Vous voulez du magnésium ? Croquez dans un morceau de calcaire de la façade.
Imaginez la scène. Vous êtes assis sur votre valise, au bord du trottoir. Un passant vous regarde avec pitié. Il sort un sandwich triangle de son sac (pain polonais, thon de l'Océan Indien, mayonnaise aux œufs de poules dépressives du Benelux). Vous, vous le regardez droit dans les yeux, vous ramassez un beau morceau de quartz de type « bordure de parking », et vous le portez à votre bouche avec la distinction d'un critique gastronomique au Guide Michelin.
Le craquement de vos molaires doit être le son de votre libération.
*CRACT.* C’est le bruit de votre dépendance aux importations qui vole en éclats.
*CRUNCH.* C’est votre grand-mère la pirate maltaise qui vous applaudit depuis l’au-delà.
Bien sûr, au début, le transit sera… disons, géologique. Vous n’allez plus à la selle, vous faites de la sédimentation. Vous ne produisez plus des déchets, vous produisez des fondations pour une future autoroute. C’est ça, le pouvoir de l’auto-expulsion : vous devenez votre propre infrastructure.
Vous allez me dire : « Mais c’est dur, les cailloux. » Évidemment que c’est dur ! La liberté est dure. Vous croyez que les premiers hominidés mangeaient du quinoa aux cranberries ? Non, ils léchaient les parois des grottes pour avoir leur dose de sel et ils mâchaient des racines qui avaient le goût de la mort imminente.
En adoptant la Grève de la Patate, vous faites plus qu'une détox. Vous faites une décolonisation de votre propre pancréas. Vous devenez enfin un individu pur, sans trace de caféine étrangère, sans amidon exotique, sans influence de la route de la soie. Vous êtes un homme de pierre, littéralement.
Et quand la police municipale viendra vous demander de circuler parce que vous « dégradez le mobilier urbain par ingestion », vous pourrez leur répondre avec la bouche pleine de gravier et une autorité naturelle : « Je ne dégrade pas, officier. Je réintègre le terroir. Je suis le circuit court incarné. Je suis le seul habitant de cette ville qui n’est pas un panneau publicitaire pour l’agriculture sud-américaine. »
Vous verrez alors dans leurs yeux une lueur de peur. La peur de celui qui réalise qu’on ne peut pas arrêter un homme qui se nourrit de sa propre prison.
D'ailleurs, petit conseil de chef : le gravier de calibre 6/10 se marie très bien avec une eau de flaque millésimée (récolte de mardi dernier, après l'orage). C’est minéral, c’est brut, et surtout, ça ne vous doit rien.
Bon appétit. Et n'oubliez pas : si vos dents tombent, c'est juste que votre corps rejette ses derniers vestiges de sédentarité bourgeoise. Les gencives nues sont l’outil idéal pour le vrai nomade de couloir. Le massacre continue, et il a un goût de calcaire délicieusement authentique.
Le Silence ou le Latin
Regardez-vous dans la glace. Non, mieux : ouvrez la bouche et regardez votre langue. Ce muscle rose et docile que vous croyez être le dernier rempart de votre identité nationale est, en réalité, un nid d’espions, un carrefour migratoire non régulé, une véritable partouze étymologique dont vous n’êtes que l’hôte involontaire et cocu.
Vous pensiez être un fier descendant de Vercingétorix ou, au moins, de quelqu’un qui paie sa taxe foncière en France ? Erreur. Une erreur à 80 % de marge d’erreur. Chaque fois que vous ouvrez le clapet pour exprimer une pensée que vous croyez profonde, vous ne faites qu’expulser un cocktail de racines latines, de racines grecques, de termes arabes, de néologismes anglais et de reliquats de vieux norrois. Vous êtes un dictionnaire de contrebande sur pattes.
Prenez votre petit-déjeuner, par exemple. Vous demandez un « café » (arabe), vous mangez un « croissant » (autrichien) avec de la « confiture » (latin) sur une « table » (latin) en regardant votre « écran » (allemand). Vous n’avez pas encore dit un seul mot qui vous appartienne vraiment, et pourtant vous avez déjà l’impression d’être un citoyen intégré. C’est là que le piège se referme. En utilisant les mots des autres, vous acceptez leur monde. Vous habitez leur syntaxe. Et si vous voulez vraiment vous auto-expulser de chez vous — et par « chez vous », j’entends cette prison mentale qu’on appelle la civilisation — il va falloir purger cette bouche d’égout sémantique.
Deux options s’offrent alors à vous dans votre quête de pureté démissionnaire : le Latin ou le Silence.
Le Latin, c’est l’option « Grandeur Déchue ». C’est décider que puisque tout est foutu, autant mourir avec une toge sale. Mais soyons honnêtes : c’est épuisant. Commander une bière en disant : « *Da mihi cervisiam, o caupo, statim !* » au bar-tabac de la Gare du Nord ne vous vaudra qu’une expulsion physique immédiate, ce qui, certes, est l’objectif, mais cela demande trop de déclinaisons pour un homme qui se nourrit de gravier. Et puis, le latin, c’est encore une langue. C’est encore de la structure. C’est encore de l’ordre. C’est l’ancêtre du formulaire administratif.
Non, la vraie liberté, le véritable sceau de l’auto-expulsé total, c’est le passage au Grognement Certifié du Terroir.
Pourquoi utiliser des concepts étrangers comme « la liberté d’expression » ou « le pouvoir d’achat » quand un « *Mmmph-grââ* » guttural, produit par une glotte saturée de poussière de ciment, exprime exactement la même chose avec une économie de moyens proprement révolutionnaire ?
Le projet est simple : vous devez décoloniser votre pharynx. Vous devez réaliser que chaque mot est une frontière, et que vous n'avez plus de passeport. À partir de demain, vous ne parlez plus. Vous émettez des vibrations de sol. Vous devenez un instrument à vent dont la seule partition est le rejet systémique.
Imaginez la scène. Votre banquier vous appelle pour vous signaler que votre découvert dépasse désormais la masse monétaire du Venezuela. Au lieu de bégayer des excuses en français (langue de l'oppression bancaire), vous répondez par un « *Hrnnnn-krrr* » sec, court, évoquant le bruit d’une pelle s’enfonçant dans un sol gelé.
Le banquier va insister. Il va utiliser des mots comme « contentieux », « huissier », « procédure ».
Répondez par un râle ascendant, un « *Ouuuuuu-huuu* » qui imite le vent s’engouffrant sous une porte de garage mal isolée.
Vous verrez le silence s’installer à l’autre bout du fil. Ce n’est pas de l’incompréhension, c’est de la terreur sacrée. Le banquier vient de comprendre qu’il n’a plus affaire à un client, mais à un élément géologique. On ne saisit pas les meubles d’un éboulement. On ne met pas en demeure une plaque tectonique qui fait « *Grumph* ».
Le Grognement du Terroir a ceci de supérieur au langage qu’il est universellement incompréhensible. Il court-circuite le cerveau gauche pour frapper directement dans le cerveau reptilien de votre interlocuteur. Quand vous grognez, vous ne communiquez pas une information, vous imposez un état. Vous rappelez à l'autre qu'avant d'avoir un compte LinkedIn et une opinion sur la cuisson du quinoa, il était un primate terrifié par l'obscurité. Et vous ? Vous êtes l'obscurité qui fait du bruit.
Évidemment, pour réussir votre auto-expulsion linguistique, il faut de la technique. On ne grogne pas n'importe comment. Il existe une nomenclature précise des sons de la démission :
1. **Le Grogne-Sec (ou le « Râle de la Creuse ») :** C’est un son qui part du bas-ventre et meurt brusquement contre les dents. Il sert à signifier que vous avez entendu la question, mais que vous considérez l’alphabet comme une insulte personnelle. Idéal pour répondre aux policiers qui vous demandent : « Qu’est-ce que vous faites avec ce parpaing dans la bouche ? »
2. **Le Souffle-Vibrant (ou la « Plainte du Cantal ») :** Un bruit de moteur de tracteur qui refuse de démarrer par -15°C. C’est le grognement de la négociation impossible. Utilisez-le au supermarché quand vous essayez de payer vos cailloux avec des boutons de culotte. Maintenez la note jusqu’à ce que la caissière appelle la sécurité. Dès qu’ils arrivent, passez au niveau 3.
3. **Le Cri Primal de l’Auto-Géré :** C'est un hurlement sans voyelles ni consonnes. C'est le son du vide qui se remplit de lui-même. C’est le signal final que vous n’êtes plus locataire du monde. Vous êtes devenu une interjection pure.
Le danger, c’est la rechute. Un jour, par réflexe social, vous pourriez être tenté de dire « Merci » ou « Pardon ». Résistez. « Merci » est un concept de soumission féodale. « Pardon » est une admission de culpabilité envers un contrat social que vous avez déjà déchiqueté avec vos molaires. Si vous sentez un mot vous monter à la gorge, avalez-le. Littéralement. Reprenez une poignée de gravier calibre 6/10, comme conseillé au chapitre précédent, et utilisez-la comme lest pour maintenir vos restes de vocabulaire au fond de votre estomac.
Considérez votre bouche comme une zone de non-droit. Un squat phonétique. Les linguistes vous diront que l’homme est un animal politique parce qu’il possède le *logos*. Montrez-leur que l’homme devient un dieu de l’auto-expulsion quand il possède le *rhâââ*.
D’ailleurs, si vous m’avez lu jusqu’ici, c’est que vous êtes encore trop attaché aux signes noirs sur le papier blanc. C’est dommage. Vous lisez encore le mode d’emploi alors que vous devriez déjà être en train de le mâcher pour en faire une pâte informe et silencieuse.
À ce stade de votre formation, votre entourage devrait avoir commencé à installer des caméras de surveillance ou à appeler des exorcistes. C’est bon signe. C’est la preuve que vous ne parlez plus leur langue. Vous n’êtes plus traductible. Vous êtes devenu une erreur 404 dans le logiciel de la vie en communauté.
Le langage est la colle qui vous maintient dans votre appartement, dans votre job, dans votre famille. En arrêtant de parler, vous dissolvez la colle. Les murs de votre vie vont commencer à s'écarter, ne sachant plus comment vous retenir. On n'enferme pas quelqu'un qui ne reconnaît pas le concept d'"enfermement" parce qu'il n'a plus le mot pour le dire.
Regardez l’officier de police qui s’approche. Il va vous poser une question. Il va utiliser des mots français, froids, carrés, hérités du Code Civil et des Lumières. Il va vous demander votre nom.
Fixez-le avec l’intensité d’un sanglier sous acide. Inspirez profondément l'odeur du goudron chaud et de l'humidité urbaine. Et répondez-lui par un gargouillis si authentique, si profond, si dénué de toute influence étrangère ou latine, qu'il y entendra le bruit de l'effondrement de sa propre carrière.
*Grmbl-hru-krrr.*
Voilà. Vous êtes enfin chez vous. C'est-à-dire nulle part. Et surtout, dans la bouche de personne. Le massacre continue, et il est magnifique parce qu'il est inaudible pour les gens normaux. Bienvenue dans le règne du grognement pur. C’est minéral, c’est brut, et pour une fois, ce n’est pas une publicité pour une banque.
Le Mobilier Suspect
Maintenant que vous avez réussi à réduire votre communication avec l’autorité à un simple râle de mammifère préhistorique, il reste un problème de taille : votre environnement. Vous ne pouvez pas décemment prétendre à l’inexistence sociale tout en étant confortablement installé dans un « Söderhamn » en tissu déhoussable. C’est une contradiction ontologique majeure. On ne peut pas être un néant métaphysique si l’on possède encore un repose-pieds.
Regardez autour de vous. Ce que vous appelez votre « salon » n’est pas un salon. C’est une base avancée de l’OTAN déguisée en catalogue de décoration. C’est un hall de gare où les puissances mondiales ont déposé leurs bagages pour surveiller votre déclin. Pour vous auto-expulser, vous devez entamer une décolonisation immédiate de votre espace vital. Il est temps de traiter votre mobilier comme ce qu’il est vraiment : un réseau d’espions à la solde du confort globalisé.
Commençons par le chef de file de l’occupation : le canapé suédois.
Observez-le, ce colosse de contreplaqué et de mousse polyuréthane. Il porte un nom imprononçable, probablement celui d’un lac gelé où les gens se suicident par politesse. Ce canapé est une ruse. Il a été conçu par des ingénieurs dont le seul but est de transformer votre colonne vertébrale en une forme de point d’interrogation permanent, signe clinique de votre soumission à l’économie de marché. Le canapé suédois est le premier stade de la pétrification. Il vous dit : « Assieds-toi, lâche ton fusil, regarde cette série sur des gens qui ont des problèmes plus sexy que les tiens. »
L’expulser est un acte de guerre sainte. Vous ne devez pas simplement le vendre sur une application de seconde main (ce serait réinjecter de la valeur dans le système, une faute grave). Vous devez le démonter avec la fureur d'un homme qui a compris que la clé Allen est le sceptre de son esclavage. Chaque vis dévissée est une chaîne qui brise. Quand vous aurez fini, ne jetez pas les morceaux : faites-en un tas au milieu de la pièce. Ce ne sera plus un meuble, ce sera un monument à la gloire de votre propre vide. Si un voisin frappe pour se plaindre du bruit, répondez-lui par le fameux « Grmbl-hru-krrr » que nous avons appris au chapitre précédent. Il comprendra que la diplomatie a quitté l'immeuble.
Passons ensuite à la lucarne de la méduse : votre téléviseur coréen.
Cinquante-cinq pouces de pure manipulation rétinienne. Cette plaque de verre noir est un trou noir qui aspire votre temps de cerveau disponible pour le recracher sous forme de pixels en 4K. Les Coréens sont des génies : ils ont réussi à vous faire payer pour installer un agent du renseignement directement en face de votre lit. Elle sait ce que vous regardez à 2 heures du matin quand la solitude devient une forme d’art physique. Elle connaît vos goûts pour les documentaires sur les tueurs en série et les compétitions de cuisine finlandaise.
S’auto-expulser, c’est couper le cordon ombilical numérique. Prenez cette dalle technologique et tournez-la contre le mur. Ou mieux : utilisez-la comme plateau pour vos repas inexistants. Le noir absolu de l'écran éteint est le seul programme qui mérite votre attention. C’est le miroir de votre nouvelle identité. Quand vous ne voyez plus que votre propre reflet déformé dans le plastique coréen, sans aucune fioriture publicitaire, vous commencez enfin à disparaître. Et c'est là, mes amis, que le plaisir commence.
Vient ensuite le tapis persan. Ou du moins, ce que le vendeur du centre commercial vous a vendu comme étant « d’inspiration persane », mais qui a probablement été tissé par un algorithme en crise existentielle dans une usine de la banlieue de Shenzhen.
Ce tapis est le dernier vestige de votre prétention intellectuelle. Il dit : « Je suis quelqu’un de voyageur, de cultivé, j'apprécie l'artisanat ancestral. » En réalité, il dit surtout que vous avez la flemme de passer l’aspirateur et que vous aimez camoufler les miettes de chips sous un motif cachemire. Le tapis est une zone de confort podale. Il empêche vos pieds de sentir la réalité froide du sol. Or, pour s’auto-expulser, il faut que le corps retrouve le contact avec la dureté du monde. Roulez ce tapis. Faites-en un cylindre serré, une sorte de momie textile de vos ambitions passées, et utilisez-le comme oreiller de fortune. Ou comme arme de défense si jamais le syndic de copropriété tente une incursion.
Et là, vous y êtes. Le salon est vide. Les murs résonnent. Vous êtes assis par terre.
Vous éprouvez un sentiment de fierté patriotique. Vous vous dites : « Enfin, je suis en contact avec le terroir. Je suis assis sur du parquet de chez nous. Un bon vieux chêne français, robuste, solide, qui a vu passer des générations de râleurs. » Vous caressez les lattes avec une tendresse presque érotique. Vous vous sentez comme un paysan de 1920, prêt à défendre son lopin de terre contre les hussards de la modernité.
C’est le moment où je dois briser vos dernières illusions, car l’auto-expulsion exige une honnêteté brutale.
Regardez de plus près ces lattes de bois clair que vous pensiez si locales. Observez la fibre. La croissance rapide. Ce n’est pas du chêne. Ce n’est même pas de l’épicéa de la Creuse. C’est du bambou.
Et oui. Votre sol, votre dernière attache à la terre ferme, est une plante invasive asiatique qui a parcouru 12 000 kilomètres en porte-conteneurs pour venir se faire coller sous vos fesses. Même votre rébellion est une importation. Le sol sous votre corps n'est pas une racine, c'est un produit de l'optimisation fiscale. Vous pensiez avoir touché le fond du "chez-soi", mais vous êtes assis sur une graminée géante qui rigole en silence de votre naïveté.
Mais ne désespérez pas. C’est là que le génie de la méthode Haha Engine intervient. Le fait que votre parquet soit en bambou est la cerise sur le gâteau de votre expulsion. Cela signifie que nulle part, absolument nulle part dans cet appartement, vous n’êtes chez vous. Le parquet lui-même est un étranger. Vous êtes un squatteur dans une forêt tropicale pétrifiée et vernie.
C’est magnifique, n’est-ce pas ?
Vous n'avez plus de siège, plus d'images, plus de textile de luxe, et le sol sous vos pieds est une erreur géographique. Vous êtes enfin dans une situation d'inconfort total. Vos articulations commencent à crier parce que l'être humain n'est pas fait pour vivre à 90 degrés sur une plante séchée. C'est parfait. Cette douleur dans vos hanches ? C'est le sentiment de liberté. C'est le signal que vous n'appartenez plus à la catégorie des "consommateurs satisfaits".
Vous êtes maintenant un élément mobile, un déchet organique en transit sur du bois exotique. Vous n’habitez plus un appartement, vous occupez un volume d’air entre des plaques de plâtre et du bambou industriel. Vous êtes devenu un fantôme domestique.
Le soir tombe. La lumière de la rue filtre à travers les vitres sales (car vous avez bien sûr cessé de nettoyer, le nettoyage étant une forme de collaboration avec l'esthétique bourgeoise). Vous êtes assis dans l'obscurité, sur votre sol en herbe pressée, entouré des cadavres de vos meubles suédois. Vous n'avez plus rien à dire. Vous n'avez plus rien à regarder.
Et c’est là, dans ce silence de fin du monde, que vous réalisez la vérité ultime : le mobilier ne servait qu'à boucher les trous de votre propre absence. Sans canapé, vous êtes obligé d'être là. Et être là, c'est tellement insupportable que l'envie de sortir, de courir dans la rue et de ne jamais revenir devient une évidence physique.
Bravo. L'auto-expulsion par le vide matériel est un succès. Prochaine étape : apprendre à considérer votre réfrigérateur comme un monument funéraire pour yaourts périmés. Mais pour l'instant, profitez de la douleur dans vos fesses. C'est la seule chose que la Corée, la Suède et la Perse ne pourront jamais vous prendre.
Nu sous la Pluie
Regardez-vous. Non, ne cherchez pas votre reflet dans un miroir, vous avez déjà vendu la glace pour payer votre premier mois de loyer dans le néant. Regardez-vous avec les yeux de votre âme, ou du moins ce qu’il en reste après avoir passé trois heures assis en tailleur sur du foin compressé. Vous êtes là, dépouillé de votre buffet Billy, libéré de l'oppression du design scandinave, mais il reste un dernier bastion de la civilisation bourgeoise qui vous colle à la peau. Littéralement.
Votre t-shirt.
Oh, je vous vois venir avec vos excuses de petit-bourgeois terrifié : « Mais il est en coton bio ! », « Il est équitable ! », « Il cache ma dignité ! ». Mensonges. Ce morceau de tissu est un acte de haute trahison géopolitique. Ce coton a probablement été récolté dans les plaines de l’Ouzbékistan ou sur les rives du Nil, avant d’être tissé en Inde par des gens qui ont plus de sens pratique que vous, pour finir sur votre torse flasque dans un appartement sans meubles. Porter ce t-shirt, c’est accepter l’impérialisme du confort. C’est être le complice passif d’un système qui refuse de vous laisser frissonner comme la nature l’a prévu.
Et ne me lancez pas sur vos baskets. Ces semelles en caoutchouc, issues des larmes de l’Amazonie, transformées en polymères par une multinationale dont le logo ressemble à une virgule de mépris. À chaque pas que vous faites sur votre sol nu, vous piétinez la forêt primaire. Vous n’êtes pas un rebelle ; vous êtes une publicité ambulante pour l'industrie pétrochimique.
Il est temps de passer à la phase de purification thermique : le Grand Autodafé de la Garde-Robe.
Allez-y. Allumez un petit feu au milieu de votre salon. Ne vous inquiétez pas pour le parquet, de toute façon, vous essayez de vous faire expulser, n'est-ce pas ? Un incendie maîtrisé (ou pas) est une excellente note de bas de page sur votre dossier de locataire. Jetez-y vos chaussettes de sport. Regardez le synthétique fondre en une mélasse noire et odorante qui rappelle étrangement l’âme d’un cadre moyen chez Deloitte. C’est l’odeur de la liberté. Ou du cancer du poumon, mais à ce stade de votre déconstruction personnelle, quelle importance ?
Quand vous jetez vos sneakers dans les flammes, écoutez le sifflement du caoutchouc qui rend l’âme. C’est le cri de la forêt qui reprend ses droits. Vous êtes en train de rompre vos derniers liens avec la logistique mondiale. Vous n'êtes plus un client d'Amazon, vous n'êtes plus un point sur une carte de livraison UPS. Vous êtes un homme nu, dans un appartement vide, qui respire de la fumée de pneu. C’est ça, le vrai luxe.
Cependant, une question demeure : l’entrejambe.
Même le plus radical des nihilistes de l’immobilier finit par se heurter à la dure réalité de la friction cutanée. S'auto-expulser ne signifie pas forcément transformer son scrotum en papier de verre. Mais puisque vous avez brûlé le coton indien et le lin égyptien, il vous faut une alternative locale. Une alternative qui hurle : « Je ne dépends d'aucun porte-conteneur ! ».
C’est ici que le chêne de votre jardin (ou celui du parc municipal d’en face, on n'est plus à un délit près) entre en scène. Le chêne est un arbre noble. Il est robuste. Il est français. Il ne prend pas l'avion pour venir chez vous.
La confection d'un slip en écorce de chêne est une épreuve initiatique que même les scouts les plus sadiques n'oseraient pas infliger à des enfants. Il faut d'abord prélever l'écorce. Pas la partie externe, trop rugueuse (quoique, pour les plus masochistes d’entre vous, cela peut aider à oublier la faim), mais le liber, cette couche interne un peu plus souple. Armez-vous d’un couteau de cuisine (le seul ustensile que vous n’avez pas encore jeté par la fenêtre) et pelez l’arbre comme si vous épluchiez votre propre civilisation.
Le tressage est l’étape où vous réaliserez que vos mains ne savent rien faire d'autre que scroller sur TikTok. Vos doigts sont maladroits, ils saignent, ils s'emmêlent dans les fibres ligneuses. Mais c’est une douleur saine. C’est la douleur du réel. En essayant de faire tenir ce rudimentaire cache-sexe avec des lianes de lierre, vous comprendrez enfin pourquoi l’humanité a inventé le slip Kangourou : c’était pour éviter que des échardes de trois centimètres ne viennent se loger dans des endroits où même votre proctologue n'ose pas regarder.
Une fois votre « armure pubienne » installée, vous découvrirez une nouvelle démarche. Vous ne marchez plus, vous vous déplacez avec la grâce d'un Playmobil dont les jambes seraient soudées. Chaque mouvement est une négociation entre votre peau et les tanins du bois. Vous êtes devenu un meuble humain. Vous êtes en totale cohérence : vous avez détruit vos meubles suédois pour devenir votre propre tabouret rustique.
C’est alors que le moment fatidique arrive. Celui qui donne son titre à ce chapitre et son sens à votre calvaire.
Poussé par une pulsion de vérité que seule la privation sensorielle et le port d’un sous-vêtement en bois peuvent provoquer, vous ouvrez votre porte-fenêtre. Vous sortez sur votre balcon, ou mieux, sur le trottoir. Et là, le ciel, dans un élan de solidarité avec votre folie, décide de déverser une pluie torrentielle, une de ces pluies froides et lourdes qui vous lavent de vos dernières prétentions sociales.
Vous êtes nu sous la pluie. Ou presque nu, si l’on compte votre string forestier qui commence dangereusement à gonfler sous l’effet de l’humidité.
Regardez les passants. Ils sont là, sous leurs parapluies fabriqués à Shenzhen, protégés par des imperméables en Gore-Tex issus du raffinage pétrolier. Ils vous regardent avec horreur. Ils voient un fou. Ils se trompent. Ils voient un homme qui a résolu l'équation du logement en devenant inhébergeable.
La pluie coule sur votre torse, elle s'infiltre dans les rainures de votre écorce de chêne. Le bois gonfle. Le slip devient un étau. C’est à cet instant précis, alors que le froid mord vos chairs et que le tannin du chêne commence à teinter votre peau d'un brun médiéval, que le déclic se produit.
Pourquoi rester à l'intérieur ? Votre appartement n'est plus qu'une boîte vide remplie de fumée de baskets. L'air est plus pur ici, sous l'orage. En étant nu sous la pluie, vous avez transformé le monde entier en votre salle de bain. Le concept même de « chez soi » explose. Si le monde est votre douche, alors la rue est votre couloir. Pourquoi payer 1200 euros par mois pour un couloir alors que la ville vous en offre des kilomètres gratuitement ?
L'auto-expulsion est désormais totale. Vous ne quittez pas votre appartement parce que vous ne pouvez plus payer ; vous le quittez parce qu'il est devenu un obstacle entre vous et l'eau qui tombe. Vous abandonnez vos clés sur le trottoir. De toute façon, vos mains sont trop calleuses pour les manipuler, et votre slip en bois n'a pas de poches.
Vous commencez à courir. Le bruit de vos pieds nus sur le bitume est le tambour de votre libération. Le chêne frotte, le chêne pique, le chêne vous rappelle à chaque foulée que vous êtes vivant, et que vous allez probablement souffrir d'une infection cutanée majeure dans les prochaines quarante-huit heures.
Mais quel bonheur. Vous êtes enfin dehors. Et alors que vous croisez votre voisin qui sort ses poubelles, n'oubliez pas de lui adresser un clin d'œil complice. Il jette ses déchets dans un bac en plastique vert. Vous, vous avez jeté votre vie entière dans le grand broyeur de l'existence.
Prochaine étape : apprendre à dormir debout pour ne pas abîmer votre slip en écorce. La cohérence est un sacerdoce, et vous êtes son prophète le plus trempé.
La Grande Purge Microbienne
Vous pensiez avoir fait le plus dur. Vous voilà galopant sur l'asphalte, les fesses gainées dans une écorce de chêne centenaire, libéré de l'hypothèque, de la taxe foncière et de ce grille-pain qui vous regardait avec un mépris manifeste chaque matin. Vous avez réussi l'impossible : vous vous êtes expulsé de votre propre vie matérielle. Vous êtes un homme neuf, un pur, un ascète qui ne possède rien d'autre que sa propre sueur et un risque imminent de tétanos plantaire.
Mais alors que vous franchissez le panneau « Sortie de l'Agglomération », un gargouillement s'élève des profondeurs de votre abdomen. Un bruit de canalisation bouchée dans un hôtel de passe. Et là, c’est la révélation, le coup de poignard métaphysique : vous n'êtes pas seul.
Sous votre nombril, à l'abri des regards et de la juridiction internationale, se trame le plus grand scandale d'occupation illégale de l'histoire de l'immobilier. Vous n'êtes pas un individu souverain ; vous êtes un immeuble de rapport. Vous êtes un Airbnb géant, une tour de Babel de cent mille milliards de locataires qui ne paient ni loyer, ni charges, et qui, pour couronner le tout, n'ont même pas de titre de séjour valide.
Bienvenue dans la réalisation brutale de votre propre microbiote.
Considérez les chiffres. On parle de cent billions de bactéries. Cent billions ! C’est quatorze mille fois la population humaine de la Terre, compressée entre votre foie et votre rectum. Et vous, dans votre quête de liberté absolue, vous acceptez de transporter cette masse grouillante de migrants cellulaires ? C'est une trahison. Comment pouvez-vous prétendre vous être auto-expulsé si vous servez encore de garde-manger chauffé à des *Lactobacillus* qui ne connaissent même pas votre nom ?
Il est temps de passer à l'étape suivante de votre épuration : la Grande Purge Microbienne.
La première phase consiste à établir un contact diplomatique. Puisque vous avez décidé de vivre en cohérence avec la nature, vous devez traiter votre corps comme un territoire souverain. Or, tout territoire souverain a besoin d'un contrôle aux frontières. Allongez-vous dans le fossé, écartez légèrement les pans de votre slip en écorce (attention aux échardes, le patriotisme est un chemin épineux) et adressez-vous directement à votre paroi abdominale avec la fermeté d'un préfet en fin de carrière.
« Messieurs les coliformes, j'ai le regret de vous annoncer que le bail est résilié ! »
Évidemment, elles ne vont pas répondre tout de suite. Les bactéries sont têtues. Ce sont les squatteurs ultimes. Elles pratiquent la résistance passive depuis le Néolithique. Elles se disent probablement : « Regarde-moi ce grand idiot avec son slip en bois, il croit qu'il commande alors qu'on gère 70 % de son système immunitaire. » C’est ici que le sarcasme devient votre meilleure arme de négociation.
Vous devez leur expliquer que le concept de "probiotique" est une invention du néolibéralisme pour nous faire accepter l'ingérence étrangère dans nos propres entrailles. Demandez-leur leurs passeports. Qui sont ces *Bifidobacterium* ? D'où viennent-ils ? Ont-ils un visa pour circuler dans votre jéjunum ? Non. Ils sont entrés clandestinement par un yaourt périmé ou une pomme pas assez lavée. Ce sont des agents dormants de la biodiversité.
Le problème, c'est que l'auto-expulsion intestinale est un défi logistique majeur. On ne peut pas simplement mettre un préavis sur sa vésicule biliaire. Si vous tentez une expulsion par la force – appelons ça la « technique du laxatif de l'apocalypse » –, vous risquez de perdre votre dignité dans un buisson de ronces, ce qui serait dommageable pour votre aura de prophète du bitume.
L’approche recommandée est donc celle de la pression psychologique. Il faut rendre l’habitat invivable pour vos coliformes. Vos bactéries aiment le confort : elles aiment quand vous mangez des glucides complexes, elles adorent les fibres, elles se délectent de votre homéostasie.
Pour les déloger, devenez imprévisible. Devenez un propriétaire toxique.
Commencez par leur hurler des chants grégoriens par le nombril. Le son voyage bien dans les milieux liquides, et rien ne déstabilise plus une colonie de *Staphylocoques* qu’un *Dies Irae* hurlé à travers un ventre tendu par le stress. Dites-leur que s'ils ne partent pas de leur plein gré, vous allez manger un kilo de charbon actif. Le charbon actif, c'est le GIGN de l'intestin. C’est une force d’intervention noire qui absorbe tout sur son passage, sans poser de questions, sans faire de prisonniers. C’est l’expulsion par le vide.
C'est là que le dialogue s'installe. À force de courir nu (ou presque) dans la nature, vous allez finir par les entendre. Pas avec vos oreilles, non. Avec votre intuition de vagabond. Vous allez ressentir une petite pointe à gauche. C’est le syndicat des *Escherichia coli* qui demande une audience. Ils vont tenter de négocier.
« Écoute, mec, » vont-ils dire par le biais d'une crampe particulièrement aiguë, « si on part, tu ne pourras plus synthétiser la vitamine K. Tu vas finir par saigner du nez dès que tu croiseras un courant d'air. Est-ce que c'est ça que tu veux pour ton épopée sauvage ? »
C’est le moment de ne pas faiblir. Le chantage à la vitamine est l'arme classique des oppresseurs microscopiques. Répondez-leur avec la superbe d'un homme qui ne possède plus qu'une brosse à dents d'occasion et un slip en chêne : « Je préfère mourir d'une hémorragie interne en étant seul chez moi que de vivre centenaire en étant une auberge de jeunesse pour parasites monocellulaires ! »
Le vrai problème de cette quête, c’est qu'en expulsant vos bactéries, vous vous rendez compte qu’il ne reste plus grand-chose de « vous ». Les scientifiques – ces gens qui portent des blouses blanches pour cacher le fait qu'ils ne savent pas fabriquer leur propre slip en écorce – affirment que nous avons plus de gènes bactériens que de gènes humains en nous.
Quelle insulte. Quelle dépossession.
Vous réalisez alors l'ampleur du complot. Vous n'êtes qu'un véhicule motorisé, un mécha de chair piloté par une soupe de microbes. Votre envie de pizza à 23h ? C’est le lobby des levures qui manipule vos neurones. Votre peur du vide ? C’est une réaction de défense des *Firmicutes* qui ne veulent pas s'écraser au sol.
Si vous voulez vraiment vous auto-expulser de chez vous, vous devez donc vous expulser de vous-même.
C’est le paradoxe ultime du Guide. Pour être libre, il faut être vide. Mais un homme vide est un homme mort, et un mort ne peut pas apprécier le confort spartiate d'un slip en bois.
Alors, vous négociez un compromis. Vous autorisez les bactéries à rester, mais uniquement à titre de « prestataires de services externes sans droit de vote ». Vous leur imposez un règlement de copropriété strict : interdiction de se multiplier après 22h, obligation de maintenir un pH neutre dans les parties communes, et interdiction formelle de provoquer des flatulences lorsque vous croisez une autorité constituée. Un prophète doit garder sa superbe, même s'il sent la forêt humide.
Vous reprenez votre course. Votre voisin est toujours là, pétrifié, le bras tendu vers son bac à poubelles vert, regardant ce fou furieux en écorce qui discute avec son propre ventre en hurlant des menaces de purge.
Vous lui adressez un dernier regard de pitié. Ce pauvre homme croit qu'il possède sa maison. Il ne se rend même pas compte qu'il est lui-même possédé par une armée de squatteurs gastriques qui paient leurs impôts à l'insuline.
Vous, vous avez compris. Vous avez déclaré la guerre à l'invisible. Vous êtes le souverain d'un royaume désert, ou en passe de l'être. La route est longue, vos pieds saignent, et votre slip en chêne commence à développer sa propre moisissure, créant ainsi un nouvel écosystème que vous devrez probablement expulser avant la tombée de la nuit.
La cohérence est un sacerdoce, et vous êtes son prophète le plus ballonné. Mais qu'importe. Vous courez vers l'horizon, libre, pur, et presque totalement dépourvu de flore intestinale fonctionnelle. Si vous survivez à la prochaine heure sans un choc septique, vous serez officiellement l'homme le plus libre du monde. Ou le plus vide. La nuance est subtile, mais c’est dans cette nuance que réside la vraie grandeur.
En avant, vers l'atome ! L'expulsion ne s'arrêtera que quand il ne restera plus rien. Et ce jour-là, enfin, vous serez chez vous partout, parce que vous ne serez plus nulle part.
L'Exorcisme des Chiffres Arabes
Mesdames, Messieurs, asseyez-vous sur vos valises (si vous ne les avez pas déjà brûlées par souci de minimalisme radical). Regardez votre boîte aux lettres. Elle vous nargue. Elle vomit des enveloppes à fenêtres, ces petits cercueils de papier où votre nom est écrit en majuscules impersonnelles, surmontant des chiffres qui exigent votre sang, votre sueur et, accessoirement, votre abonnement Netflix. Mais posez-vous la question : pourquoi ces chiffres ? Qui sont-ils ? Qui a invité le « 8 » à venir s’installer dans votre salon sans payer de loyer, alors qu’il ressemble étrangement à une paire de menottes qu’on aurait tordue ?
Le problème de votre asservissement n’est pas financier, il est scriptural. Vous n'êtes pas pauvre, vous êtes simplement victime d’un colonialisme mathématique vieux de plusieurs siècles. Les chiffres arabes ! Voilà l’ennemi. Ces petites formes sinueuses, importées par des marchands au Xe siècle, se sont infiltrées dans nos vies pour tout quantifier : votre âge, votre poids, et surtout le montant astronomique que vous devez à EDF pour avoir laissé une ampoule de 40 watts allumée pendant que vous cherchiez votre dignité sous le canapé.
Si vous voulez vraiment vous expulser de ce système, si vous voulez atteindre ce nirvana de la vacuité où même votre banquier ne vous reconnaît plus, vous devez pratiquer l’Exorcisme des Chiffres.
Prenez votre dernière facture d'électricité. Regardez le montant : 437,82 €. Analysez ces symboles. Le « 4 » est une chaise cassée. Le « 3 » est une paire de fesses de profil. Le « 7 » est un homme qui refuse de dire bonjour. Quant au « 0 », c’est l’abîme qui vous regarde. Allez-vous vraiment confier votre destin à des fesses de profil et à des chaises cassées ? Non. Pour être libre, vous devez revenir à l’origine de la matière. La forêt. Le bois. La branche.
La prochaine fois que le Trésor Public vous enverra un rappel pour votre taxe d’habitation (celle-là même qui prouve que vous n’êtes pas encore assez expulsé de chez vous), ne paniquez pas. Ne sortez pas votre carte bleue, cet objet satanique qui convertit votre vie en impulsions électriques. Sortez votre sécateur.
Allez dans le bois le plus proche. Choisissez du chêne, car le chêne a de l’autorité naturelle, ou du bouleau si vous voulez que votre paiement soit plus « light ». Pour chaque euro réclamé par l’administration, coupez un bâtonnet. Un beau bâtonnet, bien droit, d’environ douze centimètres. C’est ce qu’on appelle la « monnaie de la terre », ou « le paiement par l’encombrement ».
Imaginez la scène. Vous entrez dans le bureau de perception de votre ville. Vous ne portez plus que votre slip en chêne (qui, rappelons-le, est en train de devenir une réserve naturelle protégée par l’UNESCO). Derrière vous, vous traînez une remorque agricole remplie de 2 450 branches de noisetier soigneusement écorcées.
L’employé, appelons-le Hervé — Hervé a toujours une chemise à manches courtes et un regard qui a renoncé à l’espoir en 1994 —, vous regarde avec une lassitude qui frise le coma.
— Monsieur, c’est pour quoi ?
— Je viens régler ma dette fiscale, Hervé.
— Très bien. Ça fera 2 450 euros. Carte ou chèque ?
C’est là que vous sortez le premier bâton. Vous le posez sur le plexiglas avec la solennité d’un prêtre déposant une hostie.
— Un, dites-vous.
Vous en posez un deuxième.
— Deux.
Hervé cligne des yeux. Sa calculatrice Casio tremble sur le bureau.
— Monsieur, qu’est-ce que c’est que ça ?
— Ça, Hervé, c’est de la réalité. C’est du bois. C’est le refus de l’abstraction numérique imposée par les envahisseurs mathématiques du Moyen-Âge. Je n’utilise plus les chiffres arabes, Hervé. Ce sont des symboles de soumission. Je compte en bâtons. C’est plus honnête. Si je te donne un chiffre, je te donne du vent. Si je te donne ce bâton, tu peux te chauffer cet hiver, ou au pire, t’en servir pour te gratter le dos. C’est de la valeur ajoutée.
Le génie de cette méthode, c’est que vous inversez le rapport de force. Le fonctionnaire est entraîné à traiter des flux de données, pas des cargaisons de bois de chauffage. À la 452ème branche, Hervé commencera à avoir des sueurs froides. À la 800ème, il appellera la sécurité. À la 1 200ème, il fera une dépression nerveuse parce qu’il ne saura plus si la branche de pin avec un nœud compte pour un euro ou pour une pénalité de retard.
Vous, vous restez calme. Vous êtes le souverain du néant. Vous expliquez gentiment que le « 0 » n’existe pas dans la nature. Avez-vous déjà vu « zéro arbre » ? Non, soit il y a un arbre, soit il n’y a rien, mais le « rien » ne se compte pas, il se vit. Par conséquent, vous refusez de payer les centimes, car le concept de virgule flottante est une insulte à la rigidité du chêne.
L’Exorcisme des Chiffres est une étape cruciale pour l’auto-expulsion. En refusant le langage de l’oppresseur financier, vous devenez invisible pour ses radars. Le système est un ordinateur géant ; en lui injectant des bâtons de bois, vous n’êtes pas un fraudeur, vous êtes un bug matériel. Vous êtes un grain de sable — ou plutôt une bûche de 50 — dans les rouages de la machine.
Certes, vous finirez probablement en garde à vue. Mais réfléchissez à la beauté de la chose ! Dans la cellule, quand ils vous demanderont votre date de naissance, répondez en termes de cycles lunaires ou de saisons de reproduction des sangliers.
— « Je suis né quand la grande ourse léchait l’horizon et que les glands étaient particulièrement amers. »
— « Monsieur, mettez vos mains sur la table et arrêtez de manger votre slip. »
C'est là que réside la victoire. Ils veulent vous quantifier ? Soyez incalculable. Ils veulent vous facturer ? Soyez inflammable.
Le chiffre est une prison dont les barreaux sont des barres de fraction. En repassant au bâton de bois, vous redécouvrez la pénibilité de la richesse. Posséder 10 000 euros en chiffres arabes, c’est facile, ça tient dans une application mobile. Posséder 10 000 euros en bâtons de bois, c’est avoir besoin d’un hangar de 400 mètres carrés et de trois ostéopathes. Et c’est précisément là le secret : personne ne veut être riche si la richesse pèse trois tonnes et attire les termites.
En choisissant le bois, vous choisissez la pauvreté volontaire par pur épuisement logistique. Vous vous expulsez de l’économie de marché par simple flemme de transporter votre monnaie.
Bientôt, vous ne devrez plus rien à personne, non pas parce que vous aurez payé, mais parce que le Trésor Public aura classé votre dossier dans la catégorie « Risque Biologique / Aliénation Forestière ». Vous serez enfin libre. Vous marcherez dans la rue, nu, léger, débarrassé de toute arithmétique. Si quelqu’un vous demande l’heure, vous regarderez le soleil et vous répondrez : « Il est environ une demi-branche avant l’ombre du grand sapin. »
C’est ça, la vraie grandeur. C’est ça, l’atome. Vous n’êtes plus un numéro de sécurité sociale. Vous n’êtes plus un solde bancaire. Vous êtes un organisme en vrac qui refuse d’être additionné. Et si jamais le doute vous assaille, si jamais vous ressentez l’envie de compter vos doigts pour vérifier si vous en avez encore dix, rappelez-vous : dix n’est qu’un « 1 » qui essaie de rattraper un « 0 ». Ne tombez pas dans le panneau. Restez un, restez rien, mais surtout, restez en bois.
L’étape suivante ? Refuser la gravité sous prétexte que c’est une loi physique édictée par un type qui a reçu une pomme sur la tête, ce qui prouve son manque total de réflexes. Mais pour l’instant, occupez-vous de ces factures. Le noisetier n’attend pas. Allez, coupez, comptez, et surtout, ne faites pas de retenue. La liberté n’a pas de prix, car de toute façon, vous n’avez plus assez de bâtons pour l’acheter.
Le Soleil est un Envahisseur
Regardez-vous. Allez-y, jetez un coup d’œil dans le miroir avant que la buée de votre propre respiration ne vienne masquer le désastre. Vous avez le teint rose, n’est-ce pas ? Un petit hâle de « retour de vacances » ou, plus probablement, une rougeur de homard en fin de cycle de cuisson parce que vous avez passé trop de temps à essayer de comprendre comment fonctionne un transat. Vous appelez ça « prendre des couleurs ». Les scientifiques appellent ça « un érythème actinique ». Moi, j’appelle ça une reddition sans condition face à une puissance étrangère non identifiée.
Posez-vous la question, une seule fois, entre deux applications de cette crème grasse qui sent la noix de coco et la compromission : de quel droit cette boule de gaz située à 150 millions de kilomètres se permet-elle de s’inviter dans votre salon, de rebondir sur votre carrelage et de s’imprimer directement sur votre derme ? Avez-vous signé un accord de libre-échange avec la constellation du Lion ? Avez-vous tamponné le passeport des photons ? Non.
Le Soleil est un sans-papiers galactique à l’échelle industrielle. C’est un envahisseur qui pratique l’ingérence territoriale 24 heures sur 24 (enfin, un peu moins la nuit, mais c’est juste pour mieux préparer l’offensive du lendemain). Et vous, dans votre naïveté de mammifère crédule, vous lui ouvrez les volets comme on ouvre la porte à un loup déguisé en lampadaire géant.
Analysons froidement la situation. Un rayon UV, c’est quoi ? C’est un projectile électromagnétique envoyé par un réacteur nucléaire géant qui n’a jamais passé le moindre contrôle technique de l’Union Européenne. Ces rayons arrivent chez nous, traversent l’atmosphère sans déclarer leurs bagages, et viennent percuter vos cellules pour y réécrire votre ADN. Si un voisin faisait la même chose avec un laser à travers votre haie de thuyas, vous appelleriez la gendarmerie. Mais parce que ça vient d’en haut et que c’est « naturel », vous sortez le barbecue et vous vous mettez en slip. C’est le syndrome de Stockholm à l’échelle planétaire.
La vérité, c’est que le Soleil est le plus grand projet colonial de l’histoire de l’univers. Il ne se contente pas de nous éclairer ; il nous marque. Il nous tatoue sa domination à coups de mélanine. Et pendant ce temps, vous continuez à payer un loyer pour un appartement que vous partagez gracieusement avec un occupant extraterrestre qui ne participe ni aux charges, ni à la taxe d’habitation. Pire encore : vous payez pour avoir de grandes fenêtres. Vous payez pour que l’ennemi puisse entrer plus facilement. C’est comme si vous installiez un toboggan pour faciliter l’entrée des cambrioleurs.
Pour réussir votre auto-expulsion, il est impératif de rompre les relations diplomatiques avec le système solaire. Et cela commence par la cave.
Pourquoi la cave ? Parce que la cave est le dernier bastion de la résistance terrestre. C’est le seul endroit où la souveraineté nationale de votre propre corps est encore respectée. En descendant au sous-sol, vous refusez de vous soumettre à la juridiction arbitraire de l’héliocentrisme. Dans une cave, il n’y a pas de « matin », il n’y a pas de « soir ». Il n’y a que vous, l’obscurité, et éventuellement une fuite d’eau qui a plus de personnalité que n’importe quel coucher de soleil Instagrammable.
Vivre dans une cave, c’est envoyer un message clair à la galaxie : « Je ne suis pas un panneau solaire. »
Évidemment, les collabos de la lumière vous parleront de la Vitamine D. « Oh, mais tu vas manquer de Vitamine D ! » vous diront-ils avec leurs visages luisants de sueur et d'optimisme forcé. Laissez-moi vous dire la vérité sur la Vitamine D : c’est un traceur GPS chimique. Le Soleil vous injecte cette substance pour pouvoir vous localiser en permanence. Pourquoi croyez-vous qu’on se sente « revigoré » après une exposition ? C’est le signal de mise à jour qui s’installe. Vous n’êtes pas en forme, vous êtes juste en train de synchroniser vos données avec le serveur central de la Voie Lactée. Personnellement, je préfère avoir le rachitisme que d'être un disque dur externe pour une étoile naine jaune en fin de vie.
Une fois installé dans votre bunker souterrain, vous découvrirez la vraie liberté. L’influence extra-territoriale s’arrête là où le béton commence. Sous terre, vous n’avez plus besoin de plisser les yeux. Vous n’avez plus besoin de lunettes de soleil, cet accessoire ridicule qui consiste à mettre des pare-brises sur son propre visage pour essayer de négocier avec l’envahisseur. Dans le noir complet, tout le monde est égal. Il n’y a plus de hiérarchie basée sur le bronzage. Le seul indicateur de statut social devient la capacité à ne pas se prendre les pieds dans un casier de bouteilles de vin vides.
Il y aura des étapes, bien sûr. Au début, la lumière vous manquera. Votre cerveau, conditionné par des millénaires d’esclavage photonique, réclamera sa dose de « bleu ciel ». Résistez. Allumez une bougie, mais une toute petite, et regardez-la d’un air soupçonneux. Rappelez-vous que le feu est juste un petit morceau de soleil qui a réussi à s'infiltrer par le biais d'une allumette. Éteignez-la. Apprenez à voir avec vos oreilles. Développez l'ouïe d'un rat de bibliothèque ou d'un fromage de chèvre en pleine maturation.
Certains diront que c’est de la paranoïa. Je réponds que c’est de la vigilance douanière. Si vous laissez entrer les UV aujourd’hui sans visa, qu’est-ce que ce sera demain ? Les rayons gamma ? Les ondes gravitationnelles qui viennent vous peser sans votre consentement ? Si on ne met pas une frontière stricte au niveau du soupirail, on finit par devenir une simple extension de l'espace profond, une sorte de parking gratuit pour débris cosmiques.
Et ne me parlez pas des plantes. « Les plantes ont besoin de soleil pour vivre ! » Oui, et regardez où ça les mène : elles passent leur vie coincées dans un pot, à la merci d'un arrosage aléatoire, et elles finissent par se faire bouffer par des limaces ou par servir de décoration dans un cabinet de dentiste. Si c’est ça votre modèle de réussite sociale, restez en terrasse. Moi, j’ai choisi mon camp. Je préfère la moisissure. La moisissure, au moins, c’est local. C’est organique, ça pousse dans l’ombre, et ça ne vous demande jamais de mettre de l’indice 50.
En vous auto-expulsant vers le bas, vous atteignez le stade ultime de la déconnexion. Vous n'êtes plus un habitant de la Terre, vous êtes un habitant de *l'intérieur* de la Terre. Vous êtes dans les fondations. Et comme chacun sait, ce sont les fondations qui tiennent la maison, pendant que le toit passe son temps à se faire dorer la pilule en recevant toute la gloire.
Soyez la fondation. Soyez l'humidité. Soyez celui qui ne sait plus quel mois on est parce que la température est constante à 12 degrés, été comme hiver. C’est ça, la vraie résistance politique : refuser les saisons. Les saisons sont une invention du marketing solaire pour vous forcer à changer de garde-robe tous les six mois. Dans ma cave, le concept de « collection printemps-été » est remplacé par le concept de « gros pull en laine qui sent un peu le vieux chien ». C’est beaucoup plus économique et ça ne nécessite aucune approbation de la part de l’orbite terrestre.
Alors, la prochaine fois que vous verrez un rayon de soleil pointer le bout de son nez par une fissure, ne souriez pas. Ne dites pas « Tiens, il fait beau ». Dites : « Intrusion détectée à 14h15. Déclenchement du protocole d'obscurcissement total. » Munissez-vous de votre rouleau de ruban adhésif noir, calfeutrez les dernières velléités de lumière, et savourez votre victoire.
Vous êtes enfin chez vous. Seul. Dans le noir. Loin de toute influence galactique malveillante. Vous ne voyez plus rien, mais pour la première fois, vous voyez clair. Le Soleil peut bien briller, il peut bien exploser dans cinq milliards d'années, vous vous en fichez : vous avez déjà déménagé au rayon « Pommes de terre et vieux journaux », là où aucune étoile n'a jamais osé demander ses papiers.
C'est ça, la grandeur. C'est ça, l'atome. Et si une petite voix au fond de vous réclame encore un peu de chaleur, rappelez-vous que la chaleur n'est qu'une agitation moléculaire désordonnée provoquée par un agresseur distant. Restez froid. Restez sombre. Restez sous la dalle. La liberté n’a pas besoin de lumière, elle a besoin d’un bon sous-pull et d’une absence totale de vis-à-vis avec l’univers.
L'Audit de la Musique
Maintenant que vous êtes confortablement installé dans votre obscurité de bunker et que vous avez réussi à convaincre vos globes oculaires que la lumière n'était qu'une hallucination collective datant du Siècle des Lumières (quelle ironie, n’est-ce pas ?), il reste un traître dans la place. Un collaborateur sournois, logé de chaque côté de votre crâne : vos oreilles.
Le problème de l’ouïe, c’est qu’elle n’a pas de paupières. Vos yeux ont pu se mettre en grève, mais vos oreilles, elles, sont des récepteurs béants, des ports de commerce ouverts à tous les vents de la corruption mélodique. Et c’est ici que le bât blesse. Pour réussir votre auto-expulsion totale de l’humanité, vous devez procéder à un audit rigoureux de votre paysage sonore. Car, soyons honnêtes, si vous continuez à fredonner du Queen sous votre pile de vieux journaux, vous êtes encore, techniquement, un membre de la société. Et ça, c’est l’échec.
Commençons par le Rock’n’roll. On nous l’a vendu comme la musique de la rébellion. Quelle blague. Le rock, c’est l’apothéose de l’impureté grégaire. C’est une pulsation binaire qui imite le rythme cardiaque de la foule. Écouter du rock, c’est accepter de synchroniser son métabolisme avec celui d’un batteur alcoolique et d’une masse de gens qui transpirent en rythme. Le "beat", mes amis, c’est la laisse invisible de l’État. Pourquoi croyez-vous qu’on l’utilise dans les défilés militaires ? Le rock n'est qu'une variante bruyante du civisme. Chaque coup de grosse caisse est un rappel à l’ordre : « Tu es vivant, tu es humain, tu fais partie du groupe. » Beurk. Jetez vos disques de Led Zeppelin. Robert Plant ne veut pas votre liberté, il veut que vous achetiez un t-shirt et que vous tapiez du pied. Tapoter du pied, c’est déjà une forme de soumission à la gravité terrestre.
Passons au Jazz. Ah, le Jazz. La musique de « l’improvisation libre ». Laissez-moi rire. Le Jazz est une conspiration mathématique destinée à vous faire croire que le chaos est gérable. C’est l’art de rater une note, de faire semblant que c’était volontaire, et d’attendre que les autres intellectuels en col roulé hochent la tête avec une mine entendue. Le Jazz, c’est de la bureaucratie sonore. C’est une réunion de copropriété où tout le monde parle en même temps, mais avec des saxophones. Si vous laissez un morceau de Miles Davis s'infiltrer dans votre sanctuaire, vous réintroduisez la complexité sociale. Vous réintroduisez l’idée même de la conversation. Et la conversation est le premier pas vers la réintégration. Ne vous laissez pas séduire par une septième diminuée ; c’est un hameçon lancé par le Ministère de la Culture pour vous ramener à la surface.
Et que dire de l’accordéon ? L’instrument du diable, ou pire, de la nostalgie française. L’accordéon, c’est la boîte de Pandore qui contient des souvenirs de bals populaires, de pain frais et de solidarité villageoise. L’écouter, c’est inviter un fantôme de grand-mère à s’asseoir sur votre pile de cageots. C’est une agression sentimentale. Chaque pression sur le soufflet est une tentative de vous faire regretter l’époque où vous aviez des amis. L’accordéon ne joue pas de la musique, il pompe l’oxygène de votre cynisme pour le remplacer par une joie rance et provinciale. Si vous entendez un accordéon, fuyez. Ou coupez-vous les lobes.
Une fois que vous aurez purgé votre bibliothèque mentale de ces ordures mélodiques, vous réaliserez que le silence absolu est tout aussi dangereux. Le silence absolu vous force à écouter vos propres acouphènes, et l’acouphène est la preuve que votre corps tente encore de communiquer avec vous. Votre corps est un traître qui veut que vous restiez "en vie". Il faut donc lui donner quelque chose à consommer, mais quelque chose de radicalement pur. Quelque chose qui n'a jamais été composé par un être doté d'un numéro de sécurité sociale.
La solution ? Le vent dans les ronces.
Attention, pas le vent dans les feuilles de chêne (trop bucolique, trop "déjeuner sur l'herbe"). Pas le vent dans les pins (trop relaxant, trop "spa à 150 euros la séance"). Non. Je parle du sifflement sec, agressif et totalement aléatoire de l’air s'engouffrant dans un buisson de ronces desséchées en plein mois de novembre.
Pourquoi les ronces ? Parce que la ronce est la plante de l’auto-expulsion par excellence. Elle pique, elle griffe, elle n’offre aucun fruit comestible sans un combat sanglant, et elle colonise les ruines de la civilisation. La ronce est votre alliée. Le son qu'elle produit sous l'effet d'une rafale de vent de nord-ouest est dénué de toute structure harmonique. Il n'y a pas de refrain. Il n'y a pas de pont. Il n'y a aucune promesse de résolution à la fin de la mesure. C’est une cacophonie de frottements ligneux qui vous dit clairement : « Je m'en fous de toi, et si tu t'approches, je te déchire le survêtement. »
C’est ça, la musique de la liberté.
Pour pratiquer l’Audit de la Musique, je vous suggère l’exercice suivant : enregistrez, lors d’une de vos rares sorties nocturnes pour faire les poubelles, le bruit d’un sac plastique coincé dans un buisson d’épines. C’est le Saint-Graal acoustique. Le plastique apporte cette touche de désolation industrielle qui rappelle que la nature elle-même cherche à s'étouffer. Écoutez cet enregistrement en boucle dans votre obscurité.
Si, à un moment donné, vous commencez à percevoir un rythme, si vous commencez à trouver que le froissement du polyéthylène sur l'épine de 4 millimètres a un côté "ambient-chill" ou "lo-fi hip-hop pour étudier dans une grotte", arrêtez tout de suite. Vous êtes en train de ré-humaniser le bruit. C’est un réflexe de survie psychologique que vous devez briser. Frappez-vous la tête contre un tuyau de chauffage jusqu'à ce que la notion de "mélodie" vous semble aussi abstraite que la physique quantique pour un bigorneau.
L’objectif ultime est d’atteindre l’Aphonie Universelle. Un état où le seul son acceptable est celui de votre propre déshydratation, le petit craquement sec de vos articulations qui vous rappelle que vous devenez, petit à petit, un meuble. Un meuble sombre. Un meuble inutile.
Vous saurez que vous avez réussi l'audit quand vous ne supporterez même plus le chant des oiseaux. Les oiseaux sont les influenceurs de la forêt. Ils tweetent, ils paradent, ils cherchent des partenaires sexuels à grand renfort de vocalises absurdes. C’est de la pop bon marché pour les êtres à plumes. Un véritable auto-expulsé sait que le merle est un agent du chaos social qui tente de vous convaincre que le printemps est une bonne nouvelle. Le printemps n’est qu’une recrudescence de la taxe foncière biologique.
Restez focalisé sur les ronces. Écoutez le vent. Il ne chante pas. Il ne joue pas de jazz. Il se contente d'exister, brutalement, sans intention artistique. Et dans ce frottement de bois mort contre le vide, vous trouverez enfin la paix. Une paix froide, abrasive, et surtout, sans aucun solo de batterie. Vous êtes enfin seul avec le néant. Et honnêtement, le néant a un bien meilleur sens du tempo que Phil Collins.
Le Miroir des Traîtres
Maintenant que vous avez fait le vide autour de vous, que les meubles ont été vendus à des brocanteurs interlopes et que le merle dans le jardin a compris qu'il n'obtiendrait plus jamais un gramme de votre attention, il reste un problème. Un problème de taille. Un problème qui pèse environ cinq kilos, qui est recouvert de peau et qui refuse de quitter les lieux malgré la résiliation de son bail émotionnel : votre tête.
C’est le matin. Vous entrez dans la salle de bain. Ce n’est plus une pièce dédiée à l’hygiène, c’est une zone de transit pour réfugiés de l'existence. Vous allumez la lumière. Le néon grésille avec le mépris d’un fonctionnaire de la préfecture à qui on demande un renseignement à 16h58 le vendredi. Et là, dans le miroir, c'est le choc. L'attentat esthétique. La trahison biologique.
Regardez-vous bien. Non, plus près. Enfoncez votre nez contre la glace jusqu'à ce que la buée de votre propre souffle occulte cette image insoutenable. Vous pensiez être chez vous ? Vous pensiez que cette carcasse était votre propriété légitime ? Quelle outrecuidance. Regardez cette pommette gauche. Elle a une légère inclinaison vers le sud-est, n'est-ce pas ? Une sorte de nonchalance géographique qui hurle "immigré clandestin".
Il est temps de sortir le document de référence : le Cadastre de l'Identité Locale de l'an de grâce 1020.
Car voyez-vous, pour être véritablement chez soi, il ne suffit pas d'avoir son nom sur la boîte aux lettres. Il faut être en parfaite adéquation géomorphologique avec la boue ancestrale du quartier. Or, d'après les relevés topographiques effectués par les moines défricheurs sous le règne de Robert le Pieux, la pommette du franc pur jus doit présenter un angle de 42 degrés par rapport à l'arête nasale. Vous ? Vous êtes à 44 degrés. Vous êtes un imposteur. Vous êtes une extension illégale de propriété. Vous êtes un balcon sans permis de construire sur le visage de l'histoire.
Et ne parlons même pas de votre nez. Ce nez, c'est une insulte au plan d'urbanisme médiéval. En 1020, dans ce secteur précis de la vallée, le nez était court, trapu, conçu pour filtrer l'odeur du purin et de la peste bubonique avec une efficacité rustique. Le vôtre a cette petite bosse, ce vestige d'un croisement génétique douteux avec un marchand de soie de passage en 1412 ou, pire, avec un influenceur de l'époque qui passait trop de temps à regarder son reflet dans des cuillères en étain.
D'un point de vue strictement administratif, votre visage est une zone à défendre (ZAD). Vous squattez votre propre crâne.
Imaginez la scène. Vous êtes là, brosse à dents à la main, mais vous n'avez plus le droit de l'utiliser. Pourquoi ? Parce qu'on ne brosse pas les dents d'un étranger sans visa. Vous devez vous déclarer *persona non grata* dans votre propre salle de bain. C’est une question de cohérence. Vous avez expulsé le buffet Henri II, vous avez expulsé les canaris, il serait hypocrite de tolérer cette mâchoire qui n'a clairement pas été forgée dans l'enclume du terroir local tel qu'il existait avant l'invention du concept de confort.
Le miroir ne ment jamais. Il est le greffier du tribunal des flagrants délires. Vous observez vos sourcils. Sont-ils conformes à la pilosité réglementaire des serfs de la seigneurie de 1020 ? Absolument pas. Ils sont trop entretenus, ou trop anarchiques, ou simplement trop "21ème siècle". C'est de la provocation. C’est comme si vous aviez installé des fenêtres en PVC double vitrage sur une cathédrale gothique. C’est un crime contre le patrimoine.
C'est à ce moment précis que vous devez entamer la procédure d'auto-expulsion faciale. Le processus est simple mais douloureux, un peu comme essayer de résilier un abonnement à une salle de sport ou expliquer à ses parents ce qu'est un NFT.
D'abord, vous devez vous adresser à votre reflet avec le ton d'un huissier de justice qui a passé une très mauvaise nuit.
« Monsieur/Madame, au vu des irrégularités morphologiques constatées, notamment cette narine droite qui présente une courbure typique des populations nomades du bassin méditerranéen non répertoriées dans le cadastre de 1020 après J-C, je vous somme de libérer les lieux. »
Le reflet ne répond pas. Normal, les traîtres sont souvent muets quand on les met face à leurs responsabilités géopolitiques.
Vous poursuivez : « Votre présence dans ce miroir constitue une occupation sans droit ni titre d'un espace souverain. Veuillez évacuer vos pores, vos cernes et votre mélancolie d'ici les cinq prochaines minutes, sous peine d'intervention des forces de l'ordre intérieures (votre conscience, qui commence à avoir sérieusement faim). »
Maintenant, vous êtes dans une situation délicate. Vous êtes dans votre salle de bain, mais vous n'avez plus le droit d'y être puisque la personne que vous voyez dans la glace est un intrus. Vous ne pouvez plus vous raser, car raser un intrus, c'est de la complicité. Vous ne pouvez plus vous maquiller, car le maquillage est une tentative de dissimulation de preuves lors d'une enquête pour fraude à l'identité territoriale.
Vous commencez à reculer. Vos pieds touchent le carrelage. Est-ce que ce carrelage est conforme au sol battu du XIème siècle ? Évidemment que non. Vous êtes sur un tapis de mensonges en céramique.
La paranoïa s'installe, et c'est là que le plaisir commence. Vous réalisez que non seulement votre visage est un étranger, mais que vos mains sont probablement des agents doubles. Regardez vos pouces. Ils ont l'air beaucoup trop habitués à scroller sur des écrans tactiles. En 1020, le pouce servait à maintenir fermement une fourche ou à presser des raisins. Le vôtre est mou. C’est un pouce de collaborateur. Vos mains ne sont pas les vôtres, ce sont les mains de l'ennemi.
Vous voilà donc coincé entre le lavabo et la douche, dans une zone internationale de 2 mètres carrés. Vous ne pouvez plus sortir car le couloir appartient à un "vous" que vous ne reconnaissez plus, et vous ne pouvez plus rester car le miroir vous a officiellement banni.
C’est l’apothéose de l’auto-expulsion. Vous êtes devenu un migrant de l’intérieur, un apatride du brossage de dents.
Certains diront : « Mais enfin, c’est absurde ! On ne peut pas se baser sur un cadastre de l’an 1020 pour juger de la légitimité d'un nez ! » Ce sont les mêmes gens qui pensent que le brunch est une invention acceptable et que Phil Collins a écrit des chansons profondes. Ne les écoutez pas. Ces gens-là vivent dans le compromis. Ils acceptent que leur visage soit un mélange hétéroclite de gènes de paysans normands, de cavaliers mongols et de secrétaires de direction belges. Ils n'ont aucune rigueur.
Vous, vous cherchez la pureté de l'absence. Vous voulez être tellement étranger à vous-même que même votre ombre aura besoin d'un passeport pour vous suivre dans la cuisine.
En vous déclarant *persona non grata* dans votre salle de bain, vous atteignez un niveau de détachement que les moines bouddhistes nous envieraient s'ils n'étaient pas trop occupés à être sereins. Vous n'êtes plus un corps, vous n'êtes plus un visage, vous n'êtes plus une lignée. Vous êtes une erreur administrative. Une ligne de code corrompue dans le grand logiciel de l'habitat humain.
Regardez une dernière fois ce nez. Ce nez qui ne respecte pas les normes de 1020. Ce nez qui ose respirer un air qu'il n'a pas payé. Éteignez la lumière. Laissez l'imposteur dans le noir. Dans l'obscurité, toutes les pommettes sont conformes au néant. Vous sortez de la pièce à reculons, pour ne pas croiser votre propre regard, ce regard de traître qui essaie de vous convaincre que vous existez encore.
Félicitations. Vous venez de perdre la souveraineté sur votre propre salle de bain. Vous êtes désormais un squatteur dans votre couloir. Prochaine étape : vérifier si vos chevilles sont compatibles avec la fiscalité féodale sur les articulations. Spoiler : elles ne le sont pas. Vous avez des chevilles de bourgeois du tertiaire. C'est dégoûtant.
Allez, circulez, il n'y a plus rien à voir. Surtout pas vous.
La Valise de l'Absurde
Maintenant que vous avez officiellement divorcé de votre propre existence et que vous traitez votre couloir comme une zone de transit internationale pour apatrides de l’âme, il va falloir s’occuper de l’intendance. Parce que oui, même pour s’auto-déporter vers le grand rien du tout, il faut une logistique. On n'entre pas dans le néant les mains dans les poches comme si on allait chercher le pain. On y entre avec une valise. Mais attention, pas n'importe quelle valise : la Valise de l’Absurde.
Posez cette Samsonite à roulettes multidirectionnelles. Elle est beaucoup trop fonctionnelle. Elle pue encore l’espoir d’un week-end à Center Parcs en 2014. Ce qu’il vous faut, c’est un contenant qui hurle votre capitulation face à la matière. Vous cherchez une boîte qui ne contient rien, mais qui pèse le poids mort de trente-cinq ans de malentendus administratifs.
Regardez ce bagage. C’est vous, mais en polypropylène. Un volume vide qui attend qu’on y injecte le nécessaire pour ne plus jamais revenir. Mais que met-on dans le bagage d'un homme qui a décidé qu'il n'avait plus le droit de citer chez lui ?
On commence par les chaussettes. Mais pas les paires, non. Ce serait trop cohérent. Prenez uniquement des chaussettes orphelines, ces survivantes de la machine à laver du destin. Mettez-en douze. Pourquoi douze ? Parce que c’est le chiffre de la perfection biblique appliqué au chaos de votre tiroir. Ces chaussettes représentent vos relations passées : elles n’ont pas de binôme, elles sentent le vieux coton et elles finiront par trouer au moment où vous aurez le plus besoin de dignité. C’est parfait. C’est la base de votre nouvelle garde-robe de paria.
Ensuite, ajoutez un objet de pure nécessité métaphysique. Un taille-crayon pour crayons de maquillage, alors que vous ne vous êtes jamais maquillé de votre vie. Pourquoi ? Parce que l’absurde exige que vous transportiez l’outil d’une fonction que vous ne possédez pas. C’est le principe même de votre présence dans ce couloir : vous êtes un outil sans manuel, un moteur de Ferrari monté sur un grille-pain.
N’oubliez pas vos papiers. Pas votre passeport, cette relique de l’ancien monde où l’on croyait que les frontières étaient horizontales. Non, prenez vos vieux relevés de compte de 2008, ceux où vous aviez encore un « projet de vie ». Froissez-les bien. Ils doivent avoir la texture de votre estime de soi après une réunion de copropriété. C’est votre nouveau sauf-conduit pour l’errance. Si un douanier de l’au-delà vous demande qui vous êtes, montrez-lui le prélèvement automatique de votre abonnement à une salle de sport où vous n'êtes allé qu'une seule fois pour utiliser le sauna. C’est la preuve ultime que vous êtes un imposteur biologique de haut vol.
Maintenant, parlons du pliage. C’est ici que le génie de l’auto-expulsion se révèle. Vous ne pliez pas vos vêtements, vous les étranglez. Chaque chemise doit être roulée avec une fureur telle qu’elle en oublie sa propre forme. Vous pratiquez le « Tetris du Désespoir ». Il faut que la valise refuse de fermer. Il faut que ce soit un combat physique entre vous et le néant synthétique. Asseyez-vous dessus. Sentez les coutures craquer. C’est le bruit de votre contrat social qui se déchire. C’est magnifique. On dirait du Wagner, mais avec une fermeture Éclair qui coince.
Une fois la valise bouclée, vous vous tenez là, devant votre porte d’entrée, prêt à franchir le Rubicon de la moquette de palier. Et c’est là, mesdames et messieurs, que le grand vertige commence. C’est le moment où vous réalisez l’horrible vérité : aucune terre n’est assez pure pour accueillir votre exigence de vide.
Vous aviez l'ambition de devenir une absence pure, un fantôme de luxe, une rature dans le grand livre de l'univers. Vous pensiez qu'en sortant de chez vous, vous trouveriez un désert ontologique, une sorte de zone franche pour les gens qui ont compris que l'existence était un abonnement trop cher pour ce que c'est.
Mais regardez dehors. Le monde est… plein. Trop plein.
Vous envisagez la Suisse ? Trop propre. La Suisse n’accepte pas le vide, elle le fiscalise. Si vous arrivez avec votre valise d’absurde en disant « je ne suis personne », ils vous donneront un formulaire pour déclarer votre néant et vous feront payer une taxe sur la non-existence. Le vide suisse est un vide de coffre-fort. Ce n'est pas pour vous.
L’Islande ? Trop dramatique. On ne peut pas être une erreur administrative au milieu des volcans. La lave n’en a rien à foutre de vos chevilles de bourgeois du tertiaire. Elle vous recyclera en basalte sans même lire votre lettre de démission à la race humaine. C'est trop organique. Trop vivant dans sa violence.
Le Sahara ? On y pense souvent. L’esthétique du renoncement total. Mais le sable est une saloperie de mouchard. Il garde vos traces de pas. Vous voulez disparaître, et voilà que le désert s’obstine à dessiner le trajet de votre fuite. Le sable est la bureaucratie de la géologie : il enregistre tout. Vous n’y serez pas un vide, vous y serez une perturbation. Un grain de sable parmi les grains de sable, c’est déjà une hiérarchie. C’est déjà une appartenance. Et vous, vous refusez d'appartenir, n'est-ce pas ?
Vous regardez alors vers l’espace. L’ultime frontière. Le vide sidéral. C’est là que vous devriez être, flottant entre deux astéroïdes, sans loyer à payer, sans nez à justifier. Mais soyons réalistes : vous avez le mal de mer dans un ascenseur et votre valise n'est pas pressurisée. L'univers est une boîte de nuit VIP dont vous n'avez pas le badge. Même le vide spatial vous rejetterait parce que vous transportez encore trop de matière carbonée. Vous êtes une pollution pour le néant.
C'est le paradoxe cruel de votre auto-expulsion : vous êtes trop lourd pour le vide et trop vide pour le monde.
Vous réalisez soudain que votre recherche de la « terre pure » est une quête de snob. Vous cherchez un endroit qui soit digne de votre déchéance. Vous voulez un vide cinq étoiles. Vous voulez que le cosmos vous dise : « Enfin ! Quelqu'un qui a compris que tout cela n'était qu'une blague de mauvais goût ! Entrez, voici votre suite au Ritz de l'Inexistant. »
Mais le cosmos ne dit rien. Il fait un bruit de frigo qui tourne à vide.
Alors vous restez là, sur le pas de votre porte, votre valise ridicule à la main, bloqué entre votre ancien appartement dont vous n'êtes plus le maître et un univers qui refuse de valider votre demande de suppression de compte. Vous êtes dans l'entre-deux. Vous êtes la virgule dans une phrase qui n'a pas de verbe.
C’est à ce moment précis que vous atteignez le stade ultime de la méthode. Ce n'est plus une question de destination. C'est une question de bagage. Vous réalisez que la valise, ce n'est pas ce que vous portez. La valise, c'est vous. Vous êtes ce volume encombrant, mal fermé, rempli de chaussettes dépareillées et de regrets mal pliés, que personne ne veut enregistrer en soute.
Regardez votre voisin qui sort ses poubelles. Regardez-le avec le mépris souverain de celui qui a compris que la poubelle, c'est l'avenir, mais que même la poubelle exige un certain standard de décomposition que vous n'avez pas encore atteint.
Vous n'êtes pas expulsé. Vous n'êtes pas déporté. Vous êtes en attente de chargement dans un système qui a planté. Vous êtes le sablier qui tourne sur un écran bleu.
Félicitations. Vous avez réussi l'impossible : vous avez créé un embouteillage d'une seule personne dans le couloir de l'infini.
Posez votre valise. Asseyez-vous dessus. Ne bougez plus. Si vous ne bougez plus, peut-être que l'univers finira par vous oublier tout à fait, et que par pur bug informatique, vous deviendrez enfin une ombre. Une ombre qui n'a pas besoin de visa. Une ombre avec des chevilles de bourgeois, certes, mais une ombre libre de ne rien être.
En attendant, essayez de voir si vous n'avez pas oublié votre chargeur de téléphone dans la salle de bain. Ce serait dommage de rater la fin du monde parce que vous n'aviez plus de batterie pour tweeter votre propre disparition. Ah non, c'est vrai. Vous n'avez plus de salle de bain. Vous n'avez plus de téléphone. Vous n'avez que cette valise.
Et elle vient de craquer. Une chaussette orpheline dépasse. C’est votre nouveau drapeau national. Saluez-le.
L'Auto-Expulsion Finale
C’est ici que s’achève officiellement votre carrière de mammifère sédentaire. Admirez la scène : vous êtes debout sur un paillasson en fibre de coco qui affiche « Welcome » avec une ironie si violente qu’elle pourrait fracturer la rétine d’un poète. Derrière vous, la porte. Devant vous, l’escalier. Et entre les deux, vous, dans cet état de grâce absolue qu’on appelle techniquement « le néant avec des lacets ».
Vous tenez la clé entre le pouce et l’index. Regardez-la bien. C’est un petit morceau de métal dentelé qui, jusqu’ici, vous rattachait à la civilisation, à la possession de Tupperware dépareillés et à l’illusion que vous aviez un but dans la vie. Maintenant, respirez un grand coup. Sentez l’odeur de la cage d’escalier — ce mélange subtil de cire bon marché, de courrier non relevé et de désespoir feutré. C’est l’odeur de votre nouvelle patrie.
Introduisez la clé dans la serrure. Ne tremblez pas. Le geste doit être chirurgical, presque érotique si vous avez un rapport vraiment très malsain avec l’immobilier. Tournez. *Clac.*
Ce *clac*, mesdames et messieurs, c’est le bruit de votre cordon ombilical qui se sectionne contre le chambranle. Vous venez de commettre l'acte ultime de sabotage ontologique : vous vous êtes mis à la porte. Vous n’êtes plus un locataire, plus un propriétaire, plus un contribuable. Vous êtes un bug dans le logiciel de gestion de la copropriété. Vous êtes la variable `NULL` qui se promène en charentaises.
Maintenant, retirez la clé. Ne la gardez pas. Ce serait tricher. Glissez-la dans la fente de la boîte aux lettres. Écoutez-la tomber tout au fond. *Ding.* Voilà. Vous êtes officiellement l’homme le plus libre du monde, ou le plus stupide, mais comme les extrêmes se rejoignent, vous avez probablement atteint une forme de divinité pour les gens qui dorment dans des cartons.
Mais la pureté n'est pas complète. Non, il reste un résidu de confort sur vous. Votre peau se souvient encore de la tiédeur de votre salon. Vos pores sont encore dilatés par la complaisance du chauffage urbain. Il nous faut un baptême. Une purification par l’absurde.
C'est ici qu'intervient le seau.
Vous l’aviez préparé, n’est-ce pas ? Bien sûr que oui. Un seau d’eau, rempli à ras bord, posé là, sur le palier, comme un autel à la gloire de l’incongru. Et pas de l’eau tiède, non. De l’eau puisée directement à la source de la frigidité bureaucratique, de l’eau qui contient encore des morceaux de glaçons psychologiques.
Regardez l'eau. Elle vous regarde. Elle sait que ce que vous allez faire n'a absolument aucun sens. Votre cerveau reptilien hurle à la mort. Il vous rappelle que l'homme a inventé le feu, le toit et le pull en cachemire précisément pour éviter ce moment précis. Mais votre cerveau reptilien est un lâche. Il veut des croquettes et une couette. Vous, vous voulez la Vérité. Et la Vérité, c’est que le bon sens est une prison dont les barreaux sont faits de compromis tièdes.
Saisissez l’anse. Soulevez le seau. Sentez le poids de votre détermination. À cet instant précis, vous êtes plus grand que Napoléon à Sainte-Hélène, parce que Napoléon, lui, aurait au moins essayé de garder son manteau au sec. Vous, vous allez vous offrir le luxe suprême de l’inutilité totale.
Un, deux, trois.
*SPLASH.*
Le choc thermique est une symphonie. C'est comme si dix mille aiguilles de glace décidaient de tricoter un pull directement sur votre système nerveux. Vos poumons se bloquent. Votre cœur fait un triple salto arrière. Vos cordes vocales émettent un son que seul un dauphin en fin de vie pourrait identifier comme un cri de guerre.
Félicitations ! Vous êtes pur. Vous êtes trempé, vous grelottez sur un palier en béton, et vous avez officiellement vaincu le Bon Sens. Le Bon Sens est actuellement en train de faire ses valises dans votre tête, en marmonnant : « Ok, j’abandonne, ce type est irrécupérable, je vais aller vivre chez un comptable, c'est plus calme. »
C’est le triomphe de la Pureté Absolue. Vous n’avez plus rien. Vous êtes une flaque d'eau debout. Votre valise, déjà mal en point, vient d'absorber la moitié du seau. Elle pèse maintenant le poids d'un âne mort et elle commence à émettre un gargouillis de cuir agonisant. La chaussette orpheline qui dépassait, votre drapeau national, pend lamentablement comme un cadavre de méduse. C’est magnifique. C’est le minimalisme poussé jusqu’à l’autodestruction.
Soudain, un bruit. La porte du voisin d’en face s’entrouvre.
C’est Monsieur Lefebvre. Monsieur Lefebvre porte un vieux gilet en laine et il tient un sac poubelle. Monsieur Lefebvre représente la Réalité. Il vous regarde. Il regarde le seau vide. Il regarde vos vêtements collés à votre peau, vos cheveux qui dégoulinent sur vos épaules, et votre valise qui se vide de sa substance par capillarité.
Il y a un silence de plomb. C’est le moment où le spectacle de stand-up rencontre le drame existentiel.
— « Ça va, Monsieur Jean ? » demande-t-il, la voix chevrotante d’une inquiétude qui hésite entre appeler le SAMU ou les pompes funèbres.
C’est ici que votre génie doit briller. Ne lui dites pas que vous avez oublié vos clés. Ne lui dites pas que c’est un accident. Soyez le prophète du Néant.
— « Monsieur Lefebvre, » répondez-vous avec la dignité d'un amiral dont le navire vient de couler dans une baignoire. « Je viens de m’auto-expulser. Je suis désormais une entité fluide. Je célèbre la victoire de la pureté sur le double vitrage. »
Monsieur Lefebvre cligne des yeux. Il n’est pas prêt pour la fluidité. Il est prêt pour le tri sélectif, mais pas pour la dissolution de l’ego par aspersion latérale. Il referme sa porte, lentement, avec cette précaution qu'on utilise quand on croise un ours bipolaire dans un ascenseur. Vous entendez le verrou se fermer. Un, deux, trois tours. Il se barricade contre votre liberté. Pauvre homme. Il est emprisonné dans ses 45 mètres carrés, alors que vous, vous possédez l'intégralité du palier (jusqu'à ce que le gardien arrive).
Vous voilà seul. La fraîcheur de l'eau commence à se transformer en une morsure profonde. C'est là que réside le secret : dans l'inconfort réside l'éveil. Vous ne pouvez pas penser au sens de la vie quand vos orteils sont en train de muter en glaçons. Le sens de la vie s'efface devant l'urgence de ne pas mourir d'hypothermie devant la porte 4B. Et c'est cela, la vraie liberté. L'absence de choix parce que vous avez déjà tout gâché.
Vous êtes l'aboutissement d'un processus évolutif de plusieurs millions d'années. Vos ancêtres ont survécu à l'ère glaciaire, aux tigres à dents de sabre et à la peste noire pour que vous puissiez, en toute conscience, vous jeter de l'eau froide sur la tête en fermant votre porte à clé de l'extérieur. Si ce n'est pas ça, le sommet de la pyramide de Maslow, alors je ne sais pas ce que c'est. Vous avez dépassé le besoin d'appartenance, le besoin d'estime, et vous avez même fait un croche-pied au besoin de sécurité.
Vous êtes là, assis sur votre valise détrempée. Vous êtes l'ombre sans visa. Vous êtes le sablier qui a fini de couler. Vous n'avez plus de batterie pour tweeter votre disparition, mais qu'importe ? Le monde n'a pas besoin de savoir que vous avez réussi. Le vrai succès est toujours anonyme et légèrement humide.
Si vous écoutez bien, vous pouvez entendre le ronronnement de l'univers. C’est un bruit de ventilateur de vieux PC qui surchauffe. Vous êtes le bug. Vous êtes l'erreur 404 qui a pris forme humaine. Profitez de cet instant. Dans dix minutes, vous aurez peut-être envie de pleurer, ou de frapper chez Lefebvre pour mendier un chocolat chaud. Mais pour l'instant, vous êtes pur.
Vous êtes dehors. La porte est fermée. Le seau est vide.
Saluez une dernière fois la chaussette-drapeau. Elle ne flottera jamais au vent, car elle est trop lourde d'eau croupie, mais elle est le symbole parfait de votre révolution : une défaite si totale qu’elle ressemble, à s’y méprendre, à une apothéose.
Allez, maintenant, marchez. Ne vous retournez pas. De toute façon, vous n'avez plus les clés.