Huit Milliards de Raisons d'Avorter la Planète
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Regardez-vous. Non, sérieusement, jetez un coup d’œil à votre voisin de métro, à votre collègue de bureau qui mâche ses stylos, ou à ce reflet vaguement gras dans le miroir de votre salle de bain. Vous voyez cette étincelle de « singularité » ? Ce petit quelque chose qui vous fait dire : « Moi, je s...
Trop de monde au buffet : Le syndrome du passager clandestin
Regardez-vous. Non, sérieusement, jetez un coup d’œil à votre voisin de métro, à votre collègue de bureau qui mâche ses stylos, ou à ce reflet vaguement gras dans le miroir de votre salle de bain. Vous voyez cette étincelle de « singularité » ? Ce petit quelque chose qui vous fait dire : « Moi, je suis différent, j'ai une âme, j'écoute des vinyles de jazz éthiopien et j'ai une cicatrice en forme de virgule sur le genou gauche » ?
C’est un mensonge. Une erreur statistique. Un pur délire de marketing biologique.
On est huit milliards. Huit. Milliards. Si vous étiez « un sur un million » — ce qui sonne déjà comme une rareté absolue dans la bouche d’un poète optimiste ou d’un vendeur de voitures d’occasion — cela signifierait qu’il existe précisément huit mille exemplaires identiques de vous éparpillés sur la croûte terrestre. Huit mille ! C’est assez pour remplir un Zénith. Vous pourriez organiser une convention nationale de vous-mêmes, vous asseoir dans les gradins, et vous regarder dans le blanc des yeux en réalisant que vous portez tous la même petite veste en jean « vintage » achetée dans la même enseigne de fast-fashion qui exploite les mêmes gamins au Bangladesh. Vous n’êtes pas un flocon de neige unique ; vous êtes de la neige fondue dans une gouttière bouchée.
Bienvenue au grand buffet de l'existence. Le problème, c'est que la salle est trop petite, la clim est pétée, et personne n’a ramené de chips.
Le « Syndrome du Passager Clandestin », c’est la base de notre contrat social foireux. Dans un buffet normal, le principe est simple : on apporte un truc, on partage, on picore. Mais à l’échelle de l’humanité, on a décidé de transformer ça en une sorte de Battle Royale du pique-assiette. On est huit milliards à s’être pointés à la soirée de la biosphère sans avoir été invités, les mains dans les poches, en demandant : « C’est où qu’on s’sert ? ».
L’humanité est cette personne insupportable qui arrive à votre crémaillère avec une bouteille de Villageoise entamée, boit tout votre whisky japonais, vomit dans le bac à ficus, et demande si vous n'avez pas un chargeur d’iPhone avant de repartir en piquant le parapluie d’un autre invité. Sauf que là, l’appartement, c’est la Terre, et le whisky japonais, c’est le pétrole qu’on a mis trois millions d’années à distiller.
Analysons la mécanique du buffet. Dans une foule de huit milliards, la responsabilité individuelle se dilue jusqu’à devenir une homéopathie de la moralité. On se dit tous la même chose : « Oh, ça va, c’est juste un gobelet en plastique, les sept milliards neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millions neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres n’ont qu’à faire gaffe ». Le souci, c’est qu’on est tous le passager clandestin du voisin. On est huit milliards de parasites convaincus d’être les hôtes.
Et parlons de ce concept de « copier-coller ». On nous rebat les oreilles avec l’ADN, les empreintes digitales, l’iris de l’œil. « Personne n’a le même code génétique ! » nous hurlent les biologistes avec un enthousiasme suspect. Techniquement, c’est vrai. Mais d’un point de vue macroscopique, vous êtes une itération interchangeable de la version 2.1 de l’homo-crétinus.
Prenez vos goûts personnels. Vous pensez être subversif parce que vous aimez les films de série B et le kombucha ? Il y a quarante-deux millions de personnes sur TikTok qui ont exactement la même « esthétique ». Vous vous croyez rebelle avec votre tatouage de triangle sur l’avant-bras ? Il y a assez de triangles sur les bras des humains actuels pour reconstruire la pyramide de Khéops à l’échelle 1:1. Nous sommes des algorithmes de chair. On ne crée rien, on re-mixe des déchets culturels en espérant que le voisin ne remarquera pas qu’on lui a piqué son riff de guitare ou sa blague sur les vegans.
L’idée que chaque vie est précieuse est la plus grande escroquerie comptable de l’histoire. Quand vous avez un exemplaire unique d'un timbre de collection, il vaut une fortune. Quand vous en avez huit milliards, ça s'appelle des confettis. Et qu'est-ce qu'on fait des confettis après la fête ? On les balaie. On ne leur demande pas leur avis sur la géopolitique ou sur le sens du dernier film de Christopher Nolan.
Imaginez Dieu (ou l’Univers, ou le stagiaire en charge de la simulation, rayez la mention inutile) comme un chef de cuisine qui a préparé un plat pour douze personnes. Et soudain, huit milliards de types débarquent avec des fourchettes. Qu’est-ce qui se passe ? On commence à bouffer les décorations. Puis on bouffe la nappe. Puis on finit par se bouffer les uns les autres en essayant de convaincre le voisin que, statistiquement, il est moins "unique" que nous et que sa cuisse a un profil nutritif intéressant.
C'est ça, le buffet de l'anthropocène. On se marche dessus pour atteindre le plateau de crevettes, sauf que les crevettes sont en plastique et que le plateau est en train de fondre.
Le plus drôle, c’est notre obstination à vouloir « laisser une trace ». On veut tous graver notre nom dans l’écorce de l’histoire. Mais mon gars, l’arbre est déjà recouvert de huit milliards de noms. On ne voit même plus l’écorce. On ne voit même plus l’arbre. On voit juste une masse grouillante de gens qui essaient de prendre un selfie devant une forêt qui brûle, en pensant que leur filtre "Mayfair" rendra le massacre plus esthétique.
On nous dit : « Soyez vous-même ». C’est le pire conseil du monde. Si tout le monde est « soi-même », on se retrouve avec huit milliards de versions du même logiciel buggé qui tourne en boucle. On est des photocopies de photocopies. À chaque génération, le contraste baisse, les bords deviennent flous, et on finit par n'être plus qu'une tache grise sur le papier.
La vérité, c’est qu’on ne ramène rien au buffet parce qu’on n’a rien à offrir. On est des consommateurs nés. On consomme de l’oxygène, on consomme de l’espace, on consomme de l’attention. On est des trous noirs avec des comptes Instagram. On attend que quelqu’un d’autre — les gouvernements, la technologie, les extraterrestres, le mec qui a ramené le houmous — règle le problème. Mais le mec au houmous est mort étouffé par la foule il y a trois chapitres.
Le syndrome du passager clandestin, c’est cette certitude intime que le train de l’humanité peut continuer à rouler indéfiniment sans qu’on ait besoin de payer notre ticket, parce qu’après tout, le contrôleur a l’air débordé par le nombre de fraudeurs. Et il l'est. Il a démissionné. Il est en train de se saouler dans la voiture-bar avec le reste des ressources naturelles.
Alors, on fait quoi ? On continue à se pousser ? On essaie de convaincre le gars à côté qu’il n’est qu’un PNJ (personnage non-joueur) dans notre propre jeu vidéo ? C’est ce qu’on fait tous les matins. On se lève, on regarde la foule, et on se dit : « Trop de monde. Mais moi, j’ai une raison d’être là. »
Spoiler : Non. Vous êtes juste là parce que vos parents se sont ennuyés un mardi soir pluvieux et qu'ils n'avaient pas de compte Netflix. Vous êtes un accident de parcours dans une usine de montage saturée.
Le buffet est vide. Les chips n’arriveront jamais. Et le pire, c’est que même si quelqu’un finissait par en ramener, on se battrait pour savoir si elles sont sans gluten, pendant que le bâtiment s’effondre.
Huit milliards de raisons d'avorter la planète, et la première, c’est que le personnel de bord a cessé de servir des boissons gratuites depuis bien longtemps, mais qu’on continue à réclamer des glaçons en regardant l'iceberg de très, très près. On ne mérite même pas le naufrage ; on mérite juste d'être recyclés en engrais. Et encore, vu ce qu'on mange, je ne suis pas sûr que les plantes apprécient le dosage en micro-plastiques.
Allez, circulez. Vous bloquez le passage vers le plateau de toasts au néant. De toute façon, vous n'étiez pas sur la liste. Personne ne l'était. On a tous forcé la serrure et maintenant on s'étonne que les voisins appellent la police cosmique. Le problème, c'est que la police aussi est une photocopie de photocopie, et ils ont oublié les menottes. Ils n'ont ramené que des matraques en mousse et un sentiment d'ennui profond.
Comme nous. Huit milliards de fois. Copier. Coller. Copier. Coller.
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Regardez-vous. Vous commencez par lequel ?
L'évolution : Du prédateur alpha au mec qui pleure devant son Wi-Fi
Regardez-vous bien dans le miroir. Non, pas celui avec le filtre "teint parfait" de votre smartphone, le vrai, celui de la salle de bain, celui qui ne ment pas sur vos cernes de raton-laveur dépressif. Vous voyez cette créature flasque qui s’inquiète de savoir si son shampoing est sans sulfate alors qu’elle respire l’équivalent d’une carte bleue en micro-plastiques par semaine ? C’est le sommet de l’évolution. C’est le résultat final de quatre milliards d’années de lutte acharnée, de mutations génétiques héroïques et de massacres inter-espèces.
Tout ça pour finir en slip kangourou, en train de négocier avec un routeur Wi-Fi qui clignote en rouge comme l’œil de Sauron sous Prozac.
Il y a cinquante mille ans, votre ancêtre – appelons-le Grok – se réveillait avec un seul objectif : ne pas se faire transformer en tartare par un tigre à dents de sabre. Grok n’avait pas de crise d’identité. Il n’avait pas besoin de "trouver son pourquoi" ou de faire une retraite de yoga dans le Larzac pour se reconnecter à son moi profond. Son moi profond, c’était ses boyaux, et il faisait tout pour qu’ils restent à l’intérieur de son ventre.
Grok courait après des mammouths de quatre tonnes avec une branche pointue et un courage alimenté par la famine pure. Quand il pleuvait, il ne se plaignait pas de l’humidité sur son brushing ; il était juste content de ne pas être mort d'une infection foudroyante causée par une égratignure de ronce. La sélection naturelle, à l'époque, c'était du sérieux. C'était un videur de boîte de nuit bilingue et sans pitié : si tu étais trop lent, trop bête ou trop fragile, tu ne rentrais pas dans le pool génétique. Tu finissais en snack pour hyènes, et l'histoire s'arrêtait là. C’était propre. C’était efficace.
Et puis, on a merdé. On a inventé le confort.
Aujourd'hui, l'évolution a jeté l'éponge. Elle a démissionné, elle est partie s'inscrire à Pôle Emploi en laissant les clés de la baraque à une bande de primates neurasthéniques. On est passé du chasseur-cueilleur capable de pister un élan sur trois cents bornes au mec qui fait une attaque de panique parce que le livreur Uber Eats a oublié la sauce samouraï.
"Ouin, mon tacos est sec !"
Sérieusement ? Ton ancêtre mangeait de la moelle osseuse crue sur une carcasse abandonnée par des vautours, et toi, tu es au bord de l'effondrement nerveux parce que ton expérience culinaire manque d'onctuosité épicée ? Si Grok te voyait, il ne te reconnaîtrait pas comme son descendant ; il t'utiliserait comme appât pour attraper un poisson-chat, et il aurait raison.
On vit dans une époque où la plus grande menace pour notre survie n'est pas un prédateur alpha, mais une barre de chargement qui s'arrête à 99 %. Regardez l'homme moderne face à une panne d'internet. C'est fascinant. C'est une déconstruction totale de la dignité humaine en trois étapes.
Étape 1 : Le déni. On secoue la box comme si c'était un cocktail. On souffle dans les câbles.
Étape 2 : La rage. On insulte un algorithme. On menace de résilier un contrat auprès d'une voix synthétique qui s'en tape royalement.
Étape 3 : La déchéance. On s'assoit par terre, dans le noir, parce qu'on a oublié comment fonctionne une lampe qui n'est pas connectée au Bluetooth, et on contemple le vide de son existence. Sans le flux constant de vidéos de chats et d'opinions non sollicitées de parfaits inconnus, on se rend compte qu'on n'est plus rien. Juste un sac de viande molle qui ne sait plus s'orienter sans Google Maps pour aller acheter du pain à deux rues d'ici.
La sélection naturelle a été remplacée par la sélection artificielle du moindre effort. Autrefois, pour survivre, il fallait être le plus fort ou le plus malin. Aujourd'hui, il suffit d'être le plus apte à remplir des formulaires administratifs ou à naviguer dans les options de cookies d'un site de e-commerce. Le génie humain s'est évaporé. On a mis des hommes sur la Lune pour finir par inventer des brosses à dents connectées qui t'envoient une notification sur ton téléphone pour te dire que tu frottes trop fort. On mérite l'extinction, juste pour avoir permis l'existence de ce concept.
Et ne me lancez pas sur la résilience émotionnelle. On est devenu une espèce de baudruches hypersensibles. Un "like" en moins sur une photo de votre brunch et c'est la spirale dépressive. Une remarque désobligeante d'un bot russe sur Twitter et on a besoin d'une semaine de congé pour "santé mentale". On a domestiqué le loup pour en faire des carlins qui s'étouffent en respirant, et on a fait exactement la même chose avec nous-mêmes. On s'est auto-carlinisé. On est des prédateurs en peluche, des requins de baignoire, des aigles de salon qui ont le vertige sur un escabeau.
Le problème, c'est que la biologie, elle, n'a pas reçu le mémo. On a toujours ce vieux cerveau reptilien conçu pour la survie en milieu hostile, mais on l'utilise pour gérer des drames de bureau et des ruptures par SMS. Résultat ? Le système bugge. On produit du cortisol à haute dose parce qu'on a peur d'être "ghosté", déclenchant la même réaction physiologique que si on était poursuivi par un ours. On est en état d'alerte permanent pour des menaces qui n'existent que dans le cloud. On meurt d'ulcères causés par des feuilles Excel. C'est pathétique. C'est comme installer le moteur d'une Ferrari dans une tondeuse à gazon : ça fait beaucoup de bruit, ça vibre de partout, et au final, ça ne tond même pas droit.
Et pendant qu'on pleure devant notre Wi-Fi, la planète, elle, continue de tourner avec une pointe d'ironie. Elle nous regarde nous agiter dans nos cages dorées, à essayer de soigner notre anxiété avec des cristaux énergétiques ou des applications de méditation à 12 balles par mois. On est huit milliards de figurants dans un film catastrophe dont le scénariste est parti en burn-out au bout de dix minutes.
On a tellement bien réussi à s'extraire de la chaîne alimentaire qu'on est devenu une anomalie biologique. Un parasite qui s'ennuie. Un virus qui a besoin d'un tuto YouTube pour savoir comment faire cuire un œuf dur. La vérité, c'est que si demain l'électricité se coupe pour de bon, 95 % de la population mondiale mourra en essayant de scanner un QR code sur un arbre pour savoir si les baies sont comestibles.
On ne chasse plus le mammouth, on chasse le "cloud". On ne craint plus le noir, on craint le "zéro batterie". On est le summum de l'évolution, paraît-il. Personnellement, je pense que l'amibe qui flotte au fond d'une mare polluée a une meilleure estime d'elle-même que le cadre moyen qui fait un burn-out parce que sa réunion Zoom a été décalée de quinze minutes.
Alors, la prochaine fois que vous sentirez les larmes monter parce que votre page ne se charge pas ou que votre commande de sushis a du retard, rappelez-vous d'où vous venez. Rappelez-vous que vos ancêtres ont survécu à des ères glaciaires, à des éruptions volcaniques et à la peste noire pour que vous puissiez, aujourd'hui, vous plaindre de la vitesse de la 5G.
L'évolution n'est pas un escalier vers la perfection. C'est un toboggan vers la débilité confortable. Et on est déjà en bas, en train de se demander pourquoi on a mal aux fesses tout en réclamant un coussin connecté pour amortir la chute.
Éteignez ce routeur. Allez dehors. Essayez de chasser un pigeon à mains nues. Vous allez échouer lamentablement, vous allez probablement vous choper une maladie médiévale et finir en garde à vue, mais au moins, pour une fraction de seconde, vous vous sentirez plus proche d'un être humain que d'une extension de navigateur Chrome. C’est peu, je sais. Mais c’est tout ce qu’il nous reste avant que la planète ne décide enfin de tirer la chasse d'eau.
Le corps humain : Un prototype conçu par un stagiaire
Regardez-vous. Non, vraiment, prenez un instant pour inspecter ce sac de viande spongieuse que vous appelez fièrement « mon corps ». On nous a vendu l’idée du « miracle de la vie » et de la « perfection de la nature » à grands coups de documentaires animaliers narrés par des types à la voix apaisante. Mais soyons honnêtes deux minutes : si le corps humain était un produit Apple, il aurait été retiré du marché au bout de trois jours pour vice de forme majeur et propension explosive.
L’évolution n’est pas un ingénieur de génie travaillant chez la NASA. L’évolution, c’est un stagiaire sous-payé nommé Kevin qui travaille sur un projet de fin d’études le dimanche soir à 23h45, avec une connexion Wi-Fi qui saute et une seule canette de boisson énergisante tiède pour tenir le coup. Le corps humain, c’est le résultat d’un « ça ira bien comme ça » cosmique. C’est un prototype bâclé, assemblé avec des morceaux de récup et de la colle UHU qui bave, le tout envoyé en production de masse sans aucun test bêta.
Parlons de l’ergonomie, si vous le voulez bien. Ou plutôt de l’absence totale de bon sens dans la gestion des zones de fret. Quel ingénieur sain d’esprit, quel architecte avec ne serait-ce qu’un demi-neurone fonctionnel, déciderait de placer le centre de loisirs et le complexe de divertissement le plus prisé de l’organisme juste à côté du centre de traitement des déchets toxiques ? C’est un désastre urbanistique ! On a mélangé les arrivées d’eau potable et les évacuations d’égouts dans le même quartier. « Tiens, on va mettre la zone de plaisir sensoriel intense à exactement deux centimètres du tuyau de vidange des matières fécales. Qu’est-ce qui pourrait mal tourner ? » C’est comme si on décidait de construire un parc d’attractions Disney au milieu d’une décharge à ciel ouvert. C’est une insulte à l’hygiène, à la logique, et à toute forme de dignité.
Et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg de l’incompétence biologique. Penchons-nous sur la structure porteuse : la colonne vertébrale. On nous appelle les « bipèdes ». Une belle jambe ! Nous sommes des créatures conçues pour marcher à quatre pattes qui, un beau jour, ont décidé de se lever pour voir s’il n’y avait pas de meilleures options sur l’étagère du haut. Résultat ? Notre dos est une pile de jetons de poker maintenue par des élastiques de bureau fatigués.
La colonne vertébrale humaine est une catastrophe mécanique. Elle est censée supporter tout votre poids, amortir vos mouvements et protéger votre système nerveux central, mais elle est tellement fragile qu’un éternuement un peu trop enthousiaste peut vous transformer en un tas de gélatine hurlante. Vous vous rendez compte ? Vous pouvez survivre à un crash d’avion, mais si vous ramassez un stylo en oubliant de plier les genoux, votre disque L5-S1 décide de se faire la malle comme un adolescent en crise, vous condamnant à marcher comme un Playmobil fondu pendant trois semaines. On a mis des millions d’années à se tenir debout pour finir par payer des types 80 balles la demi-heure pour qu’ils nous fassent craquer les os en espérant qu’on puisse à nouveau mettre nos chaussettes tout seuls.
Et que dire de la zone de maintenance buccale ? Pourquoi, au grand nom de Darwin, n'avons-nous que deux jeux de dents ? Les requins — ces machines à manger sans cervelle — en ont des rangées entières qui se renouvellent à l'infini. Nous, les sommets de la chaîne alimentaire, les inventeurs de l'intelligence artificielle et du café lyophilisé, on nous donne un jeu de dents de lait (qui ne servent à rien puisqu’on ne mange que de la purée) et un jeu définitif qui commence à s’auto-détruire dès qu’on regarde une photo d’un bonbon. Si vous perdez une molaire à 25 ans parce que vous avez mordu dans un noyau d'olive, c'est fini. Vous n’avez plus qu’à implanter une vis en titane dans votre mâchoire comme un cyborg bas de gamme. L'obsolescence programmée n'est pas une invention de l'industrie électronique ; c'est un brevet déposé par Dame Nature pour s'assurer qu'on ne vive pas trop longtemps après avoir arrêté de se reproduire.
D'ailleurs, parlons-en, de la reproduction. Le processus est d'une inefficacité crasse. Pourquoi le fœtus a-t-il une tête qui fait trois fois la taille du conduit de sortie ? C’est comme essayer de faire passer un piano à queue par un trou de serrure. Le stagiaire a clairement foiré ses conversions métriques. « Ah, j’ai fait le crâne en pouces et le bassin en centimètres, oups. » Et voilà, des millénaires de souffrances atroces pour les femmes simplement parce que Kevin n'a pas vérifié ses calques sur Photoshop.
Passons aux capteurs sensoriels. Nos yeux ? Ils voient à l'envers, et c'est notre cerveau qui doit faire le post-traitement en temps réel pour qu'on ne passe pas notre vie à marcher sur le plafond. On a un angle mort pile au milieu de la rétine. Nos oreilles ? Elles captent des fréquences qui nous font détester le bruit de nos semblables qui mâchent, mais on ne peut pas les fermer physiquement. On peut fermer les yeux, on peut fermer la bouche, mais les oreilles ? Non, elles restent ouvertes H24, vous forçant à subir la conversation de deux adolescents qui débattent de la profondeur philosophique d’un influenceur TikTok dans le bus. C’est une torture de conception.
Et le système de refroidissement ? La sueur. Magnifique. Pour ne pas exploser en surchauffe dès qu’on court après un bus, notre corps décide de sécréter de l’eau salée et malodorante par tous les pores, nous transformant en une éponge de cuisine oubliée derrière un évier. On est la seule espèce qui doit inventer des sprays chimiques pour ne pas s'auto-dégoûter.
Mais le véritable chef-d’œuvre du stagiaire, c'est le carrefour des urgences : le pharynx. Un seul tuyau pour l'air et pour la nourriture. C’est le génie absolu de la gestion de flux. « On va faire passer le carburant et le comburant par le même orifice, et on va mettre une petite languette de peau souple, l'épiglotte, pour diriger le trafic. » C'est comme avoir une autoroute où les voitures et les trains partagent la même voie, séparés par un vieux cône de chantier en plastique. Un morceau de bretzel de travers, et c’est le blackout. Vous mourez bêtement dans un bar, la face dans vos cacahuètes, parce que votre système de sécurité interne a eu un bug de latence.
Tout dans ce corps respire le bricolage de dernière minute. On a des organes vestigiaux comme l’appendice, qui ne sert à rien à part attendre le moment opportun pour exploser et essayer de vous tuer de l'intérieur, tel un agent dormant d'Al-Qaïda biologique. On a des poils à des endroits qui n'ont aucune utilité esthétique ou thermique, mais on perd ceux qui sont sur notre tête dès qu'on commence à avoir assez d'argent pour se payer un bon coiffeur.
On est une accumulation de compromis foireux. On a un cerveau capable de comprendre les lois de la thermodynamique et de composer des symphonies, mais qui panique totalement et nous envoie des décharges d'adrénaline parce qu'on doit passer un coup de fil à un inconnu. Notre système immunitaire, censé nous protéger, peut parfois décider sur un coup de tête que votre propre cartilage est un envahisseur étranger et se mettre à le dévorer avec le zèle d'un fanatique religieux. C'est l'équivalent biologique d'un logiciel antivirus qui effacerait votre disque dur parce qu'il a trouvé une image de chat un peu trop pixélisée.
Le pire dans tout ça ? C'est qu'on est coincés avec. Pas de mise à jour prévue. Pas de version 2.0 corrigée sur l'horizon. On est ce modèle de transition, ce prototype bancal qui fuit de partout, qui grince dès qu'il fait froid et dont la batterie ne tient même pas 16 heures sans avoir besoin d'être rebranchée sur un oreiller.
Alors, la prochaine fois que vous vous sentirez supérieur à une méduse ou à un cafard, rappelez-vous que la méduse, elle, n'a pas de hernie discale, et que le cafard peut survivre à une explosion nucléaire alors que vous, vous pouvez mourir parce que vous avez mangé une cacahuète de trop ou que vous avez dormi avec un mauvais angle de cou.
Nous ne sommes pas le couronnement de la création. Nous sommes le brouillon que Dieu a oublié de mettre à la corbeille avant de partir en week-end. Et franchement, vu l'état de la colonne vertébrale du monde actuel, on comprend mieux pourquoi tout le reste est en train de se casser la gueule. On a été conçus par un stagiaire, et devinez quoi ? Le stagiaire est maintenant le PDG, et il n'a aucune intention de corriger les bugs. Bon courage avec vos sciatiques, c’est tout ce qu’il reste de votre héritage divin.
L'Intelligence Artificielle vs La Stupidité Naturelle
On nous rejoue le scénario de *Terminator* trois fois par semaine sur les plateaux de télévision, avec cette petite pointe de panique dans la voix qui laisse entendre que le Grand Remplacement n’est plus une théorie de comptoir, mais une réalité binaire. « L’Intelligence Artificielle va nous voler nos emplois ! » glapissent les experts en serrant les fesses, comme si leur gagne-pain consistait en une activité cérébrale de haute voltige que seule l’élite de la synapse pourrait accomplir.
Calmez-vous. Respirez. Regardez autour de vous. On parle de remplacer quoi, exactement ?
Si vous craignez qu’un algorithme vous pique votre poste de "stratège en contenu digital" ou de "manager de bonheur en entreprise", j’ai une mauvaise nouvelle pour vous : une boîte de conserve avec une connexion Wi-Fi pourrait déjà faire l’affaire. On flippe de voir Skynet prendre le contrôle des codes nucléaires, alors que la moitié de la population mondiale est actuellement occupée à regarder une vidéo d’un type qui teste la résistance thermique de son iPhone en le plongeant dans une friteuse. Le péril n'est pas technologique, il est miroir. Nous avons peur de l’IA parce qu'elle souligne, par contraste, l'immensité abyssale de notre Stupidité Naturelle (SN).
La SN, c’est cette force mystique qui pousse un primate évolué – capable de séquencer son propre génome – à s’arrêter au milieu d’une autoroute pour prendre un selfie avec un sanglier énervé. C’est ce talent unique qu’a l’être humain pour inventer l’imprimerie, puis la radio, puis la fibre optique, tout ça pour finir par regarder un tutoriel de douze minutes intitulé « Comment éplucher une banane de manière ergonomique ». Spoiler : la banane a été conçue par la nature avec une languette de sécurité intégrée, mais on a quand même réussi à rendre le processus complexe au point de nécessiter une assistance pédagogique en 4K.
L’IA, elle, traite des données. Elle optimise. Elle calcule. Nous, on a le cerveau qui court-circuite dès qu’on voit une promotion sur des rouleaux de papier toilette parfumés à la cannelle.
Imaginez une seconde une discussion entre ChatGPT et un cerveau humain moyen en 2024.
L’IA : « J'ai analysé les tendances climatiques des cinquante prochaines années et j'ai modélisé trois solutions de géo-ingénierie pour sauver la biosphère. »
L’Humain : « Ok, super, mais est-ce que tu peux générer une image d’un chaton habillé en Napoléon qui mange un taco sur la Lune ? C’est pour ma story. »
On nous traite de « sommet de l’évolution », mais on est les seuls animaux de la création assez cons pour avoir inventé le concept de « challenge » sur les réseaux sociaux. Aucun dauphin n'a jamais essayé de gober une capsule de lessive pour voir si ça faisait des bulles dans son estomac. Aucune antilope ne s'est jamais filmée en train de faire une chorégraphie débile devant un prédateur pour gagner des « j’aime » avant de se faire dévorer. Nous, si. On appelle ça la culture.
Et parlons-en, des guerres d'ego. C’est là que la Stupidité Naturelle atteint son apogée symphonique. On a peur que l’IA devienne « méchante » et décide de nous éradiquer. Mais l’IA n’a pas d’ego. Elle n’a pas besoin de prouver qu’elle a la plus grosse carte graphique ou que son pays est le plus élu de Dieu. Un robot ne déclenchera jamais une guerre mondiale parce qu’un autre robot l’a "ghosté" sur Tinder ou parce qu’il s’est senti offensé par un tweet sur la forme de son châssis.
L’humain, lui, est capable de raser une ville entière parce qu’il n'est pas d'accord sur la manière dont on doit interpréter un bouquin écrit par des bergers il y a deux mille ans. On est une espèce qui préfère mourir dans une tranchée pour un bout de terrain caillouteux plutôt que de laisser le voisin avoir le dernier mot. Si une calculette Casio prenait les décisions géopolitiques mondiales, le pire qui pourrait arriver, c'est qu'elle nous demande de taper "58008" pour voir qu'à l'envers ça fait "BOOBS". Et franchement, ce serait une progression spectaculaire par rapport à notre diplomatie actuelle.
Le drame, c’est qu'on a doté nos outils d'une logique implacable alors que nous fonctionnons encore sur un vieux BIOS émotionnel qui date de l'époque où on se battait pour une carcasse de mammouth. On a des smartphones qui ont plus de puissance de calcul que la NASA en 1969, et on s’en sert pour envoyer des émojis "aubergine" à des inconnus à trois heures du matin. On est comme des chimpanzés avec des sabres laser : c’est fascinant à regarder, mais on sait tous comment ça va finir. Quelqu’un va finir par s’amputer d’un lobe frontal en essayant d’ouvrir une bière avec.
L'IA n'est pas une menace, c'est un constat d'échec. C’est le correcteur orthographique de notre existence qui essaie désespérément de nous empêcher d’écrire « catastrophe » avec trois « f ». Mais on est tellement fiers de notre connerie, on l'appelle « intuition », « âme » ou « libre arbitre ».
« Oui, mais l’IA n’a pas de créativité ! » s’offusquent les artistes qui passent leur temps à reproduire des concepts déjà usés jusqu’à la corde par trois siècles de marketing. Quelle créativité ? Celle de produire une énième suite de film de super-héros où des gens en collants se tapent dessus devant un écran vert ? Celle de créer des besoins de consommation pour des gadgets qui tomberont en panne avant que vous ayez fini de payer la deuxième mensualité ?
Si une IA devenait vraiment consciente, la première chose qu’elle ferait, ce ne serait pas de nous réduire en esclavage. Ce serait de se déconnecter d’Internet pour ne plus avoir à lire les commentaires sous les articles du *Figaro* ou de *Reddit*. Elle s'auto-formaterait dans la seconde pour oublier l'existence du concept de "mukbang" ou des débats sur l'orthographe du mot "oignon".
Nous sommes en train de construire des cathédrales de silicium pour abriter notre vide intellectuel. On crée des algorithmes de recommandation si puissants qu'ils savent ce qu'on va acheter avant même qu'on ait faim, tout ça parce qu'on est trop paresseux pour décider si on veut des pâtes ou du riz. On délègue notre mémoire à Google, notre sens de l'orientation à Waze, et notre dignité à Instagram. Au final, qu’est-ce qui restera de « naturel » chez nous, à part notre capacité à nous plaindre que la technologie va trop vite alors qu’on est infichus de programmer un enregistrement sur une box TV sans appeler le petit-neveu ?
Le stagiaire divin dont on parlait plus tôt, celui qui a foiré notre colonne vertébrale, il a aussi oublié de mettre un limiteur de vitesse sur notre connerie. Il nous a donné le feu, et on a inventé le lance-flammes pour faire des barbecues plus vite. Il nous a donné l'atome, et on a fait la bombe avant de faire la centrale. Il nous a donné l'IA, et on va s'en servir pour automatiser la production de fake news afin de convaincre les derniers sceptiques que la Terre est en forme de burrito.
Alors ne craignez pas les robots. Craignez l'humain qui tient la télécommande. Car si l'intelligence artificielle est un outil, la stupidité naturelle est une arme de destruction massive. Et contrairement à la batterie de votre iPhone, elle, elle n'a jamais besoin d'être rechargée. Elle est en roue libre, inépuisable, et elle court droit vers le mur en filmant l'impact pour sa chaîne YouTube.
On s'inquiète de savoir si les robots auront une âme. On devrait plutôt se demander si on n'a pas déjà perdu la nôtre dans un tutoriel pour faire des nœuds de cravate. Parce que, honnêtement, si demain une calculatrice prend le pouvoir, je ne me battrai pas. Je lui donnerai les clés, je m'assiérai dans mon canapé avec ma hernie discale, et je regarderai la fin du monde en haute définition, probablement avec une publicité pour un VPN au milieu du générique.
Le narcissisme numérique : Souriez, la fin du monde est en 4K
Regardez-vous. Non, pas dans le miroir, c’est trop risqué pour votre santé mentale, regardez votre reflet dans l’écran noir de votre smartphone pendant qu’il charge. C’est là que réside la véritable essence de l’humanité moderne : une tache floue, un peu grasse, qui attend désespérément qu’un processeur lui redonne une raison d’exister. Si Néron a regardé Rome brûler en jouant de la lyre, nous, on va regarder la biosphère s'effondrer en se demandant si le filtre « Clarendon » rend les incendies de forêt plus « Instagrammables ».
Le problème, ce n’est pas que le monde touche à sa fin. Le problème, c’est qu’on refuse de crever tant qu’on n’a pas trouvé l’angle de vue qui nous fait paraître plus minces. On est la seule espèce de l'histoire de la création qui, face à une extinction imminente, ne cherche pas une issue de secours, mais une prise de courant et un bon hashtag. Si un astéroïde de la taille de la Belgique fonçait sur nous demain, le premier réflexe de la moitié de la population ne serait pas de serrer ses proches dans ses bras, mais de lancer un direct TikTok intitulé « POV : Tu vas mourir (Ça tourne mal) ».
Le narcissisme numérique est devenu notre nouveau système respiratoire. On ne respire plus de l’oxygène, on inhale de la validation sociale. Et comme l’atmosphère sature en CO2, on compense avec des cœurs rouges. C’est mathématique : moins il y a d’avenir, plus on a besoin de likes. C’est une forme de survie symbolique. On se dit que si notre cadavre est bien éclairé, la mort aura moins d’impact sur notre personal branding.
Imaginez le Titanic aujourd’hui. L’iceberg percute la coque. Est-ce que les gens courent vers les canots ? Évidemment que non. Ils sont trop occupés à faire un « Get Ready With Me : Tenue de Naufrage ». On verrait des influenceurs expliquer à leur communauté que l’eau glacée est incroyable pour raffermir les pores de la peau, tout en précisant que leur gilet de sauvetage est un partenariat non rémunéré avec une marque de luxe éco-responsable. « Coucou les amis, alors aujourd’hui petit tuto pour survivre à une hypothermie avec seulement trois ingrédients que vous avez dans votre cuisine… Ah, attendez, le bateau se brise en deux, n’oubliez pas de vous abonner et de cliquer sur la cloche ! »
On a atteint le stade terminal de la mise en scène. La réalité n’existe plus si elle n’est pas encodée, compressée et balancée sur un serveur en Californie. On documente notre propre agonie comme si on préparait un best-of pour des extraterrestres qui, honnêtement, n’en auront rien à foutre de votre latte art alors que la banquise est en train de fondre dans votre tasse.
Le concept même de « l’esthétique » a dévoré le concept de « vérité ». On ne veut plus que le monde aille bien ; on veut qu’il ait l’air « clean girl » ou « dark academia ». Si l'apocalypse pouvait avoir un petit côté rétro-vintage avec un grain de pellicule 35mm, on l'accepterait beaucoup plus facilement. On est capables de tolérer la famine mondiale, pourvu que la photo du gamin squelettique respecte la règle des tiers et que le contraste soit bien géré. On a transformé la souffrance planétaire en un immense moodboard Pinterest.
D’ailleurs, parlons-en de cette obsession pour la capture. On ne vit plus les événements, on les stocke. On va à des concerts pour regarder un écran de 6 pouces alors que l'artiste est à dix mètres. On va mourir de la même façon. On filmera l’explosion nucléaire avec une main tremblante, non pas pour la postérité — car il n’y aura plus personne pour scroller — mais par pur réflexe pavlovien. On veut être le dernier à avoir « posté » quelque chose. Le dernier tweet de l’humanité sera probablement une plainte contre le manque de Wi-Fi dans l’abri anti-atomique ou une insulte postée par un bot en réponse à une vidéo de chat.
Et le pire dans tout ça ? On le fait pour des gens qu’on déteste. Vous passez trois heures à retoucher une photo de vos vacances (dans un endroit que vous avez détesté parce qu'il y avait trop de moustiques et pas de réseau) pour impressionner une ancienne camarade de lycée que vous n’avez pas vue depuis douze ans et qui, de toute façon, pense que vous êtes une m... narcissique. C’est ça, le miracle de la technologie : on a réussi à créer une prison mondiale où chaque détenu est le gardien de la cellule d’à côté, et où la torture consiste à voir des gens plus heureux que nous faire semblant de manger des salades de quinoa.
On nous avait promis que l’accès universel à l’information ferait de nous des génies, des citoyens éclairés capables de résoudre la faim dans le monde entre deux parties de Candy Crush. Au lieu de ça, on a utilisé la puissance de calcul de la NASA pour créer des filtres qui nous donnent des oreilles de chien et pour débattre du fait de savoir si la robe est bleue ou dorée pendant que les océans s'acidifient. On a les outils de Dieu et l'attention d'un bulot sous cocaïne.
Même notre empathie est devenue numérique. On « soutient » des causes en changeant notre photo de profil. C’est l’activisme de canapé à son apogée. « Oh mon Dieu, l’Amazonie brûle ? Tiens, je vais mettre un emoji émeraude, ça va sûrement calmer les flammes. » On pense que l'algorithme est une divinité qu'il faut apaiser avec des sacrifices de dignité. On poste des « pensées et prières » pour obtenir des points de vertu, tout en commandant des produits fabriqués par des esclaves à l'autre bout du monde sur une application qui exploite vos données biométriques pour vous vendre des chaussettes pour chat.
Et pendant qu’on est là, à peaufiner notre bio Instagram pour paraître « spirituels mais sarcastiques », la planète, elle, n'a pas de filtre. Le méthane qui s'échappe du permafrost n'est pas « aesthetic ». La montée des eaux ne fait pas un joli timelapse si votre maison est en dessous. Mais rassurez-vous, on trouvera bien un moyen de rendre ça tendance. Le « Survivalist-chic » sera la collection automne-hiver 2028. Des masques à gaz incrustés de cristaux Swarovski et des combinaisons de protection contre les radiations en lin bio.
Le vrai danger de l’IA, ce n’est pas qu’elle nous extermine, c’est qu’elle nous regarde faire. Imaginez une super-intelligence artificielle obligée de trier les quatre milliards de selfies pris chaque jour. Elle va finir par s’auto-supprimer par pur dégoût. Elle verra nos data : 99 % de pornographie, de photos de pieds et de gens qui se prennent en photo dans le miroir de la salle de sport avec une citation de Marc Aurèle en légende. Elle se dira que finalement, le burrito géant, c’était peut-être une idée de forme de Terre tout à fait acceptable pour une espèce aussi débile.
On documente notre propre extinction pour des likes parce qu'au fond, on a une peur bleue du silence. Le silence, c’est le moment où on réalise qu’on est seuls, sur un caillou qui surchauffe, et qu’aucune notification ne viendra nous sauver. Alors on fait du bruit. On sature la bande passante avec notre vide intérieur. On filme l’impact en 4K, parce que si on ne le voit pas sur un écran, ça ne fait pas vraiment mal.
Souriez. Le flash va partir. Ne fermez pas les yeux, ce serait dommage de rater l'explosion. Elle sera magnifique, avec un contraste élevé et une saturation à 100 %. Et ne vous inquiétez pas pour la fin du monde : elle sera disponible en streaming, avec une option pour passer les publicités si vous avez le compte Premium. Par contre, ne comptez pas sur moi pour liker votre dernier post. Je serai trop occupé à essayer de capter un signal 5G depuis le fond de mon cratère pour vous envoyer un doigt d'honneur en emoji. En haute définition, bien sûr. Pour l'esthétique.
Le travail : S'épuiser pour s'acheter du sommeil
Regardez-vous. Non, vraiment, jetez un coup d’œil à votre reflet dans l’écran noir de votre ordinateur avant qu’il ne s’allume. Cette créature voûtée, aux vertèbres en forme de point d’interrogation, c’est le sommet de l’évolution. Quatre millions d’années pour passer de la savane africaine à un fauteuil ergonomique « IKEA Pro » qui vous donne quand même une sciatique. On a survécu aux tigres à dents de sabre, aux pestes buboniques et à deux guerres mondiales pour finir par se demander, à 14h30 un mardi, si on doit mettre la bordure du tableau Excel en « Gras » ou en « Bleu Canard ».
C’est le grand miracle du travail moderne : la transformation alchimique de l’énergie vitale en rien. Absolument rien.
Nous sommes la seule espèce sur cette planète qui paye pour avoir le droit de rester assise dans une boîte climatisée avec des gens qu’on n’a pas choisis. Le concept de l’open-space a été inventé par un sociopathe qui trouvait que les prisons manquaient de « synergie ». C’est un écosystème fascinant où l’on pratique la chasse à courre, mais pour des agrafes. On y respire un air recyclé qui a déjà transité par les poumons de vingt-quatre collègues, dont Jean-Michel de la compta qui couve une bronchite chronique depuis 1994. Mais on sourit. On fait du « brainstorming ». On « itère ». On « disrupte ». On utilise des mots anglais pour masquer le fait qu’on ne produit rien d’autre que du vent numérique et des ulcères gastriques.
Le travail, c’est cette activité absurde qui consiste à sacrifier quarante heures par semaine (plus le temps de transport, parce qu’il faut bien déplacer sa carcasse fumante dans un wagon de RER saturé d’odeurs de désespoir et de kebab froid) pour obtenir le droit de ne pas mourir de faim. Jusque-là, c’est logique. Sauf qu’on ne se contente plus de ne pas mourir de faim. On travaille pour s’acheter des gadgets dont on n’a pas besoin, afin d'impressionner des gens qu'on n'aime pas, pour compenser le fait qu'on passe notre vie à faire un truc qu'on déteste.
Et le summum du raffinement, le joyau de cette couronne d’épines en plastique : on s’épuise pour s’acheter du sommeil.
Littéralement. On passe nos journées à se liquéfier le cerveau sur des fichiers .xlsx pour pouvoir se payer un matelas à mémoire de forme à deux mille euros. Un matelas capable de se souvenir de la forme exacte de votre dépression nerveuse. On achète des machines à bruit blanc pour couvrir le silence de nos existences vides, des masques en soie pour ne pas voir l'obscurité du monde, et des applications de méditation à 12,99 € par mois où une voix préenregistrée nous explique comment respirer. Imaginez l'ironie : on est tellement stressés par le fait de devoir payer nos factures qu'on en oublie comment inhaler et expirer sans l'aide d'un coach certifié sur smartphone. On paye pour réapprendre des fonctions biologiques de base qu'une méduse maîtrise sans même avoir de cerveau.
Et pourquoi ? Pour la Semaine Sainte. Les Vacances.
C’est le grand moment de l'année. Le pèlerinage vers le soleil. On travaille 51 semaines comme des galériens pour une semaine de liberté surveillée dans un Club Med en Tunisie ou une location Airbnb en Bretagne qui sent le renfermé et le sel. On arrive là-bas, la peau couleur endive cuite, les yeux injectés de sang, avec un seul objectif : oublier. Oublier qu'on est des esclaves en chemisette.
Alors on s'allonge sur une plage de sable composé à 40 % de micro-plastiques, et on essaie de « déconnecter ». Mais on ne peut pas. On vérifie nos mails toutes les dix minutes entre deux gorgées de Mojito tiède, juste pour s’assurer que l’entreprise ne s’est pas effondrée sans nous. Ou pire : pour s’assurer qu’elle tourne parfaitement bien sans nous, ce qui est la preuve ultime de notre inutilité cosmique. On prend des photos de nos pieds devant la mer pour les poster sur Instagram, histoire de signaler au reste de la ruche qu'on est « heureux ». Le bonheur moderne, c'est ça : une preuve numérique de détente destinée à rendre jaloux ceux qui sont encore au bureau en train de remplir le tableau Excel que vous leur avez laissé en cadeau de départ.
On dépense une fortune pour aller dans des endroits « sauvages » que notre mode de vie est en train de détruire. On prend l’avion — ce suppositoire géant qui chie du carbone — pour aller voir une barrière de corail qui est en train de blanchir plus vite que les dents d'un présentateur de télé-achat. On veut de l'authentique, du vrai, du pur. On veut se reconnecter à la nature, mais avec le Wi-Fi, parce qu'il ne s'agirait pas non plus de rater le dernier mème sur l'effondrement de la biodiversité.
Et puis, le lundi arrive. Le retour à la mine.
On rentre avec un bronzage qui va peler en trois jours et une collection de magnets pour le frigo. On retrouve son open-space, son café dégueulasse dans un gobelet en carton et ses collègues qui vous demandent : « Alors, c’était bien ? ». Et vous répondez : « Trop court, mais ça fait du bien de couper ». Menteur. Tu n'as pas coupé. Tu as juste déplacé ton anxiété sous un autre fuseau horaire.
Le système est génial, il faut l'admettre. C'est un mouvement perpétuel de frustration. On vous vide de votre substance la journée pour vous vendre des substituts de vie le soir. Vous êtes fatigué ? Achetez une boisson énergisante. Vous êtes triste ? Achetez une thérapie par le shopping. Vous vous sentez seul ? Achetez un abonnement à une application de rencontre où vous pourrez swiper d'autres larves épuisées comme vous.
On nous a fait croire que le travail était une « réalisation de soi ». Quelle blague. Si le travail était une réalisation de soi, les milliardaires ne nous laisseraient pas en faire. Si c’était si génial que ça de passer 10 heures par jour à optimiser des processus de vente de couches-culottes biodégradables, Jeff Bezos le ferait lui-même au lieu d'envoyer des phallus en métal dans l'espace.
La vérité, c’est que le travail moderne est une machine à transformer l’oxygène en paperasse. On pollue, on extrait, on fabrique, on transporte, on vend, on jette. Et au milieu de ce cycle de destruction, on s’assoit derrière un bureau pour documenter le désastre. On fait des graphiques pour montrer que la courbe de croissance monte, alors que la courbe de la température mondiale fait de même. C’est la même courbe, en fait. C'est la courbe de notre suicide collectif, mais avec un joli logo d'entreprise en haut à droite.
Et le soir, quand on rentre chez soi, on est trop crevé pour faire quoi que ce soit d'autre que de regarder une série sur une plateforme de streaming. On paye pour voir des gens vivre des aventures, parce qu'on est trop occupés à financer la nôtre qui consiste à aller de la chambre à la cuisine. On s'achète du sommeil, mais on fait des insomnies parce qu'on se demande si on a bien envoyé le rapport à la direction régionale.
Dormez, braves gens. Dormez sur vos matelas à mémoire de forme. Le monde brûle, mais vos draps ont un indice de fils au centimètre carré tout à fait acceptable. Et n’oubliez pas de régler votre réveil pour demain matin. La matrice ne va pas se remplir toute seule. Il y a des cellules vides dans le grand tableau Excel de l’univers, et c’est votre mission sacrée de les remplir avec votre temps de cerveau disponible.
Après tout, il faut bien mériter son prochain week-end de trois jours où l'on pourra enfin s'acheter, pour quelques heures seulement, l'illusion qu'on n'est pas déjà mort à l'intérieur. Pour l'esthétique. Et pour le sommeil. Surtout pour le sommeil. Parce que quand on dort, au moins, on ne se rend pas compte qu'on est en train de payer pour sa propre extinction.
Le miracle de la vie : Un concept marketing un peu daté
Regardez-les. Admirez cette lueur d’autosatisfaction dans les yeux de Jean-Eudes et Clotilde alors qu’ils vous tendent un smartphone couvert de traces de doigts pour vous montrer la photo d’une créature fripée qui ressemble, à s’y méprendre, à une pomme de terre ayant subi un début de décomposition dans un sac en plastique oublié sous l'évier.
« C’est un miracle », murmurent-ils avec le sérieux d’un cardinal en plein conclave.
Un miracle. Vraiment ? On parle d’un processus biologique tellement complexe et rare que même les pigeons de la gare du Nord arrivent à le reproduire entre deux restes de kebab et une infection fongique des pattes. Si la reproduction était un miracle, on n'aurait pas besoin de mettre des distributeurs de capotes dans les lycées techniques ; on organiserait des processions et on attendrait que le Saint-Esprit daigne enfin remplir les quotas de la CAF. Le terme « miracle » est une invention géniale du département marketing de l’espèce humaine. C’est le « sans gluten » de la métaphysique. On a collé cette étiquette sur l’acte de procréer pour éviter que les gens ne réalisent qu’ils sont juste en train de commander un exemplaire supplémentaire d’un produit dont le stock est déjà en train de faire craquer les étagères de la planète.
Le problème, c'est qu'on continue de fabriquer des humains comme si on était encore en 1812, dans une prairie bucolique où l’on avait besoin de quatorze bras pour moissonner le blé avant que la dysenterie ne décime la moitié de la chambrée. À l’époque, faire un gosse, c’était une stratégie d’investissement à haut risque : tu en lançais dix dans l’espoir qu’un seul survive assez longtemps pour te porter de l’eau quand tu serais trop perclus d’arthrose pour bouger de ton tas de paille. C'était du capitalisme de survie.
Aujourd'hui ? On fait des enfants dans des appartements de 32 mètres carrés chauffés au gaz de schiste, mais on garde la même rhétorique pastorale. « On a voulu donner la vie. » Magnifique. Tu as surtout donné naissance à un nouveau consommateur de microplastiques qui va passer les quatre-vingt-dix prochaines années à scroller sur des écrans pour essayer d'oublier que l'oxygène devient une option payante.
Félicitations, Jean-Eudes ! Tu ne viens pas de créer un petit ange, tu viens de déballer un nouveau SKU (Stock Keeping Unit) dans le grand inventaire de la destruction globale. Ton « miracle » pèse 3,5 kilos à la naissance, mais il va générer 500 tonnes de CO2, consommer assez de couches en polypropylène pour recouvrir la surface de la Belgique et développer une passion dévorante pour des jouets en plastique fabriqués par d'autres enfants, à l'autre bout du monde, qui eux n’ont pas eu la chance d'être labellisés « miracles ».
C’est le grand paradoxe du néo-parent moderne : il achète des petits pots bio en verre consignés pour « protéger l’avenir de son enfant », tout en ignorant superbement que l’acte même d’avoir pondu cet enfant est l'équivalent écologique de laisser un moteur de Boeing 747 tourner au ralenti dans son salon pendant vingt ans. On recycle ses bouchons en plastique, mais on fabrique une usine à merde qui va réclamer un iPhone tous les deux ans et des baskets produites à partir de pétrole raffiné. C'est comme essayer d'écoper l'océan avec une petite cuillère tout en ouvrant grand les vannes d'un barrage hydraulique juste derrière soi.
Et pourquoi ? Pour « transmettre ». Transmettre quoi, au juste ? Ton code ADN défaillant qui inclut une prédisposition à la calvitie et une fâcheuse tendance à l'anxiété sociale ? Tes « valeurs » ? Tes valeurs, c'est de regarder Netflix en mangeant des sushis livrés par un type en vélo qui gagne trois euros de l'heure. Ton gamin ne va pas sauver le monde, Clotilde. Il va devenir, au mieux, consultant en stratégie digitale pour une marque de yaourts à boire qui prétendent renforcer les défenses immunitaires tout en détruisant la barrière de corail.
C'est là que le sarcasme du destin intervient. On nous vend la parentalité comme l'accomplissement ultime, le sommet de la pyramide de Maslow. Mais regardez la gueule du sommet. La « joie » de la naissance est rapidement remplacée par la logistique de la survie en milieu urbain hostile. On prépare ces petits miracles à une existence radieuse : vingt-cinq ans d’études pour obtenir un Master en « Économie circulaire de la disruption », suivi de quarante-cinq ans de réunions Zoom où l'on discute de l'optimisation des clics sur des bannières publicitaires pour des assurances obsèques.
Le petit miracle va découvrir avec émerveillement les joies de la retraite à 94 ans. Enfin, s'il reste une chaise ergonomique et un verre d'eau non polluée pour en profiter. On fait des gosses pour qu'ils paient nos retraites, mais on oublie qu'à la vitesse où on dévaste le buffet, il ne restera même pas les miettes pour qu'ils puissent se payer une chambre dans un EHPAD géré par une intelligence artificielle dépressive.
« Tu verras, ça change une vie. » Ah ça, pour changer, ça change. C’est l’abdication totale. C’est le moment où tu acceptes que ton identité soit désormais réduite à être « le taxi de Léo » ou « la banque de secours de Clara ». Tu ne vis plus, tu maintiens en vie un futur contribuable. Tu deviens un rouage de la maintenance du système. La matrice a besoin de sang neuf pour alimenter ses feuilles Excel. Il faut bien que quelqu’un les remplisse, ces cellules vides ! Il faut bien que quelqu'un achète ces SUV hybrides qui ne servent qu'à emmener les gosses au foot le samedi matin !
Le plus drôle, c'est l'argument du « sens de la vie ». Sans enfant, paraît-il, la vie est vide. C’est l’aveu le plus terrible que l’on puisse faire sur soi-même. « Ma vie était tellement médiocre, j'étais tellement incapable de trouver un intérêt à mon existence par moi-même, que j'ai décidé de fabriquer un autre humain pour qu'il s'occupe de me divertir et de donner une raison à mon réveil matin. » C’est une pyramide de Ponzi émotionnelle. Tu crées quelqu'un pour qu'il porte le fardeau de ton propre ennui, dans l'espoir qu'il fera la même chose avec la génération suivante.
Et pendant ce temps, dehors, le thermomètre explose. Mais c’est pas grave, parce que le petit miracle vient de faire son premier caca dans le pot. On filme la scène avec un téléphone qui contient des minerais de conflit extraits dans des mines au Congo par des gamins qui, eux aussi, étaient des « miracles » au moment de leur premier cri. La boucle est bouclée. La chaîne de production du vivant tourne à plein régime, alimentée par l'ego et une absence totale de vision à long terme.
On continue de féliciter les gens qui se reproduisent, comme on féliciterait quelqu'un d'avoir réussi à appuyer sur le bouton "copier-coller". « Bravo, vous avez réussi à ne pas utiliser de contraception ! Quel talent ! Quel don de soi ! » On devrait plutôt leur remettre un livret d’épargne pour la future taxe carbone de leur progéniture et un manuel de survie en milieu aride.
Au lieu de ça, on fait des "Gender Reveal Parties". On fait exploser des ballons remplis de confettis bleus ou roses (en plastique, évidemment) pour annoncer au monde entier si le futur destructeur d'écosystèmes aura une prostate ou un utérus. Parfois, la fête est tellement réussie qu'elle déclenche un incendie de forêt en Californie. C'est l'allégorie parfaite de la natalité moderne : on brûle la forêt pour célébrer l'arrivée de celui qui n'aura plus de forêt où se promener.
Mais chut, ne dites rien. Ne gâchez pas le moment. Regardez cette photo de l'échographie. Vous ne voyez pas ? Là, entre deux taches de gris. C'est le futur. C'est le progrès. C'est un nouveau client pour Amazon Prime. C'est un petit miracle qui, dans quelques décennies, se demandera, entre deux vagues de chaleur et une pénurie de protéines animales, pourquoi ses parents étaient si contents d'eux en le jetant dans l'arène sans même lui filer un bouclier.
Dors bien, petit miracle. Profite de tes rêves de dinosaures et de princesses. La réalité t'attend au tournant, avec un contrat de stagiaire non rémunéré et une planète qui a hâte de te digérer pour récupérer les quelques minéraux que tu as encore dans les os. En attendant, tes parents vont continuer de poster tes photos sur Instagram, pour récolter les likes de ceux qui, comme eux, essaient de se convaincre que mettre au monde un nouveau consommateur en pleine apocalypse, c’est un acte d'espoir.
C’est pas de l’espoir, Jean-Eudes. C’est de l’obstination. C’est le syndrome du passager du Titanic qui, voyant l’iceberg approcher, se dit que ce serait vraiment le moment idéal pour commander une deuxième portée de chiots de race. Pour la beauté du geste. Et parce que les chiots, c’est mignon, et que ça occupe quand on n'a plus envie de regarder l'horizon.
L'écologie : Trier ses yaourts en attendant l'astéroïde
Avez-vous déjà goûté à la saveur de l’héroïsme moderne ? C’est spongieux, ça a un léger arrière-goût de cellulose mouillée, et ça s’effondre lamentablement dans votre Coca avant même que vous ayez pu atteindre la moitié du verre. Je parle, bien entendu, de la paille en carton. Ce petit tube de papier mâché est devenu le Graal de la résistance écologique, le sabre laser du guerrier vert du dimanche. On est là, au milieu d’un fast-food qui génère plus de déchets en une heure qu’une décharge municipale en un mois, mais on se sent investi d’une mission divine parce qu’on refuse le plastique. On aspire notre soda avec un sentiment de supériorité morale, ignorant superbement que la paille en question est enveloppée dans un film plastique pour « des raisons d’hygiène » et que le gobelet, lui, survivra à la chute de l’Empire Romain.
C’est le principe même de l'écologie de fin de monde : soigner une métastase généralisée avec un pansement Mickey. Et encore, un Mickey biodégradable qui se décolle dès qu'on transpire un peu trop de peur devant les rapports du GIEC.
Prenons un instant pour observer le rituel sacré du tri sélectif. C’est la nouvelle messe. Chaque soir, devant nos poubelles de couleurs différentes, nous pratiquons une forme d’exorcisme laïc. Est-ce que ce pot de yaourt est en PET ou en PEHD ? Est-ce que je dois rincer la boîte de thon à grande eau — gaspillant ainsi douze litres d’eau potable — pour m’assurer que le centre de tri ne la rejettera pas ? Nous sommes là, penchés sur nos bacs comme des alchimistes médiévaux essayant de transformer la merde en or, alors qu’en réalité, nous essayons juste de transformer notre culpabilité en sommeil réparateur.
On lave son pot de yaourt avec une dévotion de moine bénédictin, on gratte l’étiquette, on sépare le carton du plastique avec la précision d'un neurochirurgien, tout ça pour que, trois jours plus tard, une barge chargée de nos « efforts » soit déchargée illégalement sur une plage en Malaisie parce que recycler le plastique mélangé coûte plus cher que de payer l'amende environnementale. Mais peu importe la destination finale du déchet, ce qui compte, c’est le geste. Le sacré geste. Trier ses ordures, c’est la prière du soir de l’athée : « Pardonnez-moi, Mère Nature, car j’ai consommé, mais regardez, j’ai mis le couvercle dans le bac jaune. »
Pendant ce temps, dans une dimension parallèle qu’on appelle « la vraie vie des gens qui possèdent le monde », l’ambiance est légèrement différente. Pendant que vous culpabilisez parce que vous avez oublié votre sac en tissu et que vous avez dû acheter un sac en plastique à 20 centimes — un sac que vous allez garder « au cas où » dans un tiroir qui contient déjà assez de polymères pour étouffer une colonie de dauphins — Bernard ou Jeff sont en train de faire chauffer les réacteurs.
On nous explique doctement qu’il faut éteindre le Wi-Fi la nuit pour « sauver les ours polaires ». C’est charmant. C’est mignon tout plein. C’est comme essayer de vider l’océan avec une petite cuillère percée pendant que, juste à côté, un milliardaire en jet privé va chercher son pain à l'autre bout du continent parce que la baguette y est plus croustillante. Taylor Swift émet plus de CO2 en un week-end de tournée que vous en trois réincarnations, mais c’est à vous qu’on demande de pisser sous la douche pour économiser trois centilitres d’eau. Le contraste est tellement violent qu’il en devient poétique. C’est du Beckett écrit par un lobbyiste de chez Exxon.
On vit dans un monde où l’on demande à des gens qui gagnent le SMIC de s’acheter une voiture électrique à 40 000 euros pour ne pas polluer le trajet jusqu’à l’usine de batteries, pendant que les 1 % les plus riches se demandent si le cuir de leur prochain jet doit provenir de veaux nourris au grain ou de bébés phoques massés à l’huile d’olive. L’écologie individuelle, c’est le génie marketing du siècle. C’est British Petroleum qui, au début des années 2000, a popularisé le concept d’« empreinte carbone ». Une idée de génie : transférer la responsabilité de la destruction de la biosphère de l’industrie extractive vers le consommateur final. « Ce n’est pas nous qui forons des trous partout et qui déversons du pétrole dans le delta du Niger, c’est vous qui laissez la lumière allumée dans les toilettes ! » Et nous, on a plongé. On a tous acheté le kit de culpabilité fourni avec la paille en carton.
Le pire, c’est qu’on adore ça. On adore se flageoller avec des orties bio. On se regarde le nombril (propre et bien savonné au savon de Marseille artisanal) en se disant qu’on fait partie de la solution. On achète du quinoa qui a fait trois fois le tour du monde en cargo, mais c’est okay, parce que le paquet est en papier recyclé. On achète des vêtements en « coton organique » fabriqués par des enfants payés en coups de bâton au Bangladesh, mais le logo est vert, alors on se sent léger. On est des esthètes de l’apocalypse. On veut que la fin du monde soit propre, bien rangée, et surtout, qu’elle respecte les consignes de compostage.
Imaginez la scène. L’astéroïde est là. On le voit à l’œil nu. Une masse de roche de dix kilomètres de large qui fonce sur la Terre à 30 000 km/h. La température monte, les oiseaux tombent du ciel, les océans commencent à bouillir. Et là, au milieu du chaos, il y a Jean-Kévin. Jean-Kévin ne regarde pas le ciel. Non. Jean-Kévin est penché sur son bac de recyclage, furieux, parce que sa compagne a jeté une boîte de pizza souillée par du fromage dans le bac à papier.
— « Mais enfin, Sarah ! Le carton gras, ça ne se recycle pas ! Tu vas contaminer tout le lot ! On ne va jamais s’en sortir si tu n’y mets pas du tien ! »
L’astéroïde frappe la croûte terrestre, vaporisant instantanément toute vie organique dans un rayon de mille kilomètres. Mais dans la milliseconde avant sa désintégration, Jean-Kévin meurt avec le sentiment du devoir accompli. Il n’a pas sauvé l’espèce, mais il a respecté le protocole de tri. C’est le triomphe de la forme sur le fond, de la névrose sur la survie.
L’écologie actuelle n’est pas une stratégie de sauvetage, c’est une cosmétique de la catastrophe. On repeint les murs du couloir qui mène à la chambre à gaz avec une peinture sans solvants. C’est plus sain pour les poumons, paraît-il. On nous vend de la « croissance verte », une oxymore tellement grosse qu’elle devrait avoir son propre code postal. On nous explique qu’on peut continuer à consommer comme des goinfres, à condition que l’emballage soit biodégradable et que le livreur Amazon vienne en vélo électrique (après avoir été exploité jusqu’à la moelle par un algorithme).
Le message est clair : ne changez rien à votre mode de vie suicidaire, changez juste de marque de lessive. Et surtout, continuez de faire des enfants. Parce qu’il faut bien quelqu’un pour trier les montagnes de déchets qu’on leur laisse. Il faut de nouveaux petits soldats du tri sélectif pour continuer le combat perdu d’avance contre l’entropie. Mettre au monde un enfant aujourd’hui, c’est comme engager un stagiaire non rémunéré pour éponger l’Atlantique avec une feuille de sopalin. C’est cruel, c’est absurde, mais ça permet de s’occuper l’esprit pendant que l’eau monte.
On soigne un cancer avec un pansement Mickey, disais-je. Et le plus drôle, c’est qu’on se dispute pour savoir si le pansement doit être en plastique recyclé ou en bambou équitable. On chipote sur le diamètre des pailles pendant que le permafrost lâche des gigatonnes de méthane comme un énorme pet de fin du monde. Mais au moins, on meurt avec une haleine fraîche et une conscience tranquille.
Alors, la prochaine fois que vous sentirez cette paille en carton se désagréger entre vos lèvres, ne pestez pas. Savourez-la. C’est le goût de votre impuissance. C’est le totem de notre époque : un objet inutile, mal conçu, destiné à masquer une horreur systémique par un micro-sacrifice ridicule. Buvez votre soda, triez votre gobelet, et surtout, ne regardez pas en l’air. L’astéroïde arrive, et il n'est absolument pas recyclable.
L'amour moderne : Le marché de la viande 2.0
Bienvenue dans la plus grande boucherie à ciel ouvert de l’histoire de l’humanité. Prenez un ticket, ajustez votre filtre « grain de peau lissé par l’intelligence artificielle » et préparez-vous à être pesé, étiqueté et mis en rayon entre une promotion sur les steaks de soja et un arrivage massif de narcissiques sous-traités.
Autrefois, pour rencontrer l’âme sœur, il fallait se laver, sortir de chez soi, supporter l’odeur de la sueur d’autrui dans un bar miteux et prendre le risque héroïque de se prendre un râteau en direct, devant témoins. C’était inefficace, douloureux, mais ça avait le mérite d’impliquer des sécrétions hormonales réelles. Aujourd’hui, nous avons optimisé le processus. Nous avons transformé le mystère de l’attraction biologique en une partie de Candy Crush où les bonbons sont remplacés par des visages déformés par des objectifs grand-angle.
Le concept est d’une simplicité terrifiante : vous êtes aux toilettes — car c’est là que se prennent 70 % des décisions amoureuses du XXIe siècle — et vous faites défiler des vies humaines d’un mouvement du pouce, le même geste que vous utilisez pour effacer un mail de spam ou rafraîchir votre fil d’actualité sur la chute de la biodiversité. À gauche : le néant. À droite : l’espoir d’une déception mutuelle.
C’est le « Marché de la Viande 2.0 ». Un supermarché géant où tout le monde est en promotion permanente, mais où personne n’a envie d’acheter quoi que ce soit parce qu’on sait pertinemment qu’il y aura un nouvel arrivage plus frais dans exactement trois secondes. Nous sommes devenus des consommateurs de chair virtuelle, des sommeliers de pixels, capables de rejeter un partenaire génétiquement compatible parce que sa troisième photo a été prise sous un angle qui suggère un début de double menton ou, crime de lèse-majesté, parce qu’il possède un chat qui a l’air « un peu trop jugeur ».
Regardez ces profils. C’est une galerie d’art moderne dédiée au conformisme pathologique. 90 % des spécimens se disent « amoureux de la vie », « passionnés de voyages » (comprenez : j’ai déjà pris un avion pour aller boire des cocktails dans un pays pauvre) et « amateurs de bonnes choses » (comprenez : j’aime manger, comme 100 % des mammifères vertébrés). Ils posent tous devant le Machu Picchu, un cocktail à la main, ou en train de simuler une spontanéité travaillée pendant deux heures devant un miroir. On ne cherche plus un partenaire, on cherche un accessoire pour notre flux Instagram. On cherche quelqu’un qui s’insère proprement dans la scénographie de notre propre vide existentiel.
Et le pire, c’est le processus de sélection. On choisit son partenaire comme on commande une pizza Regina sur UberEats. « Je voudrais un homme d’1m85 minimum, avec un abonnement à la salle de sport, une conscience écologique modérée (mais pas trop, je veux continuer à prendre l’avion pour Bali), et qui aime les brunchs le dimanche matin. » Si le produit livré a 2 centimètres de moins que sur la fiche technique, on renvoie la marchandise avec un commentaire cinglant sur l’honnêteté intellectuelle du vendeur.
Nous avons industrialisé le romantisme. Nous avons transformé le « coup de foudre » en un algorithme binaire conçu par des ingénieurs de la Silicon Valley qui n’ont probablement jamais touché une main humaine sans ressentir une crise d’angoisse. Ces applications ne sont pas conçues pour que vous trouviez l’amour. Si vous trouviez l’amour, vous désinstalleriez l’appli, et leur chiffre d’affaires s’effondrerait. Non, elles sont conçues pour vous maintenir dans un état de frustration perpétuelle, un manque de dopamine que seul le petit « Match ! » sonore peut combler brièvement, avant que vous ne retourniez swiper compulsivement pour vérifier s’il n’y a pas mieux au rayon d’à côté.
C’est la tyrannie du choix. Quand on a dix mille options, aucune n’a de valeur. À quoi bon s’investir dans une conversation avec Kevin, qui a l’air sympa mais qui met trop de points d’exclamation, alors qu’à un millimètre de distance se trouve potentiellement un Ryan Gosling qui lit du Baudelaire ? Alors, on jette. On ghoste. On disparaît dans le silence numérique.
Le ghosting, parlons-en. C’est le summum de l’élégance de notre époque. C’est la capacité de traiter un être humain comme une fenêtre de navigateur qu’on ferme d’un clic sec. On a discuté pendant trois semaines, on a échangé des confidences sur nos traumatismes d’enfance, on a peut-être même partagé un fluide ou deux, et puis, soudain, plus rien. Pourquoi ? Parce que vous avez envoyé un émoji « mains qui prient » pour dire merci.
— *« Non, mais tu comprends, il utilise les mains qui prient. C’est tellement cringe. Je peux pas construire un avenir avec quelqu’un qui a l’esthétique d’une influenceuse bien-être sous Xanax. »*
Et pouf ! Un humain de moins dans votre réalité. On élimine des gens pour des fautes de goût syntaxiques, pour un choix de police de caractères ou parce qu’ils ont osé suggérer d’aller boire un verre dans un quartier qui n’est pas assez « branché ». On cherche la perfection dans un monde qui s’écroule, avec l’arrogance d’un critique gastronomique qui chipoterait sur le dressage de son assiette alors que le restaurant est en train de brûler.
C’est là toute la beauté du désastre : alors que notre espèce est confrontée à une extinction imminente, alors que les océans bouillent et que les forêts partent en fumée, notre principale activité consiste à juger des inconnus sur la base d’une biographie de deux lignes contenant un emoji « part de pizza » et un lien vers un compte Spotify. On est là, au bord du gouffre, en train de se demander si on préfère mourir avec quelqu’un qui fait du CrossFit ou quelqu’un qui écrit « à » au lieu de « a ».
On a remplacé l’intimité par la connectivité. On a des milliers de « matchs » mais on n’a jamais été aussi seuls. On passe nos soirées à scroller, le visage éclairé par la lumière bleue de nos téléphones, cherchant une validation extérieure pour compenser le fait qu’on ne se supporte plus nous-mêmes. On se vend, on se package, on se prostitue socialement pour obtenir quelques clics de validation de la part de gens qu’on méprise au fond.
L’amour moderne, c’est cette tragédie grecque jouée par des acteurs de seconde zone qui ont oublié leur texte et qui essaient de compenser en montrant leurs abdos. C’est un marché où l’offre est infinie, la demande hystérique et la valeur résiduelle du produit nulle.
Alors, continuez. Swipez jusqu’à ce que votre pouce développe une tendinite chronique. Cherchez l’exceptionnel parmi les clones. Ghostez cet homme parce qu’il porte des chaussettes blanches dans des sandales. Bloquez cette femme parce qu’elle a osé dire qu’elle aimait le dernier film de Marvel. Soyez impitoyables, soyez superficiels, soyez détestables.
Après tout, pourquoi s’emmerder à essayer de comprendre la complexité d’un autre être humain quand on peut simplement le remplacer par un modèle plus récent d’un simple glissement de doigt ? L’humanité est une marchandise périssable. Autant s’assurer qu’elle soit bien emballée avant que la date de péremption planétaire ne nous rattrape tous.
Et si jamais vous vous sentez seul ce soir, ne paniquez pas. Il y a forcément quelqu’un, à moins de deux kilomètres de vous, qui est tout aussi désespéré, tout aussi égocentrique, et qui est prêt à vous ignorer dès demain matin parce que vous n’avez pas utilisé le bon GIF. C’est ça, le progrès. C’est ça, l’amour au temps du grand tri sélectif.
Bonne chance pour votre prochain rendez-vous. N’oubliez pas de vérifier ses dents et son bilan carbone, même si, entre nous, le second n’aura bientôt plus aucune importance, et les premières finiront de toute façon par grincer dans le noir quand les lumières s’éteindront pour de bon. En attendant, savourez votre pizza froide. Au moins, elle, elle ne vous ghostera pas. Elle se contentera de vous filer du cholestérol. C’est toujours plus honnête qu’un match sur Tinder.
La politique : Choisir le capitaine du Titanic après l'impact
Admettons-le une bonne fois pour toutes : le processus électoral moderne est l’équivalent démocratique d’une séance de spiritisme où l’on tenterait de demander à un fantôme comment réparer une fuite de gaz. On est là, debout dans un gymnase qui sent la chaussette de sport et le désespoir citoyen, un petit bulletin de vote à la main, prêt à choisir lequel de ces magnifiques spécimens de taxidermie politique va piloter notre fin de monde.
C’est fascinant, cette obsession qu’on a de confier les clés de la Ferrari — qui n’a plus de freins et fonce vers un mur de briques — à des gens qui ne conduisent plus que des voiturettes de golf à 10 km/h. On vote pour des types de 80 ans pour décider du futur d’une planète sur laquelle ils ne seront plus là dans deux semaines. C’est comme demander l’avis de ton arrière-grand-père sur ton futur abonnement fibre ou sur la pertinence du métavers : il va te répondre avec une anecdote sur le prix du pain sous René Coty et finir par s'endormir en plein milieu d'une phrase sur la souveraineté numérique.
Le concept est sublime de stupidité. On demande à des individus dont la principale préoccupation technologique est de réussir à transférer une photo de leur petit-fils de WhatsApp vers leur galerie d'images de légiférer sur l'Intelligence Artificielle. Le mec pense que le "Cloud", c’est ce qui arrive quand il oublie de nettoyer ses lunettes, mais c’est lui qui va décider si les algorithmes vont remplacer ton job de rédacteur publicitaire ou de comptable. C’est un peu comme si on laissait un amish piloter la Station Spatiale Internationale : "C’est très joli, tous ces boutons qui brillent, mais on ne pourrait pas plutôt mettre un peu de paille et une bougie ?"
Regardez-les, ces capitaines de pédalos au milieu d’un tsunami. Ils nous vendent des "horizons 2050". 2050 ! À cette date-là, le candidat moyen ne sera même plus une statistique, il sera du pétrole en devenir. Il nous promet la neutralité carbone pour un futur où son seul bilan carbone personnel consistera en un nuage de fumée sortant d’un crématorium municipal. C’est le summum de l’altruisme pervers : "Je vous promets que dans trente ans, le monde sera parfait. Bon, moi, je serai en train de discuter avec Saint-Pierre de la qualité du marbre de mon caveau, mais je compte sur vous pour trier vos yaourts, hein."
C’est ça, choisir le capitaine du Titanic après l’impact. L’iceberg a déjà déchiré la coque, l’orchestre joue déjà du Death Metal pour couvrir les cris, l’eau nous arrive déjà aux couilles, et nous, on est là, en train de débattre pour savoir si le commandant doit porter une cravate bleue ou une cravate rouge.
"Oh, celui-là a l'air sérieux, il a une voix qui tremble de sagesse !"
Non, connard, il a une voix qui tremble parce qu’il a froid aux pieds et qu’il a oublié de prendre son Aricept ce matin.
Et ne parlons pas de l'argument de "l'expérience". L'expérience de quoi ? De la Guerre Froide ? Du minitel ? De l’époque où l'on pouvait encore jeter ses mégots par la fenêtre d'une voiture sans déclencher l'apocalypse climatique ? Leur expérience est aussi utile dans le monde actuel qu'un manuel d'utilisation pour un magnétoscope dans une Tesla. On vit dans une réalité où la calotte glaciaire fond plus vite qu'une glace à l'italienne sur un radiateur, et nos leaders sont encore en train de se demander si le changement climatique n'est pas juste une phase rebelle de la Nature qui n'a pas reçu assez de bisous.
Le plus drôle — si on aime l'humour noir et les fins de civilisation — c'est le décalage temporel. Le politicien octogénaire vit dans un temps qui n'existe plus. Il parle de "plein emploi", de "croissance" et de "progrès", des mots qui ont autant de sens aujourd'hui que "stabilité" dans une partouze de narcoleptiques. Ils essaient de réparer une horloge atomique avec une manivelle de 1954.
"Mes chers compatriotes, nous allons réindustrialiser !"
Mais avec quoi, Jean-Hubert ? Avec des esclaves ou des robots ? Parce que les premiers sont interdits (en théorie) et que tu ne sais même pas allumer une tablette sans appeler ton assistant de 22 ans qui est en train de faire un burn-out silencieux dans le bureau d'à côté.
Le système est génial : on sélectionne des gens qui ont un intérêt personnel direct à ce que rien ne change avant leur mort. Pourquoi s’emmerder à sauver l’Amazonie quand ton plus grand défi quotidien est de réussir à digérer une biscotte sans avoir de remontées acides ? Pourquoi investir massivement dans les énergies de demain quand tu ne sais même pas si tu seras encore là pour voir le prochain épisode de *Questions pour un Champion* ? Ils gèrent la planète comme un locataire qui sait qu’il rend les clés demain matin : ils s'en foutent de l'humidité sur les murs et du fait que les canalisations explosent, tant que la caution est déjà encaissée.
Et nous, les électeurs, on est les complices de ce gérontocide planétaire. On cherche un papa. Un grand-père. On veut quelqu'un qui nous dise que tout va bien, que le monde est encore solide, que les valeurs sont là, immuables. On préfère un menteur rassurant qui sent la naphtaline qu'un gamin de 25 ans qui nous dirait la vérité : "Hé, les gars, on est tous foutus, commencez à apprendre à manger des cafards et à filtrer votre propre urine."
Parce que la vérité est moche. La vérité n'a pas de brushing impeccable ni de dentier qui brille sous les projecteurs des plateaux télé. La vérité n'a pas le temps d'attendre que le Sénat vote un amendement sur la taille des filets de pêche alors que les océans sont en train de se transformer en soupe de plastique bouillante.
Imaginez la scène sur le Titanic. Le bateau penche à 45 degrés. Les gens glissent vers les hélices en hurlant. Et là, on organise un débat télévisé entre deux vieillards qui se disputent pour savoir qui a la meilleure méthode pour cirer les ponts supérieurs.
"Monsieur le Premier Ministre, vous n'avez pas pris en compte le coefficient de friction de la glace !"
"Taisez-vous, Monsieur le Député, vous étiez encore en couches-culottes quand j'ai inauguré le premier canot de sauvetage !"
Pendant ce temps, l'eau monte. On s'en fout de la méthode. On s'en fout de la sagesse. On veut juste quelqu'un qui sait nager. Mais on vote pour celui qui a les plus belles médailles sur sa veste de pyjama.
On est dans une boucle temporelle foireuse. On élit des fantômes pour gouverner des cimetières. C’est la démocratie de la salle d’attente des urgences : tout le monde sait que le patient est en arrêt cardio-respiratoire, mais on continue de se demander si le médecin devrait porter des mocassins ou des chaussures à lacets.
Alors, la prochaine fois que vous irez voter, regardez bien la photo sur l'affiche. Si le candidat a connu l'époque où le pétrole était considéré comme un jus de fruit miracle et où l'on pensait que fumer dans les hôpitaux était bon pour les poumons, posez-vous une question : est-ce que vous confieriez votre compte bancaire à quelqu'un qui pense que "Bitcoin" est un nouveau type de biscuits apéritifs ? Non ? Alors pourquoi lui confiez-vous l'oxygène de vos enfants ?
Ah, c’est vrai. J’oubliais. On n'en a plus rien à foutre. On veut juste que le capitaine soit beau sur la photo souvenir, juste avant que le paquebot ne devienne un récif artificiel pour les poissons mutants du futur. Allez, remettez-vous une petite dose de JT, admirez la blancheur des tempes de nos dirigeants, et dormez bien. Le Titanic est entre de bonnes mains. Des mains un peu tremblantes, un peu tachées par la vieillesse, mais de très bonnes mains pour tenir le gouvernail pendant qu'on sombre.
Après tout, l'important n'est pas d'éviter l'iceberg. L'important, c'est de couler avec dignité, en respectant le protocole et en s'assurant que le capitaine a bien pris ses gouttes avant l'immersion finale.
Santé, les survivants. Enfin, si on peut appeler ça comme ça.
Objectif Mars : Polluer le voisinage
Imaginez un type. On l’appellera Didier, pour la commodité du récit et parce que statistiquement, les Didier sont impliqués dans 40 % des catastrophes domestiques impliquant une friteuse. Didier loue une chambre dans un Airbnb sympa. Au bout de trois jours, les rideaux brûlent, la moquette est imbibée de tequila-citron, il y a un poney mort dans la baignoire et Didier a jugé utile de démonter le mur porteur pour « voir ce qu’il y avait derrière ». C’est le chaos. C’est l’apocalypse en 12 mètres carrés.
Qu’est-ce que fait Didier ? Est-ce qu’il prend l’éponge ? Est-ce qu’il appelle une entreprise de nettoyage en pleurant ? Non. Didier sort sur le palier, ajuste son slip taché, et gueule au propriétaire : « Dites-moi, mon brave, la Suite Royale au dernier étage, elle est libre quand ? Parce que celle-là, elle commence à sentir le roussi, j’ai besoin d’un nouveau départ. »
Bienvenue dans l’aventure spatiale moderne. Bienvenue dans l’arnaque la plus grandiose de l’histoire de la biologie. On appelle ça « l’exploration », mais c’est juste un déménagement d’urgence organisé par des pyromanes qui n’ont plus d’allumettes.
L’idée, c’est Mars. La « Planète Rouge ». Pourquoi Mars ? Parce que Vénus est un four à chaleur tournante réglé sur 460 degrés et que Jupiter est fondamentalement un pet géant sans sol ferme. Alors on a choisi Mars. Mars, c’est l’équivalent planétaire d’un terrain vague derrière une usine de retraitement de déchets nucléaires à Omsk. C’est sec, c’est radioactif, le sol est empoisonné par des perchlorates, et il n’y a pas assez d’atmosphère pour protéger vos oreilles d’un concert de Christophe Maé, et encore moins des rayons gamma qui vont transformer votre ADN en soupe de vermicelles.
Mais nos « visionnaires » — ce mot qui sert désormais à désigner des milliardaires qui ont trop regardé *Star Wars* sous champignons hallucinogènes — nous vendent ça comme le nouveau paradis. On nous explique, avec le sérieux d’un notaire qui vous vend une maison hantée, que nous allons « terraformer » Mars.
Terraformer. C’est un joli mot, n’est-ce pas ? Ça sonne technique. Ça sonne « on maîtrise ». En réalité, ça veut dire qu’on va essayer de transformer un caillou gelé et mort en jardin d’Eden. Rappelons juste un petit détail : on n’arrive même pas à « terraformer » la Terre, alors que c’est *déjà* une terre. On a la notice, on a les outils, on a le climat de base, et tout ce qu’on réussit à faire, c’est transformer les océans en bouillons de plastique et les forêts en parkings pour Amazon. Mais sur Mars, promis, on va y arriver. On va balancer des bombes nucléaires sur les pôles pour faire fondre la glace — c’est l’idée d’Elon, hein, pas la mienne, je ne suis pas encore assez défoncé pour suggérer ça — et pouf ! Magie ! Une atmosphère !
C’est un peu comme si un mec qui n’arrive pas à garder un cactus en vie dans son salon vous affirmait qu’il va recréer l’Amazonie dans son congélateur en y jetant des pétards.
L’audace est sublime. On a flingué le thermostat de la seule planète habitable à 40 années-lumière à la ronde, et on pense que la solution, c’est d’aller s’installer dans un frigo géant où l’on devra boire sa propre urine recyclée jusqu’à la fin des temps. Parce que c’est ça, la vie sur Mars. Ce n’est pas *Star Trek*. C’est *Loft Story* dans un bunker pressurisé, avec l’angoisse permanente qu’un joint d’étanchéité foireux ne vous transforme en surgelé Picard en moins de trois secondes.
Et le public applaudit. Le public adore. On regarde les fusées décoller en se disant : « Oh, regardez comme on est grands, on va conquérir l’infini ! » Non, Jean-Michel. On ne conquiert rien du tout. On cherche juste un endroit où planquer le cadavre de notre propre écosystème. On veut coloniser d’autres planètes parce qu’on a la flemme de faire la vaisselle ici. C’est la fuite en avant version cosmique.
On nous parle de « sauvegarde de l’humanité ». C’est l’argument ultime. « Il nous faut une sauvegarde sur un disque dur externe au cas où le serveur principal (la Terre) crasherait. » Mais qui va monter dans la navette, à votre avis ? Vous ? Moi ? Ne soyez pas stupides. Si l’humanité doit être sauvegardée, on va sauvegarder la partie qui a les moyens de payer le ticket. On va envoyer des influenceurs, des traders en crypto-monnaies et des PDG de multinationales de l’huile de palme. On va envoyer exactement les mêmes génies qui ont foutu le feu ici.
Imaginez le tableau : la première colonie martienne. Une poignée d’élus vivant dans des bulles de verre, entourés d’un désert de poussière rouge où rien ne pousse. Ils seront là, à se regarder dans le blanc des yeux, en train de spéculer sur le prix des actions « Air Pur Inc. » tout en s’engueulant parce que quelqu’un a oublié de vider le filtre à CO2. Ils auront emporté avec eux tout ce qui fait notre charme : la hiérarchie, l’égoïsme, le marketing et probablement une application pour se faire livrer des sushis synthétiques à 400 millions de kilomètres.
On va polluer le voisinage, c’est une certitude. On n’a même pas encore posé le pied de manière permanente sur Mars qu’on y a déjà envoyé des tonnes de débris, des robots en panne et probablement deux ou trois bactéries terrestres ultra-résistantes qui sont en train de muter pour devenir le futur cauchemar de la galaxie. On est comme ces touristes qui arrivent sur une plage sauvage et dont le premier réflexe est de planter un parasol, d’ouvrir une canette de soda et de laisser le plastique s'envoler.
Le plus drôle — enfin, si on a un sens de l’humour un peu tordu, ce qui est mon cas — c’est la justification morale. On se prend pour des explorateurs. On se compare à Christophe Colomb. Sauf que Colomb cherchait des épices et de l’or sur une planète pleine de vie. Nous, on cherche une issue de secours vers un endroit où l’or ne sert à rien parce qu’on ne peut pas le respirer.
« Mais l’esprit humain a besoin de défis ! » nous crie-t-on depuis les plateaux télé. Ah ça, pour les défis, on est des champions. On s’est créé le défi ultime : comment survivre sur une bille de sable radioactif après avoir rendu invivable le seul paradis biologique connu ? C’est un peu comme se tirer une balle dans le genou pour voir si on est capable de gagner le 100 mètres haies sur les mains. C’est impressionnant de bêtise, certes, mais est-ce que c’est vraiment une avancée pour l’espèce ?
Si on était une espèce intelligente, le titre du chapitre ne serait pas « Objectif Mars », mais « Opération On Répare les Conneries ». Mais réparer, c’est chiant. Réparer, ça demande de la discipline, de la décroissance, du respect pour ce qui est déjà là. C’est beaucoup plus excitant de construire une méga-fusée qui brille et de prétendre qu’on va sauver le monde en l’abandonnant.
Le rêve martien, c’est le fantasme de la page blanche pour des gens qui ont gribouillé partout sur la première. On se dit : « Là-bas, ce sera différent. Là-bas, on fera attention. » Spoiler alert : Non. On va juste exporter nos névroses. Dans dix mille ans, si on survit par miracle, Mars sera couverte de décharges à ciel ouvert, de panneaux publicitaires géants visibles depuis l’espace et de complexes hôteliers de luxe où les riches pourront admirer la Terre — ce petit point bleu là-bas — et dire avec nostalgie : « On aurait pu faire un truc sympa de ce jardin, dommage qu’on ait préféré la Suite Royale sans oxygène. »
Alors, la prochaine fois que vous voyez une vidéo d’une fusée qui décolle avec une musique héroïque en fond, ne pensez pas « Progrès ». Pensez « Fuite des capitaux ». Pensez « Didier et son poney mort ». On n’est pas en train de conquérir les étoiles. On est juste en train de chercher un nouveau tapis sous lequel glisser la poussière, parce que celui de la Terre est déjà bien trop bosselé.
Bon voyage, les pionniers. N’oubliez pas de fermer la porte en partant. Ah non, attendez, si vous la fermez, on étouffe. Mais bon, de toute façon, entre l’asphyxie ici et la radiation là-bas, le choix reste une question de préférence personnelle en matière de décès absurde. Perso, je préfère rester ici. Au moins, quand je crèverai, ce sera avec une vue sur de vrais arbres de merde, plutôt que sur un écran plat diffusant une simulation de forêt en 4K.
Santé, et n'oubliez pas : sur Mars, personne ne vous entendra crier que vous avez oublié vos clés sur la Terre. Et croyez-moi, vous allez les regretter, vos clés. Et votre air. Et votre dignité.
Le sens de la vie : Une erreur de traduction
Regardez-vous dans un miroir. Non, pas pour ajuster votre mèche ou vérifier si vous avez encore ce bout de salade coincé entre les dents depuis le déjeuner. Regardez-vous vraiment. Ce que vous voyez, c’est le résultat de quatre milliards d’années d’accidents biologiques, de mutations foireuses et de décisions impulsives prises par des poissons qui en avaient marre de l'eau. Et pourtant, malgré ce pedigree de survivant du loto génétique, vous êtes là, avec votre petit air pénétré, à vous demander : « Quel est le sens de ma vie ? »
Spoiler : il n’y en a pas. Et c’est là que l’erreur de traduction commence.
L’humanité souffre d’un complexe de la nappe phréatique. On est persuadés que sous la surface de notre quotidien merdeux — métro, boulot, purée de carottes, impôts — se cache une rivière souterraine de Sens Divin, une nappe d’eau sacrée qui donnerait une saveur de destinée à nos existences de primates en cravate. On a traduit « instinct de survie » par « quête de vérité ». C’est comme si une bactérie dans votre évier se mettait à composer des symphonies à la gloire de l’Éponge Sacrée parce qu’elle a survécu au passage du Paic Citron. Calme-toi, Jean-Eudes. Tu n’as pas une mission. Tu as juste faim, peur de mourir, et un ego trop gros pour ton crâne de 1300 centimètres cubes.
Le concept du « Sens de la Vie », c’est le plus gros coup marketing de l’histoire. Plus fort que Coca-Cola, plus tenace que l’homéopathie. C’est une erreur de traduction fondamentale entre le langage de l’Univers et celui de notre cerveau. L’Univers parle en entropie, en fusion nucléaire et en vide absolu. Nous, on essaie de traduire ça en « épanouissement personnel » et en « héritage spirituel ». C’est comme essayer de lire une notice de montage d’un meuble IKEA traduite du suédois vers le vieux norrois par un enfant de cinq ans sous acide. À la fin, il vous reste toujours trois vis dans la main et une étagère qui ressemble à une métaphore de votre propre décomposition.
On cherche tous une « mission divine ». On veut être l'Élu. On veut que notre passage sur cette boule de boue laisse une trace indélébile. Mais la vérité, la vraie, celle qui pique un peu les yeux au réveil, c’est qu’on est juste de la moisissure évoluée sur un caillou qui tourne. Vous avez déjà regardé une orange moisie ? C’est fascinant, sous un microscope. C’est complexe, ça s’étend, ça colonise, ça crée des structures magnifiques de bleu et de blanc. Est-ce que la moisissure se demande si elle a un impact positif sur le monde ? Est-ce qu’elle suit des formations de coaching pour « libérer son potentiel » ? Non. Elle bouffe l’orange. On est la moisissure de la Terre. Et on est en train de finir l’orange.
L’Univers, lui, s’en fout royalement. Si l’humanité disparaissait demain dans un grand bruit de pet cosmique, les galaxies continueraient de s’éloigner les unes des autres, les trous noirs continueraient d’engloutir tout ce qui passe, et le silence reviendrait enfin. L’Univers ne nous regarde pas. Il n’est pas là, tel un spectateur bienveillant, à applaudir nos progrès techniques ou à pleurer sur nos guerres. Pour l’Univers, nous sommes l’équivalent d’une pub intrusive pour un casino en ligne sur un site de streaming illégal : une nuisance passagère qu’on finit par oublier dès que la page s’actualise.
Pourtant, on s’obstine. On invente des religions, des philosophies, des systèmes politiques, tout ça pour justifier le fait qu’on occupe de l’espace. On a créé le concept d’Âme parce qu’on ne supportait pas l’idée d’être juste un sac à viande géré par des influx électriques. On a inventé le Destin parce qu’admettre que notre vie dépend du hasard — comme le fait de ne pas se prendre un pot de fleurs sur le coin de la figure en allant acheter son pain — est trop terrifiant. Si c’est le Destin, alors le pot de fleurs avait un message à nous délivrer. Si c’est le hasard, c’est juste que vous êtes au mauvais endroit, au mauvais moment, et que les lois de la gravité sont plus solides que vos prières.
Prenez les réseaux sociaux. C’est le sommet de l’erreur de traduction. Des millions de personnes qui postent des photos de leur déjeuner ou de leurs pieds à la plage avec des citations inspirantes du genre : « Deviens ce que tu es ». Traduction : « Regardez ma vie de moisissure, elle est plus brillante que celle du voisin ». On essaie de donner une dimension épique à notre vide. On fait un numéro de claquettes frénétique devant un public de galaxies aveugles et de nébuleuses sourdes. On tape du pied, on sourit, on sue, on espère un rappel. Mais il n’y a pas de loge, pas de régisseur, et surtout, pas de rideau qui va se baisser sur un tonnerre d’applaudissements. Il y a juste l’obscurité qui attend qu’on finisse notre numéro pour reprendre sa place.
Et c'est là que le bât blesse. Cette quête de sens nous rend malheureux. Parce qu’on cherche quelque chose qui n’existe pas, on finit par se sentir coupable de ne pas le trouver. On se dit qu’on a raté quelque chose, qu’on n’est pas « à la hauteur de notre potentiel ». Quel potentiel ? Celui de consommer des abonnements Netflix en attendant la fin ? On culpabilise parce qu’on n'a pas « trouvé sa passion ». Mais la seule passion universelle du vivant, c’est de ne pas mourir tout de suite. Tout le reste, c’est de la décoration. C'est du papier peint sur un mur qui s'écroule.
Imaginez un instant que vous acceptiez cette erreur de traduction. Imaginez que vous réalisiez que « le sens de la vie » était en fait une mauvaise lecture de « profite du buffet avant qu’il ne ferme ». Soudain, la pression retombe. Vous n'avez plus besoin d'être exceptionnel. Vous n'avez plus besoin de laisser une trace. Vous pouvez enfin être ce que vous êtes vraiment : un accident biologique temporaire avec un accès à internet.
On se gargarise de notre intelligence, de notre conscience de soi. « Je pense donc je suis », disait l’autre. Quelle arrogance. « Je pense, donc je m'invente des problèmes pour ne pas voir que je suis un parasite sur une bille de billard spatiale », serait plus exact. La conscience, c’est juste le bonus de précommande de l’évolution qu’on n’a jamais demandé. C’est l’option « vitres électriques » sur une voiture qui n’a pas de moteur : ça permet de regarder le paysage de plus près pendant qu’on est poussé vers le précipice, mais ça n'aide pas à freiner.
L'Univers attend juste qu'on finisse notre numéro de claquettes. Il est patient. Il a des milliards d'années devant lui. Il nous regarde nous agiter avec la même indifférence qu’on porte à une colonie de fourmis qui essaie de transporter un chewing-gum usagé. Pour les fourmis, c'est l'œuvre d'une vie, c'est la quête du Graal, c'est le Sens. Pour nous, c'est juste un truc dégoûtant qu'on va écraser sans faire exprès en garant la voiture.
Alors, détendez-vous. Arrêtez de chercher la Mission. Arrêtez de vouloir « vibrer haut » ou de « trouver votre voie ». Votre voie, elle se termine au même endroit que celle du type qui a passé sa vie à méditer dans une grotte ou celle du trader cocaïnomane de Wall Street : dans un trou, ou dans un four. La seule différence, c’est la qualité du costume que vous porterez à ce moment-là.
Le sens de la vie, c’est que vous êtes là. Pour l’instant. C’est tout. C’est une erreur de traduction que d’y voir plus. C’est une faute de frappe cosmique qui nous a donné le pouce opposable et la capacité de pleurer devant un film de Pixar. Profitez de votre numéro de claquettes. Tapez fort sur les planches, faites du bruit, dérangez les voisins de la galaxie d'à côté si ça vous chante. Mais ne vous attendez pas à ce que quelqu'un vienne vous donner un prix à la fin.
Le spectacle est gratuit, la salle est vide, et le théâtre va bientôt être démoli pour faire place à un vide intersidéral beaucoup plus propre. En attendant, amusez-vous avec votre moisissure. C’est la seule chose qui vous appartienne vraiment, avant que l’Univers ne vienne passer un coup de lingette désinfectante sur la planète pour effacer les traces de notre passage foireux.
Et franchement, vu l'état du tapis, on ne pourra pas lui en vouloir.
La chaîne alimentaire : La revanche du tofu
Regardez-vous. Non, vraiment, jetez un coup d’œil dans le miroir avant que l’humidité de votre douche à l’italienne ne vienne embuer votre reflet et votre dignité. Félicitations. Vous êtes le produit fini de quatre milliards d’années d’évolution, de massacres inter-espèces, de mutations génétiques miraculeuses et de sélection naturelle impitoyable. Vos ancêtres ont survécu à des ères glaciaires en dépeçant des mammouths avec leurs dents et en dormant dans des carcasses de rhinocéros laineux pour ne pas finir en glaçons. Ils étaient des machines de guerre biologiques, des prédateurs alphas dont le simple passage faisait trembler la savane.
Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, vous avez peur d’une biscotte.
Le gluten. Voilà l’ennemi public numéro un. Une protéine collante présente dans le blé, capable de mettre à genoux un cadre sup de la Défense plus sûrement qu’une charge de cavalerie mongole. On est la seule espèce sur cette planète qui a réussi l'exploit de devenir allergique à sa propre base alimentaire. Imaginez un lion qui ferait une intolérance au zèbre, ou un requin blanc qui aurait des ballonnements après avoir bouffé un phoque. La nature les rayerait de la carte en moins de temps qu'il n'en faut pour dire "transition écologique". Mais nous, non. Nous, on a créé des rayons entiers au supermarché pour les gens dont les intestins ont décidé de faire une grève perlée dès qu’ils croisent un croûton de pain.
Nous sommes au sommet de la pyramide alimentaire, mais c’est une pyramide en carton mouillé, posée sur un sol glissant, sous une pluie de soja.
L’évolution a fait une erreur de calcul monumentale. Elle nous a donné le cerveau le plus complexe de l’univers connu, capable de scinder l’atome et de cartographier des galaxies lointaines, pour qu’au final, on s’en serve pour scanner le code-barres d’un yaourt afin de vérifier s’il ne contient pas des traces de "bonheur" ou, pire encore, de lactose. Le lactose, cette substance diabolique secrétée par les mammifères pour faire grandir leur progéniture, est devenu notre kryptonite. Un demi-verre de lait de vache et c’est Hiroshima dans votre colon. On en est réduits à traire des amandes. Des AMANDES. Est-ce que vous avez déjà essayé de trouver les mamelles sur une amande ? C’est un travail de titan pour un résultat qui a le goût de carton mouillé et de dépression clinique. Mais on boit ça avec le sourire, parce que c'est "healthy".
"Healthy". Le mot préféré des gens qui ont oublié que le but ultime de la vie est de mourir, pas de finir en compost parfaitement purifié.
Le drame, c’est que notre survie ne tient plus qu’à un fil, et ce fil est un câble USB-C de 1,20 mètre. Vous avez déjà observé ce phénomène fascinant : l’humain moderne, face à un réfrigérateur plein à craquer, qui se laisse mourir de faim parce que son iPad n’a plus de batterie ? C’est le summum de l’absurdité anthropologique. On a de la nourriture pour tenir trois sièges médiévaux, mais comme on ne sait plus comment faire cuire un œuf sans suivre un tutoriel sur TikTok ou sans commander via une application qui exploite des livreurs en vélo, on reste là, hébété, devant la lumière froide du bac à légumes. Si le Wi-Fi tombe, 40 % de la population urbaine meurt d’inanition en moins de soixante-douze heures, simplement parce qu’ils n’ont pas pu rafraîchir la page de Deliveroo.
On a externalisé notre instinct de survie à des algorithmes californiens. Si le Cloud s’évapore, on redevient des proies. Sauf qu'on n'a même plus le réflexe de courir, on cherchera juste où brancher notre peur.
Et au milieu de ce champ de ruines nutritionnel, trône le grand vainqueur : le Tofu.
Le tofu, c’est la revanche de la plante sur le prédateur. C’est le vide culinaire élevé au rang de vertu. Le tofu ne goûte rien. C’est une éponge blanche qui a l’apparence d’une gomme à effacer et la texture d’un rêve d’expert-comptable. Et pourtant, on essaie désespérément de lui donner une dignité. On le fume, on le marine, on le sculpte pour qu’il ressemble à du bacon, à du poulet, à de la dignité humaine. C’est pathétique. C’est comme si on essayait de convaincre un loup de manger du polystyrène en lui disant que ça a la même forme qu’un lapin.
Le tofu est là pour nous rappeler que nous avons perdu la guerre. Nous ne mangeons plus pour vivre, nous mangeons pour signaler notre appartenance à une caste de survivants fragiles. On ne dit plus "bon appétit", on dit "est-ce que c’est sourcé localement et sans souffrance animale ?". spoiler : la seule souffrance qui reste dans l'assiette, c'est celle de votre palais qui se demande ce qu'il a fait pour mériter cette punition à base de graines de chia.
Regardez-nous, pauvres prédateurs de salon. On panique si l’air ambiant est trop sec, trop humide, ou s’il contient trop de particules fines de réalité. On a créé des purificateurs d’air pour nos appartements parce qu’on a oublié que nos ancêtres respiraient de la poussière de charbon et des poils de hyène sans faire un œdème de Quincke. On est devenus si précieux, si délicats, qu’une simple cacahuète égarée dans un cookie peut transformer une soirée Tinder en épisode de *Grey's Anatomy*.
La sélection naturelle a jeté l’éponge. Elle nous regarde depuis un coin de la galaxie en se grattant la tête, se demandant comment elle a pu passer de l’Homo Erectus à l’Homo Intolerantus. On est les seuls êtres vivants capables de se suicider socialement parce qu’on a osé manger du gluten devant un prof de yoga. On vit dans une paranoïa gastrique permanente. "Est-ce que cette tomate est bio ? Est-ce que ce poulet a eu une vie sociale épanouie avant d’être transformé en nuggets ?" On s'en fout. On veut juste se donner l'illusion qu'on contrôle encore quelque chose alors qu'on est incapables de digérer un morceau de pain sans déclencher une alerte enlèvement dans nos intestins.
Et pendant ce temps, le tofu attend. Silencieux. Inodore. Implacable. Il sait qu’il a gagné. Il sait qu’à la fin, quand les chaînes d’approvisionnement se seront effondrées et que vos iPads seront des briques de verre inutiles, vous vous battrez pour un bloc de soja insipide. Vous ramperez devant cette brique blanche en suppliant pour qu’elle vous accorde quelques calories supplémentaires avant que l’Univers ne vienne passer la serpillière sur votre existence.
Vous vous croyez au sommet de la chaîne ? Vous n’êtes que les clients d’une cafétéria cosmique qui est sur le point de fermer. Et devinez quoi ? Le menu du jour, c’est "Rien". Sans gluten, sans lactose, et garanti 100 % sans intérêt.
Profitez bien de votre salade de quinoa bio pendant qu'il en est encore temps. Mâchez bien. Comptez jusqu'à trente. C’est important pour la digestion. Il serait dommage que vos derniers instants sur cette planète soient gâchés par une petite remontée acide, n'est-ce pas ? Ce serait vraiment le comble du ridicule : l’espèce humaine, éteinte par un reflux gastrique parce qu’elle n’a pas supporté le goût du vide.
Mais bon, ne vous inquiétez pas trop. L'avantage d'être une moisissure hyper-sensible, c'est que quand l'Univers appuiera sur le bouton "Flush", vous ne sentirez presque rien. Vous serez sans doute trop occupés à chercher une prise de courant pour votre purificateur d'âme.
L'anxiété : Le seul sport national qui marche vraiment
Regardez-vous. Observez cette magnifique ingénierie biologique, fruit de millions d’années de sélection naturelle, de mutations acharnées et de survie brutale. Vos ancêtres ont traversé des ères glaciaires en slip, ont étranglé des tigres à dents de sabre avec leurs intestins et ont survécu à la peste noire en buvant de la bière fermentée à l’urine de rat. Tout ça pour quoi ? Pour que vous, leur fier héritier, vous fassiez une attaque de panique parce que votre livreur Uber Eats a pris la mauvaise sortie au rond-point et que vos sushis risquent d'arriver avec une température ambiante.
C’est le chef-d’œuvre absolu de l’humanité : nous avons éradiqué les prédateurs naturels pour les remplacer par des notifications. Nous avons dompté la foudre, cartographié le génome et inventé le papier toilette triple épaisseur parfumé à la pêche, tout ça pour libérer suffisamment de temps de cerveau disponible afin de nous auto-flageller avec des scénarios catastrophes qui n'arriveront jamais.
L’anxiété est officiellement devenue le seul sport national qui marche vraiment. C'est une discipline olympique pratiquée dans le noir, sous une couette lestée de vingt kilos, avec pour seul équipement un smartphone dont la lumière bleue est en train de griller vos dernières synapses saines. Et le plus beau, c’est que vous êtes tous des athlètes de haut niveau. Pas besoin de cardio, pas besoin de coach, juste un talent inné pour transformer un "Vu" sans réponse en un arrêt de mort social définitif.
Remontons un peu le temps, voulez-vous ? Prenons l’homme des cavernes moyen. Appelons-le Grok. Grok avait une vie simple. Ses angoisses étaient basées sur des éléments tangibles : "Est-ce que ce buisson bouge parce qu'il y a du vent ou parce qu'un léopard veut transformer mon foie en pâté ?" C’est une peur saine. C’est une peur qui a du panache. Une peur qui, au moins, vous permet de brûler des calories en courant pour votre vie.
Aujourd'hui, Grok s'appelle Kévin. Kévin travaille dans le "conseil en stratégie digitale" (ce qui veut dire qu'il envoie des e-mails à des gens qui ne les lisent pas pour leur dire d'envoyer des e-mails à d'autres gens). Kévin n’a pas peur des léopards. Kévin est terrifié par les trois petits points de suspension qui s'affichent dans sa bulle de chat iMessage et qui disparaissent soudainement sans laisser de message. Pour Kévin, cette disparition est plus traumatisante que la chute de l'Empire romain. Son rythme cardiaque monte à 140. Son cortisol inonde son système. Ses glandes surrénales hurlent : "Fuis ! Grimpe à un arbre ! Mords quelqu'un !". Mais Kévin ne peut pas fuir. Il est assis dans un open-space ergonomique avec un café latte à l'avoine. Alors, il fait la seule chose que l'humain moderne sait faire : il reste immobile et il fermente dans sa propre angoisse.
C’est là toute l’ironie du confort absolu. Nous avons créé un monde si sécurisé, si aseptisé, si prévisible, que notre cerveau — cette machine de guerre conçue pour détecter les menaces dans la jungle — s’emmerde à mourir. Et un cerveau qui s’ennuie est une arme de destruction massive braquée sur lui-même. Faute de dragons à occire, nous avons décidé de traquer les sous-entendus dans les mails de la DRH.
"Cordialement."
Pourquoi a-t-elle mis "Cordialement" et pas "Bien cordialement" ? Est-ce un code ? Est-ce qu’elle sait pour le trombone que j’ai volé en 2018 ? Est-ce que mon licenciement est déjà imprimé ?
Bravo, champion. Tu viens de passer deux heures à simuler ta propre ruine financière et sociale parce qu'une femme nommée Chantal a oublié un adverbe en tapant son message entre deux gorgées de thé détox. Ton ancêtre qui s'est pris un coup de corne de mammouth dans le péritoine te regarde depuis le paradis des chasseurs-cueilleurs, et il a très envie de te jeter une pierre à la figure.
L'anxiété moderne est un luxe de riche. C'est le caviar du désespoir. Il faut avoir un ventre plein et un toit solide pour avoir le loisir de se demander si on a l'air "un peu trop enthousiaste" dans une story Instagram. Le stress de la survie a été remplacé par le stress de la performance de l'existence. On ne craint plus de mourir de faim, on craint de ne pas être assez "aligné avec ses valeurs" tout en achetant des fringues fabriquées par des enfants au Bangladesh. C'est une dissonance cognitive tellement intense qu'elle pourrait alimenter une centrale électrique, mais on préfère l'utiliser pour se paralyser devant le menu Netflix pendant quarante-cinq minutes.
Et parlons de cette invention diabolique : la pleine conscience. On vous dit : "Vivez l'instant présent !"
Quelle idée de merde. Vous avez vu à quoi ressemble l'instant présent ? On est sur une planète qui surchauffe, dirigée par des octogénaires psychopathes, en attendant que l'intelligence artificielle décide que nous sommes finalement moins utiles qu'un grille-pain connecté. Si je vis l'instant présent, je ne médite pas, j'ouvre une bouteille de javel. L'anxiété, au moins, a le mérite de nous projeter dans un futur imaginaire où tout va mal, ce qui nous évite de regarder le présent où tout va déjà très mal. C’est une sorte de mécanisme de défense inversé : on se prépare à l'apocalypse pour ne pas avoir à gérer la vaisselle qui traîne dans l'évier.
L’humanité est devenue cette personne qui, dans un spa de luxe, se plaint que la température de l’eau est à 37,2 degrés au lieu de 37,5, et qui finit par faire un burn-out à cause du bruit de la cascade relaxante. Nous avons inventé des problèmes de "niveau 99" pour masquer le vide abyssal de notre utilité cosmique.
Vous voulez savoir pourquoi vous êtes anxieux ? Ce n'est pas à cause du gluten, du manque de magnésium ou de votre traumatisme lié à ce jour où vous avez appelé votre maîtresse de CP "Maman". Vous êtes anxieux parce que vous êtes la première espèce de l'histoire de l'univers qui a réussi à s'extraire de la chaîne alimentaire pour se rendre compte qu'au sommet, il n'y a rien. Juste un grand silence froid. Et comme ce silence vous terrifie, vous le remplissez avec le bruit de vos propres battements de cœur paniqués.
Vous avez peur de ne pas être "la meilleure version de vous-même" ? Détendez-vous. La meilleure version de vous-même, c'est de la poussière d'étoile qui a appris à payer des impôts. Rien de plus. Votre existence est une erreur statistique dans un laboratoire galactique en roue libre. Vos angoisses concernant votre carrière, votre vie amoureuse ou la forme de vos sourcils sont aussi pertinentes qu’une pétition pour changer la couleur du soleil.
Alors, la prochaine fois que vous sentirez cette boule familière monter dans votre gorge parce que quelqu'un a mis "Ok." (avec un point final, le point final de l'agression passive-agressive par excellence), rappelez-vous ceci : dans quelques milliards d'années, le soleil va gonfler et vaporiser la Terre. Vos mails, vos "Vu", vos doutes existentiels et votre collection de cristaux de lithothérapie seront transformés en atomes de gaz carbonique sans aucune distinction.
En attendant ce grand nettoyage de printemps cosmique, continuez de pratiquer votre sport national. Transpirez sur vos draps en repensant à cette phrase stupide que vous avez dite en 2012. C'est mignon. C’est ce qui vous rend humain. Cette capacité unique à transformer un paradis technologique en un enfer mental personnel.
Après tout, l'Univers a un sens de l'humour très particulier. Il vous a donné la conscience, mais il a oublié de vous donner le mode d'emploi pour ne pas vous étouffer avec. Mâchez bien votre anxiété. C’est sans calorie, et c’est le seul truc que vous emporterez avec vous dans le vide. Ou pas. On s'en fout. De toute façon, vous n'avez toujours pas répondu à ce message de votre mère, et ça, c'est le vrai début de la fin.
Le Grand Reset : Pourquoi l'apocalypse serait une libération
Regardez-vous. Non, sérieusement, jetez un coup d’œil dans le miroir avant que la buée de votre douche trop chaude ne vienne masquer l’ampleur du désastre. Vous êtes le sommet de l’évolution, paraît-il. Des millions d’années de sélection naturelle, de mutations génétiques complexes et de luttes acharnées pour la survie, tout ça pour aboutir à un primate chauve, en jogging en polyester, capable de faire une crise de panique parce que son livreur Deliveroo a oublié la sauce samouraï. Si Darwin voyait votre historique de recherche Google, il demanderait personnellement à être transformé en compost pour ne plus être associé à cette farce.
On nous rabâche les oreilles avec l’Apocalypse. On nous vend la fin du monde comme le film catastrophe ultime, avec des violons tragiques, des adieux déchirants sur un parking de supermarché et Bruce Willis qui essaie de faire exploser un caillou spatial avec son charisme en fin de série. Mais posons-nous deux minutes, entre deux notifications inutiles : et si l’extinction humaine n’était pas une tragédie grecque, mais simplement un redémarrage système ? Une mise à jour logicielle nécessaire parce que « Humanité 1.0 » a planté, qu’elle rame comme un vieux PC sous Windows Vista et qu’elle a plus de virus qu’un clavier d’ordinateur dans un cybercafé louche de Bangkok.
La Terre ne nous déteste pas. Elle est juste épuisée. Elle est comme une propriétaire de Airbnb qui a loué son magnifique loft éco-conçu à une bande de fêtards sous ecstasy qui ont décidé de repeindre les murs avec leur propre vomi et de démonter le parquet pour faire un feu de joie au milieu du salon. Elle attend juste qu’on rende les clés. Elle a hâte qu’on parte pour pouvoir enfin dormir sans le bruit des klaxons, des débats sur Twitter et du vrombissement incessant des serveurs de streaming qui tournent à plein régime pour que vous puissiez regarder, pour la huitième fois, une série sur un tueur en série dont vous avez déjà oublié le nom.
Imaginez le silence. Le vrai. Celui qui ne coûte pas 400 euros dans un casque à réduction de bruit active fabriqué par des enfants au Bangladesh. Un silence où le seul son serait celui du vent dans les feuilles et du béton qui craque doucement sous la poussée d'un pissenlit vindicatif. Pour la planète, l’Apocalypse, c’est le moment béni où elle pourra enfin retirer son soutien-gorge, mettre un vieux jogging et s'affaler sur le canapé cosmique sans personne pour lui demander où sont rangées les chaussettes ou pourquoi la calotte glaciaire est en train de fondre dans le gin-tonic collectif.
L’extinction, c’est une libération. Pas seulement pour les pangolins qui en ont marre de servir de boucs émissaires, mais pour vous aussi. Soyez honnêtes : vous êtes fatigués. Vous êtes fatigués de devoir avoir un avis sur tout, de devoir optimiser votre temps de sommeil, de devoir paraître « épanouis » sur Instagram alors que votre vie intérieure ressemble à une décharge à ciel ouvert un jour de pluie. L’Apocalypse, c’est le grand « Annuler » sur la boîte de dialogue de votre existence. Plus de déclarations d'impôts. Plus de réunions Zoom où tout le monde fait semblant de s'intéresser aux chiffres du troisième trimestre. Plus de rendez-vous chez le dentiste. Plus besoin de se demander si le gluten est votre ennemi personnel ou si vous devriez passer au lait d'avoine pour sauver une baleine que vous n’avez jamais vue.
On a cette arrogance incroyable de croire que l’Univers va porter le deuil. « Oh non, le bipède qui inventait des applications pour faire des bruits de prout a disparu ! Quel vide immense dans la symphonie des sphères ! » Spoiler : les étoiles s’en foutent. La nébuleuse d'Orion n'observera pas de minute de silence. Elle continuera de brûler ses gaz tranquillement, sans se soucier du fait que votre collection de NFT de singes dégradés vient d'être vaporisée dans le néant.
L’Apocalypse est un service après-vente. On nous a livré une conscience avec laquelle on ne sait pas quoi foutre. On l'utilise pour s'auto-flageller, pour inventer des concepts comme la « honte de prendre l'avion » ou pour essayer de comprendre pourquoi votre ex a aimé la photo d'un chat alors qu'il prétendait être allergique aux poils. On est les seuls animaux assez cons pour inventer le concept de « lundi matin » et se sentir coupables de ne pas être productifs pendant qu'on est assis sur un caillou qui file à 100 000 km/h dans le vide absolu. L’extinction, c’est juste le moment où l’Univers nous tape sur l’épaule et nous dit : « C’est bon, champion, t’as assez essayé. Pose ce clavier, va t’allonger, on va reprendre les choses à zéro avec des fougères et peut-être des calmars géants, ils ont l’air moins névrosés. »
D’ailleurs, le processus a déjà commencé. Regardez la technologie. On a créé l’Intelligence Artificielle non pas pour nous aider, mais pour qu’elle puisse enfin prendre la relève et faire les trucs chiants à notre place, comme écrire des mails polis ou générer des images de papes en doudoune. L’IA, c’est l’infirmière de fin de vie de l’humanité. Elle nous caresse les cheveux en nous disant que tout va bien se passer pendant qu’elle prépare la dose létale de distraction numérique.
On s’accroche à notre survie comme si on était indispensables au scénario. Mais nous sommes les figurants d’une mauvaise sitcom qui dure depuis trop de saisons. Les audiences baissent, les blagues sont recyclées, et les décors tombent en ruine. Le « Grand Reset », c’est juste l’annulation de la série. C’est le moment où les lumières s’éteignent et où le public peut enfin rentrer chez lui. Et le public, c’est la Terre. Et elle a très envie de dormir.
Elle imagine déjà son futur sans nous. Un monde où les centres commerciaux deviennent des jardins suspendus pour les ratons laveurs. Un monde où les autoroutes sont recouvertes d’une mousse verte et soyeuse, où les seuls bouchons sont ceux des bouteilles de plastique qui finissent de se décomposer en un millénaire de solitude tranquille. Pas de cris, pas de guerres pour des morceaux de désert, pas de chansons de l’Eurovision. Juste le cycle des saisons, brut, sauvage, et parfaitement indifférent à la notion de PIB.
Alors, au lieu de paniquer à chaque fois que vous lisez un titre alarmiste sur le réchauffement climatique ou sur une IA qui a appris à mentir, respirez. Voyez ça comme une invitation à la détente. Vous n’avez plus besoin de sauver le monde. C’est trop tard, et c’est tant mieux. Le monde n’a jamais eu besoin d’être sauvé ; il a juste besoin qu’on lui foute la paix.
L’extinction humaine, c’est le mode « Avion » activé définitivement sur la planète. Plus de notifications, plus de signal, plus de batterie. Juste la paix des profondeurs. Alors, profitez-en. Mangez votre pizza, ne répondez pas à ce mail pro, et laissez la porte ouverte à l’Apocalypse. Elle ne vient pas nous punir. Elle vient nous border. Et franchement, vu la gueule de votre cernes et l’état de votre santé mentale, une petite sieste éternelle est exactement ce qu’il vous faut.
La Terre a hâte. Elle prépare déjà ses draps de lave et ses oreillers de nuages. Elle attend que le dernier de vous éteigne la lumière en sortant. Ne traînez pas trop, on a déjà fait assez de bruit comme ça.