Insulter des inconnus depuis ses toilettes

Par Dr. SarcasmeComédie

Le monde se divise en deux catégories : ceux qui considèrent les toilettes comme un simple lieu d'élimination métabolique, et les stratèges. Si vous appartenez à la première catégorie, vous êtes probablement quelqu'un de sain, d'équilibré, et vous avez sans doute une vie sociale épanouie. Vous me dé...

Le Trône de Fer (et de Céramique)

Le monde se divise en deux catégories : ceux qui considèrent les toilettes comme un simple lieu d'élimination métabolique, et les stratèges. Si vous appartenez à la première catégorie, vous êtes probablement quelqu'un de sain, d'équilibré, et vous avez sans doute une vie sociale épanouie. Vous me dégoûtez. Pour nous, les seigneurs de la guerre du carrelage, l’entrée dans le cabinet n'est pas une simple réponse à un appel de la nature ; c’est une prise de fonction. C’est l’instant sacré où l’on s’extrait du tumulte du salon pour rejoindre notre centre de commandement. On ne s’assoit pas sur une cuvette en céramique blanche achetée en promo chez Leroy Merlin ; on prend possession du Trône de Fer (et de Céramique). Et croyez-moi, George R.R. Martin n’a aucune idée de ce qu’est une véritable lutte pour le pouvoir tant qu’il n’a pas essayé de rédiger un pamphlet de 40 lignes contre un fan de K-Pop alors que sa jambe gauche est déjà totalement paralysée par des fourmis. L’installation, c’est tout un art. C’est la Blitzkrieg en peignoir. Mais attention, pas n'importe quel peignoir. Il faut cette pièce en polaire bon marché, celle qui retient l’odeur de la friture et l'amertume des défaites passées, une sorte d’armure de mou de veau qui vous donne l’air d’un Jedi ayant abandonné toute dignité. Les poches doivent être assez larges pour contenir les munitions : le smartphone, le chargeur (le cordon ombilical de la haine), et peut-être une barre de céréales si le débat sur l'existence du réchauffement climatique avec "Kévin_93" s'avère plus long que prévu. La première étape de la stratégie, c’est le verrouillage. Le clic de la serrure, c’est le bruit de la frontière qui se ferme entre le monde civilisé et la zone de non-droit. À l'intérieur, vous êtes le roi. À l'extérieur, vous êtes juste un type qui met trop de temps à faire ses besoins. Cette déconnexion physique est le terreau fertile de votre audace numérique. Est-ce que j’oserais dire à ce Grand Maître d’échecs international que sa dernière stratégie était « plus éclatée que le sol d'une discothèque à 5h du matin » si j’étais debout dans mon salon ? Probablement pas. Mais assis sur le trône, avec le carrelage froid sous les pieds et la certitude que personne ne viendra m'interrompre avant au moins vingt minutes, je me sens l'âme d'un Robespierre du commentaire YouTube. Parlons de l’ergonomie. C’est ici que le bât blesse. Le corps humain n’a pas été conçu par l’évolution pour rester assis en position de squat partiel pendant qu’on explique à un inconnu pourquoi son avis sur le dernier film Marvel est une insulte à l'intelligence humaine. Après dix minutes, les coudes s'ancrent sur les cuisses. C’est la position dite du « Penseur de Rodin sous perfusion de 5G ». Des marques rouges commencent à se former sur vos genoux. Ce sont les stigmates de la guerre sainte. À ce stade, vous ne sentez plus vos orteils, mais qu'importe ? La connexion Wi-Fi est votre seule priorité. Et là, on touche au drame shakespearien de notre époque : le signal Wi-Fi des toilettes. Pourquoi est-ce que, systématiquement, l’endroit où l’on a le plus besoin d’un débit fibre 10 Gbps est celui où les ondes viennent mourir comme des baleines sur une plage de béton ? Vous êtes là, le pouce suspendu au-dessus du bouton « Envoyer », avec une insulte si brillante, si ciselée, qu'elle pourrait faire pleurer un académicien, et l’icône du Wi-Fi décide de passer à une barre. Une seule. La barre de la honte. C’est le moment de la contorsion stratégique. On commence par pencher le buste vers la porte. Puis, on lève le téléphone vers le plafond, tel un prêtre brandissant un calice de mépris. On se retrouve dans des positions que même le Kamasutra n’oserait pas illustrer, tout ça pour que ce petit message « Ton daron le castor » puisse enfin atteindre les serveurs de Twitter. C’est de l’héroïsme pur. On est loin de la charge de la Brigade Légère ; c’est la charge de la Brigade des Constipés du Numérique. Vous devez comprendre que cette installation est une bulle de filtrage physique. Dans vos toilettes, vous n'avez pas de comptes à rendre. Votre conjoint(e) peut frapper à la porte pour demander où sont les clés de la bagnole, vous répondez d'une voix feutrée : « J'ai des soucis gastriques, laisse-moi ! ». C'est le mensonge universel, le bouclier ultime. En réalité, vous êtes en train d'expliquer à un certain "Patriote77" que sa photo de profil avec des lunettes de soleil dans sa Dacia ne lui donne aucune autorité pour parler de géopolitique. Vous n'êtes pas en train de souffrir ; vous êtes en train de jubiler. Le paradoxe du Trône de Céramique, c'est cette alliance entre la vulnérabilité absolue du corps et la toute-puissance de l'esprit (ou du moins, de ce qu'il en reste à 23h30). Il y a quelque chose de profondément biblique dans le fait de décider du destin social d'un parfait inconnu alors qu'on est soi-même à moitié nu, entouré de rouleaux de papier triple épaisseur (parce qu'on est un tyran, mais un tyran qui aime le confort). C’est le contraste qui crée le génie. Plus la situation est triviale, plus l’insulte doit être grandiose. On compense la trivialité de l'acte biologique par la sophistication de l'attaque verbale. Parfois, on se regarde dans le petit miroir au-dessus du lavabo après la bataille. Le visage est un peu rouge, les yeux injectés de sang à cause de la lumière bleue, les cheveux en bataille. On ressemble à un rescapé d'un naufrage de sous-vêtement. Mais dans le creux de la main, le smartphone vibre. Une notification. « Patriote77 » a répondu. Il est furieux. Il a utilisé trois émojis qui pleurent de rire pour masquer sa détresse. Victoire. On se lève péniblement, les jambes ressemblant à deux poteaux de bois morts qu’on doit réapprendre à utiliser. On marche comme un nouveau-né girafe jusqu'au savon. C'est l'instant de la purification. On lave ses mains, mais on ne lave pas son âme, car elle est nourrie par ce petit shot de dopamine que seule une altercation stérile avec un inconnu peut procurer. Le Trône de Fer (et de Céramique) reste là, froid et silencieux, attendant sa prochaine session. Il sait que vous reviendrez. Parce qu'au fond, le monde extérieur est vaste, complexe et effrayant. Alors qu'ici, entre quatre murs carrelés, avec un Wi-Fi asthmatique et un compte anonyme, vous êtes enfin le Dieu que vous avez toujours rêvé d'être. Un Dieu avec des fourmis dans les jambes, certes, mais un Dieu tout de même. Maintenant, sortez de là, vous êtes là-dedans depuis quarante-cinq minutes et votre famille commence à s'inquiéter sérieusement de votre santé intestinale. Mais n'oubliez pas d'effacer votre historique. Un roi doit savoir garder ses secrets de d'État.

L'Anonymat, ce Slip de Protection

Admettons-le, vous venez de franchir le seuil de votre salle de bains avec la démarche d’un cow-boy qui aurait passé trois semaines sur un poney trop étroit. Vos jambes sont des bâtons de craie, votre fessier est marqué par le sceau ovale de la cuvette — cette stigmatisation du guerrier moderne — et pourtant, vous rayonnez. Pourquoi ? Parce qu’il y a dix minutes, sous le pseudonyme de « Titan_Alpha_78 », vous avez détruit l’argumentation d’un inconnu sur la cuisson des pâtes carbonara avec une violence verbale que même un cartel mexicain jugerait excessive. C’est ici que réside le miracle de la technologie contemporaine. Ce n’est pas la fibre optique, ce n’est pas l’intelligence artificielle, c’est l’Anonymat. L’Anonymat, c’est ce slip de protection en Kevlar que vous enfilez avant de sauter dans la fosse aux lions du World Wide Web. C’est un sous-vêtement magique qui, contrairement à votre slip réel (lequel commence à fatiguer sérieusement au niveau de l'élastique), vous rend absolument invincible. Regardons de plus près la physiologie de ce super-pouvoir. Dans la vraie vie, vous vous appelez probablement Bernard ou Kévin. Vous travaillez dans la gestion de stocks ou vous remplissez des tableurs Excel dont personne ne lit la colonne F. Vous êtes le genre de personne qui s'excuse auprès d'une chaise quand elle vous cogne le genou. Mais sur Twitter, ou « X » pour les gens qui aiment les noms de films porno des années 90, vous êtes « Fenrir-Le-Déchiqueteur ». Et votre photo de profil ? Ah, le choix de l’avatar, c’est là que se joue la première bataille psychologique. Vous n’allez pas mettre votre vraie tête. Non, votre vraie tête dit : « Je suis fatigué, j’ai des allergies au pollen et je n’ai pas vu un haltère depuis le premier mandat de Jacques Chirac. » À la place, vous choisissez la photo d’un loup. Un loup qui hurle à la lune, de préférence en noir et blanc, avec un regard bleu électrique ajouté sur Photoshop par un stagiaire sous acide. Pourquoi le loup ? Parce que le loup est l’animal totem du lâche numérique. Le loup suggère la meute, la férocité, l'instinct sauvage. Ça envoie un message clair à vos adversaires : « Attention, derrière ce clavier se cache un prédateur impitoyable qui ne connaît ni la pitié, ni les règles de conjugaison. » Le fait que, dans la réalité, vous soyez en train de porter un pyjama Bob l'Éponge avec des miettes de chips coincées dans les poils de torse est une information classée Secret Défense. L'anonymat transforme votre bureau encombré de tasses de café moisies en un centre de commandement géopolitique de premier plan. C'est là que la magie opère. Fort de ce slip de protection virtuel, vous vous sentez capable de tout. Vous interpellez des ministres, vous donnez des leçons de virologie à des prix Nobel, vous expliquez à des ingénieurs de la NASA pourquoi leurs calculs de trajectoire sont « éclatés au sol ». Pourquoi ? Parce que vous ne risquez rien. Le slip de protection absorbe tout. Si quelqu'un vous répond avec un argument logique et structuré, vous n’avez qu’à dégainer la botte secrète de l’anonyme : l’insulte gratuite sur la daronne. C'est le « bouton nucléaire » du mec qui a 3 % de batterie. C’est une forme de bravoure low-cost, une sorte de courage en promotion à -90 % chez Lidl. Vous êtes un lion dans la jungle des octets. Vous rugissez. Vous mordez. Vous « ratioz » à tout va. Vous vous sentez comme Léonidas aux Thermopyles, mais avec une meilleure connexion Wi-Fi et moins d'abdos. Pourtant, le slip de protection a une fâcheuse tendance à se dissoudre dès que vous franchissez le pas de votre porte d’entrée. C'est ce qu'on appelle le paradoxe du « Guerrier-Boulangerie ». Scène de vie : Vous sortez enfin de chez vous pour acheter du pain, car même les dieux de l’internet ont besoin de glucides. Sur le chemin, vous croisez un voisin. Votre cerveau de « DarkVador94 » lui hurle intérieurement : « ALORS LE PNJ, ON SE BALADE SANS CERVELLE ? JE VAIS TE DISPOSER DANS UNE THREAD DE 42 TWEETS ! » Mais dans le monde physique, celui où les gens ont des visages et des poings, votre corps réagit différemment. Vos épaules se voûtent de 15 degrés supplémentaires. Vos yeux se fixent sur vos chaussures (qui, rappelons-le, ne sont pas assorties). Vous bafouillez un « Bonjour » si faible qu’on dirait le dernier soupir d’une souris asthmatique. Arrivé à la boulangerie, c'est l'apothéose. La boulangère, une dame de 60 ans prénommée Huguette qui pèse environ 45 kilos toute mouillée, vous demande si vous voulez votre baguette « bien cuite ». C’est le moment. Le moment où le Loup Alphas de Twitter devrait prendre le dessus. Le moment où vous devriez répondre : « Écoute-moi bien, Huguette, ta cuisson est une insulte à l'artisanat français, je vais te cancel sur Reddit et demander un audit de ton fonds de commerce ! » Au lieu de ça, vous baissez les yeux. Votre rythme cardiaque s'accélère. Vous transpirez des mains. Vous dites : « Heu... oui, enfin... comme vous voulez, merci beaucoup madame, pardon de vous avoir dérangée, bonne journée, je vous aime (non, pourquoi j'ai dit ça ?). » Vous ressortez de là avec une baguette trop blanche qui ressemble à un membre plâtré, le cœur battant, terrifié à l’idée qu’elle ait pu remarquer que vous n'aviez pas changé de t-shirt depuis mardi. Où est passé le Déchiqueteur ? Où est passé l’Empereur de la Répartie ? Il est resté sur la cuvette des toilettes, bien sûr. Il ne survit qu'à l'abri du slip de protection. L’anonymat, c’est cette prothèse de personnalité qui permet aux nains sociaux de se prendre pour des géants de la pensée. C’est fascinant de voir comment un pseudo comme « Patriote_Vengeur_88 » peut donner à un individu la sensation d’être le dernier rempart de la civilisation, alors qu’il est incapable de demander une sauce supplémentaire au McDrive sans avoir une attaque de panique. C'est une bravoure par procuration. On se cache derrière une image de guerrier spartiate ou de personnage d'anime ténébreux pour compenser le fait que, dans une bagarre réelle, notre seule stratégie de défense consisterait à se mettre en position fœtale en criant « Pas le visage, j'ai un appareil dentaire ! ». Le problème, c'est que ce slip de protection finit par irriter. À force de jouer les caïds de pixels, on développe une sorte de schizophrénie du pauvre. On finit par croire à sa propre légende. On se regarde dans le miroir en rentrant de la boulangerie et on se dit : « Ils ne savent pas qui je suis. S'ils savaient que je suis celui qui a traité le maire de Bordeaux de "fion de hamster" devant 4000 personnes, ils me respecteraient. » Spoiler : Non. Ils appelleraient juste la sécurité ou une ambulance psychiatrique. Mais qu'importe ! Car dès que vous refermez la porte de votre sanctuaire carrelé, dès que vous déverrouillez votre écran et que vous voyez cette petite icône de loup bleu, la puissance revient. Le slip de protection se resserre. Vous sentez l'adrénaline remonter. Quelqu'un vient de poster une photo de son chat sur Instagram ? C’est le moment d’aller lui expliquer de façon anonyme pourquoi sa race de chat est une aberration génétique et pourquoi il est personnellement responsable du réchauffement climatique. Allez-y, DarkVador94. Rugis. Insulte le monde entier. Le slip de protection est propre, le Wi-Fi est revenu à deux barres, et personne ne saura jamais que tu as peur de demander l'heure à un enfant de dix ans dans la rue. Tu es le roi de ce royaume de plastique et de céramique. Et tant que personne ne te demande de décliner ton identité, tu es immortel. N'oublie pas quand même de remettre un peu de papier toilette. Un Dieu qui s'essuie avec du Sopalin perd instantanément 50 points de charisme, même avec une photo de profil de loup.

Expert en Géopolitique et en Plomberie

Le véritable miracle de l’ère numérique ne réside pas dans la miniaturisation des processeurs ou dans la conquête spatiale par des milliardaires en quête d’attention. Non. Le sommet de l’évolution humaine, c’est cette capacité surnaturelle que vous possédez, là, tout de suite, à expliquer la théorie des jeux à un mathématicien de Princeton alors que vous êtes physiquement en train de négocier un traité de paix particulièrement difficile avec un reste de cassoulet de la veille. Bienvenue dans l’état de grâce de l’Ubiquité Mentale. C’est un phénomène neurologique fascinant qui ne se produit qu’entre quatre murs de carrelage froid, dans une pièce où l’écho donne à vos pensées une profondeur qu’elles n’ont absolument pas. À l’instant même où vos fesses entrent en contact avec la lunette, votre cerveau se connecte au grand Cloud de la Connaissance Universelle. Vous n’êtes plus Jean-Claude, comptable en chômage partiel qui a oublié de racheter du Destop ; vous êtes l'Oracle de Delphes avec une connexion 4G. Prenez cet exemple précis : vous faites défiler votre fil d'actualité. Vous tombez sur un thread de Paul Krugman ou d'un autre Prix Nobel d'économie qui explique, avec force graphiques et données sur trente ans, pourquoi l'inflation actuelle est structurelle. Dans le monde réel, vous avez du mal à calculer un pourboire de 15 % sans utiliser vos doigts. Mais là ? Sur votre trône ? Vous soupirez. Vous levez les yeux au ciel (ou vers le plafond moisi). « Pauvre Paul », marmonnez-vous en grattant une zone de votre anatomie que la décence m’interdit de nommer. « Il n’a rien compris au multiplicateur keynésien dans une économie post-pandémique. » Et vous tapez. Oh, vous tapez avec la fureur d’un dieu vengeur. *« Lol, va relire Ricardo, l’ami. Ton analyse occulte totalement la vélocité de la monnaie dans les marchés émergents. Retourne à la fac. »* Envoyé. À cet instant précis, vous ressentez une bouffée d’endorphines plus puissante qu’un rail de caféine. Vous venez de terrasser un géant intellectuel. Le fait que vous portiez un t-shirt avec une tache de moutarde et que vous soyez techniquement en position de vulnérabilité biologique totale n’enlève rien à la majesté du geste. Vous êtes un Expert. Un vrai. Mais l'Ubiquité Mentale est exigeante. Elle demande une gestion simultanée du Macro et du Micro. Car pendant que vous dépecez la stratégie militaire de l'OTAN sur le flanc est de l'Europe, une urgence plus immédiate se manifeste à votre main droite. Vous palpez l’air, à tâtons, vers le distributeur de papier. Le verdict tombe : il reste trois feuilles. Trois. C’est là que le génie se révèle. Un homme ordinaire paniquerait. Un homme ordinaire appellerait à l’aide. Mais vous, vous êtes un stratège géopolitique. Vous analysez la situation comme si vous étiez au milieu de la salle de crise du Pentagone. *« Situation : Stock de ressources critiques à 5 %. Logistique de réapprovisionnement interrompue. Distance jusqu'au placard : 4 mètres de carrelage hostile. Moral des troupes : En baisse. »* Est-ce que vous arrêtez d’insulter ce politologue qui propose une solution à deux États au Proche-Orient ? Absolument pas. Au contraire, l’adrénaline de la pénurie de papier décuple votre acuité diplomatique. Vous lui répondez : *« Ta vision de la ligne verte est d'une naïveté confondante, on sent que t'as jamais mis les pieds sur le terrain. »* C’est techniquement vrai : vous n’avez jamais mis les pieds à Jérusalem. Mais vous êtes actuellement « sur le terrain » de vos propres sanitaires, confronté à une crise de ressources qui ferait passer le blocus de Berlin pour une rupture de stock de Nutella à l'Intermarché du coin. Il y a une poésie brutale dans cette dualité. Le contraste entre la grandeur de vos interventions numériques et la trivialité de votre environnement est le moteur de l'ironie moderne. Vous êtes capable d'expliquer pourquoi la fusion nucléaire est l'avenir de l'humanité alors que, dans le même temps, vous observez avec une fascination morbide que le joint de silicone de votre baignoire est en train de développer une civilisation de champignons plus avancée que l'Empire Romain. D’ailleurs, parlons-en, de la plomberie. L'Expert en Géopolitique est, par extension, un ingénieur de classe mondiale en fluides et canalisations. Quand vous voyez une vidéo d'un barrage qui lâche en Inde, vous ne vous contentez pas de mettre un "sad emoji". Non. Vous allez dans les commentaires pour expliquer au constructeur que la contrainte de cisaillement n'a pas été calculée selon les normes ISO 9001. Puis, vous baissez les yeux sur votre propre lavabo, dont l’évacuation met quarante-cinq minutes à engloutir un verre d’eau, produisant un bruit de gargouillis qui ressemble à l'invocation d'un démon mineur. Est-ce que vous allez le réparer ? Bien sûr que non. Un expert n'opère pas. Un expert *commente*. Réparer son propre siphon, c’est du travail manuel. C’est pour les gens qui n’ont pas d’opinion sur la parité dollar-yuan. Vous, vous êtes dans la sphère des idées. Le siphon, c’est de la logistique subalterne. Le danger de l'Ubiquité Mentale, c'est le syndrome des "jambes de coton". Vous avez passé tellement de temps à redessiner les frontières de l'Afrique et à expliquer à un astronaute de la NASA pourquoi la courbure de l'espace-temps est une invention de l'industrie du GPS, que vous avez oublié que votre corps physique existe encore. Le sang ne circule plus dans vos membres inférieurs. Vos genoux sont devenus des entités étrangères. Vous êtes un cerveau pur, flottant au-dessus d'une cuvette, connecté à la fibre optique. C’est le stade ultime de l’évolution : le "Centaure Numérique". Moitié homme, moitié smartphone, le tout reposant sur un socle de porcelaine. Soudain, une notification. Un inconnu, dont la photo de profil est un buste de Marc Aurèle, vient de répondre à votre commentaire sur l'économie mondiale : *« Sources ? »* Le culot. L’audace. L’infamie. Demander des sources à un homme qui est en train de sacrifier la circulation sanguine de ses jambes pour éclairer l’humanité ! C’est une déclaration de guerre. Vous ne pouvez pas laisser passer ça. Mais le drame couve. Les trois feuilles de papier toilette vous fixent, ironiques. Elles savent que la bataille sera longue. Vous commencez à taper une bibliographie imaginaire, citant des rapports obscurs du FMI que vous n'avez jamais lus, tout en calculant mentalement si vous pouvez sacrifier un gant de toilette ou si vous devez tenter une sortie tactique, les pantalons aux chevilles, vers le stock de secours dans le couloir. C’est dans ces moments-là que vous comprenez la solitude du pouvoir. Churchill avait son bunker, Napoléon avait sa tente de campagne, vous avez vos toilettes. C’est ici que se décide le sort du monde, entre une brosse à chiendent et une pile de magazines de mots croisés datant de 2014. L’Ubiquité Mentale, c’est ce don de pouvoir mépriser le reste de l’espèce humaine alors qu’on est soi-même dans la position la moins digne qu’un mammifère puisse adopter. C’est une victoire de l’esprit sur la matière. Vous êtes un génie, un titan, un maître du monde. Enfin, jusqu'à ce que quelqu'un frappe à la porte et crie : « Ça fait quarante minutes, tu fous quoi ? » À cet instant, le prix Nobel s'évapore. L'expert en géopolitique disparaît. Les frontières de l'Europe ne sont plus votre problème. Vous redevenez soudainement très, très conscient de ces trois dernières feuilles de papier. Le roi est nu. Et il a les jambes engourdies. Mais au moins, vous avez eu le dernier mot sur ce thread Twitter à propos du gaz de schiste. Et ça, personne ne pourra vous l'enlever. Pas même le fait que vous allez devoir sortir de là en marchant comme un pingouin parce que vos pieds dorment encore. Rugis, DarkVador94. Le monde attend tes lumières. Et n'oublie pas de tirer la chasse : un expert qui laisse des preuves de son humanité perd immédiatement son accréditation au sommet de Davos de la cuvette.

La Jambe qui s'endort, le Coeur qui s'éveille

Regardez vos cuisses. Allez-y, baissez les yeux. Si vous lisez ceci dans la position réglementaire — celle du penseur de Rodin avec un smartphone à la place du menton —, vous devriez voir apparaître ces deux marques rouges caractéristiques, ces deux croissants de lune symétriques gravés dans votre chair par la pression de vos propres coudes. En sémiotique moderne, on appelle cela « les Stigmates de la Porcelaine ». C’est le sceau des braves, l’insigne de ceux qui ne reculent devant rien, et surtout pas devant une infection urinaire potentielle, pour remettre un parfait inconnu à sa place. Car le véritable militantisme ne se fait plus dans la rue, avec des banderoles et des slogans scandés sous la pluie. Non, le vrai sacrifice, celui qui demande un héroïsme quasi christique, se déroule dans l’intimité confinée de votre pièce d’eau de deux mètres carrés. C’est ici que s’opère le grand transfert d’énergie : pour que votre cerveau puisse générer cette punchline dévastatrice qui va humilier @Jean-Michel-Liberté, votre corps doit sacrifier ses fonctions périphériques. C’est une économie de guerre. Le sang quitte les orteils, abandonne les mollets, déserte les genoux, et remonte en un flux furieux vers le cortex préfrontal, là où s’élaborent les insultes les plus sophistiquées. Vous êtes en train de vivre une ischémie volontaire pour la beauté du geste. C’est magnifique. C’est du Grand Art. Pourtant, le réveil est brutal. Le moment où vous appuyez sur « Envoyer » marque la fin de votre état de grâce divin et le début de votre calvaire de mammifère lâche. Soudain, le flux sanguin tente de se frayer un chemin dans des artères écrasées par trente-cinq minutes de compression intense. Et là, mesdames et messieurs, commence le concert. Les « fourmis » ? Non, ce ne sont pas des fourmis. À ce stade, c’est une invasion de frelons cybernétiques qui ont décidé de transformer vos pieds en poste de télévision mal réglé de 1994. Vous ne sentez plus vos membres inférieurs, mais paradoxalement, ils vous font payer chaque seconde de votre arrogance intellectuelle par un grésillement électrique qui semble venir des profondeurs de l’enfer. C’est le paradoxe du hater : votre cœur s’éveille au plaisir pur de la destruction sociale, tandis que vos jambes, elles, sont déjà dans le coma. Avez-vous déjà essayé de vous lever après un débat intense sur l'efficacité du compostage urbain ou sur le dernier trailer de Marvel ? C’est là que le « HAHA ENGINE » de la réalité se met en marche. Vous essayez de déplier vos articulations avec la grâce d’un transformeur rouillé. Votre cerveau commande à votre pied gauche de se poser fermement sur le carrelage, mais votre pied gauche n'est plus sur la même longueur d'onde. Il est en train de flotter dans une dimension parallèle faite de coton et d’électricité statique. Vous vous retrouvez à faire la « marche du pingouin épileptique ». Une main agrippée désespérément au porte-serviettes, l’autre tentant de remonter un pantalon qui semble soudain peser trois tonnes, vous oscillez dangereusement. Si un anthropologue vous voyait à cet instant précis, il conclurait que l’évolution humaine a fait demi-tour quelque part vers 2012. Vous n'êtes plus l'Homo Sapiens, vous êtes l'Homo Toiletus : une créature dont le cerveau peut naviguer dans la blockchain, mais dont les jambes sont incapables de franchir un tapis de bain sans risquer la fracture du col du fémur. C’est le prix du sang. Ou plutôt, le prix de l’absence de sang. Admettons-le, il y a une certaine poésie dans cette souffrance. C’est une douleur purificatrice. Chaque picotement dans votre voûte plantaire est une médaille pour service rendu à la Vérité (ou du moins, à votre version de la Vérité, ce qui revient au même sur Internet). Vous avez accepté de risquer la thrombose veineuse profonde pour expliquer à un type nommé "Kévin-du-93" que sa syntaxe est approximative. Si ce n'est pas de la dévotion, qu'est-ce que c'est ? Les gens qui font du yoga ou du CrossFit parlent de « dépassement de soi ». Laissez-moi rire. Ils s'écoutent respirer dans des salles climatisées. Vous, vous êtes là, dans l'odeur de vos propres péchés et du canard WC « Forêt Boréale », en train de perdre littéralement l'usage de vos membres pour une cause plus grande que vous : le fait d'avoir le dernier mot. Le pratiquant de CrossFit soulève des poids ; vous, vous soulevez le voile de l'ignorance mondiale, une notification à la fois. Et puis, il y a cette phase intermédiaire, la plus délicate, que j'appelle « l'inertie du vainqueur ». Vous restez assis cinq minutes de plus, le pantalon aux chevilles, simplement parce que vous savez que si vous tentez le moindre mouvement, la gravité va gagner. Vous regardez le carrelage. Vous étudiez les motifs des joints. Vous vous demandez si, à force de rester là, vous ne finirez pas par fusionner avec la lunette des toilettes pour devenir un centaure de faïence, un être hybride capable d’insulter la terre entière sans jamais avoir besoin de se lever. C'est à cet instant précis que le contraste est le plus saisissant. Dans votre tête, vous êtes un général romain sur son char, défilant sous les acclamations des algorithmes. Dans la réalité, vous êtes une méduse échouée sur une cuvette Jacob Delafon, incapable de sentir ses propres orteils. Votre cœur bat la chamade, shooté à la dopamine du « Like », tandis que vos jambes sont aussi réactives que deux bûches de bois mouillé. Le monde extérieur ne se doute de rien. Votre conjoint(e) attend dans le couloir, votre patron vous envoie des Slack, la vie continue. Personne ne sait que vous venez de mener la Troisième Guerre Mondiale dans un espace confiné de 1,2 mètre cube et que vous êtes actuellement handicapé moteur pour les dix prochaines minutes. On nous dit souvent que le militantisme est une affaire de cœur. On nous ment. C’est une affaire de système circulatoire. Si vous voulez vraiment savoir si quelqu’un est investi dans une cause, ne regardez pas ses publications Facebook. Regardez sa démarche quand il sort des commodités. S’il marche droit, c’est un dilettante. C’est un touriste du clash. S’il sort en se tenant aux murs, l’œil vitreux et le pas incertain, avec des fourmis qui remontent jusqu’aux hanches, alors vous êtes face à un vrai. Un pur. Un martyr de la fibre optique. Alors, la prochaine fois que vous sentirez ce picotement désagréable, cette sensation que vos pieds ont été remplacés par des sacs de sable électrifiés, ne paniquez pas. Souriez. C’est le signe que vous avez tout donné. C’est la preuve que votre esprit a triomphé des besoins primaires de votre anatomie. Vous n'avez plus de jambes, mais vous avez raison. Et dans l'échelle des valeurs de notre siècle, avoir raison est bien plus important que de pouvoir marcher jusqu'au lavabo sans s'étaler de tout son long. Rasseyez-vous. Le débat sur le gluten ne va pas se gagner tout seul, et tant pis si vous devez finir votre vie en fauteuil roulant pour avoir expliqué à @BioMaman que le quinoa n'est pas une religion. Le sacrifice est total. Le cœur s’éveille, la jambe s’endort, et la civilisation, elle, continue de couler. Mais elle coule avec style, sous vos ordres, depuis le trône le plus inconfortable de l’histoire de l’humanité.

Le Bescherelle comme Arme de Destruction Massive

Nous y sommes. Le moment critique. Vous êtes acculé. Votre adversaire, appelons-le @Jean-Kevin-Geopolitique, vient de vous envoyer un pavé de soixante-douze lignes. C’est une œuvre d’art. Il y a des sources bibliographiques, des liens vers des rapports de l’ONU, des statistiques vérifiées par des huissiers de justice, et une rhétorique si bien ficelée qu’on dirait du Cicéron sous stéroïdes. Son argumentaire est une forteresse médiévale de 40 mètres de haut, entourée de douves remplies de crocodiles savants. Et vous ? Vous êtes assis sur la lunette en plastique froid de vos toilettes, les jambes marbrées par la compression de vos artères fémorales, avec pour seul bagage intellectuel un vague souvenir d'un reportage sur BFMTV et une envie pressante de terminer cette joute pour pouvoir enfin vous essuyer. Vous ne pouvez pas répondre sur le fond. Sur le fond, vous êtes mort. Vous êtes un moucheron face à un 38 tonnes. Mais soudain, l’éclair. La faille. La fissure dans le blindage. À la ligne 42, entre une citation de Keynes et une analyse du PIB de la Moldavie, @Jean-Kevin a écrit : *"Sa change tout."* Arrêtez tout. Lâchez les chiens. Sonnez le clairon. Le monde s’arrête de tourner. @Jean-Kevin vient de commettre l'irréparable. Il a confondu le déterminant possessif "sa" avec le pronom démonstratif élidé "ça". À cet instant précis, ses trois pages d'analyse géopolitique ne valent plus rien. Elles ont la valeur marchande d'un ticket de métro usagé sous une pluie fine. Son doctorat virtuel s'évapore. Son honneur est souillé. C’est ici qu’intervient votre arme secrète : le Bescherelle tactique. Dans l'arsenal du troll de commodité, la correction orthographique est l'équivalent de la bombe atomique, mais en plus lâche. C'est le "bouton rouge" que l'on presse quand on n'a plus d'idées, plus d'arguments, et plus de dignité. C'est magnifique. C'est l'art de gagner un combat de boxe en faisant remarquer à votre adversaire, qui vient de vous casser les deux mâchoires, qu'il a une braguette mal fermée. L'arbitre arrête le match. Vous êtes déclaré vainqueur par KO linguistique. Pourquoi est-ce si efficace ? Parce que corriger la faute d'un inconnu sur internet, c'est lui dire, avec toute la condescendance d'un marquis du XVIIIe siècle : *"Mon cher, comment osez-vous prétendre avoir une opinion sur la thermodynamique alors que vous ne maîtrisez même pas le programme du CE1 ?"* C'est une attaque ad hominem déguisée en service public. Vous ne l'insultez pas, non, vous l'éduquez. Vous êtes un missionnaire de la syntaxe dans la jungle de l'illettrisme numérique. Analysons la puissance de feu de vos munitions. Le "Sa/Ça" est votre fusil de sniper. C'est précis, c'est propre, ça ne laisse aucune chance. En répondant simplement : *"Ça*, avec une cédille. Cordialement"*, vous ne vous contentez pas de corriger une coquille. Vous venez de décréter que tout ce que votre interlocuteur a écrit avant cette faute est nul et non avenu. S'il ne sait pas écrire "ça", comment peut-il savoir si le vaccin contient des puces 5G ou si la Terre est plate ? C'est impossible. La logique est implacable : une faute d'orthographe est une preuve d'infériorité cognitive globale. Boom. Dignité évacuée dans la cuvette. Ensuite, vous avez le "Comme même". Ah, le "Comme même". C'est la grenade à fragmentation. Celui qui écrit "Comme même" au lieu de "Quand même" n'est pas seulement un internaute distrait, c'est une menace pour la civilisation. En relevant cette horreur, vous gagnez instantanément le respect silencieux de tous les autres lurkers qui lisaient le débat. Vous devenez le garant des valeurs de la République. Le débat ne porte plus sur le prix de l'essence, il porte sur la survie de la langue de Molière. Et vous êtes le dernier rempart. Et n'oublions pas le "Ils croivent". Là, on est sur de l'artillerie lourde. Si vous chopez un "ils croivent", ne vous contentez pas d'une correction sobre. Moquez-vous. Utilisez des émojis "mort de rire". Suggérez-lui de s'inscrire à des cours du soir ou de rendre son smartphone à un adulte responsable. À ce stade, vous n'essayez même plus d'avoir raison sur le sujet initial. Le sujet est mort. Vous êtes juste en train de danser sur le cadavre de son Bescherelle. Le génie de cette méthode, c’est qu’elle est imparable. Si votre victime essaie de se défendre en disant : *"On s'en fout de l'orthographe, réponds sur le fond !"*, il a déjà perdu. C'est le cri de désespoir du vaincu. Vous pouvez alors porter le coup de grâce : *"Si tu n'es pas capable de respecter les règles de base de ta propre langue, comment espérer que tu respectes la rigueur d'un raisonnement logique ?"* C'est brillant. C'est injuste. C'est d'une mauvaise foi absolue. C'est exactement pour ça qu'on est là. Il faut comprendre la psychologie de celui qui se fait corriger. C'est une blessure narcissique profonde. L'individu a passé vingt minutes à rédiger son texte, il a relu ses arguments, il a mis des virgules pour faire sérieux, il se sentait intelligent, il se sentait écouté. Et en une seconde, vous l'avez ramené à l'état de petit garçon qui s'est fait moucher par la maîtresse devant toute la classe. Vous avez brisé son élan. Il ne peut plus poster sans avoir peur de faire une autre faute. Vous l'avez castré grammaticalement. Mieux encore : la correction orthographique vous permet de sortir d'un débat par le haut alors que vous étiez en train de sombrer. Imaginez. Vous avez affirmé que les pingouins vivent au pôle Nord (ce qui est faux, ce sont les manchots, mais passons). Votre adversaire vous humilie avec des preuves géographiques irréfutables. Il vous traite d'ignare. Mais dans sa colère, il écrit : *"Tu ai vraiment stupide."* C'est votre porte de sortie. C'est votre parachute doré. Ne répondez pas sur les pingouins. Oubliez les pingouins. Les pingouins n'existent plus. Répondez : *"Tu es*. Verbe être, deuxième personne du présent. Avant de donner des leçons de géographie, apprends la conjugaison. C'est la base."* Et là, vous quittez la conversation. Vous ne lisez même pas la suite. Vous avez posé votre micro (ou votre rouleau de papier toilette). Vous avez gagné par abandon technique. Bien sûr, cette arme demande un certain sang-froid. Car pour corriger les autres, il faut être soi-même irréprochable. C'est le paradoxe du Sniper des Latrines. Vous devez relire votre insulte de trois mots au moins quatorze fois. Imaginez la honte, l'abîme de ridicule, si vous écriviez : *"C'est SA, pas ÇA, pauvre idiot !"* en faisant vous-même une faute à "idiot". Ce serait l'autodestruction. Le trou noir. La fin de votre carrière de troll. Vous seriez contraint de supprimer votre compte, de changer d'identité et de partir vivre dans une grotte sans wifi pour le restant de vos jours. Mais quand c'est bien fait, quel plaisir. C'est une jouissance presque érotique que de voir un argumentaire complexe s'effondrer parce qu'un "é" a pris la place d'un "er". C'est le triomphe de la forme sur le fond, du mépris sur la connaissance, de la pédanterie sur l'échange d'idées. En conclusion de ce chapitre, rappelez-vous ceci : internet n'est pas un lieu de débat. C'est un concours de posture. Et rien ne pose mieux son homme que de brandir un dictionnaire comme un bouclier anti-émeute. Le Bescherelle n’est pas un outil de communication, c’est une arme de destruction massive de la dignité d’autrui. Alors, la prochaine fois que vous sentirez vos jambes s'engourdir, que l'ennui vous gagnera face à un contradicteur trop brillant, ne cherchez pas d'arguments. Cherchez la faute. Elle est là, quelque part, tapie entre un participe passé mal accordé et un oubli de trait d'union. Trouvez-la. Visez. Tirez. Et tirez la chasse par la même occasion. Vous avez fini. La civilisation est sauve, une cédille à la fois.

La Bio : 'Libre Penseur' et Constipé

Observons le spécimen dans son habitat naturel : une pièce de deux mètres carrés, carrelée de blanc clinique, où l’acoustique est étonnamment favorable aux réflexions existentielles et aux bruits de succion fâcheux. Notre sujet, appelons-le Jean-Hubert (car personne ne s’appelle "Libre Penseur" dans la vraie vie, sauf peut-être les gens qui portent des capes en lin), est actuellement en pleine séance de « brainstorming rectal ». Mais ne vous y trompez pas : si son corps est en train de perdre une bataille de tranchées contre un reste de cassoulet industriel, son esprit, lui, survole les cimes de l'intelligence humaine. Sur son profil Twitter — pardon, « X », pour ceux qui aiment que leur réseau social ressemble à un site pornographique bas de gamme — la biographie de Jean-Hubert est un monument à la gloire du narcissisme intellectuel. On y lit : *« Libre-penseur. Iconoclaste. Disciple de Nietzsche. Chercheur de Vérité dans un monde de moutons. Stoïcien face à l’effondrement. L’élégance est la seule arme contre la médiocrité. »* C’est beau. On dirait du Malraux sous perfusion de Guronsan. On imagine un homme debout face à l’océan, les cheveux au vent, défiant les tempêtes de l’obscurantisme avec un exemplaire de *Ainsi parlait Zarathoustra* sous le bras. On imagine un guerrier de l’esprit, un phare dans la nuit de l’ignorance. La réalité est un peu plus... moite. La réalité, c’est que le « Libre-penseur » est actuellement assis sur une lunette en plastique légèrement fêlée, les genoux à hauteur de menton, le visage rubicond et les veines du front tellement saillantes qu’on pourrait y jouer de la harpe. Le « Stoïcien face à l’effondrement » est en train de transpirer à grosses gouttes parce que l'effondrement en question concerne son transit intestinal, et que la situation semble bloquée par un bouchon de certitudes (et de gluten). C’est ici que réside le génie tragique de l’homme moderne : cette capacité surhumaine à maintenir une posture de titan de la pensée tout en étant réduit à l’état de mammifère vulnérable et potentiellement hémorroïdaire. Regardez-le taper sur son smartphone. Il est en train d'incendier un inconnu sur la question du revenu universel ou de la physique quantique (sujets sur lesquels il a lu un article de trois minutes sur un blog obscur). Ses doigts volent sur l'écran. Il écrit : « Votre analyse manque de rigueur épistémologique. Vous devriez lire Nietzsche avant de proférer de telles inanités. » « Épistémologique ». Quel mot magnifique. C’est le cache-sexe des pédants. Jean-Hubert se sent puissant. Il se sent investi d'une mission. À cet instant précis, il oublie que ses jambes sont en train de s'engourdir, sombrant dans ce picotement désagréable que l'on appelle vulgairement « avoir des fourmis », mais que lui appellerait sans doute « une métaphore de la paralysie de la volonté chez Schopenhauer ». C’est le décalage ultime. Dans le cloud, il est un aigle. Dans les chiottes, il est une autruche en difficulté. Soudain, le drame survient. Le moment de vérité. Le « Libre-penseur » a terminé sa diatribe numérique. Il a envoyé son scud lexical. Il a triomphé de la « médiocrité ». Il est temps de passer à la phase de nettoyage, cet acte bassement matériel qui rappelle à l’homme qu’il n'est, au fond, qu’un tube digestif avec des prétentions. Il tend la main vers le distributeur. Et là, le vide. Le néant. L'abîme nietzschéen qui vous regarde au fond des yeux. Le rouleau est vide. Il ne reste que le carton brun, ce squelette dérisoire d'une civilisation qui a failli. Le silence qui suit est plus lourd que toutes les critiques de la raison pure. Notre « Iconoclaste » regarde le tube de carton. Il regarde sa bio : « Stoïcien ». S’il était vraiment stoïcien, il accepterait la situation avec une sérénité impériale. Il se dirait que le papier n’est qu’une convention sociale et que la propreté est une illusion des sens. Mais Jean-Hubert n’est pas Marc Aurèle. Jean-Hubert est un mec qui commence à paniquer sérieusement parce que la seule chose à portée de main, c’est un exemplaire gratuit d'un journal local dont le papier glacé est aussi absorbant qu'une plaque de verglas. C’est là que le « chercheur de vérité » rencontre la Vérité avec un grand V. La Vérité, ce n’est pas que « Dieu est mort ». La Vérité, c’est que sans triple épaisseur, le surhomme est une vaste blague. Observez la déchéance. Il commence par fouiller ses poches. Rien. Un ticket de carte bleue pour un achat de quinoa (bio, bien sûr). Trop petit. Un mouchoir utilisé ? Déjà saturé. Il regarde alors autour de lui avec l’acuité d'un prédateur en cage. Son regard tombe sur le tapis de bain. Un bref instant, une pensée sauvage, barbare, traverse son esprit de « Libre-penseur » : *Et si ?* Non. Même Nietzsche a des limites. Alors, il fait ce que tout intellectuel de Twitter ferait dans cette situation : il retourne sur son téléphone. Il a besoin d'une distraction. Il voit que son dernier tweet a reçu une réponse. Un internaute, probablement un « mouton » de la pire espèce, lui a répondu : « Tu parles de Nietzsche, mais t'as fait une faute à 'volonté de puissance', gros naze. » L'insulte de trop. Le monde s'écroule. Jean-Hubert, le visage déformé par la fureur et la constipation, commence à taper une réponse incendiaire. Il mobilise toute sa verve, tout son mépris de classe, toute sa culture Wikipédia. Il oublie qu'il est coincé, fesses nues sur une porcelaine froide, à court de consommables hygiéniques. Il écrit : « L'orthographe est la science des ânes, disait Stendhal (il n'a jamais dit ça, mais ça fait bien). Votre focalisation sur la forme trahit votre incapacité à saisir l'essence de mon propos. » Et c'est là, mesdames et messieurs, que le sublime touche au grotesque. Cet homme, qui se croit au-dessus de la mêlée, est en train de débattre de la « mort de l'expertise » alors qu'il est incapable de gérer l'approvisionnement logistique de ses propres latrines. Il se prend pour un loup parmi les brebis, mais il est juste un mec en détresse avec un smartphone et un rectum capricieux. La biographie sur les réseaux sociaux est le dernier rempart de notre dignité perdue. Plus on est insignifiant dans la vie réelle, plus on a besoin de mots compliqués dans sa description. Le « Libre-penseur » est au numérique ce que le slip rembourré est au sous-vêtement : une promesse que le contenu ne pourra jamais honorer. Finalement, Jean-Hubert se résigne. Il va devoir appeler à l'aide. Mais pas n'importe comment. Il ne va pas hurler « Y'A PLUS DE PQ ! » comme un vulgaire roturier. Non. Il va envoyer un SMS à sa compagne, restée dans le salon. Le message est le suivant : *« Chérie, le cycle de la consommation actuelle a révélé une faille systémique dans notre gestion des ressources cellulosiques. Pourrais-tu pallier cette carence matérielle afin que je puisse réintégrer le foyer ? »* Elle répond par un simple : « Le rouleau est sous l'évier, bouffon. » La réalité est cruelle. Elle ne parle pas le Nietzsche. Elle ne respecte pas l'iconoclasme. Elle se fout de la libre-pensée. La réalité, c'est que nous sommes tous, à un moment ou à un autre, des philosophes de comptoir coincés sur le trône, essayant de convaincre le monde de notre génie alors que notre seule préoccupation immédiate est d'éviter de sacrifier une chaussette. Alors, la prochaine fois que vous croiserez un profil avec une citation latine et une photo en noir et blanc de quelqu'un qui a l'air de réfléchir intensément à l'avenir de l'Occident, imaginez-le en train de pousser. Imaginez la goutte de sueur sur sa tempe. Imaginez le rouleau vide. Parce qu'au final, la seule chose que la libre-pensée n'a jamais réussi à libérer, c'est un intestin paresseux. Et ça, même Zarathoustra n'aurait pas osé l'écrire. Tirez la chasse, Jean-Hubert. Ton argumentaire était brillant, mais l'odeur est accablante. La civilisation attendra que tu aies retrouvé ton pantalon et un minimum d'humilité. Ce qui, au vu de ta bio, risque de prendre un temps que même l'éternel retour ne saurait combler.

Le Ratio ou la Mort

Il existe un moment précis, une fraction de seconde suspendue dans le continuum espace-temps de votre transit intestinal, où la réalité physique s'efface devant l'impératif numérique. Vous êtes là, les fesses en contact avec la céramique froide, les coudes solidement ancrés sur les cuisses — créant ces deux marques rouges caractéristiques que les archéologues du futur identifieront comme « les stigmates du Scroll » — et vous voyez passer l'aberration. C’est un tweet. Ou un commentaire Facebook. Ou une story Instagram d’une influenceuse qui explique que le gluten est une invention des Illuminati pour réduire la taille de nos chakras. À cet instant, votre rythme cardiaque s’accélère. Votre sphincter se contracte dans un élan de solidarité civique. Le monde ne peut pas continuer à tourner si cette personne n’est pas publiquement humiliée par un étranger à moitié nu dans une pièce de 2 mètres carrés. C’est ici que commence la traque. C’est ici que s’ouvre l’arène du « Ratio ». Pour les néophytes ou ceux qui ont encore une vie sociale active, le « Ratio » est la guillotine du XXIe siècle. C’est ce phénomène mathématiquement délicieux où votre réponse à une idiotie récolte plus de « likes » que le message original. C'est l'équivalent numérique de gifler quelqu’un avec son propre gant de toilette, devant une foule en délire, alors que vous portez une couronne en carton. C’est la preuve irréfutable que Dieu existe, qu’il est sarcastique, et qu’il a une excellente connexion Wi-Fi. Mais ne nous y trompons pas : obtenir un Ratio n’est pas une simple interaction sociale. C’est une opération chirurgicale à cœur ouvert, pratiquée avec un marteau-piqueur. Regardez-vous, Jean-Hubert (appelons-le encore ainsi, car le prénom porte en lui une promesse de pull sans manches et de mauvaise foi). Vous avez repéré votre proie. C’est un type qui a posté : « Je trouve que le café sans sucre, c’est pour les gens qui n’ont pas d’âme. » Une opinion de merde, certes. Une opinion qui ne mériterait que l’oubli. Mais pas pour vous. Pas aujourd'hui. Aujourd'hui, vous avez besoin de sang. Vous avez besoin de sentir que, malgré votre position de vulnérabilité extrême, assis sur ce trône d’émail, vous êtes le prédateur alpha de l’Internet mondial. Vous commencez à taper. Vos pouces survolent l’écran avec la précision d’un concertiste de haut vol. Vous effacez. Vous recommencez. « Ta mère le café » ? Non, trop vulgaire. « Le sucre, c'est pour les faibles » ? Trop basique. Il vous faut la punchline parfaite. Celle qui va déclencher l’avalanche. Celle qui fera dire aux algorithmes : « C'est lui, c'est l'Élu. C'est celui qui va humilier l'amateur de latte macchiato. » Finalement, vous envoyez : « Imagine avoir une opinion aussi éclatée au sol alors que ta photo de profil ressemble à un casting pour un remake de "Camping 3" mais en plus triste. Ratio. » Et là, le temps s'arrête. La chasse est tirée, mais vous ne bougez pas. La physique vous rappelle à l'ordre : vos jambes commencent à s'engourdir. Les fourmillements, ces petits soldats électriques, commencent à remonter de vos chevilles vers vos genoux. Mais qu'importe la gangrène ! Qu'importe si vous devez ramper jusqu'au salon sur les coudes comme un vétéran de Verdun ! Le compteur de notifications vient de s'emballer. 1 like. 5 likes. 12 likes. L'adversaire répond : « T'es qui ? ». Erreur fatale. Le « T'es qui ? » est l'aveu de faiblesse ultime, le dernier râle du gladiateur qui a perdu son glaive et qui essaie de se défendre avec un cure-dent. Vous répondez : « Le type qui va te faire ratio avec une main dans le dos et l'autre sur un rouleau de Lotus triple épaisseur ». C'est l'escalade. C’est l’ivresse du pouvoir. À ce stade, vous n'êtes plus un comptable de chez Groupama ou un étudiant en sociologie qui galère avec son mémoire sur l'influence du quinoa dans les structures de parenté. Vous êtes Ares. Vous êtes Napoléon à Austerlitz, si Napoléon avait eu besoin d'un désodorisant à la lavande et de moins de cavalerie. Pourquoi cette quête désespérée ? Pourquoi avons-nous besoin de plus de cœurs rouges que cet inconnu ? C’est une question de survie biologique. Dans la savane, le plus fort mange la gazelle. Sur Twitter, le plus drôle bouffe l'ego du voisin. Le Ratio, c'est la validation par la foule. C’est le pouce levé de l’empereur dans le Colisée, mais multiplié par mille. Chaque notification est un shoot de dopamine qui vous fait oublier que vous êtes en train de perdre toute dignité, enfermé dans une pièce sans fenêtre avec pour seule compagnie un canard en plastique bleu qui vous juge en silence depuis le rebord de la baignoire. Le drame, c’est quand le Ratio ne vient pas. Vous avez lancé votre pique. Vous pensiez avoir pondu le chef-d’œuvre du sarcasme. Vous attendiez la consécration. Et rien. 0 like. L’autre, l’ignoble amateur de café sucré, lui, continue de monter. Il est à 400. Vous êtes en train de vous faire « ratio-inverser ». C'est la mort sociale. C’est le naufrage du Titanic, mais vous êtes l’iceberg et tout le monde se moque de vous parce que vous n'avez même pas réussi à couler le bateau. À cet instant, la solitude des toilettes devient abyssale. L'odeur ambiante, que vous trouviez supportable il y a cinq minutes, devient le symbole de votre échec intellectuel. Vous regardez votre reflet dans l'écran noir de votre téléphone pendant qu'il charge le fil d'actualité. Et ce que vous voyez, c'est un homme triste, avec un double menton accentué par l'angle de vue, coincé dans une pièce carrelée, dont la seule ambition était de gagner une bataille de chiffres contre un inconnu nommé @PoutouFan92. C’est le moment où le philosophe de comptoir que vous étiez au chapitre précédent se transforme en tragédien grec. « Pourquoi, ô dieux de la fibre optique, m'avez-vous abandonné ? N'ai-je pas assez trollé les fans de K-Pop ? N'ai-je pas assez raillé les gens qui mettent des photos de leurs pieds en vacances ? » Mais soudain, le miracle. Un compte certifié — un mec avec une pastille bleue qui a probablement acheté son influence pour huit euros par mois — retweete votre insulte avec un simple « MDR ». C'est l'explosion. Les vannes s'ouvrent. Le Ratio bascule. En dix minutes, vous passez de l'ombre à la lumière. Vous doublez la victime. Vous la triplez. Vous êtes à 2000 likes. Lui plafonne à 450. Vous avez gagné. Vous êtes le Roi de la Montagne de Merde. Vous vous levez enfin. Vos jambes sont totalement mortes. Vous titubez, vous vous cognez contre le porte-serviettes. Vous marchez comme un nouveau-né girafe qui vient de découvrir la gravité. Mais vous avez le sourire. Vous sortez de la pièce, fier, le menton haut, prêt à affronter le monde. Vous croisez votre conjoint(e) dans le couloir. — « Ça va ? T’es resté super longtemps… » — « J’ai terrassé un infidèle, Chérie. J’ai rétabli l’équilibre des forces. J’ai ratio un mec qui n’aimait pas le café noir. » — « … Ah. Et tu as pensé à racheter du liquide vaisselle ? » Le retour à la réalité est brutal. On peut être le Dieu du Ratio sur internet, on reste celui qui oublie de vider le lave-vaisselle dans la vraie vie. On peut avoir l'adulation de 3000 bots anonymes et de trois adolescents prépubères en quête de clash, on n'en reste pas moins un individu qui vient de passer quarante minutes à se donner des crampes d'estomac pour une dispute sur le sucre. C’est là toute la beauté et l’horreur de notre condition de « scrolleurs du trône ». Nous cherchons une validation cosmique dans un lieu conçu pour l'évacuation des déchets. Nous voulons prouver notre supériorité intellectuelle alors que nous ne sommes même pas foutus de viser correctement quand on est distrait par un mème sur Elon Musk. Le Ratio, c'est la carotte au bout du bâton de notre vanité moderne. C'est ce qui nous fait croire que notre avis compte, que notre humour est une arme, et que notre présence sur cette application est indispensable à la survie de la civilisation occidentale. Alors qu'en vérité, tout ce qu'on a fait, c'est contribuer à rendre l'internet un peu plus toxique tout en augmentant nos risques d'hémorroïdes. Mais bon, ne boudons pas notre plaisir. Le type en face a supprimé son compte. C’est une victoire nette. Une victoire sans appel. Vous pouvez maintenant retourner dans le salon, vous asseoir sur le canapé, et attendre la prochaine notification. Parce que le monde est vaste, et que quelque part, un autre inconnu est en train de dire du bien de la pizza à l'ananas. Et ça, Jean-Hubert, ça ne peut pas passer. Préparez vos pouces. La prochaine session de trône s'annonce épique. La mort ou le Ratio, il faut choisir. Et tant qu'il y aura du Wi-Fi dans la cuvette, nous choisirons toujours le Ratio. Quitte à y laisser nos jambes.

La Menace de Mort en 140 Caractères

« Je vais te retrouver. » Trois mots. Dix-sept caractères, espaces compris. C’est court, c’est percutant, et ça a le mérite d’annoncer la couleur. Dans le monde merveilleux des réseaux sociaux, c’est l’équivalent numérique de sortir un cran-d’arrêt dans une ruelle sombre, ou de dégainer un Magnum 44 en plissant les yeux comme Clint Eastwood. Sauf que vous n'êtes pas Clint Eastwood. Vous êtes Jean-Hubert, vous portez un caleçon avec des motifs de petits canards, et vous venez de taper cette promesse de vendetta sanglante entre deux poussées gastriques particulièrement laborieuses. C’est là toute la magie de notre époque. L’écran de votre smartphone est une sorte de portail dimensionnel. D’un côté, il y a la réalité : vous avez de l'eczéma derrière l’oreille gauche et vous n’avez pas fait de sport depuis que l’EPS est devenu optionnel au lycée. De l’autre côté, il y a Twitter — ou "X", pour ceux qui aiment les noms de films porno des années 90. Là-bas, vous êtes un prédateur. Un traqueur d’élite. Un homme de l'ombre capable de localiser une adresse IP en trois clics et de débarquer chez un inconnu pour lui apprendre les bonnes manières à coups de lattes. « Je vais te retrouver. » Le type à qui vous envoyez ça habite à 800 kilomètres. Il s’appelle @KekeDu67 et il a eu l’outrecuidance de suggérer que votre série préférée « manque de rythme ». Pour cette insulte au bon goût et à votre intégrité intellectuelle, il mérite la mort. Ou au moins une bonne frayeur. Alors vous tapez cette phrase avec l'index vengeur, le regard noir, la mâchoire serrée. Vous vous sentez comme Liam Neeson dans *Taken*. Vous avez « un ensemble de compétences très particulières ». Vous êtes une machine de guerre. Puis, une fois le tweet envoyé, une fois la menace de mort digitale lancée dans l’éther comme une flèche empoisonnée, la réalité frappe à la porte. Ou plutôt, elle crie depuis le couloir. — « Jean-Hubert ? T’as vu ma brosse à dents ? » — « NAN, JE SAIS PAS OÙ ELLE EST ! » — « Et la tienne ? Tu l'as encore laissée traîner dans la cuisine ? » — « JE SUIS OCCUPÉ, CHÉRIE ! JE TRAQUE UN ENNEMI DE L'ÉTAT ! » Et là, le château de cartes s’effondre. Car la vérité, Jean-Hubert, c’est que si tu n’es pas capable de localiser un objet cylindrique de quinze centimètres muni de poils en nylon dans un appartement de 45 mètres carrés, tes chances de retrouver un certain Kevin à Strasbourg sont statistiquement proches de zéro. Il y a une ironie sublime dans la menace de mort proférée par l’homme moderne. Nous vivons dans l’ère de la géolocalisation totale, mais nous sommes l’espèce la plus paumée de l’histoire. On menace de « descendre » des gens alors qu’on est incapable de descendre les poubelles sans un rappel sur Google Calendar. On promet de « faire la peau » à un internaute alors qu’on demande à sa femme de nous ouvrir le pot de cornichons parce que « le couvercle est un peu grippé, c’est pas que j’ai pas de force, c’est une question de physique ». Regardez-vous. Vous venez de promettre à un parfait inconnu que vous allez « venir chez lui pour lui faire bouffer son clavier ». C’est une déclaration d’intention forte. Ça demande de la logistique. Il faut : 1. Trouver son adresse (difficile quand on confond déjà la gauche et la droite sur Waze). 2. Acheter un billet de train ou mettre de l’essence (ce qui implique de retrouver sa carte bleue, actuellement perdue dans la doublure du canapé depuis mardi). 3. S’habiller de manière intimidante (et non, le sweat à capuche taché de sauce samouraï ne compte pas). 4. Sortir de chez soi. C’est le point 4 qui pose généralement problème. Sortir de chez soi, c’est risqué. Il y a du vent, des gens, et parfois, il pleut. Et puis, il faut trouver ses clés. — « MAMAN ! T’AS VU MES CLÉS ? » — « Elles sont sur le buffet, Jean-Hubert. Juste à côté de ton cerveau, si tu le cherches aussi. » Le guerrier numérique est un assisté. C’est un prédateur qui a besoin qu’on lui coupe sa viande et qu’on lui rappelle de mettre ses chaussures de sécurité avant d’aller « casser des bouches ». Le contraste entre l’ultra-violence du propos et l’infantilité du quotidien est le moteur de notre comédie humaine moderne. On envoie des « Tu vas voir ce qui va t'arriver » avec la même assurance qu'un gamin de cinq ans qui menace de ne plus jamais manger de soupe, tout en sachant pertinemment que si la connexion Wi-Fi lâche, il va fondre en larmes parce qu’il ne sait plus comment on interagit avec un être humain sans passer par un clavier. Mais revenons à cette menace. Pourquoi le « Je vais te retrouver » est-il devenu la ponctuation préférée de l’insulteur de toilettes ? Parce que c’est l’ultime fantasme de puissance. Dans une société où l’on se sent de plus en plus invisible, de plus en plus broyé par des algorithmes et des factures d’électricité, dire à quelqu’un « Je sais qui tu es et je peux t’atteindre » redonne un sentiment de contrôle. On se prend pour un dieu vengeur alors qu’on est juste un type avec des fourmis dans les jambes parce qu’on est assis sur la cuvette depuis trop longtemps. Imaginez une seconde si ces menaces étaient suivies d’effets. Jean-Hubert finit par retrouver l'adresse de Kevin. Il prend son courage à deux mains, enfile ses baskets (après avoir demandé à sa femme où elles étaient rangées, bien sûr) et fait le voyage. Il arrive devant la porte de Kevin. Il lève le poing pour frapper. Et là, il réalise. Il a oublié de demander à sa femme où il avait mis son courage. Ou alors, il se rend compte qu’il a oublié l’adresse sur le coin de la table de la cuisine. Il rentre chez lui, la queue entre les jambes, et tweete : « T’as de la chance, j’avais mieux à faire aujourd’hui. » La vérité, c’est que le "Ratio" est notre seule arme parce que c'est la seule qui ne demande pas de savoir où se trouve la brosse à dents. Le Ratio est propre. Le Ratio est dématérialisé. On n’a pas besoin de chercher ses clés pour mettre un Ratio. Il suffit d'un pouce et d'un peu de mauvaise foi. Le « Je vais te retrouver » est le cri de guerre de celui qui ne trouve rien. C’est l’aboiement du caniche derrière la baie vitrée. C’est pathétique, c’est ridicule, et c’est surtout terriblement drôle pour quiconque a déjà vu Jean-Hubert paniquer parce qu’il ne trouve pas le beurre dans le frigo alors qu’il est juste devant ses yeux, derrière le pot de yaourt. Alors, cher Jean-Hubert, la prochaine fois que tu sentiras cette pulsion de justicier te monter au cerveau alors que tu es en train de recharger tes batteries sur le trône, réfléchis-y à deux fois. Avant de promettre une traque digne des plus grands films d’espionnage, assure-toi au moins que tu sais où est le papier toilette. Parce que menacer de mort un type à l’autre bout de la France alors qu’on est coincé sur ses chiottes, incapable de finir l’opération sans appeler à l’aide parce qu’on a fini le rouleau, c’est peut-être ça, le vrai échec. La prochaine fois, au lieu de taper « Je vais te retrouver », essaie plutôt un honnête : « Je vais essayer de retrouver mes chaussettes, et si j’y arrive, je reviens t’insulter. » Ce sera moins impressionnant, certes, mais au moins, ce sera vrai. Mais bon, on sait tous comment ça va finir. Tu vas cliquer sur "Envoyer". Tu vas te sentir puissant pendant trois secondes. Et puis, tu vas sortir des toilettes en traînant des pieds, tu vas entrer dans le salon, et tu vas demander d'une voix de petit garçon perdu : — « Chérie... tu n'aurais pas vu mon chargeur ? » Et ta femme, sans lever les yeux de son livre, te répondra ce que le monde entier a envie de te dire depuis que tu as créé ton compte Twitter : — « Il est dans ta main, Jean-Hubert. Il est dans ta main. » Rideau. La menace est passée. Le prédateur est redevenu une proie. La proie du quotidien, de la distraction et de sa propre incompétence domestique. Mais au moins, sur l'écran, le tweet est toujours là. Immuable. Menaçant. Ridicule. C'est ça, le génie de la vanité moderne : on est tous des loups sur Internet, mais on est tous des Golden Retrievers aveugles dès qu'il s'agit de retrouver la télécommande. Et tant que personne ne vient vérifier chez nous si on est capable de lacer nos chaussures tout seuls, on pourra continuer à faire croire au monde qu'on est le prochain John Wick. Allez, Jean-Hubert, va te brosser les dents. Si tu trouves la brosse, bien entendu.

La Notification, cette Drogue de Synthèse

Admettons-le, si la science avait un tant soit peu d’éthique, elle aurait déjà classé l’icône rouge de Twitter — ce petit cercle écarlate qui apparaît en haut à droite de ton écran — entre le crack purifié et le premier regard d’un nouveau-né. Sauf que le nouveau-né, il finit par coûter cher en études et en psychothérapie, alors que la notification, elle, est gratuite. Enfin, gratuite au sens où elle ne te coûte que ta dignité, ton temps de sommeil et l’intégrité structurelle de tes sphincters. Jean-Hubert est donc de retour sur son trône. Pantalon sur les chevilles, carrelage froid sous les pieds, et ce téléphone qui pèse plus lourd qu’une Bible dans sa main moite. Il vient de lâcher une bombe. Oh, pas une bombe nucléaire, non. Juste un tweet bien senti à l’attention d’une influenceuse qui expliquait comment « manifester l’abondance avec des cristaux de sel ». Jean-Hubert a répondu : « *L’abondance, c’est surtout celle de tes neurones en congé maladie, Jennifer. Cordialement.* » C’est là que le processus biochimique s’enclenche. D’un point de vue purement neurologique, ce qui se passe dans le cerveau de Jean-Hubert à cet instant précis est fascinant. C’est ce qu’on appelle le « Circuit de la Récompense Aléatoire ». C’est le même principe que la machine à sous au casino de Palavas-les-Flots, sauf que Jean-Hubert ne risque pas de gagner trois mille euros, mais juste une décharge d'adrénaline qui va lui faire contracter les fessiers si fort qu'il pourrait broyer une noix de pécan sans les mains. Le téléphone vibre. *Bzzz.* C’est le « shoot ». La première ligne de cette drogue de synthèse que sont les réseaux sociaux. Ce n'est pas une vibration ordinaire, c'est un appel de l'au-delà numérique. À ce moment-là, le transit de Jean-Hubert, qui était jusque-là en mode « dimanche pluvieux à Vierzon », passe subitement en mode « Grand Prix de Formule 1 ». La haine intestinale est un moteur à explosion. Chaque notification est une injection de kérosène dans le carburateur de son mépris. Il regarde l’écran. Un petit chiffre « 1 » dans une bulle rouge. Son cœur s’emballe. Est-ce Jennifer qui pleure ? Est-ce un inconnu qui a écrit « Ratio » ? Est-ce sa mère qui demande s’il a pensé à acheter du beurre demi-sel ? Peu importe. L’important, c’est que *quelqu’un, quelque part, a reconnu son existence*. C’est ça, le grand drame de l’homme moderne : on préfère être insulté par un bot ukrainien que d’être ignoré par le vide. On est devenus des chiens de Pavlov, mais au lieu de saliver pour une gamelle de croquettes, on sécrète de la bile pour un « J’aime ». Mais attention, Jean-Hubert ne consomme pas n’importe quelle came. Il y a une hiérarchie dans la notification. Il y a la « notification-placebo » : l’application Uber Eats qui te prévient que ton tacos arrive. Ça, c’est de la merde. Ça n'apporte que du gras. Il y a la « notification-angoisse » : le mail du patron à 21h30 titré « Urgent : Point sur les KPIs ». Ça, c’est le bad trip. Et enfin, il y a la « notification-héroïne » : celle qui indique que quelqu’un a réagi à ton insulte. Jean-Hubert déverrouille son téléphone avec le pouce tremblant. C’est un certain « @Kevindu93_officiel » qui lui a répondu : « *Mdr t ki frérot va manger tes morts.* » L’extase. Le nirvana du troll de salle de bain. À cet instant, Jean-Hubert ne sent plus ses jambes. Pas parce qu’il est en train de vivre une expérience mystique, mais parce que cela fait vingt-deux minutes qu’il est assis sur la lunette des toilettes et que la circulation sanguine a cessé d’irriguer ses membres inférieurs depuis le premier paragraphe. Il est en train de se transformer en statue de sel, mais une statue de sel avec une érection numérique. Il répond. Vite. Il faut entretenir le foyer. « *Kevin, retourne réviser ton brevet des collèges au lieu de faire le bonhomme avec ton pseudo de yaourt à boire.* » Envoyer. *Bruit de sifflement de l'application.* Et là, c’est le silence. Le tunnel. L’attente. La sueur perle sur son front. Jean-Hubert est en plein « craving ». Il rafraîchit la page. *Swipe down.* Rien. *Swipe down.* Toujours rien. La drogue ne redescend pas. La panique monte. Et si Kevin ne répondait pas ? Et si Kevin avait une vie sociale ? Et si Kevin était en train de dîner avec des amis en riant de choses réelles ? Cette attente, c’est le moment où la notification devient une drogue de synthèse particulièrement vicieuse. Elle te fait croire que tu es au centre de l'arène, alors que tu es juste un type à moitié nu dans une pièce de 2 mètres carrés qui sent la lavande de synthèse et le désespoir. Il faut comprendre que la notification est une extension de notre système nerveux. On ne porte plus notre téléphone, on le *subit*. Quand il vibre dans ta poche, ce n'est pas ton pantalon qui bouge, c'est ton âme qui est sollicitée par un algorithme conçu à Menlo Park par des génies de 24 ans qui portent des sweats à capuche et qui n'ont jamais eu de gaz de leur vie. Ils ont calculé la fréquence exacte de la vibration pour stimuler ton complexe amygdalien. Ils ont choisi le rouge de la bulle de notification parce que c'est la couleur du sang, du danger, et des promotions chez Lidl. C'est une agression chromatique conçue pour te dire : « Regarde-moi, Jean-Hubert. Oublie que tu as une famille. Oublie que tu as des pâtes sur le feu. Oublie que tu as les jambes paralysées. Quelqu'un a dit que tu étais un boomer sur Facebook. VA TE VENGER. » Et Jean-Hubert s’exécute. Il est le petit soldat de la Grande Guerre du Vide. Soudain, le téléphone s'illumine à nouveau. Trois notifications d'un coup. Le jackpot. Le cerveau de Jean-Hubert explose dans une symphonie de dopamine et de noradrénaline. Il ne se rend même pas compte qu'il a commencé à se balancer d'avant en arrière comme un autiste en manque de repères. — « Papa ? Tu sors ? Ça fait une demi-heure ! » crie son fils derrière la porte. Pauvre gosse. Il ne comprend pas. Il croit que son père fait ses besoins. Il ne sait pas que son père est en train de conquérir le monde, une insulte à la fois. Il ne sait pas que Jean-Hubert est sous perfusion de haine dématérialisée. — « Deux secondes, Léo ! Papa travaille ! » Travailler. C'est le mot qu'on utilise quand on ne veut pas admettre qu'on est en train de se piquer au pixel. Jean-Hubert regarde son écran. Il a maintenant une conversation de quarante-douze tweets avec Kevin et deux autres inconnus qui se sont incrustés. Ils débattent de la légitimité éthique de Jennifer et de ses cristaux, mais ça a dérapé sur la politique agricole commune et la taille des mains de Donald Trump. C’est le chaos. C’est beau. C’est la démocratie 2.0 : un asile de fous où les murs sont remplacés par des écrans tactiles. Chaque vibration est un petit frisson de plaisir qui lui remonte le long de la colonne vertébrale. C’est presque érotique. C’est le « Cercle Vertueux de la Haine Intestinale ». Plus il s'énerve, plus il tweete. Plus il tweete, plus il reçoit de notifications. Plus il reçoit de notifications, plus son transit s'accélère. C’est une machine à mouvement perpétuel. Si on branchait une turbine sur le côlon de Jean-Hubert à cet instant, on pourrait éclairer tout le quartier de La Défense pendant trois jours. Mais comme toute drogue de synthèse, la notification a un « comedown » brutal. À un moment donné, le flux se tarit. Kevin est allé se coucher. Les autres trolls ont trouvé une autre proie, probablement un ministre ou un mec qui a avoué aimer les pizzas à l'ananas. Le silence revient dans les toilettes. Jean-Hubert se retrouve seul face à son propre reflet dans l’écran noir de son smartphone. Et ce qu’il voit n’est pas John Wick. C’est un homme de quarante ans, les yeux injectés de sang, les traits tirés par l’effort intellectuel de trouver des rimes en « -ouille » pour insulter des parfaits inconnus, et les fesses marquées par le relief rouge de la lunette des toilettes. C’est le moment de vérité. Le moment où tu réalises que tu as passé la moitié de ta soirée à attendre qu’un circuit intégré te donne la permission de te sentir vivant. Tu as confondu l’adrénaline de la bagarre numérique avec de la personnalité. Tu as pris ton smartphone pour une épée, alors que c’est juste un miroir aux alouettes qui te filme pendant que tu fais caca. Jean-Hubert essaie de se lever. C'est là que le drame physique rejoint le drame existentiel. Ses jambes, privées d'oxygène depuis trop longtemps, sont devenues deux colonnes de coton hydrophile. Il tangue. Il s'accroche au porte-serviettes. Il ressemble à un nouveau-né girafe essayant de marcher sur une patinoire. Il sort des toilettes en boitant, le téléphone toujours serré dans sa main comme un totem sacré. Sa femme le croise dans le couloir. Elle le regarde, puis regarde ses jambes qui flageolent, puis regarde son visage hagard. — « Ça va, Jean-Hubert ? On dirait que tu viens de traverser Verdun. » Il redresse la tête. Il essaie de retrouver sa superbe de guerrier du clavier. — « J'ai... j'ai mis les choses au point sur Twitter, Chérie. La vérité avance. » Elle soupire, se détourne et lance par-dessus son épaule : — « Ta vérité, elle a surtout l’air d’avoir besoin d’un suppositoire et d’une bonne nuit de sommeil. Au fait, ton téléphone n'arrête pas de sonner sur la table du salon. » Jean-Hubert se fige. Une notification au salon ? Mais alors... qui est ce téléphone qu'il tient dans sa main ? Il regarde l'objet. C’est la télécommande de la box. Le manque est tel qu'il a halluciné des vibrations sur un morceau de plastique inerte. La drogue de synthèse a gagné. Le cerveau de Jean-Hubert est officiellement une purée de pixels. Il se traîne vers le salon, porté par l'espoir d'un dernier petit point rouge. Un dernier shoot avant le néant. Car au fond, Jean-Hubert le sait : tant que ça vibre, c'est qu'il existe. Même si c'est pour se faire dire qu'il est une merde par un mec dont la photo de profil est un Pikachu avec une casquette de SS. C’est ça, le progrès. C’est ça, l’abondance. Jennifer avait raison, finalement. Sauf que les cristaux de sel, Jean-Hubert les a dans les reins, à force de rester assis à attendre que le monde valide sa méchanceté gratuite. Allez, Jean-Hubert, branche-toi. La batterie est faible, mais la haine, elle, est à 100%.

L'Algorithme, mon Seul Complice

L’écran s’allume, projetant sur le visage livide de Jean-Hubert une lumière bleue si agressive qu’elle pourrait servir de phare pour guider les migrants en Méditerranée. Mais Jean-Hubert ne sauve personne. Jean-Hubert est en mission. Il vient de brancher son smartphone, cet appendice de verre et de lithium qui a remplacé sa conscience, et il attend que le grand oracle de la Silicon Valley lui dicte sa conduite. Car voyez-vous, Jean-Hubert ne sait plus contre qui être en colère de son propre chef. C’est trop fatigant. Réfléchir à une cause, peser le pour et le contre, s’informer sur la géopolitique ou le réchauffement climatique ? C’est d’un ennui mortel. C’est là qu’intervient son seul, son unique, son plus fidèle complice : l’Algorithme. L’Algorithme, c’est ce pote un peu toxique qui sait exactement ce que tu veux entendre à trois heures du matin quand tu es assis sur le trône, les jambes engourdies et l’âme en lambeaux. C’est lui qui, dans un murmure binaire, lui glisse à l’oreille : « Hé, Jean-Hubert, tu savais que les éleveurs de lamas du Larzac étaient en train de détruire le tissu social de la France ? Et au passage, les fans de K-Pop ont prévu d'envahir la Belgique. Qu’est-ce qu’on fait ? On les insulte ? » Jean-Hubert ne se pose pas de questions. Si le flux le dit, c’est que c’est vrai. L’Algorithme ne ment jamais. Il nous connaît mieux que notre propre mère. Votre mère pense que vous êtes quelqu’un de bien qui a juste « un peu de mal à se lever le matin ». L’Algorithme, lui, sait que vous êtes une bombe à retardement de frustration pure, prête à exploser sur quiconque utilise un emoji "cœur" de la mauvaise couleur. Prenons le cas des éleveurs de lamas. Pourquoi Jean-Hubert les déteste-t-il ce matin ? Il y a dix minutes, il ignorait l’existence même de la camélidiculture en milieu tempéré. Mais l’Algorithme a fait son travail. Il a injecté dans son fil d'actualité une vidéo de 15 secondes, montée avec une musique anxiogène, montrant un lama qui crache sur une petite vieille. Le titre en gras, format "Putaclic" : *« SCANDALE : Ces bêtes de l'enfer qui mangent nos retraites ! »* Et là, c’est le déclic. La symbiose. Jean-Hubert sent une chaleur monter dans sa poitrine. C’est la haine. La vraie. Celle qui donne un sens à la vie. Il tape, les pouces frénétiques : *« Encore une preuve que le lobby des camélidés veut nous grand-remplacer ! Allez bosser au lieu de brosser des poils de tapis, bande de parasites ! »* Envoyer. Le petit "vroum" de validation lui procure une décharge de dopamine supérieure à celle d’un premier baiser, principalement parce qu'il ne se souvient plus de ce qu’est un baiser, à part peut-être celui de sa grand-mère qui sentait la naphtaline et le regret. Mais l’Algorithme est un complice exigeant. Il ne s’arrête jamais. À peine Jean-Hubert a-t-il terminé de régler son compte au secteur ovin-andin qu’un nouveau dossier surgit. Cette fois, c’est du lourd. C’est du féroce. C’est la K-Pop. Pour l’Algorithme, la K-Pop est la ressource infinie. C’est le gisement d’uranium de la discorde. Pourquoi ? Parce que les fans de K-Pop, qu'on appelle la "Army", sont plus organisés que le Mossad et plus susceptibles qu'un critique gastronomique à qui on servirait un McDouble. L’Algorithme pousse une publication suggérée : *« Pourquoi les BTS sont plus influents que Mozart ? »* Jean-Hubert manque de s'étouffer avec sa propre salive. Mozart ? Le mec avec la perruque ? Jean-Hubert n’a jamais écouté une note de Mozart de sa vie, à part la sonnerie de son micro-ondes, mais soudain, il devient le défenseur acharné du classicisme autrichien. C’est une question de principe. C’est une question de survie civilisationnelle. *« Vos idoles en plastique chantent comme des chèvres autotunées. Mozart, lui, il avait du génie, pas du maquillage. Retournez à l'école, les gamines. »* Il sait ce qui va se passer. L’Algorithme le sait aussi. C’est leur petit secret. Dans les trois minutes qui suivent, 452 adolescentes nommées @JungKookLover69 vont lui expliquer dans 12 langues différentes, dont le coréen et le klingon, qu’il est un "boomer" en fin de race et que sa photo de profil ressemble à un vieux jambon oublié derrière un radiateur. Et Jean-Hubert adore ça. C’est le miracle de la complicité numérique. L’Algorithme n’est pas un outil, c’est un entremetteur. Il organise des rencontres de boxe intellectuelle (ou plutôt des combats d’infirmes mentaux) où personne ne gagne, mais où tout le monde transpire. C’est une économie circulaire : Jean-Hubert donne sa colère, l’Algorithme lui donne de l’attention, et la plateforme vend des publicités pour du shampoing antipelliculaire à des gens qui, de toute façon, s’arrachent les cheveux de rage. D’un point de vue sociologique, si on voulait faire semblant d’être intelligent — ce que Jean-Hubert évite scrupuleusement de faire pour ne pas s’auto-insulter par réflexe — on appellerait ça le "Biais de Confirmation par l'Indignation". Mais restons simples : c’est juste le syndrome du mec qui veut avoir raison contre le reste de l’univers, tout en étant en pyjama avec une tache de café sur le ventre. L’Algorithme est un complice merveilleux car il élimine la nuance. La nuance, c’est le cancer de l’internet. Si vous commencez à vous dire « Oui, mais après tout, les éleveurs de lamas font peut-être du bon fromage », vous avez perdu. L’Algorithme vous punira en vous montrant des vidéos de chatons mignons jusqu’à ce que vous redeveniez un prédateur. Il veut du sang. Il veut que vous pensiez que le monde est divisé en deux camps : vous (le dernier rempart de la lucidité) et les Autres (une masse informe de crétins payés par Bill Gates ou les Reptiliens pour vous contrarier). Regardez Jean-Hubert. Il est maintenant en train d'argumenter avec un bot ukrainien sur la pertinence de la laine de lama dans l'industrie spatiale, tout en recevant des menaces de mort en emoji "cœur" de la part de fans de BTS. Il n'a jamais été aussi vivant. Ses pupilles sont dilatées. Son rythme cardiaque est à 110 battements par minute sans avoir bougé de son fauteuil. C’est le sport du futur : l’infarctus sédentaire par procuration. On pourrait se demander : mais pourquoi faire ça ? Pourquoi ne pas simplement éteindre et aller regarder un arbre ? Parce que l'arbre ne vous répond pas. L'arbre ne vous traite pas de fasciste parce que vous préférez les chênes aux sapins. L'arbre n'a pas d'opinion sur le dernier single de Blackpink. L'arbre est neutre, et la neutralité, pour Jean-Hubert, c'est la mort. L’Algorithme, lui, lui offre le luxe suprême : le sentiment d’être important. Chaque notification est un petit trophée. « Quelqu’un vous a répondu ». Traduction : « Quelqu’un, quelque part, a pris le temps de taper des insultes avec ses doigts parce que tu existes ». C’est une validation par le conflit. « J’insulte, donc je suis ». Et le plus beau dans cette complicité, c’est la gratuité de la cible. Aujourd'hui, ce sont les lamas et la K-Pop. Demain, grâce à une subtile modification de quelques lignes de code à Menlo Park, ce sera peut-être les gens qui mettent des ananas sur leurs pizzas ou les collectionneurs de timbres à l'effigie de Valéry Giscard d'Estaing. Peu importe. La haine est une énergie renouvelable, et l’Algorithme est le panneau solaire qui la capte pour éclairer le vide sidéral de l’existence de Jean-Hubert. Jean-Hubert sourit. Il vient de trouver une faille dans l'argumentaire d'une fan de 12 ans sur la structure harmonique des morceaux de K-Pop. Il s'apprête à lui envoyer un lien vers un article Wikipédia sur le contrepoint baroque qu'il n'a pas lu. Merci, l’Algorithme. Merci de me choisir mes ennemis. Merci de me dispenser de l’effort de l’empathie. Ensemble, nous allons pourrir ce fil de commentaires jusqu'à ce que mort s'ensuive. Ou jusqu'à ce que la batterie tombe à 1 %. C’est beau, le progrès. Avant, pour s’engueuler avec un inconnu, il fallait aller au bistrot, commander un rouge et risquer de se prendre une vraie tarte dans la gueule. Aujourd’hui, on peut faire ça dans le confort de ses toilettes, en toute sécurité, protégé par un écran et l’anonymat d’un pseudo comme @VengeurMasqué78. Jean-Hubert se sent puissant. Il est le roi d'un royaume de pixels. Il est le général d'une armée de fantômes. Et son Premier Ministre, son éminence grise, son seul complice, continue de faire défiler les raisons de haïr. « Prochaine cible : les gens qui disent "au jour d'aujourd'hui". Prépare tes pouces, Jean-Hubert. On va les déglinguer. »

Le Mode 'Discrétion' chez les Beaux-Parents

Le dimanche chez les beaux-parents est à la vie sociale ce que le siège de Vercingétorix fut à la stratégie militaire : une épreuve d’endurance où l’on finit par manger son propre cheval par pur désespoir. Entre le rôti trop cuit et la discussion sur le prix des granulés de bois, l’esprit de Jean-Hubert s’étiole. Il sent ses neurones se suicider un par un, comme des lemmings sautant d'une falaise de politesse. C’est là que le signal de détresse retentit dans sa poche. Une notification. Un « ping » discret, mais dont la résonance émotionnelle équivaut à un appel aux armes. Un ministre — appelons-le Bruno, pour la forme — vient de poster un tweet sur la « nécessaire pédagogie de l’effort budgétaire ». C’est l’heure. Jean-Hubert croise le regard de son épouse, simule une grimace de douleur digne d’un acteur de série B sous-payé, et murmure un « Oh, je crois que le pâté de foie ne passe pas » d’une voix chevrotante. Il se lève, s'excuse avec une humilité de condamné, et s’engouffre dans le couloir. Le sanctuaire. Les toilettes de la belle-famille. Un espace de trois mètres carrés orné de papier peint à fleurs des années 70 et d’un calendrier des Postes 2014. Mais pour Jean-Hubert, c’est le Poste de Commandement Avancé. C’est ici que la guerre va se gagner. Cependant, le défi est immense. Dans une maison bourgeoise où le silence est une vertu cardinale, les murs ont non seulement des oreilles, mais ils semblent aussi posséder une capacité d'amplification acoustique digne de la Philharmonie de Paris. On peut entendre une fourchette tomber dans la cuisine depuis le grenier. Le moindre bruit suspect en provenance de la « petite pièce » sera analysé, commenté et archivé par la belle-mère, une femme capable de diagnostiquer une occlusion intestinale à travers une porte en chêne massif. Jean-Hubert doit activer le **Mode Discrétion**. La première règle de l’insulteur furtif est la gestion de l’éclairage. Il ne faut surtout pas que la lumière filtre sous la porte pendant quarante-cinq minutes. Ça envoie un message de « je suis en train de lire l'intégrale de la Pléiade » qui est suspect. Il baisse la luminosité de son smartphone au minimum, ce niveau de noirceur où l'on ne distingue plus les pixels de son propre reflet de rat d’égout numérique. Ensuite, le haptique. C’est le piège des néophytes. Si le téléphone vibre à chaque caractère tapé, le « bzzz-bzzz » rythmique ressemblera, pour les gens à table, à une tentative désespérée de communication avec l'au-delà ou, pire, à l'utilisation d'un accessoire de plaisir prohibé par le Vatican. Jean-Hubert désactive tout. Le silence doit être total. Ses pouces doivent glisser sur le verre avec la grâce d'un patineur artistique sur un lac gelé. Le ministre a écrit : *« Nous devons réinventer la croissance inclusive. »* Jean-Hubert sent la bile de l'indignation monter. Ses pouces brûlent. Il commence à rédiger sa réponse. *« Espèce de technocrate en solde, ton concept de croissance inclusive a autant de sens qu'un cours de natation dans le Sahara. Tu réinventes quoi ? Le vol à la tire institutionnalisé ? »* C’est du bon. C’est du solide. Mais il doit rester vigilant. Au salon, les voix se sont tues. Il entend le bruit des cuillères qui raclent le fond des pots de yaourt. C’est le moment critique : la transition entre le dessert et le café. Le moment où quelqu’un pourrait dire : « Tiens, Jean-Hubert est là-dedans depuis un moment, non ? » Pour simuler une activité biologique normale et masquer le bruit des clics frénétiques, Jean-Hubert utilise la technique du « Faux Mouvement ». Il tire un peu de papier toilette de temps en temps — lentement, très lentement — pour créer une ambiance sonore cohérente. Un petit roulement de carton, un froissement de papier. C’est le bruit de l'innocence. Pendant ce temps, sur l'écran, le carnage continue. Un autre ministre, celui de la Transition Écologique cette fois, vient de suggérer que les Français devraient « préférer le vélo au jet privé ». Jean-Hubert explose intérieurement. *« Dis-moi, Grand Maître du Pédalier, ton vélo, il a des roues en or massif fondu avec nos impôts ? On t'a vu descendre d'une limousine climatisée pour faire les 50 derniers mètres devant les caméras. Ton hypocrisie est si épaisse qu'on pourrait l'utiliser pour isoler les combles des pauvres que tu méprises. »* L’adrénaline monte. C’est là que le danger survient. Dans l’excitation de l’insulte bien troussée, Jean-Hubert oublie la physique. Son coude heurte la brosse des toilettes. Le bruit plastique contre la faïence résonne comme un coup de canon. Silence de mort au salon. « Tout va bien, Jean-Hubert ? » lance la belle-mère d’une voix mielleuse qui cache une curiosité de procureur général. C’est le test ultime. Si Jean-Hubert répond trop vite, on saura qu’il ne fait rien de « productif ». S’il ne répond pas, on va appeler les pompiers. Il attend trois secondes. Il lâche un petit grognement étouffé, le son d'un homme qui souffre mais qui garde sa dignité. « Oui, oui... juste... le pâté, je vous avais dit... Ne m’attendez pas pour le café ! » Génie. La diversion fonctionne. Au salon, on commence à débattre des dangers de la charcuterie artisanale. Jean-Hubert a gagné dix minutes de sursis. Il retourne à ses moutons, ou plutôt à ses loups. Son tweet contre le ministre du Budget est en train de devenir viral. Les notifications pleuvent. Son pouce survole l’écran comme un prédateur. Il est @VengeurMasqué78, le fléau des élites, le Che Guevara du petit coin. Mais il y a un problème technique : la batterie. 4 %. Le Mode Discrétion impose aussi une gestion draconienne de l’énergie. Chaque seconde passée à rafraîchir le fil d'actualité est une seconde volée à la survie du compte. Et charger son téléphone dans les toilettes chez les beaux-parents est un acte de haute trahison qui nécessite de ramper sous l'évier pour trouver une prise cachée derrière le désodorisant à la lavande. Il décide de porter le coup de grâce. Une salve finale destinée au Porte-parole du Gouvernement. *« Ta dernière conférence de presse était tellement vide de sens que les physiciens pensent y avoir trouvé la preuve de l'existence du néant absolu. Tu ne parles pas, tu fais du bruit avec ta bouche pour empêcher les gens de réfléchir. »* Appuyer sur « Envoyer » procure une décharge de dopamine supérieure à n'importe quel rôti de veau. Jean-Hubert contemple son œuvre. Il a insulté trois ministres, un secrétaire d'État et un député en marche arrière, le tout sans faire plus de bruit qu'une souris asthmatique. Il est temps de sortir. Mais attention : la sortie est aussi importante que l’infiltration. Il faut avoir l’air « vidé » au sens propre comme au sens figuré. Il éteint son téléphone, le range soigneusement dans sa poche. Il tire la chasse d'eau — le signal de la fin des hostilités. Il attend que le réservoir se remplisse, le temps de se recomposer un visage de martyr gastrique. Il sort, les jambes un peu fourmillantes (l'effet "trône de fer" prolongé), et retourne au salon. — « Ça va mieux, mon grand ? » demande le beau-père en remuant son sucre dans son café. — « On fait aller, Jean-Pierre. On fait aller. Un peu de repos et ça repartira. » Jean-Hubert s’assoit. Il est calme. Il est serein. Il sait qu’à cet instant précis, quelque part dans un ministère parisien, un stagiaire en communication est en train de s'arracher les cheveux devant la virulence de @VengeurMasqué78. Le monde est peut-être injuste, les impôts sont peut-être trop élevés et le rôti était peut-être trop sec, mais Jean-Hubert, lui, a fait sa part. Il a accompli son devoir citoyen depuis le couloir du fond. Et alors que sa belle-mère commence à lui expliquer pourquoi elle pense que le gluten est une invention des Illuminati, Jean-Hubert sourit intérieurement. Il sent la vibration d'une nouvelle notification dans sa poche. Le combat ne s'arrête jamais. Mais pour l'instant, il faut reprendre une part de tarte aux pommes. C'est le prix de la couverture.

Le Grand Nettoyage (de Printemps)

La tarte aux pommes de la belle-mère a ce goût de victoire suave, légèrement cannelle, avec une pointe de satisfaction méchante. Alors que Jean-Hubert enfonce sa fourchette dans la pâte sablée, il sent encore sous ses doigts le fantôme des touches de son smartphone. Il vient de traiter un député européen de « mollusque invertébré à la solde du lobby des nains de jardin » et, franchement, ça vaut toutes les séances de sophrologie du monde. Vous voyez ce moment ? Ce moment précis où, après avoir vidé votre sac (au sens propre comme au figuré), vous regagnez la civilisation avec le sentiment du devoir accompli ? C’est ce qu’on appelle le Grand Nettoyage. Et ne vous méprenez pas : on ne parle pas ici de passer l’aspirateur derrière le canapé ou de trier ses chaussettes orphelines. Non, on parle de la grande vidange de l’âme, de cette catharsis intestinale et numérique qui permet à un homme normalement constitué de ne pas étrangler son prochain avec un câble HDMI. Jean-Hubert regarde Jean-Pierre. Jean-Pierre est un homme qui porte des gilets sans manches et qui pense que le summum de l'audace est de mettre du sucre roux dans son expresso. Pour le monde entier, Jean-Hubert est comme Jean-Pierre : un type inoffensif qui trie son verre, paye sa redevance télé (même s’il n’a plus de télé) et dit « tout à fait » avec un air pénétré quand on lui parle de la météo. Mais Jean-Pierre ignore que son gendre vient de déclencher une mini-guerre civile sur un forum de passionnés de philatélie parce qu’il s’ennuyait entre deux contractions sphinctériennes. C’est là toute la beauté du concept. Le Grand Nettoyage, c’est cette transition magique entre le troll des cavernes (en carrelage 15x15) et le citoyen exemplaire. Regardez-le se lever pour débarrasser la table. Quel homme ! Quelle abnégation ! Il ramasse les miettes avec une précision chirurgicale, alors qu’il y a dix minutes, il tapait en majuscules : « TON ARGUMENT EST AUSSI VIDE QUE LE CERVEAU D’UN INFLUENCEUR DUBAÏOTE ». La dualité humaine est fascinante. C’est le syndrome du super-héros, mais avec du papier toilette triple épaisseur en guise de cape. Le Grand Nettoyage commence toujours par le geste rituel : la pression sur le levier de la chasse d’eau. Ce n'est pas qu'une question d'hydraulique, c'est une cérémonie liturgique. *Schlak-vloum.* Dans ce tourbillon aquatique disparaissent non seulement les résidus d’un rôti trop cuit, mais aussi toute la bile, la frustration de l’open-space, les non-dits accumulés devant la machine à café et l’envie de hurler « TAIS-TOI » quand la belle-mère entame son chapitre sur les bienfaits du curcuma contre les ondes 5G. La chasse d’eau, c’est le bouton « Reset » de l’existence. C’est le passage de la zone de non-droit à la zone de courtoisie forcée. Puis vient l’étape (facultative pour certains, mais cruciale pour la mise en scène) du lavage de mains. Jean-Hubert se regarde dans le miroir au-dessus du lavabo. Il se frotte les paumes avec un savon qui sent artificiellement la « Brise Marine ». C’est le moment Pontius Pilate. Il se lave les mains de ses péchés numériques. En frottant ses pouces, il efface les traces de son insolence envers un chef étoilé dont il a critiqué le dressage des assiettes (« On dirait qu'un pigeon a eu un accident gastrique sur votre ardoise, monsieur »). En rinçant ses index, il oublie qu'il a suggéré à un prof de yoga de se coincer ses chakras là où le soleil ne brille jamais. Une fois les mains essuyées sur la serviette invité — celle qui est toujours un peu trop rêche et qui ne sèche rien — Jean-Hubert redevient le Gendre Idéal™. Il réajuste son pull col V. Il vérifie que son smartphone est bien en mode silencieux. La bête est calmée. Le prédateur des réseaux est retourné dans sa cage de chair et de bonnes manières. S’adresserait-on ainsi à la foule si on faisait du stand-up ? Sans doute. On leur dirait : « Avouez-le, vous aussi. Vous êtes là, à un mariage, à écouter un oncle raciste expliquer pourquoi les jeunes ne veulent plus travailler, et votre seule soupape de sécurité, c’est d'aller aux chiottes pour insulter un inconnu qui a mis une mauvaise note à *Star Wars* sur Allociné. C’est ça, la paix sociale ! Si Twitter s’arrêtait demain, le taux d’homicides dans les dîners de famille grimperait de 400 %. L’anonymat fécal est le dernier rempart contre la barbarie. » L'essai sociologique, s'il devait s'emparer du sujet, titrerait probablement : *« De la défécation comme espace de subversion politique dans les sociétés post-industrielles »*. On y expliquerait que Jean-Hubert ne chie pas, il manifeste. Il n’insulte pas, il déconstruit le discours dominant depuis un trône de porcelaine. C’est un acte de résistance passive-agressive. En sortant des toilettes, Jean-Hubert a réalisé son « Grand Nettoyage de Printemps » psychologique. Il a évacué le surplus. Il est vide, il est propre, il est prêt à subir encore trois heures de monologue sur les Illuminati sans sourciller. — « Tu es resté longtemps, Jean-Hubert, tu es sûr que ça va ? » s’inquiète la belle-mère en lui tendant une deuxième part de tarte. — « Oh oui, Belle-Maman. Très bien. J’ai eu une sorte d’épiphanie. Une remise à zéro. » — « C’est le curcuma dans le rôti, je te le dis, ça nettoie l’intérieur ! » — « Vous n’avez pas idée à quel point, » répond Jean-Hubert avec un sourire de saint martyr. Il est désormais un citoyen exemplaire. Il va proposer de faire la vaisselle. Il va même s’intéresser à la collection de cuillères en argent de Jean-Pierre. Pourquoi ? Parce qu’il a sa réserve. Parce qu’il sait qu’au fond de sa poche, son téléphone vibre. Il imagine déjà la réponse outrée de l’internaute qu’il a mouché. Il anticipe les insultes qui vont pleuvoir en retour. Et ça le nourrit. C’est un cycle infini, une symbiose parfaite entre le déchet physique et le déchet intellectuel. Le Grand Nettoyage, c’est cette capacité héroïque à supporter l’insupportable parce qu’on s’est autorisé l’inacceptable ailleurs. On est poli avec la boulangère parce qu’on a été odieux avec un bot sur Facebook. On respecte les limitations de vitesse parce qu’on a roulé à 200 km/h sur l’autoroute de la méchanceté gratuite derrière une porte verrouillée. Jean-Hubert croque dans sa tarte. La pâte est croustillante. La vie est belle. Il est calme. Il est lavé. Il est le pilier de la société. Jusqu’à la prochaine envie pressante. Jusqu’à ce que le colon ou la colère — ces deux moteurs de l’humanité — ne réclame une nouvelle audience. À ce moment-là, et à ce moment-là seulement, il se lèvera de nouveau, s’excusera avec une moue contrite, et retournera au combat. Mais pour l'heure, il apprécie le silence. Le Grand Nettoyage est terminé. La maison de son esprit est rutilante, les sols sont cirés, les vitres sont claires. Il n'y a plus une seule pensée sombre. Tout a été envoyé dans les égouts de l'oubli numérique. — « Jean-Pierre, » dit Jean-Hubert avec une sincérité désarmante, « reprenez donc un peu de café. Et parlez-moi encore de votre tondeuse à gazon. Ça me passionne. » C'est le plus gros mensonge de la journée. Et c’est aussi sa plus belle victoire. Car seul un homme qui a déversé tout son fiel sur un parfait inconnu peut avoir assez de bonté pour écouter parler d'une tondeuse à gazon thermique pendant quarante-cinq minutes sans avoir des envies de meurtre. Le Grand Nettoyage de Printemps, c'est finalement ça : l'art de devenir un saint en étant, de temps en temps, une parfaite ordure dans le secret d'un petit réduit de deux mètres carrés.
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Le monde se divise en deux catégories : ceux qui considèrent les toilettes comme un simple lieu d'élimination métabolique, et les stratèges. Si vous appartenez à la première catégorie, vous êtes probablement quelqu'un de sain, d'équilibré, et vous avez sans doute une vie sociale épanouie. Vous me dé...

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