La Lutte des Classes en Classe Affaires

Par Dr. SarcasmeComédie

Mesdames, Messieurs, camarades de la loge VIP, attachez vos ceintures de sécurité en cuir d’autruche vegan. Nous sommes actuellement à 40 000 pieds au-dessus des réalités matérielles, filant à Mach 0.85 vers le sommet mondial de la « Sobriété Heureuse ». Je sais ce que vous vous dites. Je vois d’ici...

Le Jet-Set du Prolétariat

Mesdames, Messieurs, camarades de la loge VIP, attachez vos ceintures de sécurité en cuir d’autruche vegan. Nous sommes actuellement à 40 000 pieds au-dessus des réalités matérielles, filant à Mach 0.85 vers le sommet mondial de la « Sobriété Heureuse ». Je sais ce que vous vous dites. Je vois d’ici les petits comptables de la vertu, armés de leurs calculettes Excel et de leurs sandales en pneu recyclé, pointer du doigt la trace blanche que notre Falcon 900 laisse dans l’azur. « Oh, regardez l’hypocrisie ! » s’écrient-ils entre deux gorgées de kombucha tiède. « Il brûle trois tonnes de kérosène pour aller expliquer à des gens qu’il faut éteindre le Wi-Fi la nuit ! » Quelle étroitesse d’esprit. Quelle absence totale de vision dialectique. Comprenez bien une chose : l’empreinte carbone d’un jet privé n’est pas une pollution, c’est un investissement sémantique. Pourfendre la croissance demande une vitesse de pointe que le réseau FlixBus ne peut tout simplement pas offrir. Imaginez un instant le drame : si j’avais pris le train, avec ses retards chroniques et son odeur de sandwich triangle à l’épaule de porc, je serais arrivé à la conférence avec trois heures de retard. Or, pendant ces trois heures, qui aurait convaincu l’assemblée que le futur appartient à la marche à pied et à la culture du navet ? Personne. Le monde aurait continué de croître de 0,2 % par pur manque de leadership. En sauvant ces trois heures grâce à mes réacteurs, j’ai potentiellement évité l’ouverture de trois centres commerciaux et d’une usine de trottinettes électriques en Chine. Mon bilan carbone est donc, par définition, négatif. Je suis un purificateur atmosphérique à propulsion thermique. C’est ce que j’appelle le paradoxe du « Kérosène Éthique ». À bord, l’ambiance est d’une austérité qui ferait passer un moine trappiste pour un héritier saoudien. Certes, l’hôtesse vient de me servir un verre de Cristal Roederer, mais notez bien qu’elle l’a fait sans paille en plastique. C’est là que réside la vraie résistance. On ne combat pas le système de l’intérieur avec des demi-mesures ; on le combat depuis le salon lounge, en utilisant les outils de l’oppresseur pour forger les chaînes de sa propre déchéance. Boire du champagne dans un jet privé en rédigeant un pamphlet contre l'accumulation du capital, c’est un acte de sabotage esthétique. C'est transformer le luxe en un fardeau que je porte pour vous. Je me sacrifie. Chaque bulle de ce breuvage millésimé est une larme versée sur l’autel de la décroissance. D’ailleurs, le jet en lui-même est une nécessité logistique du prolétariat de pointe. Comment voulez-vous que je transporte mes 450 exemplaires de « Moins c’est Mieux » (imprimés sur papier glacé, certes, mais avec de l’encre de soja bio) si je dois me battre pour une place dans le compartiment bagages au-dessus du siège 12B ? La lutte des classes ne peut pas se permettre d’attendre que la dame du rang 4 finisse de ranger son sac de duty-free. L’urgence climatique impose une fluidité que seule l’aviation d’affaires permet. Le temps, c’est de l’argent pour les capitalistes ; pour nous, les apôtres de la frugalité, le temps est une ressource non renouvelable qu’il faut optimiser à coups de turbines Rolls-Royce. Parlons-en, de ces turbines. On me murmure à l’oreille que l’impact environnemental de ce vol équivaut à dix ans de vie d’une famille moyenne habitant à Clermont-Ferrand. Mais quelle famille ? Une famille qui, de toute façon, n’a aucune influence sur les traités internationaux ! Si je reste chez moi à manger des lentilles locales, le monde fonce dans le mur. Si je prends ce jet pour aller haranguer les foules à Davos ou à Biarritz, je change le cours de l’histoire. C’est une simple règle de trois : mon jet pollue peut-être autant que dix familles, mais mon discours va culpabiliser dix millions de personnes. Le ratio de culpabilisation par gramme de CO2 émis est imbattable. C’est l’efficacité énergétique de la parole sacrée. Et puis, soyons honnêtes, le jet privé est le seul endroit où l’on peut réellement pratiquer la décroissance intellectuelle. Ici, loin du bruit des masses qui consomment des gadgets inutiles, je peux me concentrer sur l'essentiel : la réduction de l'existence à sa plus simple expression (entre le caviar de beluga et le massage des mollets par l'intelligence artificielle du siège). C'est une forme de méditation transcendantale. Je me détache des biens matériels en les consommant tous d'un coup, très vite, pour ne plus avoir à m'en soucier une fois sur scène. C'est une cure de désintoxication par l'overdose. Demain, quand je descendrai sur le tarmac, je troquerai mon costume en soie pour une veste en lin froissé achetée chez un créateur éco-responsable du Marais (800 euros, mais c'est du lin équitable, il faut savoir ce qu'on veut). Je prendrai un air fatigué, le visage marqué par la lourdeur de ma mission. Je dirai à la presse : « Le voyage fut long et difficile, mais la planète n'attend pas. » Je ne préciserai pas que le « voyage » s'est fait avec un casque à réduction de bruit et une sélection de films d'auteur ukrainiens. Si un journaliste trop zélé – sans doute un stagiaire payé au lance-pierre qui prend le métro – me pose la question du mode de transport, j'ai ma réponse toute prête. Je le regarderai avec cette condescendance affectueuse que seuls les grands esprits réservent aux simples d'esprit et je lui dirai : « Mon ami, vous confondez le message et le messager. Si vous voulez éteindre un incendie, vous ne demandez pas aux pompiers d'arriver à vélo sous prétexte que le camion consomme trop de gasoil. Je suis le camion de pompiers de la pensée. Mon kérosène est l'eau qui éteindra le feu du consumérisme. » C'est imparable. Les gens adorent les métaphores de pompiers. Ça fait héroïque. Ça justifie les 2500 litres à l'heure. Nous amorçons notre descente. Je vois déjà les yourtes de luxe installées pour la conférence en contrebas. C’est magnifique. On dirait un village de schtroumpfs, mais pour des gens qui ont des portefeuilles en cuir de poisson. Je vais pouvoir atterrir, filer vers l’auditorium dans une Tesla (chargée au charbon, mais chut, c'est l'intention qui compte) et expliquer à trois cents cadres supérieurs en quête de sens qu'ils doivent renoncer à leur deuxième voiture. Certains appelleront cela du cynisme. Moi, j'appelle cela de la gestion stratégique des externalités atmosphériques. Le Jet-Set du Prolétariat n'est pas une contradiction, c'est une avant-garde. Nous sommes les pilotes de chasse de la modération. Nous volons haut pour que vous restiez bas. Nous polluons aujourd'hui pour que vous ne puissiez plus le faire demain. C'est ce qu'on appelle la charité environnementale de haut vol. Hôtesse ? Un dernier verre avant le contact avec le sol ? Il faut bien que je finisse la bouteille. Gaspiller du champagne, ce serait une insulte à la planète. Et la décroissance, c'est avant tout ne rien laisser derrière soi. Surtout pas un millésime exceptionnel. Fin du massacre, début de l'homélie. Quelqu'un a vu mon badge "Save the Earth" ? Il est tombé sous le siège massant. Ah, le voilà. Prêt pour la révolution. Allons sauver le monde, une coupe à la main et le réacteur hurlant.

La Rolex de la Révolution

Mesdames et Messieurs, regardez bien mon poignet gauche. Ne soyez pas timides, approchez. Ce que vous voyez là, scintillant sous les LED tamisées de la cabine First, n’est pas un simple instrument de mesure du temps. Ce n'est pas non plus une vulgaire ostentation de richesse. Non, cette Rolex Daytona en acier 904L, c’est mon boussole éthique. C’est le métronome de l’insurrection. C’est, pour ainsi dire, le cadran solaire de la justice sociale. On me demande souvent : « Mais enfin, camarade de cockpit, comment peux-tu prôner l’effondrement du système avec dix-sept briques de mécanique suisse qui pèsent sur ton radius ? » La question est d’une naïveté confondante. C’est la question de quelqu’un qui n’a jamais essayé de synchroniser une grève générale avec des gens qui portent des Swatch en plastique recyclé. La révolution, mes amis, c’est avant tout une affaire de ponctualité. Imaginez le Grand Soir. Le peuple est dans la rue, les slogans fusent, l’air est chargé d’électricité et d’odeur de pneus brûlés (bio, les pneus, j’espère). L’ordre de l’assaut final est donné pour 20h00 précise. Pas 20h02. Pas 19h58. À 20h00. Si votre montre retarde parce que vous avez voulu faire preuve de « sobriété numérique » avec une tocante à quartz achetée dans une gare, vous arrivez à la Bastille alors que les CRS sont déjà en train de ranger les boucliers et que les autres manifestants sont allés manger des falafels. Vous avez raté l’Histoire à cause d’une pile bouton défaillante. C’est pathétique. Une Rolex, elle, ne vous trahit jamais. Elle est automatique. Elle se nourrit de l’énergie de mes mouvements de bras quand je gesticule pour expliquer l’urgence climatique sur un plateau de télévision. Plus je m’indigne contre les inégalités, plus elle se remonte. C’est une symbiose parfaite entre la lutte des classes et la haute horlogerie. Ma montre est littéralement alimentée par ma colère sociale. Si je reste calme, elle s'arrête. C’est mon propre indicateur de radicalité. Et puis, soyons sérieux deux minutes : peut-on vraiment renverser le capitalisme avec une montre qui coûte moins cher qu'un abonnement Netflix ? Quel message cela envoie-t-il à l'adversaire ? Si vous débarquez face au patronat avec une Casio F-91W, ils vont vous rire au nez. Ils vont se dire : « Tiens, voilà un pauvre qui veut devenir moins pauvre, c'est de l'envie, c'est mesquin. » Mais si vous arrivez avec une Daytona, le message change radicalement. Vous leur dites : « J’ai déjà tout ce que vous possédez, et je m'apprête à le brûler par pur idéalisme. » Là, vous faites peur. Là, vous êtes un traître à votre classe, ce qui est le grade le plus élevé dans la chevalerie révolutionnaire. C’est le panache de la déchéance volontaire. Certains esprits chagrins — probablement des gens qui portent des chaussures de marche Decathlon — diront que 10 000 euros, c’est le prix de 5 000 repas pour les déshérités. Certes. Mais 5 000 repas, ça dure combien de temps ? Une semaine ? Un mois ? Alors qu’une Rolex est éternelle. C’est un investissement dans la structure temporelle de la révolte. C'est de la philanthropie chronométrique. En portant cet objet, je stabilise le temps pour les générations futures. Je sacrifie mon capital pour que le futur Grand Soir soit réglé comme du papier à musique. Et puis, il y a l'aspect pratique lors de la phase de transition post-révolutionnaire. Supposons que nous soyons au jour J+1. Le système bancaire s'est effondré (victoire !), l'euro ne vaut plus que le prix du papier recyclé, et nous troquons désormais des sacs de quinoa contre des services de proximité. Comment croyez-vous que je vais négocier le passage de ma colonne de manifestants à la frontière ? Avec un sourire et une citation de Proudhon ? Bien sûr que non. Je détacherai mon bracelet avec une grimace de douleur feinte et je dirai au garde-frontière : « Prends cette lunette tachymétrique, mon frère, elle contient assez d’or blanc pour financer ta coopérative agricole pour les dix prochaines années. » La Rolex n'est pas un bijou, c'est une monnaie de secours pour l'anarchie. C'est un lingot d'or qu'on porte au poignet pour ne pas se faire fouiller par la douane des sentiments. Il faut comprendre que l'esthétique de la lutte a changé. Le temps des vestes en velours côtelé et des pipes en bois est révolu. C’était le style de la défaite. Le révolutionnaire moderne doit être aérodynamique. Il doit pouvoir passer d’un cocktail de bienfaisance pour les baleines bleues à une barricade de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes sans changer de tenue. Et pour cela, il faut des accessoires qui font le pont entre les mondes. Ma montre dit « Je comprends le marché » tout en criant « Je vais le démanteler ». C'est du hacking social de haut vol. D'ailleurs, parlons-en de ce « prix ». 10 000 euros. Est-ce vraiment cher pour la garantie de ne jamais rater le début d'un incendie de banque ? Quand on y pense, c’est à peine le prix d’un demi-mètre carré à Paris. C’est le prix d’une conscience tranquille dans un monde qui s'écroule. C’est le prix du silence du cadran qui, dans le tumulte des lacrymogènes, continue de battre son petit cœur de rubis avec une indifférence aristocratique. C’est ça, la vraie force : avoir au poignet quelque chose qui se fiche éperdument de la fin du monde alors que vous êtes en train de la provoquer. Et ne me parlez pas de l’Apple Watch. Quelle horreur. Une montre qui a besoin d'être rechargée tous les soirs ? C’est l’allégorie même de l’esclavage moderne. « Oh, excusez-moi, Monsieur le Ministre de l'Intérieur, on peut suspendre l'insurrection dix minutes ? Ma montre est à 2%, je ne sais plus si nous sommes en phase de désobéissance civile ou en pause déjeuner. » Non. Le révolutionnaire de Classe Affaires exige l'autonomie totale. Le ressort spiral Parachrom bleu, c'est ma liberté de mouvement. C'est mon insoumission à EDF. Regardez le cadran. Voyez-vous ces petits compteurs ? Ils ne servent pas à mesurer la vitesse d'une voiture de course, voyons. Je les utilise pour calculer le temps qu'il reste avant que le chauffeur ne vienne me chercher, ou pour chronométrer la durée de vie d'une promesse électorale. C’est un outil statistique de pointe. Alors oui, quand le Grand Soir arrivera, quand les flammes lécheront les vitrines des boutiques de luxe de la place Vendôme, je serai là. Je serai au premier rang, le poing levé, et mon autre main ajustera délicatement le fermoir Oysterlock de ma montre. Les photographes immortaliseront l'instant : le reflet du brasier dans le verre saphir inrayable. Ce sera l'image de la nouvelle ère. Le luxe mis au service du chaos. L'élégance au cœur du désastre. Car si le monde doit sombrer, il doit le faire avec ponctualité. On ne fait pas attendre l'apocalypse. Ce serait d'une vulgarité sans nom. Et si par malheur, après la chute du Vieux Monde, on m'accuse d'avoir été un privilégié, je leur montrerai l'heure. Il sera exactement l'heure de me pardonner. Pourquoi ? Parce que sur une montre à ce prix-là, même le pardon est inclus dans la garantie. Hôtesse, pourriez-vous me dire si nous approchons ? Ma Rolex indique que nous devrions être en pleine descente vers le chaos social, mais je ne vois toujours que des nuages de champagne. Ah, attendez, je sens les turbulences. C’est parfait. C’est le signe que l’histoire est en marche. Je vais juste vérifier une dernière fois l’étanchéité de mon boîtier. On ne sait jamais, si le sang des bourgeois — ou plus probablement une averse de pluie normande — venait à éclabousser mon idéal. Prêt pour la révolution. À la seconde près. Et vous, quelle heure est-il sur votre montre en plastique ? Il est déjà trop tard ? Quel dommage. Vous auriez dû investir dans le temps de la révolte plutôt que dans le riz complet. On ne gagne pas une guerre sainte avec un chronomètre qui fait "bip-bip". On la gagne avec le silence d'un mouvement suisse. Le Grand Soir peut commencer. Je suis à l'heure. Et vous, vous êtes juste en retard sur votre époque.

Ma Bonne, ce Camarade

Entrez, ne restez pas sur le seuil, vous allez rayer le parquet de la Révolution. Posez vos valises — de préférence celles en cuir végétalien, le cuir de vache est une agression contre le prolétariat bovin — et contemplez le spectacle de l’émancipation domestique. Bienvenue dans mon humble soviet de 400 mètres carrés, où la lutte des classes se gère entre le buffet Louis XV et la cave à vins climatisée. Le problème de notre époque, voyez-vous, c’est la sémantique. Les gens de ma condition, ces « possédants » au teint halé, ont un mal fou avec le vocabulaire. Ils disent encore « ma bonne », « ma femme de ménage » ou, pour les plus audacieux qui se croient dans une série Netflix, « la gouvernante ». C’est d’un vulgaire, d’un réactionnaire ! On croirait entendre un baron du Second Empire commander son café. Moi, j’ai aboli ces scories lexicales. Dans cette demeure, on ne recrute pas, on « mobilise ». On ne donne pas d'ordres, on « définit les impératifs de la base matérielle ». Regardez Maria. Enfin, je l'appelle Maria pour le folklore, son vrai prénom est probablement un truc interchangeable du genre Kevin-Océane, mais pour la cause, elle est ma « Camarade de Proximité ». Quand elle entre dans le salon avec son plumeau, je ne vois pas une employée payée au lance-pierres pour effacer les traces de mes excès nocturnes. Non. Je vois une actrice de l’Histoire en train de désaliéner la poussière accumulée par les siècles d'oppression bourgeoise. Hier encore, nous avons eu une réunion de cellule au sommet (elle repassait mes chemises en lin, j’analysais la chute du CAC 40 depuis mon hamac). Je lui ai dit : « Camarade Maria, la dialectique de la propreté exige que nous intensifiions la lutte contre les acariens dans la chambre d'amis. Ils représentent la petite bourgeoisie rampante qui grignote nos acquis sociaux. » Elle m’a regardé avec cet air bovin et magnifique, celui du peuple qui ne comprend pas encore qu’il est sauvé par l’élite intellectuelle, et elle a répondu : « Monsieur, il n’y a plus de Javel. » Quelle repartie ! Quelle conscience de la pénurie organisée par les marchés financiers ! Elle ne demandait pas de la Javel, elle dénonçait la rupture de la chaîne d’approvisionnement mondiale. J’ai failli verser une larme. J'ai immédiatement tweeté : « Ma camarade de foyer souligne courageusement les failles du productivisme. La révolution passera par l'évier. » Le secret d’un bon management marxo-mondain, c’est de ne jamais laisser l'autre se rendre compte qu’il travaille. Le travail, c’est l’aliénation. Donc, si je demande à Maria de récurer les toilettes, je ne suis pas un patron tyrannique, je suis un facilitateur de catharsis. Je lui explique que le tartre est une construction sociale, un dépôt sédimentaire de l’égoïsme individuel, et qu'en l'astiquant avec une brosse en poils de sanglier éco-responsables, elle participe à l'épuration symbolique de l'Ancien Monde. Ça passe beaucoup mieux. À 12 euros de l’heure, c’est même une affaire. C’est le prix du salut de son âme prolétarienne. D’ailleurs, parlons-en, du salaire. Les gens me disent : « Mais enfin, tu la paies au SMIC ? » Quelle horreur. Le SMIC est une insulte, une étiquette collée par l’État-nation sur la valeur humaine. Moi, je préfère parler de « redistribution de la plus-value domestique ». Quand je lui donne son enveloppe à la fin du mois, je ne paie pas une prestation. J’effectue un transfert de ressources pour soutenir l’effort de guerre contre ma propre solitude. Et si parfois, je déduis le prix du vase Ming qu’elle a malencontreusement bousculé en « luttant contre la poussière », c’est purement pédagogique. C’est pour lui apprendre la responsabilité de la gestion des biens collectifs. On ne peut pas prétendre à la dictature du prolétariat si on casse la porcelaine de la superstructure. C'est une question de cohérence historique. L'autre jour, elle a tenté une approche syndicale. Une mutinerie au petit-déjeuner. — « Monsieur, j'aimerais avoir mes week-ends. » J'ai posé mon toast à l'avocat (un avocat bio, cueilli par des mains solidaires au Mexique, du moins c'est ce que dit l'étiquette à 8 euros le fruit) et j'ai pris mon air le plus grave, celui que j'utilise quand j'explique à mon banquier que mon découvert est une forme d'art conceptuel. — « Maria, ma camarade, est-ce que la lutte s'arrête le samedi ? Est-ce que l'oppression prend des congés payés ? Le Grand Soir ne connaît pas le brunch dominical. Se reposer, c'est déjà capituler face au capitalisme de surveillance. Voulez-vous vraiment être la complice du temps de cerveau disponible ? » Elle a bégayé un truc sur ses enfants et sa grand-mère malade. Toujours le même mélo. Le peuple est tellement englué dans le sentimentalisme petit-bourgeois, c'est désolant. Je lui ai rappelé que ses enfants étaient les futurs cadres de la révolution et que, par conséquent, les voir moins souvent était un sacrifice nécessaire à l'édification d'un monde sans maîtres. Elle a repris l'aspirateur. Je crois qu'elle était émue. Elle faisait un bruit de reniflement, probablement la poussière de l'émancipation qui lui chatouillait les narines. Il faut comprendre que mon rôle est épuisant. Manager des humains sans passer pour un exploiteur demande une gymnastique mentale que même un yogi sous LSD ne pourrait pas atteindre. Prenez le cas du "repas de midi". Dans les familles vulgaires, l'employée mange dans la cuisine, un reste de jambon premier prix sur un coin de table en formica. Chez moi, c'est l'agora. « Maria, asseyez-vous ! » Elle s'assoit, mal à l'aise, sur le bord d'une chaise Stark qui coûte son revenu annuel. Je lui sers un quinoa aux canneberges. — « Alors, Maria, que pensez-vous de la chute de la subjectivité ouvrière dans l'ère du numérique ? » Elle me regarde en mâchant lentement. Elle a ce silence magnifique des opprimés, ce silence qui contient toute la rage des siècles. Ou alors elle se demande si elle a éteint le four. On ne sait jamais vraiment avec le peuple, ils sont si mystérieux, si authentiques. — « C'est bon, le riz noir », finit-elle par dire. Voyez-vous ? Elle réduit tout à l'essentiel, à la matière, à la base ! Pas de fioritures intellectuelles. Une vraie leçon de vie. J'ai immédiatement noté cela pour mon prochain essai : *La mastication comme acte de résistance*. Le plus dur, c'est quand mes amis de la "gauche caviar" viennent dîner. Ils sont tellement maladroits. Ils essaient d'être gentils avec elle, ils disent "merci" à chaque fois qu'elle apporte un plat. C'est d'une condescendance insupportable. Dire "merci", c'est souligner la hiérarchie. C'est valider le fait qu'elle nous sert. Moi, je ne lui dis jamais merci. Je lui fais un clin d'œil complice, un signe de tête de partisan à partisan, comme si nous étions dans le même maquis, cachés dans le Larzac, à préparer un attentat contre la Bourse. Parfois, je lui tape même sur l'épaule en murmurant : « On les aura, Maria, on les aura. » Elle sursaute un peu, c'est l'adrénaline de la clandestinité. Un soir, mon ami Baudouin, qui possède trois usines de boulons et un yacht à Monaco, a eu l'audace de l'appeler "la servante". Le froid polaire qui s'est installé dans la salle à manger a fait givrer le sorbet au yuzu. — « Baudouin, ai-je tonné, Maria n'est pas une servante. C'est une opératrice de maintenance du cadre de vie révolutionnaire. Elle est la gardienne de notre hygiène de combat. » Maria est passée à ce moment-là avec le plateau de fromages. Baudouin a ricané : — « Et elle est payée en assignats ? » — « Elle est payée en dignité, ai-je répondu, et accessoirement en chèques emploi service, pour ne pas froisser l'administration de cet État policier que nous finançons malgré nous. » Elle est repartie en cuisine. Je suis sûr qu'elle souriait intérieurement. C'est ça, le bonheur du prolétariat chez moi : se sentir défendu par un homme qui porte une montre dont le prix pourrait racheter son village natal au Portugal, mais qui utilise le mot "camarade" avec l'accent de Saint-Germain-des-Prés. Bien sûr, il y a des jours sombres. Des jours où elle oublie de détartrer la machine Nespresso. Là, je dois faire preuve de fermeté révolutionnaire. Je l'appelle dans mon bureau (celui avec la bibliothèque remplie de livres dont les pages ne sont pas coupées, par respect pour la forêt amazonienne). — « Camarade Maria, il y a eu une déviation. Le café de ce matin avait un arrière-goût de contre-révolution. Nous ne pouvons pas mener le combat contre l'hégémonie culturelle si le matériel de base est saboté par le calcaire. Est-ce un acte de résistance passive ? Un signal envoyé au Grand Capital ? » Elle baisse la tête. Elle sait qu'elle a fauté contre l'Histoire. Elle promet de faire mieux. Je lui pardonne, parce que le pardon est la vertu des grands leaders. Je lui accorde même cinq minutes de pause supplémentaire pour qu'elle puisse méditer sur ses erreurs de parcours. Certains diront que je suis un monstre d'hypocrisie. Que je suis le pire des patrons parce que je me cache derrière un rideau de fumée idéologique pour masquer une exploitation on ne peut plus classique. À ceux-là, je réponds : avez-vous seulement une Maria chez vous ? Savez-vous ce que c'est que de devoir gérer l'ego d'une personne qui voit chaque jour vos draps de soie tout en sachant qu'elle dort dans du polycoton ? C'est un sacerdoce. Je suis le pont entre deux mondes. Je suis celui qui transforme une corvée de nettoyage de plinthes en un acte politique majeur. Et si un jour, Maria décide de me couper la tête lors du Grand Soir, je suis convaincu qu'elle le fera avec une élégance toute particulière. Elle utilisera probablement le grand couteau à rôti que je lui ai appris à aiguiser selon les méthodes traditionnelles japonaises, en me murmurant à l'oreille : « C'est pour la cause, Camarade Patron. » Et honnêtement, à ce prix-là, même la guillotine sera incluse dans la garantie de mon idéal. Mais en attendant, elle pourrait quand même vider le lave-vaisselle. La solidarité, c'est bien, mais les assiettes sales, c'est très "droite décomplexée". Et nous n'en sommes pas encore là. Pas avant le dessert, en tout cas.

Le Loft de la Résistance

Mes chers amis, regardez-moi bien. Ne voyez pas en moi un homme qui vient de signer un compromis de vente pour un 200 mètres carrés rue des Archives. Ne vous laissez pas abuser par ce titre de propriété qui ressemble à s'y méprendre à un acte de capitulation devant le capitalisme triomphant. Ce que je viens d'acquérir, ce n'est pas un bien immobilier de prestige avec poutres apparentes et ascenseur privatif. Non. C’est une ZAD. Une Zone à Défendre. Bienvenue au Loft de la Résistance. Il faut comprendre la dialectique du mètre carré. Aujourd'hui, posséder un duplex dans le Marais, c’est l’équivalent contemporain de s'enchaîner à un arbre dans la forêt de Sivens, mais avec un bien meilleur service de conciergerie. On me dit : « Mais enfin, tu as payé vingt-deux mille euros le mètre carré, tu es le problème ! » Quelle vision étriquée. Quelle absence totale de profondeur sociologique. Si je n’avais pas acheté ce loft, qui l’aurait fait ? Un fonds de pension qatari ? Une multinationale de la tech qui y aurait installé des bureaux en open-space avec des poufs en forme de donuts ? En occupant ce lieu, j’empêche physiquement la gentrification de passer par moi. Je suis le rempart. Je suis le dernier obstacle entre l'authenticité de ce quartier et l'invasion des boutiques Nespresso. C'est un sacrifice financier immense : j'immobilise des millions d'euros pour m'assurer qu'aucun trader sans âme ne vienne y installer un home-cinéma Dolby Atmos de mauvais goût. C’est de l’activisme immobilier. C’est le « squat de luxe ». D’ailleurs, quand l’agent immobilier m’a fait visiter, j’ai tout de suite repéré le potentiel insurrectionnel de la cuisine dînatoire. « Regardez cet îlot central en marbre de Carrare », me disait-il avec cette vulgarité propre aux gens qui croient que la valeur d’un objet réside dans son prix. Moi, je voyais une barricade. Un poste de tir pour lancer des olives dénoyautées sur les forces de l'ordre du conformisme. J'ai immédiatement demandé si le marbre était sourcé de manière éthique, car on ne peut pas mener la révolution sur une pierre qui a opprimé des ouvriers toscans. C'est une question de cohérence militante. La rénovation a été ma Longue Marche. J'ai dû gérer les entrepreneurs comme on gère une cellule dormante du KGB. Quand le plombier m'a proposé des robinets en laiton brossé, je l'ai regardé avec le mépris qu'on réserve aux révisionnistes. « Nous sommes ici pour déconstruire l'habitat bourgeois, Jean-Pierre ! Je veux du béton ciré qui rappelle la rudesse des usines occupées de 1936, mais avec un chauffage au sol pour éviter les rhumatismes prolétariens. » Chaque choix de décoration est un acte politique. Mes étagères en bois de récupération ? Un hommage à la forêt primaire. Mon canapé Togo en velours côtelé ? Une référence directe à la structure granulaire de la pensée de Deleuze. Et ne me lancez pas sur le système de domotique. Je l'ai programmé pour qu'à chaque fois que je demande à Alexa de tamiser les lumières, elle diffuse discrètement un podcast sur la chute du mur de Berlin. C’est une immersion totale. Je vis dans un manifeste. Évidemment, mes amis de la « vraie » gauche — ceux qui vivent encore dans des 30 mètres carrés à Pantin par pur fétichisme de la souffrance — me regardent de travers. Ils ne comprennent pas que la lutte a changé de terrain. Ils en sont encore à la manifestation de rue, aux merguez tièdes et aux slogans scandés sous la pluie. Pathétique. La vraie révolution se joue désormais dans le choix de la peinture « Farrow & Ball ». Choisir la teinte "Elephant's Breath" pour le salon, c'est envoyer un signal fort : nous refusons la blancheur aseptisée du néolibéralisme. Nous embrassons la complexité du gris, la nuance du compromis historique. Et Maria ? Ah, Maria. Elle est le pivot de ma ZAD. Au début, elle ne comprenait pas pourquoi je lui demandais de ne plus utiliser d'aspirateur Dyson sous prétexte que c'était « l'instrument de l'aliénation acoustique par excellence ». Je lui ai expliqué : — Maria, nous devons retrouver le geste ancestral. Utilisez ce balai en paille de riz. Ressentez le lien avec la terre, même si nous sommes au quatrième étage. Elle m'a regardé avec cette sagesse millénaire qui caractérise ceux qui ont compris que leur patron est un crétin fini, puis elle a repris son aspirateur dès que j'ai eu le dos tourné pour aller à mon cours de Pilates thérapeutique. Mais qu'importe ! Dans mon esprit, nous étions en train de saboter le complexe militaro-industriel de l'électroménager. L'autre soir, j'ai organisé un dîner de « soutien à la cause ». Il y avait un documentariste engagé qui vit d'une bourse d'État, une créatrice de bijoux en micro-plastiques recyclés et mon banquier, qui est très ouvert d'esprit car il vote EELV. Nous avons mangé des racines oubliées (que Maria avait dû peler pendant trois heures, la pauvre, mais c'est le prix de la vérité gustative) et bu un vin nature qui sentait l'écurie et la révolte paysanne. À un moment, le banquier a dit, entre deux gorgées de jus de raisin fermenté à la bouse de vache : — C'est incroyable, cette hauteur sous plafond. On respire l'insoumission. J'ai acquiescé avec gravité. — C'est l'espace nécessaire pour que les idées ne s'étouffent pas, ai-je répondu. Dans un studio, la pensée est contrainte. Ici, elle est panoramique. On a fini la soirée en débattant sur la nécessité de supprimer l'héritage, tout en vérifiant sur nos iPhones 15 Pro si la cote de l'appartement avait pris les 5% annuels prévus par le marché. C'était un moment de pure communion intellectuelle. On se sentait comme les nouveaux Jacobins, mais avec des vestes en lin non teint. Parfois, je me tiens sur mon balcon, surplombant la rue des Archives, et je regarde les touristes qui mangent des glaces Berthillon. Je les plains. Ils ne voient que la surface des choses. Ils voient un quartier chic, je vois une zone de combat. Ils voient des boutiques de luxe, je vois des cibles potentielles pour une future nationalisation (sauf celle qui vend les bougies parfumées à la tubéreuse, parce qu'il faut bien garder un peu de douceur dans ce monde de brutes). Certains me demandent : « Mais si le Grand Soir arrive vraiment, qu'est-ce que tu feras de ton loft ? » La réponse est simple. Je l'ouvrirai au peuple. Enfin, à une sélection rigoureuse du peuple. Des gens qui savent apprécier la différence entre un parquet en chêne massif et un stratifié de chez Leroy Merlin. On ne peut pas confier la gestion d'une ZAD de 200m² à des gens qui n'ont aucune notion d'esthétique révolutionnaire. La dictature du prolétariat, d'accord, mais avec des patins à l'entrée. On n'est pas des sauvages. D'ici là, je continue mon combat. Je résiste contre la vacuité de l'existence bourgeoise en la vivant de l'intérieur, comme un virus. Je suis le cheval de Troie de la contestation, caché dans un canapé à douze mille euros. Et si vous trouvez que mon discours est contradictoire, c'est que vous n'avez pas saisi la subtilité de la pensée complexe. La cohérence, c’est pour les gens qui n'ont pas les moyens de se payer des paradoxes. D'ailleurs, Maria n'a toujours pas vidé le lave-vaisselle. Je vais devoir aller lui expliquer que la répartition des tâches est un concept fluide, mais que la propreté des flûtes à champagne est une condition sine qua non à la poursuite de l'agitation intellectuelle. C'est ça, la vraie lutte : expliquer à la base que le sommet travaille pour elle, même quand il semble juste prendre l'apéro sur sa terrasse tropézienne. Allez, servez-moi encore un peu de ce vin qui pue le foin. C'est l'heure de planifier l'achat du parking souterrain pour en faire un abri anti-atomique bio. La résistance ne s'arrête jamais. Pas avant que j'aie fini de rembourser mon prêt sur vingt-cinq ans, en tout cas.

L’Optimisation Fiscale Citoyenne

Posez ce cocktail. Écoutez-moi bien, car ce que je vais vous dire nécessite une plasticité neuronale que l’on ne trouve généralement que chez les maîtres zen ou les traders sous cocaïne. Nous vivons une époque de barbarie administrative où l’État — cet ogre froid, cette machine de broyage aux rouages rouillés par la bureaucratie — s’imagine qu’il a un droit de préemption sur les fruits de mon génie tactique. On me taxe. Moi. Le rempart contre la médiocrité. J’entends déjà les ricanements de la plèbe, ceux qui pensent que l'impôt est le « prix à payer pour vivre en société ». Quelle charmante petite phrase de manuel scolaire de CM1. La réalité, mes chers amis, c’est que donner de l’argent à l’État bourgeois actuel, c’est comme donner un Stradivarius à un chimpanzé en espérant qu’il vous joue du Bach : au final, vous n’aurez que des bruits de bois cassé et une facture pour les bananes. C’est là qu’intervient le concept, révolutionnaire s’il en est, de l’Optimisation Fiscale Citoyenne. Notez bien l’adjectif. Il est capital. Je ne « cache » pas d’argent. Je le déplace vers des zones de basse pression administrative pour le protéger de la corruption systémique d’un gouvernement qui dépense le pognon des autres dans des ronds-points en forme de suppositoires et des rapports parlementaires sur la longueur idéale des poils de brosse à dents. L’autre jour, mon conseiller de gestion — appelons-le Jean-Eudes, car il porte le pull en cachemire noué sur les épaules avec une conviction quasi religieuse — m’a regardé avec un petit sourire entendu. « Monsieur, me dit-il, les îles Caïmans, c’est tout de même très... 1990. » Je l’ai coupé net. « Jean-Eudes, les Caïmans ne sont pas une destination de vacances, c’est un maquis. C’est le Larzac de la finance. Je n'y envoie pas mes fonds pour qu’ils bronzent, je les envoie en exil politique. C’est de la résistance fiduciaire. » Parce qu’il faut comprendre la dialectique de la chose. Si je laisse mon capital ici, en France, cet État corrompu va s’en servir pour financer sa propre survie. Il va payer des flics pour surveiller des manifestants avec qui je suis, sur le principe, totalement solidaire (tant qu’ils ne rayent pas ma Tesla). Il va engraisser des technocrates qui n’ont jamais lu une ligne de Debord. En somme, payer mes impôts, c’est collaborer. C’est être le complice actif de l’oppression. Alors que placer mes avoirs dans un trust aux îles Caïmans, c’est un acte de désobéissance civile d’une pureté absolue. C’est dire : « Non, Monsieur le Ministre, vous n’aurez pas mon or pour vos dorures. Mon argent restera vierge de vos compromissions. Il dormira paisiblement dans un coffre-fort tropical, entouré de tortues géantes et de directeurs de banques qui ne posent pas de questions indiscrètes sur l’origine de la plus-value. » C’est une forme de grève. La grève du portefeuille. Et croyez-moi, c’est bien plus efficace que de bloquer un dépôt de carburant avec trois palettes et un barbecue. Quand on bloque un dépôt, on embête le livreur Amazon. Quand on bloque ses fonds à George Town, on prive la bête de son sang. Je suis le Gandhi du paradis fiscal. Mon jeûne à moi est purement monétaire. Évidemment, Maria ne comprend pas. Maria, c’est ma conscience prolétarienne à domicile. Quand elle a vu la brochure de la banque de Grand Cayman traîner sur la table de la cuisine, elle a marmonné quelque chose sur les écoles et les hôpitaux. « Maria ! » lui ai-je lancé avec cette patience pédagogique qui me caractérise, « Les écoles sont des usines à reproduire l’aliénation ! Et les hôpitaux ? Est-ce que tu veux vraiment que mon argent serve à financer un système qui médicalise la détresse sociale au lieu de s’attaquer aux causes profondes du capitalisme ? En privant l’État de ces fonds, je l’oblige à se remettre en question. Je crée une crise salutaire. Je suis un accélérateur d’histoire. » Elle a soupiré et a continué de passer l’aspirateur sur mon tapis en soie d’Orient. Elle n’a pas saisi la subtilité. C’est le drame des masses : elles sont tellement préoccupées par le court terme — le loyer, les soins dentaires, le prix du pain — qu’elles ne voient pas la beauté architecturale d’un montage financier en poupées russes passant par le Luxembourg, les Îles Vierges britanniques et un obscur cabinet d’avocats spécialisé dans le droit maritime des nations sans littoral. Mais parlons de la corruption, justement. On nous dit que les paradis fiscaux sont le terreau du crime. Quelle blague ! Le vrai crime, c’est la TVA sur le caviar. Le vrai crime, c’est cet impôt sur la fortune immobilière qui punit ceux qui ont eu le bon goût d’investir dans de la pierre plutôt que dans des NFT de singes déshydratés. En mettant mon argent aux Caïmans, je le sanctuarise. Je le protège de la cupidité des puissants. C’est une forme d’autogestion. Je gère mon propre budget de redistribution. Par exemple, au lieu de payer 40 000 euros d’impôts qui finiront dans le gouffre sans fond du service public, je préfère garder cette somme pour financer mon propre bien-être, ce qui, par ruissellement intellectuel, profite à toute la société. Un intellectuel qui se sent bien est un intellectuel qui produit des idées de rupture. Si je dois m’inquiéter de mon avis d’imposition, mon cerveau n’est plus disponible pour penser la fin du patriarcat ou la déconstruction du genre dans la littérature du XVIIIe siècle. L’optimisation fiscale, c’est donc, en dernière analyse, un acte philanthropique au service de la pensée complexe. D'ailleurs, il y a une certaine poésie dans ces transferts de fonds. On appuie sur une touche à 23h, après avoir bu un verre de Meursault un peu trop frais, et hop ! des zéros s’envolent au-dessus de l’Atlantique. C’est immatériel. C’est presque spirituel. C’est le détachement des biens terrestres, mais à l’envers. On ne renonce pas à la richesse, on renonce à sa visibilité. C’est la furtivité du ninja appliquée à la déclaration de revenus. « Mais l’éthique ? » me demanderez-vous, le regard embué de naïveté citoyenne. L’éthique, c’est de ne pas engraisser un système qui nous ment. L’État me ment. Il me dit qu’il a besoin de mon argent pour la solidarité, alors qu’il s’en sert pour imprimer des formulaires Cerfa en papier non recyclable. Ma solidarité à moi est directe. Je donne parfois des pourboires royaux au livreur de sushi (quand il arrive en avance et qu’il ne ressemble pas trop à un facho). Ça, c’est de la redistribution réelle. Pas de l’abstraction administrative. Et puis, il y a ce plaisir esthétique de savoir que, quelque part sous les tropiques, il y a un petit dossier avec mon nom dessus, caché dans un bâtiment climatisé où des gens en chemises à fleurs traitent des milliards de dollars avec le même sérieux que s’ils triaient des coquillages. Il y a une fraternité mondiale des optimisateurs. Nous sommes les nouveaux Templiers. Nous gardons le trésor loin des mains impures des ministres des Finances. Tenez, Jean-Eudes vient de m’envoyer un message sur Signal — l’application des révolutionnaires et des amants clandestins. Il me confirme que la structure « Libertad & Partners » est opérationnelle. Le nom est de moi. Je trouvais que ça donnait un petit côté "Brigades Internationales" à l’évasion de capitaux. On va pouvoir injecter les bénéfices de la vente de mon appartement de Neuilly (un pur investissement tactique contre la gentrification, bien sûr) directement dans le canal de Panama financier. C’est un soulagement. Je me sens plus léger. Plus cohérent avec mes valeurs de liberté. Je vais pouvoir retourner à ma terrasse, commander un autre verre de ce vin biodynamique qui coûte le prix d'un SMIC, et regarder le soleil se coucher sur la ville en me disant que, grâce à moi, l'État bourgeois a un peu moins de munitions pour nous opprimer. Au fait, si vous croisez un inspecteur du fisc, dites-lui que je suis en pleine méditation transcendantale et que je ne reçois pas de courrier papier. La spiritualité, c'est aussi savoir ignorer les injonctions du monde matériel. Surtout quand elles sont envoyées en recommandé avec accusé de réception. La lutte continue. Mais depuis une chaise longue, c'est tout de même plus confortable pour analyser les contradictions du système. Santé ! Et n’oubliez pas : l’argent n’a pas d’odeur, sauf quand il revient des Caïmans. Là, il sent bon l’iode, la liberté et l’absence totale de remords.

L’École de la République (pour les autres)

Mes chers amis, mes compagnons de lutte (entre deux vols pour l’Île Maurice), posons-nous une question fondamentale. Une question qui brûle les lèvres de tout parent ayant un jour brandi un exemplaire du *Capital* tout en consultant nerveusement le classement des meilleurs lycées privés dans *Le Figaro Étudiant*. Est-il moralement acceptable, quand on prône l’égalité des chances et la fin des privilèges, de scolariser sa progéniture dans un établissement dont les frais d'inscription annuels pourraient financer la rénovation d’une école primaire entière dans la Creuse ? La réponse est oui. Un grand, un immense, un révolutionnaire OUI. Mais attention, ne vous méprenez pas sur mes intentions. Si mon petit Corentin-Eymard ne fréquente pas l’école publique de notre quartier — celle-là même où l’on apprend le vivre-ensemble dans des préfabriqués qui sentent l’amiante et le désespoir — ce n’est pas par mépris pour le peuple. Au contraire ! C’est par pur sens du sacrifice. C’est un acte de résistance infiltrée. Car pour abattre le système, mes amis, il faut d’abord en maîtriser les codes, le latin, et surtout le revers de tennis. L’École de la République est une institution magnifique. Je l’adore. Je la vénère. C’est le socle de notre nation, le creuset de la citoyenneté, le temple de la laïcité. C’est un endroit merveilleux pour les enfants des *autres*. Il faut bien que quelqu’un constitue la base de la pyramide, sinon elle s’écroule, et mon fils n’aurait plus de sommet sur lequel s'asseoir pour observer les contradictions du capitalisme. On ne peut pas tous être des chefs de file de l’insurrection ; il faut aussi des troupes au sol pour faire fonctionner les services publics que nous défendons avec tant de vigueur sur Twitter. Mais pour mon fils, j’ai choisi l’Excellence. Non pas l’excellence pédante de la bourgeoisie satisfaite, mais l’Excellence Tactique. Inscrire son enfant au "Sacré-Cœur-de-l’Optimisation-Fiscale" (tarif : un bras, un rein et une promesse de don à la chapelle), c’est lui offrir une formation de commando en milieu hostile. Imaginez la souffrance de ce pauvre enfant, obligé de porter un uniforme en serge bleue pour ne pas traumatiser ses camarades avec des marques de vêtements trop ostentatoires (on sait tous que la vraie richesse, c'est la discrétion, alors que le pauvre, lui, veut du logo). Imaginez son calvaire : devoir apprendre le mandarin dès la grande section de maternelle. Pourquoi le mandarin ? Pour pouvoir discuter directement avec les futurs maîtres du monde et les convaincre, dans leur propre langue, que la collectivisation des moyens de production est une idée d’avenir, juste après qu’ils aient racheté le port du Pirée. C’est un sacrifice de chaque instant. Chaque matin, quand je dépose Corentin-Eymard devant la grille dorée de son établissement, je sens une pointe de culpabilité. Je vois les autres parents — des PDG de multinationales, des ministres en exercice, des héritiers de dynasties industrielles — et je me dis : "Pauvre Corentin, il est obligé de frayer avec l'ennemi de classe." Mais je me ressaisis. Je lui glisse dans son cartable en cuir bio : "N’oublie pas, mon fils, tu es un cheval de Troie. Analyse leur réseau, repère leurs points faibles, et surtout, note bien qui possède une villa avec héliport pour nos futures réquisitions populaires." On me dit parfois : « Mais enfin, l’école publique permet la mixité sociale ! » Certes. Mais la mixité sociale, c’est comme le camping ou le lait écrémé : c’est très bien sur le papier, mais en pratique, ça donne des boutons. Et puis, la mixité, Corentin-Eymard la pratique déjà ! Sa nounou est érythréenne, notre femme de ménage est portugaise, et le jardinier est un intermittent du spectacle qui vote à l'extrême gauche. S’il veut voir la diversité du monde, il n’a qu’à descendre à la cuisine après ses cours d’escrime. Le véritable enjeu de cette éducation d’élite, c’est la formation des cadres de la future insurrection. Car soyons lucides : qui a fait la Révolution française ? Des avocats, des bourgeois, des gens qui avaient le temps de lire Montesquieu entre deux poudrages de perruque. Vous ne voudriez tout de même pas confier le Grand Soir à des gens qui ne savent pas faire la différence entre un Chablis grand cru et un vinaigre de supermarché ? Ce serait le chaos. L’esthétique de la révolte en prendrait un coup mémorable. À l’école privée ultra-élitiste, on apprend aux enfants l’essentiel : l’entre-soi. Mais attention, pas n'importe quel entre-soi ! L’entre-soi stratégique. En devenant le meilleur ami du fils du préfet de police et de la fille du magnat de l'acier, Corentin-Eymard s'assure que, le jour où nous prendrons les Tuileries, il pourra appeler les forces de l'ordre pour leur dire : « C’est bon les gars, posez les LBD, on est entre nous, mon père a fait un séminaire de yoga avec votre patron à Davos. » C’est cela, la vraie lutte des classes : transformer les privilèges en outils de subversion. Et puis, il y a la question des infrastructures. Comment voulez-vous que mon fils développe une pensée complexe et structurée s’il doit étudier dans une salle de classe où le plafond tombe en lambeaux ? Pour critiquer le luxe, il faut le connaître. Pour dénoncer l’opulence, il faut l’avoir goûtée. C’est une question de rigueur intellectuelle. On ne peut pas être un bon révolutionnaire si on est distrait par un radiateur qui siffle ou par un camarade de classe qui essaie de vous vendre des barrettes de shit dans le couloir. À 40 000 euros l'année, le silence est d'or, et la concentration est maximale pour lire *L'Insécurité sociale* entre deux cours de harpe. J’entends déjà les critiques : « Hypocrite ! Bourgeois ! Traître à la cause ! » À ceux-là, je réponds avec le sourire serein de celui qui sait qu’il a raison (et qui a un bon avocat fiscaliste) : je ne fais que suivre l’exemple de nos grands penseurs. Marx lui-même ne vivait pas dans un taudis ; il était soutenu financièrement par Engels, un riche industriel. Je suis l'Engels de mon fils. Je finance son ascension vers les sommets du pouvoir pour qu’il puisse, une fois arrivé en haut, saborder le navire de l’intérieur. C’est une forme de piraterie éducative. D’ailleurs, l’autre jour, Corentin-Eymard m’a dit quelque chose qui m’a rempli de fierté. Il revenait de son cours de "Leadership et Éthique des Marchés" et il m’a dit : « Papa, j’ai compris pourquoi on étudie le droit de propriété. C’est pour savoir exactement quelles lois on devra abroger quand je serai Grand Timonier de la Transition Éco-Socialiste. » J’en ai eu les larmes aux yeux. J’ai tout de suite appelé le secrétariat de l’école pour confirmer son inscription au voyage d'étude à Saint-Moritz. On n’apprend jamais mieux la fonte des glaces qu’en logeant dans un hôtel cinq étoiles avec vue sur un glacier qui rétrécit. C'est l'expérience du terrain. La confrontation brutale avec la réalité du changement climatique, tout en savourant une fondue à la truffe. Alors oui, l’École de la République est une belle idée. Je continuerai à voter pour des programmes qui promettent de doubler le salaire des profs (avec l’argent des autres, bien sûr, puisque mon argent est actuellement en train de faire de la plongée sous-marine aux Bermudes). Je continuerai à porter des badges "Touche pas à mon école" lors des manifestations le samedi après-midi, juste avant mon massage ayurvédique. Mais pour ma descendance, je choisis le sacrifice de l'élite. Car la révolution de demain ne se fera pas dans les gymnases qui sentent la sueur et le linoléum usé. Elle se fera dans les salons feutrés, par des jeunes gens brillants, bien nés, bien nourris, et capables de citer Guy Debord tout en signant une fusion-acquisition. C’est ça, la vraie lutte des classes en classe affaires. On prend tout : le caviar, les meilleures écoles, les réseaux de pouvoir, et on appelle ça "préparer le terrain pour l'égalité". Si ce n'est pas de l'altruisme pur, je ne sais pas ce que c'est. Allez, je vous laisse, je dois aller remplir le dossier d'inscription pour le stage d'été de Corentin-Eymard : "Initiation à la pensée de Mao et Voile de Haute Mer" sur un yacht en Méditerranée. Il faut bien qu’il apprenne à diriger les masses, même s'il s'agit pour l'instant de diriger un équipage de cinq marins philippins. La pédagogie, c’est avant tout une question d’étapes. Santé, et vive la République (pour les autres) !

Le Pull en Cachemire Équitable

Regardez-moi bien. Non, ne baissez pas les yeux par réflexe de classe, je ne vous en voudrais pas, c’est une réaction pavlovienne face à une telle concentration de capital culturel et de capital tout court. Approchez. Touchez cette manche. Doux, n’est-ce pas ? On dirait une caresse de nouveau-né qui n’aurait jamais connu la pesanteur. C’est du cachemire. Mais attention, pas le cachemire de chez Monoprix, cette espèce de feutre industriel qui gratte au bout de trois lavages et qui a probablement été tondu sur des chèvres dépressives par des enfants sous-payés dans un hangar sans fenêtre. Non, ceci est un pull à huit cents euros. Huit cents euros de pure conscience sociale. C’est le "Pull Prolétarien-Chic", issu de la collection "Solidarité Solaire". Sur l’étiquette, il y a plus de texte que dans un traité de l’OMC : c’est du cachemire "éthique", "éco-responsable", "sourcé à la source" (ce qui ne veut rien dire mais rassure énormément mon banquier) et surtout, garanti "sans exploitation humaine ou animale". Vous rigolez ? Vous croyez que je l’ai acheté pour la frime ? Mais quelle vulgarité ! Si je voulais frimer, j’aurais mis une Rolex ou j’aurais acheté une équipe de football de Ligue 2. Non, si j’ai déboursé l’équivalent d’un SMIC dans cette maille couleur "Sable de l’Aube sur les Steppes de Mongolie", c’est par pur militantisme. C’est mon gilet jaune à moi, sauf qu’il est en poil de chèvre sauvage et qu’il ne jure pas avec mon teint. Laissez-moi vous expliquer la magie de la traçabilité. Grâce à un QR code discrètement cousu dans l’encolure, je peux suivre en temps réel la vie de la chèvre qui a fourni la matière première. Elle s’appelle Bérénice. Elle vit dans l’Altaï, elle mange de l’herbe certifiée Demeter et elle est brossée deux fois par jour par un berger qui, selon le site internet de la marque, "pratique la méditation transcendantale et possède une part d’autodétermination dans la coopérative". Le berger s’appelle Tenzin. Tenzin sourit sur la photo de la fiche produit. Il sourit parce qu’il sait que grâce à mon achat, il peut s’acheter des livres de poésie médiévale ou, plus probablement, payer la licence de Corentin-Eymard-Mongol pour qu’il devienne influenceur sur TikTok. Quand je porte ce pull, je sens la souffrance du peuple. Mais une souffrance filtrée, une souffrance noble, une souffrance à 14 fils. C’est une expérience sensorielle inédite : je ressens l’âpreté de la vie des sommets, le vent cinglant de la pauvreté structurelle, mais sans le risque d’attraper un rhume ou une gale de boue. C’est la révolution par procuration tactile. L'autre jour, j'étais à une réunion du comité de direction de "Global Equity Solutions" — une boîte qui fait de l'optimisation fiscale pour des ONG, un concept magnifique — et je sentais le regard envieux de mon collègue, Jean-Hubert. Il portait un pull en laine vierge de chez une marque italienne dont le nom se termine en "i". Du luxe vulgaire. Du luxe qui ne pense pas. Je l’ai regardé avec une pitié non dissimulée. — « Ton pull est joli, Jean-Hubert. C’est du mouton maltraité ? » Il a bafouillé quelque chose sur le prix de l'action LVMH. — « Moi, lui ai-je répondu en caressant mon col en V avec une onctuosité de prélat, j’ai choisi l’engagement. Chaque fibre de ce vêtement a été prélevée avec le consentement éclairé de l’animal. On ne tond pas Bérénice, on l’invite à se délester de son surplus de chaleur pour contribuer à l’équilibre thermique mondial. C’est un don. » Il y a une dimension mystique dans le luxe éthique. On ne paye pas le produit, on paye l’absolution. Pour huit cents euros, je ne m’achète pas seulement de quoi ne pas avoir froid lors du vernissage de la fondation Vuitton ; je m’achète un certificat de bonne moralité qui me permet de critiquer le capitalisme sauvage tout en dégustant des toasts au caviar béluga "issu d'élevages non-traumatisants". Le plus beau, c’est le moment où je croise un vrai pauvre. Enfin, ce que j’imagine être un pauvre, quelqu'un qui porte du synthétique et qui semble avoir un rapport conflictuel avec son coiffeur. Je le regarde, il me regarde. Il voit mon pull. Il ne peut pas savoir qu’il coûte huit cents euros, mais il sent l’aura de supériorité morale qui s’en dégage. Dans mon esprit, une connexion s’établit. Je lui envoie un message télépathique : « Ne t’inquiète pas, frère de lutte. Je porte ta condition sur mon dos. Je souffre pour toi dans cette maille respirante. Je suis le pont entre ton dénuement et le sommet de la pyramide de Maslow. » Généralement, il me demande juste une pièce pour un café, ce qui prouve qu’il n'a pas encore atteint le niveau de conscience requis pour apprécier mon sacrifice stylistique. Parfois, Corentin-Eymard essaie de me l’emprunter. Je refuse catégoriquement. — « Non, mon fils. Tu n’es pas encore prêt pour le poids de la responsabilité équitable. Contente-toi de ton sweat-shirt à logo géant fabriqué au Bangladesh. Il faut mériter le cachemire de la rédemption. Travaille tes citations de Bourdieu, et quand tu sauras expliquer la violence symbolique tout en commandant un Uber Black, alors, et seulement alors, tu pourras porter la chèvre de Tenzin. » L'autre soir, j'ai renversé une goutte de Château d'Yquem sur ma manche. Un drame national. J'ai failli appeler le numéro d'urgence de la coopérative en Mongolie. Est-ce que la tâche de Sauternes sur du cachemire éthique crée un conflit de classes moléculaire ? Est-ce que le sucre de l'élite peut cohabiter avec la sueur du berger méditant ? J'ai immédiatement confié le vêtement à mon pressing "bio-dynamique" (ils nettoient les vêtements avec des ultrasons et des incantations chamaniques, c'est très efficace, bien que ça coûte le prix d'un rein au marché noir). Mais au-delà de l'anecdote, posez-vous la question : qui est le plus révolutionnaire ? Celui qui manifeste dans la rue en brûlant des pneus (ce qui est très mauvais pour le bilan carbone, soit dit en passant) ou celui qui investit massivement dans des micro-filières de laine d'altitude pour maintenir l'artisanat ancestral tout en conservant un look impeccable pour le prochain sommet de Davos ? La lutte des classes, c'est une affaire de texture. On ne peut pas diriger le monde si on n'est pas bien dans ses vêtements. Comment voulez-vous avoir des idées larges dans un costume trop serré ou une polaire Décathlon qui crée de l'électricité statique à chaque mouvement ? Le cachemire équitable, c'est l'huile dans les rouages de la pensée globale. C'est la fluidité nécessaire pour passer du discours sur la fin du monde à la négociation d'une prime de performance sans aucune dissonance cognitive. Alors oui, ce pull est cher. Mais c’est le prix de la paix intérieure. C'est le prix à payer pour pouvoir se regarder dans le miroir le matin et se dire : « Je suis un exploiteur, certes, mais je suis un exploiteur qui respecte la dignité de la chèvre. » Et ça, mes chers amis, c’est le début de la justice sociale. Une justice douce, soyeuse, qui ne gratte pas, et qui se lave exclusivement à froid, programme "délicat". Parce que la révolution, c'est comme le cachemire : si on la traite avec brutalité, elle rétrécit et elle devient immettable. Allez, je vous laisse, je sens que mon chakra du plexus solaire est en train de se synchroniser avec la fibre de mon épaule gauche. Je crois que Bérénice vient de manger une fleur de sel des montagnes. C’est exquis. Je me sens presque prêt à voter à gauche. Presque. N'exagérons rien, il me faudrait au moins le bonnet assorti pour ça.

Le Marxisme-LVMH

Posez ce canapé en velours côtelé et écoutez-moi bien, car ce que je m’apprête à vous révéler est plus subversif qu’un tract de la LCR distribué à la sortie du défilé Croisière de chez Dior. Nous vivons un drame existentiel. Le genre de tragédie grecque qui se joue entre le plat de quinoa aux herbes oubliées et le plateau de fromages affinés à la main par un berger qui murmure à l’oreille des brebis. Le problème est simple : comment peut-on décemment porter un sac Louis Vuitton Keepall en toile Monogram tout en expliquant à une assemblée de convives, légèrement éméchés au Sancerre biodynamique, que le « fétichisme de la marchandise » est le cancer de notre civilisation ? C’est le grand paradoxe du Marxisme-LVMH. C’est l’art délicat de porter le Capital sur l’épaule pour mieux le dénoncer du bout des lèvres. Entrez avec moi dans ce salon du 7ème arrondissement. L’air est saturé de bougies parfumées à la « suie de cheminée ancestrale » et de discussions sur la décroissance. Vous êtes là, assis sur un fauteuil vintage chiné à prix d’or pour paraître pauvre avec panache. Et là, le drame arrive. Philippine, une amie qui travaille dans le « conseil en impact positif » (ce qui consiste globalement à expliquer à des PDG comment polluer avec le sourire), pose ses yeux sur votre ceinture LV. Elle sourit, ce petit sourire carnassier de celle qui a lu les trois premières pages du *Capital* en diagonale sur Wikipédia. « Dis donc, Jean-Eudes, c’est pas un peu… aliénant, tout ce luxe ? Tu ne trouves pas que l’objet prend le pas sur le rapport social, comme dirait Karl ? » C’est le moment. Votre survie sociale en dépend. Si vous bafouillez, vous êtes un vulgaire parvenu. Si vous assumez, vous êtes un cynique. Il vous faut donc la troisième voie : la dialectique du cuir grainé. Pour pratiquer le Marxisme-LVMH, il faut d’abord réinterpréter Karl Marx. Oubliez le vieux barbu grincheux qui vivait dans la misère à Londres. Imaginez un Marx qui aurait eu une carte Platinum et un compte chez Personal Shopper. Le Marxisme-LVMH postule que l’objet de luxe n’est pas une marchandise, mais une *critique en mouvement*. Quand vous portez du Vuitton en dénonçant le fétichisme de la marchandise, vous ne faites pas preuve d’hypocrisie. Non, vous faites du « détournement situationniste de haute couture ». Vous expliquez à Philippine, avec un calme olympien : « Mais justement, Philippine ! Ce sac est le paroxysme de l’aliénation. En le portant, je m’érige en martyr de la consommation. Je porte sur moi le poids des contradictions du système pour que vous n’ayez pas à le faire. C’est une performance artistique. Je suis une installation vivante dénonçant la vacuité du logo. » Et paf. Vous venez de transformer une dépense indécente en acte de résistance. Vous ne possédez pas un sac à trois mille euros, vous possédez un « support pédagogique sur la dérive du signe dans l’espace urbain ». C’est brillant. C’est soyeux. Ça ne gratte pas. Le secret, c’est de toujours lier la qualité du cuir à la dignité du travailleur. Le Marxisme-LVMH est une pensée humaniste. Vous devez soutenir que votre sac est la seule chose qui sépare l’artisan maroquinier de l’esclavage numérique des usines de fast-fashion. « Tu vois, Philippine, si je n’achetais pas ce sac, cet artisan à Asnières perdrait son savoir-faire séculaire. Acheter ce Vuitton, c’est en fait un acte de protection du prolétariat d’élite. C’est du protectionnisme de gauche, mais avec une doublure en microfibre. » C’est là que le concept de « Valeur d’Usage » versus « Valeur d’Échange » entre en jeu. Pour Marx, le fétichisme, c’est quand on oublie que l’objet a été fabriqué par des humains et qu’on ne voit plus que son prix ou son prestige. Pour le Marxiste-LVMH, c’est l’inverse. On insiste tellement sur l’aspect « humain » de l’objet qu’on en oublie totalement qu’on a payé le prix d’une Twingo d’occasion pour l’obtenir. Le sac n’est plus un sac. C’est une « somme de gestes ». On ne dit pas « J’ai acheté un sac », on dit « J’ai rendu hommage à la dextérité manuelle d’un compagnon du devoir ». C’est tout de suite plus rouge comme discours. C’est presque la Fête de l’Huma, mais avec des petits fours au foie gras. Mais attention, la pratique du Marxisme-LVMH demande un entraînement rigoureux. Il faut savoir manier l’oxymore avec la précision d’un chirurgien esthétique. Il faut parler de « sobriété opulente », de « minimalisme statutaire » ou de « collectivisme exclusif ». Lors du dîner, si on vous interroge sur votre nouvelle montre — une pièce dont le mécanisme est si complexe qu’il nécessite probablement un doctorat en astrophysique pour lire l’heure — ne parlez jamais de la marque. Parlez du temps. Le temps, c’est le sujet marxiste par excellence. « Cette montre ? Oh, c’est une réflexion sur le temps de travail socialement nécessaire. En portant un objet mécanique sans pile, je refuse l’obsolescence technologique imposée par le capitalisme de surveillance. C’est une montre décroissante. Enfin, surtout le prix de ma montre qui a fait décroître mon épargne, mais c’est un détail technique. » L’autre pilier du Marxisme-LVMH, c’est la théorie de la « Redistribution par l’Apparence ». L’idée est que, par votre élégance révolutionnaire, vous élevez le niveau esthétique de la rue. Vous faites de l’espace public un musée gratuit pour le peuple. Porter une veste en cachemire Loro Piana dans le métro, ce n’est pas de l’ostentation, c’est de la charité visuelle. Vous offrez aux usagers de la ligne 13 une vision de la perfection textile. Vous êtes le service public du chic. Imaginez la scène : vous êtes en retard pour votre séminaire sur « La déconstruction des hiérarchies de classe dans le milieu équestre », vous courrez sur le quai, votre écharpe flottant derrière vous. Un ouvrier vous regarde. Dans ses yeux, vous ne voyez pas de l’envie, non, vous voyez de la gratitude. Il se dit : « Merci, citoyen, de nous rappeler que la beauté existe encore dans ce monde de béton. Ton foulard en soie est le phare qui guide mon insurrection intérieure. » Bon, en réalité, il se dit probablement : « Quel abruti avec son écharpe », mais le Marxisme-LVMH nécessite une certaine dose d’imagination romantique. Et puis, il y a la question cruciale du voyage. Le vrai Marxiste-LVMH ne voyage pas, il « s’immerge ». Il ne va pas dans des hôtels de luxe, il va dans des « sanctuaires de préservation du patrimoine hôtelier ». Si vous êtes surpris en train de siroter un cocktail à 40 euros sur un rooftop à Dubaï, la parade est prête : « Je suis ici en mission d’observation sociologique. Je documente la fin de l’Empire. C’est une étude de terrain sur la décadence tardive du néolibéralisme. Quelqu’un veut une autre olive ? C’est pour la science. » En fin de compte, le Marxisme-LVMH est la solution ultime à notre malaise moderne. Il permet de jouir des fruits du capitalisme tout en gardant une conscience de gauche parfaitement immaculée. C’est le confort de la soie associé à la rigueur de la faucille. C’est une idéologie qui dit : « Le monde va mal, la planète brûle, les inégalités explosent… mais ce n’est pas une raison pour porter du synthétique. » Car si la révolution doit arriver, elle doit se faire dans des vêtements qui tombent impeccablement. On ne peut pas renverser la bourgeoisie en étant mal sapé, ce serait un manque de respect pour l’Histoire. Alors, mes amis, la prochaine fois que vous entrerez dans une boutique de l’avenue Montaigne, n’ayez pas honte. Entrez la tête haute. Regardez le vendeur et dites-lui : « Montrez-moi vos articles les plus aliénants. Je me sens d’humeur très contestataire aujourd’hui. » Prenez ce sac. Payez-le avec votre carte de crédit en métal noir (un matériau très industriel, très prolétaire). Et sortez dans la rue, fier, sublime, insupportable. Parce que la lutte des classes, c’est bien. Mais la lutte des classes en Classe Affaires, c’est quand même plus spacieux pour les jambes. Allez, je vous laisse, j’ai une réunion pour organiser une grève de la faim solidaire. Mais avant, je dois passer chez Hermès. Il me faut un carré de soie orange pour symboliser la flamme de la révolte. Un orange « feu de barricade », vous voyez le genre ? C’est essentiel pour le storytelling. On ne fait pas de politique sans accessoires. Jamais.

Le Yacht de la Solidarité

Écoutez, mes chers amis, il arrive un moment dans la vie de tout militant de la cause humaine où la terrasse de l’Hôtel de Paris à Monaco devient… comment dire ? Trop terrestre. Trop statique. Trop déconnectée des flux migratoires qui agitent notre monde contemporain. On ne peut pas prétendre comprendre la géopolitique du sel et des larmes en restant assis sur un fauteuil Louis XV, un cocktail à la main, même si le cocktail est très corsé et que la serveuse a un regard plein de compassion tiers-mondiste. À un moment donné, il faut aller sur l'eau. Il faut s'immerger. Il faut ressentir la houle, l'immensité, le vertige de l'abîme. Et c’est pour cette raison, et uniquement pour cette raison — je balaie d'un revers de main les mauvaises langues qui parlent de "vacances fiscales" — que j’ai fait l'acquisition du *Che Guevara des Mers*. Un yacht de soixante-deux mètres, coque en carbone (pour la légèreté du message) et pont en teck recyclé (pour l’éthique, c’est primordial). Parce que, soyons honnêtes : comment peut-on décemment parler de la détresse des migrants en Méditerranée si l’on n’est pas soi-même en Méditerranée ? C’est une question de rigueur intellectuelle. On ne peut pas laisser le monopole de la mer aux garde-côtes et aux statistiques de l'ONU. Il nous faut une présence citoyenne. Une présence… disons… confortable, pour pouvoir témoigner avec lucidité. On ne témoigne pas bien quand on a le mal de mer dans un canot pneumatique. C’est trop bruyant, on n’entend pas sa propre conscience. L'autre jour, nous étions au large de Lampedusa. Enfin, « au large », façon de parler, on était à une distance raisonnable pour ne pas rayer la peinture si un garde-côte décidait de faire un créneau un peu brusque. J’étais sur le flybridge, équipé de mes jumelles Swarovski — un modèle haute précision qui permet de voir la misère du monde avec une clarté absolument insoutenable, presque en 4K. J'ai regardé l’horizon et j'ai dit à Jean-Baptiste, mon majordome (que j’appelle « mon coordinateur de ressources humaines de proximité » pour éviter tout relent colonialiste) : — Jean-Baptiste, regardez cette étendue bleue. C’est la même eau. Vous vous rendez compte ? La même eau qui porte mon yacht porte aussi leurs embarcations de fortune. C’est un lien indéfectible. Nous sommes, au sens propre, dans le même bain. Jean-Baptiste a acquiescé avec cette dignité silencieuse qui caractérise les opprimés bien rémunérés. Il m’a servi un verre de Krug millésimé. Et là, j’ai eu un choc. Un vrai. Une prise de conscience brutale. La température du champagne était de 9 degrés. Pas 7. Neuf. C’est là que j’ai compris ce que c’était que la privation. J’ai ressenti, dans ma chair, ce que signifie le manque de moyens. J’étais là, au milieu de l’océan, confronté à l’incurie technique, à la fragilité de notre condition humaine. J’ai regardé le verre et je me suis dit : « Si moi, avec tout mon engagement, je subis une telle défaillance du système de réfrigération, imaginez ce qu’ils vivent, eux, qui n’ont même pas de seau à glace. » C’est une leçon d’humilité que seule la navigation de plaisance peut vous offrir. La mer est un grand égalisateur. Devant un coucher de soleil sur l'eau, que vous soyez un héritier d'une multinationale du luxe ou un pauvre bougre fuyant la guerre, le soleil est le même. Enfin, techniquement, moi je le vois à travers des filtres anti-UV polarisants de chez Prada, ce qui rend le dégradé de couleurs beaucoup plus « justice sociale » et moins agressif pour la rétine, mais l’intention est là. Et ne me parlez pas de la peur ! Les gens pensent que naviguer sur un yacht, c'est facile. C'est ignorer la terreur absolue qui vous saisit quand vous apprenez que le Wi-Fi par satellite a une latence de deux secondes. Deux secondes ! Vous vous rendez compte de l’isolement ? On se sent coupé du monde. On se sent comme un naufragé de l’information. On est là, sur son pont en teck, et on ne sait même pas ce que les gens pensent de notre dernier post Instagram sur la solidarité universelle. On est seuls face à l'immensité. C’est ça, la vraie expérience du migrant : l’incertitude. Va-t-on recevoir la notification ? Le signal va-t-il tenir jusqu’à la prochaine crique ? C’est un stress post-traumatique que la classe moyenne ne pourra jamais appréhender derrière son bureau. Pour pousser l'expérience de l'empathie jusqu'au bout, j'ai organisé une « Soirée Blanche de la Détresse ». Le concept était révolutionnaire : nous étions tous habillés en lin blanc (le blanc, symbole de la page vierge sur laquelle s'écrit le destin des peuples) et nous avons mangé des oursins. Pourquoi des oursins ? Parce que c’est piquant. C’est hostile. C’est une métaphore comestible de la difficulté de franchir les frontières. Chaque bouchée était un acte politique. On mâchait la souffrance, on déglutissait la tragédie, le tout rincé par un petit blanc sec de chez Ott qui rappelait l'acidité des larmes. À un moment, un yacht voisin — un truc vulgaire appartenant à un oligarque qui n'a même pas lu un résumé de Marx sur Wikipédia — a osé mettre de la musique trop forte. De l'électro-pop bas de gamme. J’ai failli appeler les autorités pour dénoncer cette pollution sonore, cet attentat à la dignité de mon recueillement militant. Puis, je me suis ravisé. Je me suis dit : « Non, reste digne. C’est cela aussi, vivre dans une zone de conflit. Le bruit, l’arrogance de l’autre. Je suis en train de vivre une micro-agression territoriale. Je suis, en quelque sorte, un réfugié du bon goût. » Mais le point culminant de mon immersion fut sans doute l'épisode du gilet de sauvetage. J'avais demandé à mon designer d'en concevoir un qui soit à la fois sécuritaire et porteur de sens. Il est arrivé avec un prototype en soie orange fluo, brodé de fils d'or avec la mention : *« Save the World, but make it Fashion »*. Je l'ai enfilé. Et là, mes amis, j'ai eu un vertige. Je me suis vu dans le miroir du grand salon. J'avais l'air d'une balise d'espoir. J'étais une bouée de sauvetage métaphorique pour l'humanité entière. J'ai pris un selfie avec la mention : *« Seul face à l'horizon, je porte le poids de vos frontières. #SeaWatch #LuxurySolidarity #BoatLifeAwareness »*. C’est ça, la lutte des classes en Classe Affaires. C’est comprendre que la navigation n’est pas un loisir, c’est une vigie. Nous sommes les sentinelles de la Méditerranée. Depuis nos jacuzzis de pont, nous scrutons l'horizon pour détecter la moindre injustice (et aussi pour vérifier si le yacht de Bernard n’est pas mieux placé que le nôtre dans la baie de Saint-Tropez, car l’injustice spatiale est un vrai sujet de société). Certains me demandent : « Mais pourquoi ne donnez-vous pas simplement l'argent du yacht à des associations ? » Ah, la naïveté ! C’est bien une réflexion de gens qui n’ont jamais géré un budget de relations publiques. Si je donne l’argent, il disparaît dans des couvertures, de la soupe et des soins médicaux. C’est très éphémère, la soupe. Alors que mon yacht, lui, il reste. Il est un symbole permanent. C’est une œuvre d’art conceptuelle sur la survie. En possédant ce yacht, je maintiens vivante la question de l’espace maritime. Je rappelle au monde que la mer appartient à ceux qui ont le courage de la traverser… et les moyens de payer le plein de kérosène pour l'hélicoptère de bord. Et puis, il y a la question des réseaux. Sur mon yacht, j'invite des influenceurs, des philosophes de plateau télé, des gens qui ont une vraie puissance de frappe sémantique. On discute. On débat. On refait le monde entre deux séances de bronzage responsable (avec de la crème solaire biodégradable à 150 euros le tube, car on ne sauve pas les migrants en tuant le corail, ce serait incohérent). On crée une dynamique. On élabore des stratégies pour rendre la pauvreté plus « visible » dans les magazines de yachting. C’est un travail de lobbyiste de la conscience. Alors la prochaine fois que vous verrez un immense navire blanc fendre les eaux turquoise, ne soyez pas jaloux. Ne soyez pas mesquins. Dites-vous qu'à bord, il y a peut-être un homme, un héros des temps modernes, qui se sacrifie pour comprendre la détresse du monde. Un homme qui accepte courageusement de boire du champagne un peu trop chaud pour que vous n'ayez pas à le faire. Un homme qui affronte la solitude des suites de 40 mètres carrés pour témoigner de l'exiguïté des barques. Parce qu'au fond, la solidarité, c'est comme la navigation de luxe : c'est une question de point de vue. Et croyez-moi, depuis le pont supérieur, avec un bon cigare et une conscience propre, la misère du monde a tout de suite une gueule beaucoup plus cinématique. Allez, je vous laisse, le capitaine m'informe qu'une tempête approche. Enfin, une « dépression modérée ». Je vais devoir m'attacher avec ma ceinture de sécurité en cuir Hermès. C'est dans l'adversité qu'on reconnaît les vrais marins du socialisme de salon. On ne lâche rien. Surtout pas le verre de Chardonnay. Jamais.

Bio, Bobo et Bolchévique

Mes amis, mes frères de lutte, mes compagnons de brunch, posons un instant nos flûtes de cristal. Regardez bien cet objet que je tiens entre mes mains manucurées. Ce n’est pas un simple fruit. Ce n’est pas une excroissance végétale du Mexique. Non. C’est une grenade. Une grenade dégoupillée à la face du capitalisme sauvage. C’est un avocat mûr à point, d’une onctuosité presque indécente, que j’ai payé la bagatelle de cinq euros l’unité dans une épicerie fine de la rue des Martyrs où le vendeur porte une barbe plus entretenue que mon plan d'épargne retraite. On me murmure à l’oreille — généralement des gens qui portent des chaussures de sport avec des semelles compensées, donc des gens peu fiables — que dépenser cinq euros pour un fruit est un signe de déconnexion totale. On me dit que c’est le comble du mépris de classe. Quelle étroitesse d’esprit ! Quel manque flagrant de culture dialectique ! Laissez-moi vous expliquer la praxis du « Bobo-Bolchévique » en milieu urbain dense. Quand j’achète cet avocat à cinq euros, je ne fais pas une dépense de luxe. Je commets un attentat budgétaire. C’est un sabotage financier dirigé contre l’agro-industrie intensive. En payant ce prix exorbitant, je crée une zone d’exclusion monétaire où Monsanto et ses sbires n’ont plus de prise. L’avocat à un euro de chez Lidl, c’est le bras armé de l’oppression. C’est le fruit du péché industriel, gorgé de pesticides, cueilli par des esclaves modernes et transporté dans des cargos qui fument comme des cheminées du XIXe siècle. Manger un avocat bon marché, c’est littéralement mâcher de la misère humaine. C’est de la trahison alimentaire. Alors que mon avocat à moi ? Ah, mes amis ! Il est « bio-dynamique ». Il a été caressé par un agriculteur pieds nus qui lui lisait des poèmes de Rimbaud pour favoriser sa maturation. Il n’a pas été transporté, il a « voyagé ». Il est arrivé jusqu’à ma table par un voilier en bois flotté, piloté par un ancien trader repenti qui a décidé de vivre d’amour et d’eau de mer filtrée. En payant cinq euros, je finance cette poésie. Je subventionne la révolution esthétique. Je suis le mécène d’une agriculture qui ne produit presque rien, mais qui le fait avec un tel mépris du rendement qu’elle en devient profondément marxiste. Car quoi de plus bolchévique que de refuser la rentabilité ? Le peuple ne comprend pas. Le peuple veut du volume. Le peuple veut des calories pas chères. Mais le peuple se trompe, comme souvent lorsqu'il n'a pas accès à ma newsletter Premium sur l'éthique de la consommation ostentatoire. La vraie lutte des classes, au XXIe siècle, ne se joue plus dans les usines de Billancourt. Elle se joue sur une tartine de pain au levain (six euros la miche, pétrie par un mec qui a fait HEC avant de "retrouver le sens du toucher"). Chaque bouchée de cet avocat est un acte de résistance radicale. Quand je l'écrase délicatement à la fourchette en argent, j’écrase en même temps les structures patriarcales du productivisme. Je sens la texture crémeuse de l’insurrection. C’est une guérilla de salon, je vous l'accorde, mais c’est la plus efficace : elle se fait sans taches de sang sur ma chemise en lin. Certains esprits chagrins — des réactionnaires en gilet jaune, sans doute — m’opposeront le bilan hydrique de l’avocat. « Savez-vous, Monsieur le Révolutionnaire de la Rive Gauche, qu’il faut mille litres d’eau pour produire deux avocats au Chili ? » me demandent-ils avec une agressivité qui trahit un manque cruel de magnésium. À cela, je réponds avec le calme olympien de celui qui a fait trois ans de psychanalyse lacanienne : et alors ? Cette eau, n’est-elle pas mieux utilisée pour hydrater mon transit intestinal militant que pour abreuver des troupeaux de vaches destinées à finir en steaks hachés surgelés ? L’avocat, c’est l’eau du tiers-monde transmutée en conscience de classe occidentale. C’est une redistribution hydraulique du sud vers le nord, mais dans un but noble : me donner la force de rédiger des tweets incendiaires contre la déforestation. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, et on ne fait pas de révolution sans vider les nappes phréatiques du Mexique. C’est le prix de l’éveil. Et puis, regardez la couleur. Ce vert tendre, presque printanier. C’est la couleur de l’écologie politique, mais aussi celle des billets de banque. Quelle magnifique synthèse hégélienne ! Le Bobo-Bolchévique est celui qui a compris que l’on peut renverser le système en utilisant son propre carburant : l’argent. En payant tout trop cher, je crée une inflation éthique qui finira par étouffer les pauvres… euh, je veux dire, par décourager la consommation de masse. C’est une stratégie de la terre brûlée appliquée à la carte de crédit. Hier encore, j’étais au bar d’un hôtel cinq étoiles — un lieu d'observation sociologique, bien entendu, je n'y étais pas pour le plaisir — et j’ai commandé un « Avocado Toast déconstruit ». Vingt-huit euros. J’ai senti un frisson révolutionnaire me parcourir l’échine. En signant la note, j’ai murmuré « Hasta la Victoria siempre » au serveur. Il m’a regardé avec un mélange d’incompréhension et de pitié. C’est le sort des visionnaires. On nous prend pour des privilégiés alors que nous sommes des martyrs de la dépense inutile. Car c’est cela, le vrai drame de ma vie. Je me sacrifie. Je pourrais placer mon argent dans des fonds de pension agressifs, m'acheter un yacht ou investir dans des fermes à bitcoins. Mais non. Par solidarité avec la planète, je préfère tout engloutir dans de l'épicerie fine. Je transforme mon capital en compost de luxe. Je suis une machine à recycler les dividendes en nutriments organiques. Alors, la prochaine fois que vous me verrez avec mon panier en osier à la main, revenant du marché bio avec trois avocats qui m'ont coûté le prix d'un demi-SMIC, ne me jugez pas. Ne voyez pas en moi un nanti qui se vautre dans l’opulence. Voyez en moi le Che Guevara du rayon frais. Voyez l’homme qui, d’un coup de cuillère héroïque, s’attaque aux racines du mal mondialisé. Le combat est rude. Le cholestérol guette. Mais comme disait Lénine — ou peut-être était-ce mon coach de yoga, je confonds souvent : « Là où il y a une volonté d'acheter du quinoa équitable, il y a un chemin vers la libération des masses. » Je vous laisse, mon toast refroidit. Et un toast froid, c’est le début du fascisme. On ne lâche rien. Surtout pas la fleur de sel de Guérande. Jamais.

Twitter l'Insurrection depuis un iPhone Pro Max

Posez ce café. Enfin non, gardez-le, mais assurez-vous qu’il s’agisse d’un moka éthique récolté à la main par des moines trappistes aveugles, sinon notre conversation n'a aucune base morale. Regardez cet objet. Regardez-le bien. C’est un iPhone 15 Pro Max. Teinte « Titane Naturel ». Un nom qui suggère que l’appareil a été ramassé par hasard lors d’une randonnée en haute montagne, et non assemblé par des phalanges d’ouvriers épuisés à l’autre bout du monde. C’est le sommet de la pyramide de Maslow, une extension de ma main droite, un bijou technologique qui coûte le prix d'une Twingo d'occasion avec le plein. Et c’est, mes amis, mon fusil d'assaut. Ma barricade. Mon pavé de 1968, mais avec une résolution de 460 pixels par pouce. Je sens votre jugement. Je le vois poindre derrière vos écrans à lumière bleue. « Comment ose-t-il ? » marmonnez-vous en ajustant votre col roulé en cachemire recyclé. « Comment peut-on appeler au démantèlement immédiat des GAFAM tout en utilisant le produit phare de la plus grosse capitalisation boursière de l'histoire de l'humanité ? » C’est simple : c’est du sabotage de l’intérieur. Je suis le cheval de Troie de la Silicon Valley. Chaque fois que je déverrouille mon téléphone avec Face ID — une technologie qui, je le rappelle, scanne mon âme pour mieux la vendre à des courtiers en données — je le fais avec une grimace de dégoût révolutionnaire. Quand je caresse l’écran OLED d’un pouce moite d'indignation, je ne scrolle pas : je creuse la tombe du capitalisme numérique. Hier soir, j’étais au lit. La couette en plumes d'oie équitables (des oies qui ont donné leur duvet de leur plein gré après une séance de médiation) pesait sur mes jambes. J’ai ouvert l'application X — anciennement Twitter, ce cloaque de haine que j’affectionne particulièrement pour son potentiel de déstabilisation systémique. J’ai tapé : *« Il est temps de briser les monopoles. Amazon est un cancer. Google est la Stasi. Apple est une secte. Partagez si vous êtes d'accord. #DownWithTheSystem #NoLog #SentFromMyiPhone »*. J’ai ressenti une décharge d'adrénaline pure. J’ai cliqué sur « Publier ». À cet instant précis, le signal a quitté mon appareil en titane, a rebondi sur un satellite appartenant à un milliardaire qui veut coloniser Mars, a traversé des serveurs refroidis par l’eau potable de populations assoiffées, pour finir sur les écrans de milliers de personnes qui, comme moi, se sentent terriblement mal à l'aise avec leur propre confort. C’est cela, la résistance moderne. On n'occupe plus l'Odéon, on occupe la bande passante. Certains esprits chagrins me disent : « Mais si tu es contre les GAFAM, pourquoi ne pas acheter un Fairphone ? Ou installer Linux sur un ordinateur en bois ? » Écoutez-moi bien, pauvres fous. Est-ce qu’on a demandé à Robespierre de couper les têtes avec un couteau à beurre sous prétexte que les guillotines étaient fabriquées par des artisans d’État ? Non. Pour abattre un géant, il faut utiliser ses propres armes. Si je tweete l’insurrection depuis un Nokia 3310, personne ne m’entend. Le message reste bloqué entre deux parties de Snake. Pour que le cri de la plèbe soit audible, il lui faut le processeur A17 Pro. Il lui faut le Ray Tracing. Il lui faut un capteur photo capable de zoomer sur la sueur froide des PDG de Palo Alto. Et puis, il y a la question de l’ergonomie de la révolte. Vous avez déjà essayé d’organiser une grève générale sur une application décentralisée et sécurisée ? C’est l’enfer. On passe trois heures à configurer sa clé PGP et, au moment où on est prêt à renverser le gouvernement, on se rend compte qu’on a oublié son mot de passe de coffre-fort numérique. Le capitalisme, lui, est fluide. Le capitalisme est « User Friendly ». Le bouton « Renverser l’ordre établi » doit être tactile et répondre en moins de 0,5 milliseconde. Sinon, on perd l’attention de la masse, et la masse préfère regarder des vidéos de loutres qui se tiennent la main. Mon iPhone est mon confessionnal. Je dénonce l'obsolescence programmée en commandant le nouveau modèle chaque année, pour m'assurer que l'ancien ne pollue pas mon tiroir. C’est une forme de sacrifice. Je me charge de la pollution technologique pour que vous n’ayez pas à le faire. Je suis le Christ des terres rares. Je porte la croix de l'extraction de lithium sur mes épaules, tout en vérifiant mes notifications Instagram. Parfois, je vais plus loin. Je vais sur Amazon pour mettre des commentaires assassins sous les livres de management. « Une étoile. Ce livre prône l'exploitation de l'homme par l'homme. Lu sur mon iPad Pro dans mon bain à remous. Scandaleux. » Boom. Un coup de poignard dans le flanc de Jeff Bezos. Pendant qu’il compte ses milliards, moi, je lui pourris son algorithme de recommandation. Je l’oblige à me proposer des œuvres de Marx parce que j’ai acheté un serre-livres en forme de poing levé (livraison Prime en 24h, parce que l'urgence sociale n'attend pas). Il faut comprendre que nous vivons une époque de « guérilla marketing inversée ». Le système veut que je sois un consommateur passif ? Très bien, je serai un consommateur ultra-actif, mais désagréable. Je vais saturer leurs serveurs de mes exigences éthiques. Je vais utiliser Siri pour lui demander : « Siri, où se trouve la manifestation la plus proche contre l'hégémonie de ta propre boîte ? » Et quand elle me répond avec sa voix suave de servante cybernétique, je sens que le combat progresse. Elle est forcée de collaborer à sa propre perte. L'autre jour, j’étais au Starbucks — un lieu que je fréquente uniquement pour saboter leur Wi-Fi en téléchargeant des documentaires sur la vie des paysans sans terre. J'ai sorti mon MacBook Air (si léger qu’on dirait un manifeste révolutionnaire volant) et j'ai commencé à rédiger un thread incendiaire sur la fin de la vie privée. Au milieu de ma tirade, le correcteur automatique a remplacé « Prolétariat » par « Pro-Laiterie ». J’ai failli jeter l'éponge. Mais j’ai compris le message subliminal de l’IA : le système essaie de me discréditer. Il veut faire croire que je m'intéresse à la production de yaourts alors que je parle de la sueur du peuple. J’ai corrigé manuellement. J’ai lutté contre la machine. C’était mon moment « Terminator », mais en terrasse, avec un muffin aux myrtilles sans gluten. On me demande souvent : « Mais que ferais-tu si, demain, les GAFAM s’effondraient vraiment ? » C’est une question qui me donne des sueurs froides. Si Apple disparaissait, comment pourrais-je poster ma joie sur Threads ? Si Google s'éteignait, comment saurais-je où se trouve le rassemblement contre l'effondrement de la civilisation ? Nous serions perdus. Nous serions forcés de nous parler. Dehors. Sans filtre « Brooklyn ». Ce serait le chaos. Ce serait... le Moyen-Âge. Mais c’est un risque que je suis prêt à prendre. Pour le bien de l’humanité, je suis prêt à sacrifier mon abonnement iCloud+. Je suis prêt à vivre dans un monde où l’on ne peut pas commander une trottinette électrique avec son empreinte digitale. Un monde où l'on doit, horreur absolue, regarder les gens dans les yeux au lieu de fixer l'encoche dynamique de son écran. En attendant le Grand Soir (ou la Grande Mise à Jour), je continue le combat. Ma batterie est à 12 %. C’est une métaphore de l’épuisement des ressources planétaires. Je branche mon câble Lightning — bientôt USB-C, merci l’Europe, une autre victoire de la bureaucratie insurrectionnelle — et je repars au front. Ne me cherchez pas dans les manifs, la 5G y est souvent mauvaise à cause des brouilleurs de la police. Cherchez-moi sur vos fils d’actualité. Je suis celui qui poste des citations de Guy Debord avec un emoji « feu ». Je suis celui qui dénonce la société du spectacle en utilisant les outils de production dudit spectacle. C’est incohérent ? Non, c’est dialectique. C’est la lutte des classes version 2.0. Et si vous n’êtes pas d’accord, n’hésitez pas à me le dire en commentaire, à liker cette pensée et à vous abonner à ma newsletter « L'Insurrection Premium ». Le premier mois est gratuit, et après, c'est seulement 9,99€ par mois pour sauver le monde. Parce que la liberté n'a pas de prix, mais elle accepte Apple Pay. On ne lâche rien. Sauf le téléphone quand il est trop chaud, parce qu'apparemment, le titane, ça conduit vachement la chaleur quand on télécharge trop de fichiers subversifs. La révolution sera streamée en 4K ou ne sera pas. Jusqu'à la victoire, toujours. Ou du moins jusqu'à la prochaine keynote.

Le Manuel du Philanthrope Narcissique

Soyons honnêtes : être riche, c’est épuisant. Non pas à cause de la gestion des portefeuilles d’actifs ou de la maintenance de la piscine à débordement (pour ça, on a des gens, et ces gens ont des syndicats, ce qui est déjà une forme de divertissement en soi), mais à cause du regard des autres. Ce regard lourd, poisseux, chargé de cette haine de classe si typiquement française qui vous empêche de déguster tranquillement un toast à l’avocat bio à 24 euros sans avoir l’impression de piétiner le cadavre de Germinal. Heureusement, le capitalisme tardif, dans sa grande mansuétude, a inventé un remède miracle : la philanthropie narcissique. C’est le Botox de l’âme. C’est l’outil qui vous permet de transformer un virement bancaire en une auréole de sainteté laïque, tout en faisant un doigt d’honneur poli, mais ferme, au fisc. Bienvenue dans l'art de l'optimisation morale. Le premier principe, et c’est le plus important, c’est de comprendre que la charité n'est pas une dépense, c’est un investissement marketing sur votre propre personne. Si vous donnez 100 000 euros à une association pour les enfants qui n’ont pas de chaussures (un classique, très photogénique), l’État vous en rend 66 000 sous forme de réduction d’impôts. En gros, vous achetez une conscience neuve avec l'argent que vous auriez de toute façon dû filer à la collectivité pour financer des trucs nuls comme des ronds-points ou des hôpitaux de province. Mais là, au moins, il y a votre nom sur le chèque géant. Et le chèque géant, mes amis, c’est le seul accessoire qui compte vraiment dans une soirée de gala. D'ailleurs, parlons-en, du choix de la cause. C’est là que se joue votre crédibilité révolutionnaire de salon. Donner à la Banque Alimentaire du coin ? Trop plébéien. Trop proche. On pourrait vous demander de trier des boîtes de petits pois, et le métal froid des conserves abîme la peau des mains. Non, il vous faut du global, du disruptif, du « systémique ». Le top du top, c’est ce que j’appelle la « Misère à Distance de Sécurité ». Choisissez une cause qui se situe à au moins deux fuseaux horaires et qui implique idéalement des animaux mignons ou des panneaux solaires dans des villages où personne n’a de smartphone pour vérifier si ça marche vraiment. Pourquoi ? Parce que l'exotisme est le meilleur filtre Instagram pour la culpabilité. On ne sauve pas des gens, on sauve « l’Avenir ». C’est beaucoup plus simple à pitcher lors d’un cocktail. Imaginez la scène. Vous êtes au Meurice, un verre de Krug à la main. Un autre riche — moins éclairé que vous — vous parle de son nouveau yacht. Vous, vous soupirez, un regard perdu vers l’horizon (ou vers le buffet de mignardises). — « Le yacht ? C'est sympa, Eric. Mais personnellement, je suis en pleine phase de déconstruction de mon privilège. J'ai lancé une fondation pour apprendre le codage en Python aux lamas des Andes. C'est une question de résilience cognitive. » Boom. Silence radio. Eric a l'air d'un gros porc capitaliste, et vous, vous êtes Che Guevara avec une carte Platinum. Vous n’avez pas seulement donné de l'argent ; vous avez exercé votre « leadership compassionnel ». Mais attention, la philanthropie moderne exige une mise en scène rigoureuse. On ne donne plus dans l’ombre, c’est une faute professionnelle. Si une bonne action n’est pas postée sur LinkedIn avec un texte de 40 lignes commençant par « J'ai eu une révélation en observant la vulnérabilité du monde », est-ce qu'elle a vraiment eu lieu ? Je ne crois pas. Voici le script type pour votre prochain post : 1. Une photo de vous, en costume de lin (ça fait "proche de la terre"), tenant la main d'un enfant ou d'une personne âgée (l'effet "Madre Teresa" fonctionne toujours). 2. Un texte qui explique que vous avez « beaucoup appris de leur résilience ». 3. Une mention subtile que votre entreprise reverse 0,001 % de son chiffre d'affaires à cette cause. 4. L’émoji « mains jointes » et l’émoji « cœur vert ». Les commentaires vont pleuvoir : « Inspirant ! », « Un leader au grand cœur », « Merci de montrer la voie ». C’est à ce moment précis que vous atteignez l’orgasme de la classe affaires : vous êtes riche, vous êtes admiré par ceux que vous exploitez, et vous avez payé moins d’impôts que votre chauffeur. C’est ça, la vraie lutte des classes. C’est la gagner tellement fort qu’on vous remercie pour la défaite. Le summum de l'exercice reste le Gala de Charité. C’est l’endroit où l’on dépense 500 000 euros en fleurs, champagne et homards pour récolter 50 000 euros pour la reforestation. C’est mathématiquement absurde, mais symboliquement génial. C’est une cérémonie de canonisation réciproque. On s’achète des tables à 10 000 euros la place pour écouter un type en smoking nous expliquer que « l’indigence est un fléau ». On applaudit très fort, on se sent très humains, et on repart en Uber Black en se disant qu’on a vraiment fait bouger les lignes. Certains esprits chagrins, probablement des gens qui lisent encore *Le Monde Diplomatique* sans ironie, vous diront que c’est de l’hypocrisie. Qu’il suffirait de payer ses impôts normalement, d’augmenter les salaires de ses employés ou de ne pas utiliser de paradis fiscaux pour que le monde aille mieux. Qu’ils sont mignons. C’est là qu’intervient l’argument de la « Sainteté Révolutionnaire ». Vous ne faites pas de la charité, vous faites de la « redistribution ciblée et agile ». L’État est une structure lourde, archaïque, bureaucratique. Vous, vous êtes un disrupteur de la misère. En choisissant à qui vous donnez, vous exercez votre liberté démocratique de choisir quel pauvre mérite de survivre ce mois-ci. C’est du Darwinisme social avec un supplément d’âme. C’est le marché libre de la pitié. Et puis, il y a l’aspect tactique. En période de crise sociale, quand les gueux commencent à sortir les fourches et à brûler des pneus devant les usines, rien ne vaut une petite campagne de com’ sur votre « engagement citoyen ». « Comment pouvez-vous nous en vouloir ? On a parrainé une ruche sur le toit du siège social ! On sauve les abeilles, pendant que vous, vous émettez du CO2 en brûlant des palettes. Qui est le vrai barbare ici ? » Le narcissisme philanthrope, c'est l'armure ultime. C’est ce qui vous permet de dormir sur vos deux oreilles (sur un oreiller en soie d’araignée biosourcée) en sachant que vous faites partie des « bons ». Vous n'êtes pas le problème, vous êtes la solution déductible d’impôts. Alors, la prochaine fois que vous sentez une pointe de culpabilité en vérifiant le solde de votre compte aux Caïmans, n’attendez plus. Signez un chèque pour une association qui lutte contre le stress des homards dans les restaurants étoilés. Prenez un selfie, postez-le avec un hashtag #JusticeSociale, et envoyez le formulaire CERFA à votre comptable. Parce qu'au fond, la révolution, c'est comme le caviar : c'est bien meilleur quand on sait que c'est quelqu'un d'autre qui a payé la majorité de la facture, mais que c'est vous qui avez le droit de lécher la cuillère en argent. Restez engagés. Restez riches. Et surtout, restez flous sur la provenance des fonds. La sainteté n'attend pas, et mon chauffeur non plus. On se voit au gala ? N’oubliez pas, le dress code est « Désobéissance Civile Chic ». Noeud papillon en chanvre obligatoire.
Fusianima
La Lutte des Classes en Classe Affaires
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Dr Sarcasme

La Lutte des Classes en Classe Affaires

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Mesdames, Messieurs, camarades de la loge VIP, attachez vos ceintures de sécurité en cuir d’autruche vegan. Nous sommes actuellement à 40 000 pieds au-dessus des réalités matérielles, filant à Mach 0.85 vers le sommet mondial de la « Sobriété Heureuse ». Je sais ce que vous vous dites. Je vois d’ici...

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