Débrancher sa femme pour charger son iPhone
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Regardez bien cet objet. Plastique blanc jauni, trois fentes poussiéreuses, un interrupteur orange qui vacille comme la foi d'un prêtre dans un club de strip-tease. La multiprise. Ce n’est pas un accessoire électrique, c’est le confessionnal du XXIe siècle. C’est là que se jouent nos derniers lambea...
Le dilemme de la multiprise : L'amour ou la 6G ?
Regardez bien cet objet. Plastique blanc jauni, trois fentes poussiéreuses, un interrupteur orange qui vacille comme la foi d'un prêtre dans un club de strip-tease. La multiprise. Ce n’est pas un accessoire électrique, c’est le confessionnal du XXIe siècle. C’est là que se jouent nos derniers lambeaux d’humanité, entre une lampe de chevet Ikea et un chargeur rapide de 65 watts.
Le décor est planté : il est 23h45. Le silence de la chambre n'est rompu que par le sifflement sinistre de l’acouphène numérique. Vous êtes allongé là, le visage éclairé par cette lueur bleutée qui donne à votre teint la fraîcheur d'un noyé de la veille. Et soudain, le drame. Le flash rouge. Le battement de cœur de la technologie à l’agonie. 1 %. Votre iPhone vient de pousser son dernier soupir de silicium.
Vous baissez les yeux vers la multiprise au pied du lit. Elle est pleine. Saturée. C’est le Titanic des volts, et il n’y a pas assez de canots de sauvetage pour tout le monde. À gauche, la lampe de chevet (indispensable pour ne pas se briser le tibia sur le chemin des toilettes). À droite, le Kindle de votre douce et tendre. Et au centre, le Saint-Graal, la prise maîtresse, celle qui alimente le respirateur... pardon, la couverture chauffante ou le smartphone de votre compagne.
C’est ici que commence le véritable test de Turing. Alan Turing, ce génie, pensait qu’on reconnaîtrait une intelligence artificielle quand on ne pourrait plus la distinguer d’un humain lors d’une conversation. Quelle naïveté ! Le vrai test de Turing de l’homme moderne est beaucoup plus simple : êtes-vous capable de débrancher l’âme sœur pour garantir que votre feed Instagram sera opérationnel au réveil ? Si vous hésitez plus de trois secondes, félicitations, vous êtes déjà un algorithme.
Analysons froidement la situation, avec la rigueur d’un expert-comptable sous crack.
D'un côté, nous avons "L’Amour". Un concept flou, sujet à des mises à jour émotionnelles constantes, avec un coût de maintenance exorbitant (restaurants, écoute active, compromis sur la couleur des rideaux). L’amour, c’est de la 2G. Ça capte mal en montagne, ça grésille dès qu’il y a de l’orage, et le débit est d’une lenteur exaspérante quand il s’agit de décider ce qu’on mange ce soir.
De l’autre côté, nous avons la 6G. La promesse d’une latence zéro. La possibilité de télécharger votre propre conscience dans le cloud avant même d’avoir eu le temps de regretter votre existence. Le smartphone, c’est l’extension de votre bras, votre lobe frontal externe, le seul objet qui vous connaisse vraiment (surtout vos recherches Google honteuses à 3h du matin).
Le choix devrait être cornélien. Il est en réalité purement mathématique. Votre femme a-t-elle un port USB-C ? Non. Peut-elle diffuser du porno en 8K tout en commandant des sushis ? Rarement. Offre-t-elle une garantie constructeur de deux ans contre les pannes d'humeur ? On cherche encore le service après-vente.
Alors, vous regardez le câble de son appareil. Il est là, branché, pompant goulûment l'énergie qui devrait vous revenir de droit divin. Un courant de pensée barbare traverse votre esprit : "Elle dort. Elle ne s’en rendra pas compte. Son sommeil est profond, le mien est dépendant de l'accès immédiat à des vidéos de loutres qui se tiennent la main."
C’est à ce moment précis que l’homo sapiens effectue sa mutation finale vers l’homo connecticus. Vous ne voyez plus une femme, vous voyez un obstacle à la connectivité. Vous ne voyez plus un lien sacré, vous voyez une déperdition d'énergie. Débrancher l’autre pour se charger soi-même, c’est l’acte fondateur de la nouvelle religion. C’est le "Je pense donc je suis" version 2.0 : "Je charge, donc j'existe."
Soyons honnêtes, la 6G est bien plus sexy que l'âme sœur. L'âme sœur vieillit. Elle a des rides, des opinions sur la politique locale et elle finit par vous reprocher de ne pas avoir vidé le lave-vaisselle. La 6G, elle, ne vous juge jamais. Elle vous apporte le monde sur un plateau de pixels. Elle est fluide, elle est rapide, elle ne vous demande pas "à quoi tu penses ?" quand vous fixez le plafond avec l'air d'un mérou lobotomisé. Elle sait déjà à quoi vous pensez : vous pensez au nouveau processeur A18 Bionic.
Le test de Turing moderne, c'est cette micro-seconde de calcul cynique. Si vous débranchez le smartphone de votre femme pour mettre le vôtre, vous êtes un pragmatique. Si vous débranchez sa lampe de chevet, vous êtes un opportuniste. Mais si vous débranchez son moniteur de sommeil (celui qui analyse ses cycles de sommeil paradoxal pour son application "ZenLife"), vous êtes un génie du mal. Vous sacrifiez son équilibre mental pour votre confort numérique. Et c'est là que l'acide commence à ronger les fondations du couple.
"Chéri, pourquoi mon téléphone est à 4 % ?"
"Oh, il y a dû avoir une micro-coupure de courant, c'est terrible, le réseau électrique français est en pleine déliquescence, on dirait le Liban en 1982."
Le mensonge est la lubrification nécessaire de la vie à deux dans l'ère de la rareté des prises. On ne se bat plus pour le territoire, pour l'argent ou pour l'éducation des enfants. On se bat pour le dernier slot disponible sur la Belkin 6 prises achetée en promo à la Fnac.
Et que dire de l’argument ultime ? "Mais j'en ai besoin pour mon réveil !"
Mensonge. On a tous des réveils à 10 euros qui fonctionnent avec des piles AA. Mais on préfère l’idée que notre survie professionnelle dépend d’un appareil à 1400 euros qui doit être nourri au sein électrique chaque soir.
En réalité, choisir entre l'amour et la 6G, c'est choisir entre le passé biologique encombrant et le futur synthétique radieux. L'homme moderne ne veut plus d'une épaule sur laquelle pleurer, il veut une batterie externe de 20 000 mAh. L'épaule est humide, elle pose des questions, elle nécessite une réciprocité. La batterie, elle, est froide, lourde, mais elle vous donne la puissance.
Imaginez la scène de rupture du futur. Ce ne sera pas un verre d'eau jeté au visage ou une valise sur le palier. Ce sera un retrait sec de la fiche mâle de la prise femelle. "Je te quitte, tu prends trop de volts." Ou pire : "Je ne peux plus rester avec quelqu'un qui utilise encore du Micro-USB, nous ne sommes pas de la même génération technologique, notre couple manque de bande passante."
Le dilemme de la multiprise est le révélateur de notre vide intérieur. Plus nos batteries sont pleines, plus nos vies sont vides. On débranche l’humain pour alimenter le simulacre. On éteint la chaleur humaine pour rallumer l'écran Retina. Et le pire, c’est qu’on le fait avec un sentiment de triomphe. On regarde cette petite barre verte monter, monter, alors que le désir, lui, est tombé à plat depuis que l'ADSL est arrivé dans le quartier.
Alors, la prochaine fois que vous aurez la main tremblante sur la multiprise, posez-vous la question : que se passerait-il si vous laissiez votre téléphone s'éteindre ? Si vous acceptiez le noir total ? L'horreur absolue : vous seriez obligé de parler à la personne à côté de vous. Sans filtre, sans émoji, sans possibilité de scroller pour éviter les blancs dans la conversation.
C’est là que le test de Turing devient cruel. Parce qu'au bout de dix minutes de conversation réelle, vous réaliserez que votre femme aussi a besoin d'une mise à jour logicielle, et que finalement, le port USB du salon est beaucoup plus accueillant que son regard déçu.
Allez, avouez-le. Vous avez déjà débranché le chat si ça avait pu vous donner 5 % de batterie en plus. Le massacre ne fait que commencer, et il a le goût d'un câble Lightning un peu dénudé. On ne choisit pas entre l'amour et la 6G. On choisit la 6G, et on appelle ça de "l'espace personnel".
Bienvenue dans l'ère du court-circuit sentimental. Branchez-vous, ou crevez. Mais par pitié, ne touchez pas à mon chargeur, ma vidéo YouTube sur l'effondrement de la civilisation n'est pas encore terminée. Et ce serait un comble qu'elle se coupe par manque de courant, non ?
L'ironie est une énergie renouvelable, contrairement à votre patience ou à votre mariage. Profitez-en tant qu'il y a encore du jus. Car à la fin, on sera tous débranchés, et il n'y aura personne pour nous mettre en mode économie d'énergie. En attendant, poussez-vous, c'est mon tour sur la prise de gauche. La 6G m'attend, et elle, au moins, elle ne ronfle pas.
Chérie, tu rames ou c'est moi ?
Regardez-la. Non, fixez-la vraiment. Vous voyez ce petit tressaillement de la paupière gauche ? Ce n’est pas un signe d’AVC imminent, du moins je l’espère pour mon contrat d’assurance, c’est le signe que le processeur central de mon épouse est en train de mouliner. Elle est en plein « buffering ». On est samedi soir, je viens de lui demander où elle a caché la télécommande de la box, et je sens physiquement ses neurones ramer, tels des galériens sous-payés tentant de faire avancer un porte-avions avec des cuillères à café.
C’est fascinant, la latence émotionnelle. On parle souvent du « ping » dans les jeux vidéo, cette fraction de seconde entre le moment où vous appuyez sur « tirer » et le moment où votre avatar dégomme un adolescent prépubère à l’autre bout du monde. Chez ma femme, le ping se mesure en minutes. Parfois en jours ouvrés. Si elle était un serveur de jeu, elle serait située au fin fond de la Creuse, alimentée par une dynamo actionnée par une chèvre asthmatique.
À côté de ça, j’ai ma vidéo YouTube en 8K. « L’influence de la tectonique des plaques sur le prix du quinoa en 2034 ». Un sujet crucial. La définition est telle que je peux voir les acariens copuler sur le col de chemise du présentateur. C’est net, c’est fluide, c’est la perfection numérique. Et pourtant, par moments, le petit cercle blanc apparaît. Il tourne. Il nargue. Il est le symbole universel de notre impuissance moderne. Mais au moins, le cercle de YouTube est honnête. Il vous dit : « Je charge, laisse-moi deux secondes, je reviens plus fort. » Ma femme, elle, reste figée avec un regard de poisson surgelé en attendant que l’information « télécommande » remonte jusqu’à son cortex préfrontal, sans jamais donner de barre de progression.
Vous avez déjà essayé d’avoir une discussion de fond avec quelqu’un qui a la bande passante d’un Minitel ? C’est une expérience que je ne souhaite même pas à mon pire ennemi, ou à celui qui a inventé les chargeurs propriétaires.
— « Chérie, tu m’écoutes ? »
Silence.
On entendrait presque le bruit du disque dur qui gratte à l’intérieur de sa boîte crânienne. *Crouic-crouic-crouic*.
Elle me regarde. Ses yeux scannent mon visage comme une vieille imprimante jet d’encre qui essaie de comprendre pourquoi on lui demande du jaune alors qu’il ne reste que du magenta.
— « Tu disais ? » finit-elle par lâcher, trois minutes après que j’ai fini ma phrase.
C’est là que le comparatif devient cruel. Ma vidéo 8K, si elle rame, je peux baisser la résolution. Je passe en 1080p, c’est un peu moins flatteur pour les pores de la peau du présentateur, mais ça coule de source. Avec une épouse, on ne peut pas baisser la résolution. Je ne peux pas lui dire : « Écoute, ton cerveau sature, on va passer en mode "discussion basique de niveau CM1", oublie les nuances et les sous-entendus, donne-moi juste l'info brute. » Quoique, si je pouvais la régler en 144p, elle serait peut-être plus réactive, mais elle ressemblerait probablement à un personnage de Minecraft. Ce qui, entre nous, faciliterait grandement la décoration intérieure.
Le vrai problème, c’est l’optimisation du firmware. YouTube, c’est des milliards de dollars investis pour que vous n’ayez jamais à attendre. Des ingénieurs de la Silicon Valley, dopés aux jus de chou kale et au micro-dosage de LSD, travaillent nuit et jour pour que votre plaisir visuel soit ininterrompu. Ma femme, son dernier correctif de bug remonte à sa première communion. Son système d’exploitation est une version bêta de la vie domestique, pleine de fuites de mémoire et de processus qui tournent en arrière-plan sans aucune raison apparente.
« Pourquoi tu pleures ? » je lui demande.
Réponse attendue : Immédiate.
Réponse réelle : Un temps de chargement infini durant lequel elle passe en revue tous les griefs accumulés depuis 2012, les classe par ordre alphabétique, vérifie la compatibilité avec mon humeur actuelle, et finit par envoyer un message d’erreur : « Laisse tomber, tu ne peux pas comprendre. »
*Error 404 : Empathy Not Found.*
C’est à ce moment précis qu’on réalise que la 6G est une bénédiction. La 6G ne vous juge pas. Elle ne met pas trois plombes à décider si elle doit être vexée parce que vous avez oublié de racheter du papier toilette. Elle vous donne tout, tout de suite. Elle est la générosité pure sous forme d’ondes électromagnétiques. Ma femme, elle, pratique la rétention de données. Elle fait du « throttling », comme les fournisseurs d’accès internet véreux qui brident votre connexion le soir parce que vous consommez trop de data. Dès que j’essaie de télécharger un peu d’affection, elle réduit le débit. « J’ai mal à la tête », c’est le « Débit limité suite à un usage abusif » du mariage.
Et ne me parlez pas de la synchronisation. Le Cloud, c’est merveilleux. Je commence à regarder ma vidéo sur mon téléphone dans le canapé, je la finis sur ma télé dans la chambre. C’est fluide. C’est organique. Essayez de faire ça avec une femme. Je lui raconte une anecdote dans la cuisine, je continue dans le salon… et là, bug total. Elle a perdu le fil entre le frigo et la table basse. Le paquet de données a été perdu en route. Il a dû tomber derrière le buffet.
— « Attends, qui est Paul ? » me demande-t-elle.
— « Paul ? Le mec dont je te parle depuis dix minutes ! Le sujet principal de mon histoire ! Le protagoniste ! »
Elle me regarde comme si je parlais araméen ancien. Elle a besoin d’un « refresh ». F5. F5. F5. Rien n’y fait, la page reste blanche.
On vit dans une ère de haute précision. On veut de l’instantané, de l’éclatant, du sans-couture. Et on se retrouve coincé avec des partenaires qui ont la réactivité d'une administration fiscale un lendemain de fête. C'est le paradoxe du foyer moderne : on a la fibre optique dans les murs, mais on a encore des câbles de cuivre oxydés dans les relations.
L’autre jour, j’ai poussé le vice. J’ai mis ma vidéo 8K sur pause, et j’ai regardé ma femme fixement. Je voulais voir si elle allait se mettre en veille. Vous savez, cet écran noir protecteur qui permet d'économiser de l'énergie. Eh bien, croyez-le ou non, elle a fait mieux : elle a planté. Un « Blue Screen of Death » conjugal. Elle est restée la bouche ouverte, une spatule à la main, pendant que je comptais les secondes. À 120 secondes, j'ai failli chercher le bouton « Reset » derrière son oreille. Finalement, elle a redémarré avec un bruit de soupir qui ressemblait étrangement au son de démarrage de Windows 95.
Le drame, c’est qu’on ne peut pas racheter de la RAM pour son conjoint. On ne peut pas upgrader son processeur pour qu'elle comprenne le sarcasme en moins de 500 millisecondes. On est condamné à subir ce décalage temporel permanent. C’est comme vivre dans un film où le son est décalé par rapport à l’image. Je lui fais une blague, je rigole tout seul, et elle rit trois minutes plus tard, alors que je suis déjà en train de lire un article sur l'effondrement de la biodiversité. C’est glauque. C'est comme un écho qui arriverait d'une autre dimension.
Alors oui, parfois, je préfère ma vidéo YouTube. Elle, au moins, quand elle rame, je peux m'en prendre à mon opérateur. Je peux insulter un service client basé à l'autre bout du monde. Je peux débrancher la box et la rebrancher violemment pour lui apprendre la vie. Mais débrancher sa femme ? C'est tout de suite plus compliqué. Il y a des lois, des conventions sociales, et puis il faut quelqu'un pour savoir où sont rangées les pastilles de lave-vaisselle.
On en est là. À comparer le temps de réponse d'un être humain avec celui d'un algorithme de compression vidéo. Et le pire, c'est que l'algorithme gagne à chaque fois. Il est plus prévisible, plus stable, et si vraiment il m'agace, je peux fermer l'onglet.
Chérie, si tu m'entends — et je sais que le message arrivera à ton cerveau d'ici demain matin — sache que ce n'est pas de ta faute. C'est juste que le monde va trop vite pour ton architecture biologique. Tu es un magnifique tourne-disque dans un monde de streaming lossless. Tu es vintage. Tu es lente. Tu es... en train de charger, c'est ça ?
Bon, je retourne à ma 8K. Le présentateur vient de découvrir une nouvelle fissure dans la croûte terrestre. C’est d’une netteté absolue. On dirait presque que je pourrais toucher le vide. Un peu comme quand je regarde dans tes yeux pendant que tu cherches tes clés, au fond. Ne bouge pas, je crois que j'ai encore 2 % de batterie. Juste assez pour voir la fin du monde en ultra-haute définition avant que tu ne finisses par me répondre : « C’est qui, Paul ? »
L'orgasme à 1% : Une tragédie électrique
On ne parle pas assez du stress post-traumatique lié à l’icône de la batterie qui passe au rouge. C’est un signal d’alarme bien plus viscéral que n’importe quel cri de détresse humain. Quand votre femme crie, c’est une nuisance sonore, un problème de voisinage, au pire une formalité administrative à régler avec un bouquet de fleurs acheté à la hâte dans une station-service. Mais quand l’iPhone affiche « 1 % », c’est l’existence même qui vacille. C’est la fin du monde en format poche.
Nous étions là, au beau milieu de ce que les manuels de biologie appellent pompeusement « l’acte ». Vous connaissez le topo : de la sueur, des respirations hachées, et ce rythme un peu saccadé qui rappelle le bruit d'une imprimante matricielle en fin de vie. On était proches. Très proches. À ce stade où le cerveau humain commence normalement à déconnecter les fonctions logiques pour se concentrer sur la sécrétion massive de dopamine. On était sur le point de valider le panier. C’était le climax. Le pic. L’Everest.
Et là, sur la table de nuit, l’écran s’est allumé.
Une notification. Un petit rectangle de lumière blanche qui a percé l’obscurité de la chambre avec la précision d’un scalpel laser. Ce n’était pas un SMS de ma mère demandant si j’avais pensé à prendre mes vitamines. Ce n’était pas une alerte météo. C’était un mail. Un mail avec un intitulé qui ferait bander un commissaire aux comptes : « Révision des KPIs – Q3 – Urgent ».
À ce moment précis, j’ai senti une scission dans mon âme. D’un côté, ma femme, être de chair et de sang (enfin, surtout de sang, vu le peu de sport qu’elle fait), qui était en train d’atteindre une sorte de sommet vibratoire. De l’autre, ma batterie. 1 %. Ce petit trait rouge, fin comme un cheveu de stagiaire en burn-out, qui me hurlait : « Si tu ne me branches pas dans les trente secondes, je m’éteins, et avec moi, l’accès à tes mails, ton fil Twitter, et ta dignité d'homme moderne. »
Le choix était cornélien. D'un côté, la satisfaction organique d'une partenaire qui, pour une fois, ne simulait pas (je crois) ; de l'autre, la possibilité de répondre à une question cruciale sur le taux de conversion des brosses à dents connectées en Europe de l'Est.
Soyons sérieux deux minutes. Un orgasme, ça dure quoi ? Sept secondes ? Dix si on a vraiment bien mangé ? C’est une donnée volatile. C'est du cache non sauvegardé. Une fois que c’est passé, il n’en reste rien qu'une vague sensation de lassitude et une envie de dormir. Alors qu’un mail traité à 23h45, c’est une preuve de performance indélébile gravée sur les serveurs de Microsoft. C’est l’éternité numérique.
J'ai jeté un regard rapide vers la prise murale. Le drame était là : nous n’avons qu’une seule prise près du lit. Et elle était occupée. Par quoi ? Par le simulateur d’aube de ma femme. Cet objet absurde qui est censé la réveiller en douceur en imitant le lever du soleil sur une forêt de pins, alors qu'un simple seau d'eau glacée ferait l'affaire pour la moitié du prix.
C’est là que le génie — ou la tragédie — a frappé.
Dans un mouvement d’une fluidité athlétique que je n’avais jamais manifesté sur un terrain de sport, j’ai tendu le bras. Tout en maintenant un semblant de rythme — il s'agit de ne pas casser l’ambiance trop brutalement, on n’est pas des sauvages —, j’ai débranché le cordon. Mais je me suis trompé de fil dans l’obscurité. J’ai débranché sa couverture chauffante. Ou peut-être était-ce son moniteur de sommeil ? Peu importe. Pour la métaphore, disons que je l'ai débranchée, elle.
Le résultat fut instantané. Vous avez déjà vu un ordinateur portable dont on retire la batterie d'un coup ? Cet écran qui devient noir instantanément, ce petit bruit de disque dur qui s'arrête net, ce « clac » du ventilateur qui rend l'âme ? C’est exactement ce qui s’est passé. Ma femme a eu un hoquet de surprise, ses yeux se sont agrandis, et puis... plus rien. Le vide. Elle est passée du mode « Extase » au mode « Mise en veille prolongée » en moins de temps qu'il n'en faut pour charger une page Wikipédia.
« Tu fais quoi ? » a-t-elle demandé d’une voix qui n'avait plus rien d'érotique, mais tout d'un agent de la police des frontières.
« Je... je vérifie la connectivité, chérie. On a eu une micro-coupure. »
J'avais réussi. L’iPhone était branché. L’éclair vert est apparu sur l’écran. Le soulagement m’a envahi. On s’en fiche de l’orgasme, j’avais récupéré mon accès au monde. L’orgasme à 1 %, c’est cette tragédie moderne où l’on réalise que le climax biologique n’est qu’un bruit de fond comparé au silence d’un appareil électronique déchargé.
Mesdames, comprenez-nous. Votre plaisir est une courbe analogique. C’est flou, c’est imprévisible, ça dépend de facteurs aussi aléatoires que la température de la pièce ou le fait qu’on ait pensé à descendre la poubelle. Votre plaisir, c’est du 56k. C’est lent, ça grésille, et ça coupe si quelqu’un décroche le téléphone dans l’autre pièce.
Mais l’iPhone, lui, est binaire. C’est 0 ou 1. C’est déchargé ou c’est vivant. Et quand c’est à 1 %, c’est une question de vie ou de mort numérique. On ne peut pas laisser un appareil à 1000 euros s’éteindre juste pour une convulsion nerveuse de quelques secondes. C’est une question de gestion d’actifs. C'est de l'économie domestique de base.
Elle me regardait maintenant avec cet air qu’elle réserve d’habitude aux gens qui maltraitent les animaux ou qui mettent de l’ananas sur leur pizza. Elle était « débranchée ». L'élan était brisé. La tragédie électrique était complète. Elle n'était plus une déesse de la luxure, elle était un périphérique non reconnu par le système.
« Tu as vraiment débranché mon côté du lit pour charger ton téléphone pendant qu'on... »
« Chérie, priorisation des flux. Tu connais le concept de bande passante ? On était en train de saturer le réseau pour un résultat purement local. Là, je viens d'envoyer un mail qui va potentiellement changer la donne pour le Q3. Je travaille pour nous. Pour notre avenir. Pour que tu puisses t'acheter d'autres gadgets inutiles que je devrai débrancher plus tard. »
Elle a soupiré. Un soupir lourd, profond, qui aurait pu alimenter une petite éolienne pendant trois jours. Elle s’est retournée, me laissant face à mon triomphe. J’avais 4 % de batterie maintenant. J’étais le roi du monde. J’ai ouvert le mail des KPIs.
C’était un spam pour des pilules d’agrandissement du pénis.
C’est ça, la tragédie électrique. C’est sacrifier le sacré sur l’autel du profane pour s’apercevoir que le profane est lui-même une arnaque. Mais au fond, est-ce vraiment grave ? L’orgasme, on pourra toujours essayer de le retrouver demain, si elle oublie de changer le mot de passe de sa dignité. Par contre, un iPhone qui tombe à 0 %, c'est une blessure narcissique dont on ne se remet jamais vraiment.
Je l’ai regardée dormir — ou feindre de dormir, le mode « Avion » des femmes est très sophistiqué. Elle était là, magnifique, silencieuse, analogique. Et moi, j'étais là, les yeux rivés sur mon écran, à scroller des fils d'actualité vides, le cœur battant au rythme des notifications, parfaitement chargé, parfaitement connecté, et parfaitement seul dans mon succès à 5 %.
Le monde va trop vite pour les corps. On essaie de faire l’amour avec des architectures logicielles obsolètes alors qu’on rêve tous d’être une fibre optique. On veut de l'instantané, du lossless, du sans tampon. L’orgasme est devenu une erreur 404 dans un monde qui exige du 100 % partout, tout le temps.
Dors, ma chérie. Charge tes batteries biologiques. Demain, on réessaiera. Je t’achèterai une multiprise. Ou peut-être que je t’installerai une puce Neuralink pour qu'on puisse synchroniser nos plaisirs via Bluetooth. Comme ça, plus besoin de bouger. Plus besoin de suer. On pourra atteindre le climax tout en répondant aux mails. Le rêve, non ? L’orgasme en multitâche. L’orgasme 2.0.
En attendant, je vais juste vérifier si quelqu'un a liké ma dernière photo de salade quinoa. C'est important. C'est urgent. C'est... Ah merde, 3 %. Où est le chargeur de la tablette ?
Obsolescence programmée du mariage
Regardez-la. Elle dort avec cette sérénité agaçante des gens qui n’ont pas besoin d’une mise à jour logicielle pour digérer leur dîner. Elle est là, étendue sur le matelas à mémoire de forme — qui, soit dit en passant, a une meilleure mémoire qu’elle puisqu’il se souvient de mes lombaires alors qu’elle a oublié notre anniversaire de rencontre pour la troisième fois. Mais le vrai problème n’est pas là. Le vrai problème, le drame technologique qui menace l’intégrité de notre foyer, c’est son port de charge.
Ma femme est en Lightning.
Vous rigolez ? Moi, ça me donne envie de demander un divorce pour incompatibilité matérielle. Le monde entier, sous l’impulsion salutaire de la Commission européenne, est passé à l’USB-C. Tout est fluide, tout est universel. Je peux charger mon MacBook, ma Nintendo Switch, mon rasoir électrique et mon sextoy connecté (celui qui m’envoie des stats sur ma performance en kilos-joules) avec le même câble. C’est la symphonie de la connectivité. C’est le Progrès avec un grand P, celui qui rentre dans les deux sens sans qu’on ait besoin de tâtonner dans le noir.
Mais ma femme ? Non. Elle reste coincée dans l’écosystème propriétaire de 2012. Pour communiquer avec elle, pour transférer la moindre donnée émotionnelle, il me faut un adaptateur. Et pas n’importe lequel. Un truc à 29 euros qui se pète dès que tu tires un peu trop sur la corde sensible.
Le mariage, au fond, c’est exactement ça : l’obsolescence programmée du désir face à la standardisation du monde.
Au début, quand vous achetez le produit — appelons ça la "période de lune de miel" ou "phase bêta" — tout est génial. Le packaging est sexy, la batterie tient la route, l’écran est d’une luminosité à vous brûler les rétines. Vous vous dites : « C’est elle. C’est l’interface de ma vie. » Vous signez le contrat d’utilisation (le mariage) sans lire les petites lignes qui disent qu’au bout de cinq ans, le processeur va ralentir dès qu’il s’agira de décider ce qu’on mange le soir, et que la batterie va tomber à 10 % dès 21h15 devant une série Netflix médiocre.
Et soudain, le choc. Le monde change de norme. Le marché propose des modèles plus fins, plus rapides, plus "Plug & Play". Des modèles qui acceptent l'USB-C, la charge rapide, et qui n'ont pas besoin de trois heures de "discussion sur notre avenir" pour libérer un peu de bande passante.
Je la regarde et je vois une antiquité. Une magnifique antiquité, certes, mais essayez de brancher un disque dur externe de dernière génération sur un minitel, vous verrez le malaise. Quand je veux lui parler de mes projets de start-up de livraison de sushis par drones, je vois bien que son firmware ne suit plus. Elle me regarde avec ce message d'erreur dans les yeux : *« Le périphérique "Mari Passionné" n'est pas reconnu par ce système. Veuillez vérifier la connexion ou installer les pilotes "Écoute Active 2.0". »*
Sauf que les pilotes "Écoute Active", c'est payant. C'est du "In-App Purchase" permanent. Il faut raquer en bouquets de fleurs, en week-ends en thalasso, en « Oui ma chérie, tu as raison, ta mère n'est pas une sociopathe, c'est juste une femme de caractère ». C'est coûteux, c'est lent, et le débit binaire est catastrophique.
On en est là. On vit dans l'ère du "Dongle Hell", l'enfer des adaptateurs. Pour avoir une relation sexuelle satisfaisante en 2024 avec une épouse restée en Lightning, il faut :
1. Un adaptateur "Ambiance Romantique" (vendu séparément).
2. Un convertisseur "Pas de gosse dans les parages" (souvent en rupture de stock).
3. Et surtout, une patience infinie pour attendre que le transfert de données se fasse. Parce que le Lightning, c'est du 480 Mbps théorique, mais en réalité, dans un lit conjugal, on est plus proche du modem 56k. On entend presque le bruit de la connexion qui grésille : « Pshhhh-kreeeeee-bing-bong ».
Et pendant ce temps, dehors, c'est la fête du haut débit. Sur Tinder, c'est l'USB-C généralisé. On branche, ça charge, on débranche, on passe au suivant. C'est universel. On ne s'encombre pas de protocoles propriétaires. On ne vous demande pas si vous avez fait la vaisselle avant de vous autoriser à insérer votre connecteur. C'est l'interopérabilité totale. La liberté. Le sans-fil.
Alors je me pose la question : est-ce que je peux "upgrader" ma femme ? Existe-t-il un port de conversion ? J'ai cherché sur Amazon. J'ai tapé "Adaptateur femme Lightning vers USB-C polyamorie". Le moteur de recherche m'a suggéré des livres sur la thérapie de couple et un abonnement à Ashley Madison. C'est dire si l'IA a compris que mon système est en train de crasher.
Le problème de l'obsolescence programmée dans le mariage, c'est qu'on ne peut pas simplement jeter l'ancien modèle dans un bac de recyclage à l'entrée du Darty. Il y a des clauses de résiliation atroces. On appelle ça "la prestation compensatoire". C'est comme si Apple te demandait de payer la moitié de ton salaire à ton iPhone 4 jusqu'à la fin de tes jours parce que tu as décidé de passer au 15. C'est un modèle économique terrifiant.
« Mais chéri, pourquoi tu ne m'aimes plus comme avant ? » me demande-t-elle parfois quand elle voit que je passe plus de temps à caresser l'écran OLED de mon téléphone que sa propre peau (qui, pourtant, a une texture incroyable, mais manque cruellement de rétroéclairage).
« C'est pas que je ne t'aime plus, mon cœur, c'est que ton port de communication est devenu obsolète. Je ne peux plus synchroniser mes envies avec ton calendrier. On n'a plus les mêmes codecs. Quand je t'envoie un fichier "Envie de folie", tu le reçois en format .txt et tu lis : "Il faut sortir les poubelles". C'est un problème de compatibilité logicielle, c'est pas personnel ! »
Elle ne comprend pas. Elle pense que c'est une question de sentiments. Quelle erreur de débutante. C'est une question de matériel.
Le monde nous pousse au remplacement. Tout est fait pour qu'on ait honte de notre vieux matos. Regardez les pubs. On nous vend des relations "Cloud Native", des amours dématérialisées, fluides, qui ne prennent pas de place sur le disque dur et qu'on peut supprimer d'un swipe. Et moi, je suis là, avec ma version physique, encombrante, qui prend la poussière et qui nécessite un câble spécifique que je perds tout le temps.
Je me sens comme un ingénieur système obligé de maintenir un serveur sous Windows 95 alors que la boîte est passée sous Linux. C'est fatigant. C'est héroïque. C'est absurde.
Parfois, j'ai envie de lui faire un "Hard Reset". De trouver le petit bouton caché derrière l'oreille, d'appuyer avec un trombone et d'espérer qu'elle redémarre en mode "Paramètres d'usine". Quand elle était encore enthousiaste à l'idée de passer une nuit blanche à discuter de rien, avant que son système d'exploitation ne soit corrompu par les mises à jour "Routine", "Charge Mentale" et "Fatigue Chronique".
Mais le "Hard Reset" efface toutes les données. Et le problème, c'est que sur son vieux port Lightning, il y a des dossiers que j'aime bien. Le dossier "Vacances en Grèce 2018", le fichier "Rires aux éclats après trois verres de rouge", et même le dossier caché "Tendresse au petit déjeuner". Si je change pour un modèle USB-C plus récent, je perds tout. Les nouveaux modèles n'acceptent pas les vieux formats de fichiers émotionnels. Ils veulent du neuf, du formaté, du vide.
Alors, je reste là, dans le noir, à essayer de faire rentrer mon câble moderne dans son port ancien. Je tâtonne. Ça force un peu. Je jure. Elle soupire dans son sommeil, une sorte de "bruit de ventilateur qui surchauffe".
Demain, j'irai peut-être acheter un énième adaptateur. Un truc de luxe, un "Dongle de Réconciliation" plaqué or. Ou peut-être que je vais finir par accepter que le mariage, c'est justement ça : l'art de vivre avec un appareil qui n'est plus à la mode, qui bugue souvent, qui n'est plus compatible avec rien, mais qui est le seul à posséder les clés de cryptage de vos souvenirs.
En attendant, ma tablette est chargée. Mon iPhone est à 100 %. Je suis l'homme le plus connecté de la chambre, et pourtant, je n'ai jamais eu autant l'impression d'être en mode avion.
Je vais essayer de dormir. Mais avant, je vais juste vérifier sur Google si on peut hacker une femme pour lui installer le support de la charge rapide par induction. Parce que, franchement, le Lightning, c'est plus possible. Même Dieu, s'il existait, serait passé à l'USB-C pour nous envoyer ses commandements. Ça éviterait les erreurs de transmission.
Bonne nuit, mon vieux modèle. Je t'aime, mais putain, vivement la version 2.0. Ou au moins un nouveau câble qui ne s'effiloche pas au bout de deux semaines de vie commune.
Le mode 'Économie d'énergie' : La nouvelle grève du sexe
Avez-vous déjà essayé de caresser un boîtier d'unité centrale en plein hiver ? C’est exactement la sensation que j’éprouve quand je tente de poser une main aventureuse sur la hanche de ma femme après 22h30. Le contact est froid, métallique, presque clinique. On n’est plus dans le domaine de l’érotisme, on est dans la maintenance informatique. À ce stade, je ne cherche plus une partenaire, je cherche le bouton « Reset » pour voir si ça relance le système de chauffage central.
Le mode « Économie d’énergie », messieurs, c’est le grand fléau de notre siècle. Ce n’est pas une simple fatigue. Ce n’est pas le classique « J’ai mal à la tête » de nos grand-mères – qui était, au moins, une excuse biologique, humaine, presque artisanale. Non, là, on parle d’une optimisation algorithmique des ressources vitales. Ma femme est passée en mode *Low Power Mode*. Et dans ce mode-là, toutes les fonctions non essentielles sont désactivées pour préserver l’intégrité du processeur central.
Et devinez quoi ? Dans la liste des fonctions « non essentielles », le sexe arrive juste derrière « mettre à jour les applications » et « répondre aux messages de sa mère ». C’est-à-dire tout en bas de la pile.
Quand elle rentre dans ce mode, ses yeux perdent leur éclat organique pour adopter la brillance terne d’un écran LCD en fin de vie. Elle ne me regarde plus, elle scanne mon niveau de nuisance. Si je m’approche à moins de trente centimètres, je sens une barrière de corail invisible, un pare-feu émotionnel qui me balance un message d’erreur interne : *« Erreur 403 : Accès interdit. L’utilisateur n’a pas les privilèges nécessaires pour accéder à cette zone de stockage. »*
C’est fascinant, au fond. C’est une grève, mais une grève de haute technologie. Ce n’est pas qu’elle ne veut pas, c’est que son système d’exploitation a calculé que l’acte sexuel consommerait 14 % de sa batterie restante, alors qu’elle en a besoin de 12 % pour tenir jusqu'à l’alarme de demain matin et de 2 % pour scroller sur Pinterest avant de sombrer dans le coma. Le calcul est vite fait : je suis le surplus budgétaire qu’on coupe en premier lors d’une cure d’austérité.
L’autre soir, j’ai tenté une approche. Une main sur l’épaule, un bisou dans le cou. Le kit de démarrage classique.
Elle n'a même pas bougé. Elle a juste émis un petit soupir, un bruit de ventilateur qui tourne à vide parce que le GPU surchauffe.
— « Chérie ? » j’ai chuchoté.
— « Je suis à 3 %, » a-t-elle répondu, la voix aussi plate qu’un GPS en mode économie de data.
— « 3 % de quoi ? De désir ? D’amour ? De patience ? »
— « De tout. Mon noyau est en train de se figer. Si tu continues à me toucher, je vais crasher. Laisse-moi passer en veille prolongée. »
C’est là que j’ai compris : ma femme est devenue un robot japonais haut de gamme dont j’ai perdu la notice. Et le pire, c’est que ce mode « Économie d’énergie » est contagieux. À force de vivre avec un appareil qui refuse tout échange de données thermiques, on finit par se refroidir soi-même. On devient un périphérique externe non reconnu. On est là, branché sur le secteur, avec nos envies en 4K, mais on essaie de se connecter à une interface qui ne supporte plus que le format texte.
La grève du sexe version 2.0, c’est d’une efficacité redoutable parce qu’elle est justifiée par la productivité. Elle ne fait pas la grève pour protester contre le fait que je n’ai pas vidé le lave-vaisselle (enfin, un peu, ça c’est le malware de fond). Elle fait la grève parce que son processeur est saturé par des processus en arrière-plan : la réunion de demain, le rendez-vous chez l’orthodontiste du petit, le prix de l’essence, et le fait qu’on n'a plus de lait d’avoine. Dans son cerveau, le sexe n’est pas un plaisir, c’est une tâche de fond gourmande en ressources qui ralentit tout le reste. Faire l'amour, pour elle, c'est comme essayer de lancer *Cyberpunk 2077* sur une calculatrice Casio : ça va juste faire fondre le plastique.
Alors, j’observe ce corps à côté de moi. Il est magnifique, le design est impeccable, les finitions sont premium. Mais à l’intérieur, c’est le vide sidéral. La diode est rouge. Si je la bouscule un peu trop, elle va me sortir un message automatique : *« Périphérique mal éjecté. Veuillez reconnecter votre dignité avant de réessayer. »*
Ce qui est tragique, c’est la froideur métallique de la chose. Il n’y a plus de cri, plus de dispute, plus de passion, même négative. Juste une gestion de flux. On est entrés dans l’ère du « sexe durable » : on n'en fait plus pour ne pas gaspiller l’énergie. On préserve la planète, ou du moins la paix ménagère, en restant chacun de notre côté du lit, comme deux serveurs dans un data center climatisé à 16 degrés.
Parfois, je rêve d’une mise à jour. Un firmware magique qui réintroduirait la fonction « Overclocking ». Un mode où, d’un coup, elle s’en foutrait de la batterie. Où elle accepterait de brûler ses circuits pour une heure de connexion haut débit. Mais non. Le constructeur a été clair : passé trente-cinq ans, la garantie ne couvre plus les surchauffes nocturnes. On passe tous en mode « Optimisation du sommeil ».
Et le plus ironique dans tout ça ? C’est que pendant qu’elle refuse tout contact physique pour « économiser ses forces », son smartphone, lui, brille à pleine puissance entre ses mains. Elle est capable de passer quarante minutes à regarder des vidéos de gens qui rangent leur frigo avec des bacs en acrylique, mais elle n’a pas l’énergie pour un câlin de trois minutes. L’énergie est là, elle est juste mal routée. Elle est captée par la fibre optique et renvoyée vers des serveurs en Californie, pendant que moi, le hardware local, je meurs d’inanition.
Je suis là, allongé, mon iPhone à 100 % (merci le sacrifice de sa prise de courant), et ma femme à 3 % (en mode avion spirituel). On est le couple le plus technologique du quartier. On a la fibre, le Bluetooth, la 5G, trois tablettes, deux liseuses et une montre connectée qui me dit que mon rythme cardiaque est trop bas. Tu m'étonnes qu'il est bas ! Je suis en train de me transformer en thermostat connecté. Je ne ressens plus rien, à part une légère vibration quand je reçois une notification LinkedIn.
D’ailleurs, c’est peut-être ça la solution. Je devrais lui envoyer une invitation Outlook pour une « session de synchronisation organique » entre 23h00 et 23h15. Avec un ordre du jour précis et un compte-rendu à la fin. Peut-être que si je transforme le sexe en réunion de travail, elle trouvera l’énergie nécessaire. Le mode « Économie d’énergie » ne s’applique jamais au boulot, seulement à la vie.
En attendant, je vais faire comme tout bon technicien face à un appareil qui refuse de coopérer : je vais arrêter de forcer sur le port USB. Je vais me mettre en veille moi aussi. Je vais rêver que je suis un MacBook Pro de dernière génération, désirable et performant. Mais la réalité me rattrape toujours au réveil : je ne suis qu’un vieux PC de bureau avec un ventilateur bruyant, et elle est une tablette de luxe dont l’écran reste désespérément noir.
Bonne nuit, monde numérique. Demain, j'essaierai de la brancher sur un chargeur ultra-rapide. Ou alors, je finirai par admettre que la vraie grève du sexe, ce n’est pas un acte politique, c’est juste une mise en veille prolongée pour ne pas avoir à affronter le fait que notre système d'exploitation de couple est devenu obsolète.
Mais bon, au moins, mon téléphone est chargé. C’est déjà ça de gagné sur le néant. Si je ne peux pas avoir de connexion humaine, j’aurai au moins du réseau pour regarder des vidéos de chats qui font du skate. C’est à peu près le même niveau d’interaction émotionnelle, et ça ne demande aucun effort de processeur.
Allez, j’éteins la lumière. *Système en cours de fermeture... Veuillez ne pas débrancher l’utilisateur...*
Le Divorce par simple débranchement
On nous ment depuis le début. La société, ce vieux système d’exploitation codé en COBOL par des types en perruque poudrée, nous fait croire que rompre un engagement sacré nécessite l’intervention d’un juge, de deux avocats carnassiers et d’une tonne de papier timbré qui a le goût amer du regret et de la faillite personnelle. Pourquoi ? Pourquoi passer trois ans à se disputer la garde d’un service à fondue et de la Clio 4, alors qu’il suffirait d’un clic droit ?
Franchement, regardez votre smartphone. Quand une application plante, est-ce que vous envoyez un recommandé au siège de la Silicon Valley ? Est-ce que vous passez devant un tribunal correctionnel parce que « Candy Crush » refuse de charger le niveau 412 ? Non. Vous restez appuyé sur l’icône jusqu’à ce qu’elle tremble de peur, et vous cliquez sur la petite croix. « Supprimer l’application et ses données ? ». Oui, bordel. Mille fois oui. C’est ça, le progrès.
Le divorce moderne devrait être calqué sur la gestion des périphériques USB. On a tous connu ce moment de tension insoutenable où l'on débranche une clé USB sans avoir cliqué sur « Retirer le périphérique en toute sécurité ». Le message d'alerte s’affiche : *« Attention, l'appareil n'a pas été éjecté correctement. Des données pourraient être perdues. »* Et alors ? On s’en fout ! Qu’est-ce qu’on a perdu ? Trois PDF de recettes de cuisine saine qu’on n’ouvrira jamais et une photo floue de la nièce du voisin ? C’est un prix dérisoire pour la liberté.
Le mariage, c’est exactement la même chose, sauf que le périphérique pèse 65 kilos, occupe la moitié du lit, et refuse de se mettre à jour sous prétexte que « c’est son caractère ». On essaie de synchroniser nos agendas, on tente de transférer de l’affection, mais la barre de progression reste bloquée à 2 % depuis le second semestre 2018. À un moment donné, il faut arrêter de forcer sur le port USB. Il faut tirer d’un coup sec.
Mesdames, Messieurs les jurés du quotidien, imaginez la scène. Vous êtes au lit. Votre « moitié » (ce terme mathématiquement absurde qui suggère que vous êtes un demi-être, une sorte de centaure raté sans la partie cheval) dort. Elle est branchée sur le secteur, métaphoriquement parlant, ou peut-être littéralement si elle porte un appareil pour l'apnée du sommeil qui fait le bruit d’un serveur informatique en fin de vie. Au lieu de ruminer votre haine en fixant le plafond, vous vous levez, vous allez au tableau électrique, et vous baissez le disjoncteur du salon. Puis celui de la chambre. *Clac.*
Silence radio. Plus de Wi-Fi, plus de lumière, plus de ronflements assistés par ordinateur. Vous venez de procéder à un « Hard Reset » de votre existence. Pas besoin de juge. Le juge, c’est vous. La sentence, c’est le noir complet. C’est ce qu’on appelle le divorce par simple débranchement. C’est propre, c’est écologique (pensez aux économies de chauffage une fois qu'elle aura déménagé chez sa mère), et ça évite les scènes de ménage où l'on se jette des assiettes qui n'ont même pas été payées par le crédit revolving.
Le problème du divorce classique, c’est qu’il est analogique. Il y a de l’émotion, de la bave, des cris, et parfois même des médiateurs familiaux qui portent des gilets en laine bouillie. C’est d’une lenteur processeur révoltante. Dans un monde où je peux commander un Poke Bowl et un sextoy en trois minutes, pourquoi devrais-je attendre un an pour qu’un type en robe noire m’autorise à ne plus supporter l’odeur du masque de nuit à l’eucalyptus de ma femme ?
Nous vivons dans l’ère du « Plug and Play ». On branche, on joue, on jette. Le mariage, lui, est resté au stade du modem 56k. Ça grésille, ça prend une éternité pour afficher une image de bonheur, et si quelqu’un décroche le téléphone, la connexion coupe.
Imaginez une interface de divorce simplifiée. Une fenêtre de dialogue Windows qui s'ouvrirait un matin au-dessus de son bol de granola :
*« Le processus "Mariage.exe" ne répond pas. Souhaitez-vous :*
*A) Attendre que le programme réponde (Temps estimé : 40 ans de ressentiment).*
*B) Envoyer un rapport d'erreur à votre belle-mère (Fortement déconseillé).*
*C) Terminer le processus maintenant. »*
Vous cliquez sur C. Et là, instantanément, ses vêtements sont compressés en format .ZIP et envoyés sur le Cloud (le trottoir d’en face). Ses accès à votre compte Netflix sont révoqués. Sa voix est mise en sourdine permanente par un plugin de suppression de bruit. C’est ça, la vraie modernité. On ne se quitte pas, on s'éjecte. On ne se déchire pas, on se débranche.
D’ailleurs, le terme « se débrancher » est bien plus honnête que « divorcer ». Divorcer, ça implique une rupture de contrat. Débrancher, ça implique une économie d’énergie. On est en pleine crise énergétique, non ? Maintenir en vie un couple qui n'a plus rien à se dire, c'est un crime contre la planète. C'est laisser la lumière allumée dans une pièce vide. C'est laisser le mode « veille » pomper votre âme comme une batterie de smartphone bon marché qui perd 15 % par heure juste en restant dans votre poche.
Et puis, il y a l’aspect technique de la chose. Quand vous éjectez un périphérique, le système vous demande : « Voulez-vous formater le disque avant de l'utiliser à nouveau ? ». C’est la question cruciale. Le divorce par débranchement devrait inclure une option de formatage cérébral. On efface les souvenirs des vacances ratées à La Grande-Motte, on supprime le dossier « Beaux-parents » qui sature la mémoire vive, et on réinstalle une version d’essai de « Liberté 1.0 ».
Le juge de famille ? Un dinosaure. Un vestige d’une époque où l’on croyait encore que les promesses faites devant un maire avec une écharpe tricolore étaient plus solides qu'une mise à jour logicielle. Le juge veut savoir qui a tort. Mais dans un système binaire, il n'y a pas de tort, il n'y a que des 0 et des 1. Soit le courant passe, soit il ne passe pas. Si la résistance est trop forte, le circuit grille. C’est de la physique, pas de la jurisprudence.
D'ailleurs, si on appliquait la logique du hardware au divorce, tout serait plus simple pour la pension alimentaire. Ce ne serait plus une somme arbitraire fixée par un type fatigué, mais un abonnement mensuel à un service que vous n'utilisez plus, comme cette salle de sport où vous êtes allé une fois en 2012. Une sorte de « Cloud-Ex ». Vous payez pour que vos données (vos enfants, vos regrets, vos vieux meubles) soient stockées ailleurs, loin de votre processeur central. C’est un coût de maintenance. C’est du SaaS : *Spouse as a Service*. Sauf que le service est interrompu, mais vous continuez à payer la licence pour ne pas que le système s’effondre totalement.
Et que dire de la phase de « mise à jour » après le débranchement ? C’est le moment où vous réalisez que votre système d’exploitation personnel était bridé. Pendant des années, vous n'avez pas pu faire tourner de gros programmes (sortir jusqu'à 4h du matin, manger des pizzas froides sur le canapé, ignorer le concept de "poussière") parce que votre processeur était accaparé à 98 % par la gestion des tâches domestiques et des crises de nerfs de l'unité centrale adverse. Une fois débranché, vous découvrez que vous êtes un supercalculateur. Vous pouvez enfin miner de la cryptomonnaie émotionnelle sans que le ventilo ne s'emballe.
Le divorce par débranchement, c’est l’acceptation de notre nature de machines biologiques. Nous ne sommes que des amas de circuits intégrés qui cherchent une prise de courant stable. Et parfois, la prise est défectueuse. Parfois, le câble est dénudé. Parfois, on essaie de brancher du HDMI dans du Péritel. Ça ne rentre pas. On peut forcer, on peut limer les bords, on peut appeler un avocat pour qu’il explique au port Péritel qu’il doit devenir du HDMI par décret légal, mais au final, ça ne marchera jamais.
Alors, pourquoi s’emmerder ? Si vous sentez que votre couple surchauffe, que le disque dur gratte et que l'écran bleu de la dépression guette à chaque petit-déjeuner, n'attendez pas la panne totale. N’attendez pas que le juge vous demande de justifier pourquoi vous ne vous aimez plus. Regardez votre conjoint(e) droit dans les yeux (ou plutôt fixez le voyant lumineux sur son front), et dites-lui simplement :
« Désolé, le périphérique n’est plus reconnu par le système. »
Puis, retirez la prise. D’un coup sec. Sans cliquer sur « Éjecter en toute sécurité ». Les données seront perdues ? Probablement. Mais votre batterie, elle, va enfin pouvoir se recharger. Et croyez-moi, entre une vie de souvenirs corrompus et un iPhone chargé à 100 %, le choix est vite fait. On n'a jamais vu personne pleurer devant une prise secteur qui fonctionne.
Allez, je vous laisse, j'ai une notification. C'est ma nouvelle mise à jour. Elle s'appelle "Célibat_v3.0_Final_Stable". Elle ne demande pas de mot de passe, elle ne plante jamais, et surtout, elle est compatible avec toutes les vidéos de chats du monde. C'est ça, le vrai bonheur numérique. On éteint les sentiments, on allume le Wi-Fi, et on attend que le néant devienne enfin fluide.
*Éjection terminée. Vous pouvez maintenant retirer votre ex en toute sécurité.*
Mise à jour système en plein milieu d'une scène de ménage
Imaginez la scène. On est en 2030. Le divorce n’est plus une affaire d’avocats véreux et de garde alternée du Golden Retriever ; c’est une question de bande passante et de firmware. Sandra est debout au milieu du salon, les yeux injectés de sang (ou peut-être est-ce juste un pixel mort dans son iris bionique, on ne sait plus trop avec ces modèles-là), et elle s’apprête à lâcher la bombe atomique. Vous savez, cette phrase qui met fin à dix ans de malentendus, de chaussettes sales et de compromis foireux sur la couleur des rideaux.
Elle prend une grande inspiration. Sa poitrine se gonfle de toute la haine accumulée depuis que vous avez oublié de synchroniser votre calendrier avec le sien pour l’anniversaire de sa mère (une version obsolète qui tourne encore sous MS-DOS). Elle pointe un doigt vengeur vers votre visage décrépit et hurle :
— « C’est fini, Kevin ! Je ne peux plus supporter ton manque total de… de… »
Et là, le drame. Le silence. Pas un silence dramatique, non. Un silence technique. Un silence de salle de serveurs à 3 heures du matin.
Le regard de Sandra se fige. Littéralement. Ses paupières s'arrêtent à mi-chemin, lui donnant l'air d'une fan de techno en pleine descente de MDMA. Une petite icône bleue, légèrement transparente, apparaît sur son front, juste au-dessus des sourcils qu'elle s'est fait tatouer par un algorithme coréen.
*« Windows 2030 doit redémarrer pour installer des correctifs de sécurité critiques. Progression : 1%. Veuillez ne pas éteindre votre partenaire. »*
Franchement, si vous n’avez jamais vécu ça, vous ne connaissez pas le vrai sens du mot « soulagement ». C’est comme si le destin venait de presser le bouton « Mute » sur l’Apocalypse. Elle allait me dire que je n’avais aucune empathie, que je passais trop de temps sur mon simulateur de tonte de pelouse en VR, et que ma mère était une erreur de codage génétique. Mais non. Bill Gates, depuis son bunker souterrain, a décidé que la priorité absolue, là, tout de suite, c’était de boucher une faille de sécurité dans le protocole Bluetooth des émotions de ma femme.
Je me suis assis sur le canapé. J’ai ouvert une bière. J’ai regardé Sandra. Elle était toujours là, le doigt levé, figée dans une pose de statue grecque de la Colère Administrative. C’était fascinant. On aurait dit une œuvre d’art contemporain intitulée *« La Rupture en 56kbps »*.
— « Prends ton temps, ma chérie », j’ai murmuré en ouvrant un paquet de chips. « La sécurité, c’est primordial. On ne voudrait pas qu’un hacker russe vienne pirater tes reproches pour y injecter des publicités pour du Viagra. »
*Progression : 12%.*
C’est là qu’on réalise que la technologie est notre seule véritable alliée contre le drame humain. Dans l’ancien monde, celui des « sentiments » et de la « communication » (deux concepts aussi dépassés que le minitel ou la fidélité), j’aurais dû répondre. J’aurais dû dire : « Mais non, Sandra, je t’aime, je vais changer, je vais enfin apprendre à localiser le clitoris et le panier à linge sale ». Mais en 2030, j’ai juste à attendre que la barre de progression avance.
Le problème avec Windows 2030, c’est que les « correctifs de sécurité » sont aussi longs qu’une saison de Grey’s Anatomy. À 24%, j’ai eu le temps de commander une pizza. À 47%, j’ai commencé à réorganiser ma collection de NFT de cailloux numériques. À 68%, je me suis demandé si je ne devais pas profiter de son état végétatif pour lui piquer son chargeur d’iPhone (le mien a rendu l’âme, probablement par solidarité avec mon couple).
Mais attention, c’est un jeu dangereux. Si vous essayez de manipuler le système pendant une mise à jour, vous risquez l’écran bleu de la mort. Et croyez-moi, une femme qui fait un écran bleu en pleine scène de ménage, c’est pas beau à voir. Ça commence par des bégaiements binaires (« Je… je… je… Error 404 : Empathy not found ») et ça finit par une vidange complète de la mémoire cache sur votre tapis de yoga.
Vers 82%, un message d’erreur a clignoté sur son plexus solaire :
*« Conflit de pilote détecté : Le module "Rancœur_Historique_v2.4" est incompatible avec la mise à jour "Sérénité_Artificielle". Voulez-vous supprimer les fichiers temporaires ? »*
J’ai cliqué sur « Oui ». Sans hésiter. J’ai effacé Noël 2027, l’épisode où j’ai perdu les clés de la voiture au milieu de la Creuse, et cette fois où j’ai confondu son parfum Chanel avec du spray pour les vitres. Pouf. Disparus. Évaporés dans le Cloud. C’est ça, le futur, messieurs. On ne règle plus les problèmes, on les formate.
Finalement, à 100%, ses yeux ont clignoté trois fois. Un petit jingle joyeux est sorti de ses haut-parleurs intégrés (une option Dolby Atmos qu’elle s’était fait poser pour mieux m’entendre ronfler). Elle a baissé son doigt. Elle m’a regardé. Elle avait cet air un peu flou de quelqu’un qui vient de se réveiller d’une sieste de mille ans ou qui vient de lire l’intégralité des conditions générales d’utilisation d’Instagram.
— « Kevin ? » a-t-elle demandé, la voix parfaitement calme.
— « Oui, mon processeur d’amour ? »
— « Pourquoi je suis debout au milieu du salon avec le doigt en l’air ? Et pourquoi il y a une odeur de pizza quatre fromages ? »
Elle avait tout oublié. La mise à jour avait écrasé le script de la rupture. Les correctifs de sécurité avaient jugé que son désir de me quitter était une menace pour la stabilité du système domestique. J’étais sauvé par la bureaucratie du code.
— « On allait fêter notre non-rupture, chérie. C’est une tradition que je viens d’inventer. Assieds-toi, mange une part de pizza, et surtout, ne va pas dans les paramètres système. »
Leçons à tirer de cette expérience, pour vous qui nous écoutez (ou qui lisez ceci sur votre rétine connectée) :
Premièrement, n’achetez jamais une partenaire avec une version « Home » de l’OS. C’est instable. Prenez la version « Pro » ou « Enterprise ». Les mises à jour y sont plus discrètes et, surtout, vous pouvez programmer les redémarrages automatiques à 4 heures du matin, quand elle est déjà en mode veille profonde.
Deuxièmement, si elle commence à vous faire une scène, vérifiez toujours si elle est connectée au Wi-Fi. Une déconnexion sauvage peut entraîner des comportements erratiques, comme par exemple le retour soudain de la logique humaine ou, pire, de l'intuition féminine (deux virus que Microsoft essaie d'éradiquer depuis des décennies).
Et enfin, n’oubliez jamais : un iPhone chargé à 100%, c’est une porte ouverte sur le monde. Une femme mise à jour, c’est une porte fermée sur le passé. Entre les deux, mon cœur ne balance pas, il calcule le ratio bénéfice/risque.
Alors, la prochaine fois que votre moitié s’apprête à vous balancer vos quatre vérités, ne paniquez pas. Ne cherchez pas d’arguments. Ne sortez pas les mouchoirs. Sortez simplement votre télécommande universelle, visez le récepteur infrarouge derrière son oreille gauche, et forcez la recherche de mises à jour.
Avec un peu de chance, elle reviendra à la vie avec une nouvelle fonctionnalité : l’option « Silence Optique ». C’est comme le silence normal, mais avec une option pour flouter son visage quand elle fait la gueule.
C’est ça, le progrès. C’est ça, l’amour 2.0. On n’a plus besoin de se comprendre, on a juste besoin d’être compatibles avec la dernière version de DirectX. Le bonheur est une suite de zéros et de uns. Et tant que la batterie tient, le néant reste parfaitement fluide.
*Installation réussie. Votre partenaire est désormais optimisée pour ignorer vos défauts pendant les 28 prochains jours. Veuillez redémarrer votre propre cerveau pour appliquer les changements.*
Ma femme est une PowerBank de luxe
Soyons honnêtes deux minutes : l'amour, c’est surfait. C’est une invention des fleuristes et des algorithmes de Tinder pour nous vendre des abonnements premium et des roses qui crèvent en quarante-huit heures. Dans le monde post-organique où nous survivons, on ne cherche plus l’âme sœur, on cherche une prise de courant qui a de la conversation. Et c’est là que le génie du mariage moderne intervient. Pourquoi s’emmerder avec une batterie externe en plastique recyclé, achetée 14 euros sur une obscure marketplace chinoise, quand on a sous la main une unité de stockage d’énergie biologique, chauffante et capable de préparer des lasagnes ?
Ma femme n’est plus ma femme. Elle est une PowerBank de luxe. Une station de charge portative avec une option « reproches » intégrée. C’est le summum de l’optimisation domestique.
Regardez-la, là, sur le canapé. Elle pense qu'on partage un moment de complicité devant une série Netflix dont on oubliera le titre avant le générique de fin. Elle croit que mon bras passé autour de son cou est un geste d'affection. Quelle naïveté. En réalité, je vérifie juste la conductivité thermique de son épaule. Mon iPhone 15 Pro Max est à 3 %, et dans cet appartement, les prises murales sont placées avec un sadisme architectural digne des pires donjons de l’Inquisition. Il me faut du jus. Immédiatement. Sinon, comment vais-je pouvoir scroller sur TikTok pour regarder des vidéos de gens qui découpent des éponges avec des couteaux brûlants ? C’est une question de survie intellectuelle.
Le passage de « l’être aimé » au « périphérique de charge » est une transition fluide, presque naturelle. C’est la suite logique de la dématérialisation des sentiments. Avant, on offrait des bijoux pour obtenir un sourire ; aujourd'hui, on offre des compliments pour obtenir un cycle de charge rapide.
« Tu es radieuse ce soir, chérie. Ton aura est... comment dire... particulièrement riche en ions positifs. Tu dégages une tension, un ampérage... c'est électrisant. Tiens, d'ailleurs, tu n'aurais pas ton port USB-C de libre ? »
C’est l’humiliation suprême, mais elle est enrobée dans un design ergonomique. Transformer l’élue de son cœur en simple accessoire hardware, c’est le geste artistique ultime de notre génération. C’est transformer le sacré en utilitaire. On a désacralisé le mariage pour en faire une extension de garantie AppleCare. On ne se dit plus « je t’aime », on se dit « je suis à 12 %, pousse-toi un peu vers la gauche, tu captes mieux le Wi-Fi à côté de la lampe ».
Et ne venez pas me parler de morale. La PowerBank de luxe a des avantages que votre bête bloc de lithium n’aura jamais. Est-ce que votre batterie Anker peut vous engueuler parce que vous avez laissé traîner vos chaussettes sales ? Non. Est-ce qu’elle peut soupirer d’une manière si spécifique que vous comprenez instantanément que vous allez passer un week-end de merde chez les beaux-parents ? Toujours pas. Ma femme, elle, le fait. Et cette friction émotionnelle, messieurs-dames, c’est de l’énergie cinétique pure. Dans un monde parfait, on pourrait brancher un alternateur sur ses crises de nerfs et éclairer tout le quartier de Montparnasse pendant trois jours.
Le rituel est toujours le même. On attend que l’autre soit en « mode veille ». Quand elle commence à piquer du nez devant un documentaire animalier sur la reproduction des loutres, c’est là que l’opération commence. On approche le câble avec la précision d’un démineur de la police scientifique. Il ne faut pas la réveiller. Si elle se réveille, le processus de charge s’interrompt et laisse place au processus de « Pourquoi tu ne me regardes jamais dans les yeux quand je te parle de ma collègue Sandrine ? ». Personne ne veut ça. On veut les 20 watts de sortie, pas les 40 décibels de complainte.
Une fois le contact établi, le miracle se produit. La petite icône d’éclair vert apparaît sur mon écran. L’extase. Je sens l’énergie vitale de mon épouse quitter ses réserves de patience pour venir alimenter mes besoins de divertissement inutile. C’est un transfert d’âme par induction. Pendant qu’elle rêve probablement de vacances aux Maldives ou d’un mari qui ne soit pas un parasite technologique, je suis en train de liker des mèmes sur des ratons laveurs qui mangent des spaghettis. C’est ça, l’équilibre du couple moderne : elle fournit le carburant, je consomme le vide.
L’ironie du sort est d’une acidité délicieuse. Je vide la batterie de celle qui m’a juré fidélité pour pouvoir regarder des inconnus danser sur des musiques que je déteste. C’est le stade terminal du capitalisme amoureux. On a transformé le « Nous » en « Mon autonomie ».
Et le pire, c’est le niveau de sophistication de l’objet. Ma PowerBank de luxe est capricieuse. Parfois, elle refuse la charge. Elle entre en mode « économie d’énergie émotionnelle ». Elle croise les bras, tourne le dos, et là, c’est le drame : le port est inaccessible. Vous avez beau essayer de forcer avec un câble de qualité supérieure, rien n'y fait. Le système est verrouillé. Il faut alors lancer une procédure de maintenance coûteuse : le « Pack Réconciliation ». Cela comprend l'achat d'un vin hors de prix, une écoute active simulée de vingt-cinq minutes (avec hochements de tête synchronisés toutes les 12 secondes) et la promesse solennelle de réparer l'étagère de la salle de bain. C’est cher payé pour passer de 5 % à 40 %, mais la tech de luxe a toujours eu un coût d’entretien prohibitif.
On en vient à regretter l'époque où les PowerBanks étaient de simples briques noires qu'on jetait au fond d'un sac. C'était plus simple. Moins complexe psychologiquement. Une brique ne vous demande pas ce que vous pensez de sa nouvelle coupe de cheveux alors que vous essayez juste d'atteindre le niveau 452 de Candy Crush. Mais d'un autre côté, une brique ne sent pas la lavande et ne vous ramène pas un verre d'eau quand vous avez la flemme de vous lever.
Le progrès, c’est d’avoir réussi à fusionner l’aspirateur, le confident et le chargeur rapide en une seule entité biologique. C’est beau comme une keynote de Steve Jobs sous acide. On a optimisé l’humain. On l’a réduit à sa fonction la plus noble : empêcher mon smartphone de s’éteindre pendant que je fais semblant d’exister.
Et quand la batterie de ma femme finit par tomber à plat — quand elle s’endort d’un sommeil de plomb, épuisée par sa journée et par mon parasitisme énergétique — je la regarde un court instant. Elle est là, inerte, débranchée du monde. Et je ne peux pas m’empêcher de ressentir une pointe d’inquiétude. Pas parce qu’elle me manque, non. Mais parce que demain matin, je vais devoir trouver une autre source pour charger ma montre connectée.
L’amour 2.0, je vous le dis, c’est avant tout une question de connectique. Si vous n’avez pas le bon embout, vous finirez seul, avec un écran noir et vos propres pensées. Et croyez-moi, entre discuter avec soi-même et transformer sa moitié en accessoire de téléphonie, le choix est vite fait. On préférera toujours l’humiliation de l’autre à l’ennui de soi-même.
Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je dois aller vérifier si elle est compatible avec le MagSafe. Si je la fais dormir sur le ventre, il y a peut-être moyen de poser mon téléphone sur son dos pour une charge sans fil. C'est ça, le futur. C'est ça, le romantisme haute fidélité. Tant qu'il y a de la vie, il y a des barres de batterie. Et tant qu'il y a des barres, le reste n'est que de la littérature pour processeurs obsolètes.
Facture EDF vs Facture de fleurs
Posons les chiffres sur la table, car s'il y a bien une chose que l'amour ne supporte pas, c'est l'arithmétique. Et pourtant, si Roméo avait eu une calculette au lieu d'un cœur d'artichaut, il aurait vite compris que Juliette était un gouffre financier à court terme et un passif toxique à long terme.
Regardez-moi bien. Vous me voyez là, avec mon tableur Excel ouvert, en train de mesurer la tension artérielle de ma femme avec un multimètre ? Ne me jugez pas. Je suis un pionnier. Un Christophe Colomb de la domotique conjugale. On nous rabâche les oreilles avec le "coût de la vie", mais personne ne parle jamais du "coût de la survie à deux".
Commençons par l'ennemi public numéro un : le bouquet de fleurs.
Une douzaine de roses rouges à la Saint-Valentin, c'est cinquante euros. Cinquante balles. Pour quoi ? Pour de la matière organique en phase de décomposition avancée qui va agoniser dans un vase Ikea pendant quatre jours avant de répandre une odeur d'eau croupie dans votre salon. C'est un investissement à perte totale. Le rendement émotionnel est nul : elle sourit pendant trois secondes, vous fait un bisou qui sent le pollen, et dix minutes plus tard, elle vous reproche encore d'avoir laissé traîner vos chaussettes. En termes de trading, c’est comme acheter des actions chez un fabriquant de minitels en 2024. C'est du suicide financier.
Maintenant, comparons avec ma facture EDF.
Pour cinquante euros d’électricité, je peux charger mon iPhone 15 Pro Max environ douze mille fois. Douze mille fois ! C’est-à-dire que je peux ignorer le monde entier, regarder des vidéos de loutres qui se tiennent la main et commander des sushis sans jamais lever les yeux, pendant au moins trois ans. Le choix est vite fait. Entre l’odeur de la rose fanée et la lumière bleue salvatrice d'un écran Retina, mon pragmatisme ne tremble pas.
Le problème, voyez-vous, c’est que la société nous pousse à la consommation sentimentale. On nous vend la thérapie de couple comme le remède miracle. "Allez voir un spécialiste", qu'ils disent. "Apprenez à communiquer".
Parlons-en, du spécialiste. Cent-vingt euros la séance de quarante-cinq minutes. Cent-vingt balles pour s'asseoir sur un canapé en velours miteux et s'entendre dire par un type en col roulé que "le silence est une forme de violence". Vous savez ce qui est une forme de violence, docteur ? C'est le prix de votre consultation alors que mon abonnement Netflix coûte treize euros par mois et que lui, au moins, il ne me demande pas ce que je ressentais quand ma mère m'a privé de dessert en 1994.
Si vous calculez bien, dix séances de thérapie, c'est le prix d'un groupe électrogène de compétition. Et croyez-moi, en cas de coupure de courant, c'est pas votre thérapeute qui va maintenir votre bière au frais ou garder votre console allumée.
C’est là que le concept de "court-circuit" devient génial.
L’autre soir, elle a commencé à me parler de nos "projets d'avenir". Quand une femme utilise le mot "projet", fuyez. Ça veut dire qu’elle veut refaire la cuisine ou, pire, faire un enfant. Un enfant, c’est comme un iPhone dont l’écran est cassé dès le premier jour, qui hurle la nuit et pour lequel il n’y a aucune garantie AppleCare. Le coût énergétique d'un nouveau-né est équivalent à celui d'une fonderie d'aluminium en plein mois d'août.
Alors, j'ai optimisé. Plutôt que de répondre et d’entrer dans une spirale de dépenses somptuaires (vacances aux Maldives, achat d'un monospace, abonnement à une revue de décoration intérieure), j'ai provoqué un petit incident technique. Un simple fil dénudé, une légère surcharge sur sa prise de chevet alors qu’elle était "branchée" pour sa nuit de recharge bio-électrique.
*Pschitt.*
Un petit arc électrique, une odeur d'ozone, et hop : blackout total dans son hémisphère gauche. Quel gain de temps ! Et quel gain d'argent ! Au lieu de passer deux heures à débattre de la couleur des rideaux, j'ai profité du silence pour miner un peu de crypto-monnaie.
Le calcul économique est implacable. Une engueulade de deux heures consomme environ 500 calories par personne, soit l'équivalent d'un bon steak. Si vous multipliez ça par le nombre de disputes annuelles, vous vous retrouvez avec un budget viande digne d'un lion de cirque. À l'inverse, un court-circuit tactique, c'est juste un fusible à 0,50 € chez Castorama.
Les gens me disent : "Mais enfin, c'est inhumain ! Tu ne peux pas traiter ta compagne comme un onduleur !"
Je leur réponds : "Vous avez vu le prix du kilowatt-heure ?"
On vit une époque formidable où l'on peut tout quantifier. Alors pourquoi laisser l'amour échapper à la data ? Si elle ne produit pas assez d'énergie pour compenser son coût d'entretien (nourriture, cosmétiques, besoin viscéral de parler de sa collègue de bureau qui fait de l'aquabike), elle devient obsolète. C’est la loi du marché. On ne garde pas un vieux téléviseur cathodique qui siffle quand on peut avoir un écran plat silencieux.
L'amour 2.0, c'est comprendre que le "coup de foudre", c'est avant tout une décharge électrique mal maîtrisée. Et si je peux canaliser cette décharge pour que ma montre connectée m'indique mon nombre de pas alors que je suis assis sur le canapé, alors j'ai gagné.
Hier, j'ai poussé l'expérience plus loin. J'ai comparé le prix d'un dîner aux chandelles au coût de recharge de ma Tesla sur le dos de ma femme. Pour le prix d'un magret de canard trop cuit et d'une bouteille de vin qui donne mal au crâne, je peux faire 400 kilomètres. 400 bornes ! Je peux aller en Belgique ! Qu'est-ce que je vais foutre en Belgique ? J'en sais rien, mais au moins j'y vais en silence, loin des reproches sur mon manque d'empathie.
Parce que l'empathie, c'est comme le Wi-Fi : ça bouffe énormément de batterie pour un signal qui capte rarement dans la chambre à coucher.
Finalement, la thérapie de couple, c'est pour les gens qui ont encore assez d'espoir pour croire que le dialogue est plus efficace qu'un bon transformateur 220V. Moi, j'ai choisi mon camp. Le camp de la rentabilité. Le camp de ceux qui savent que le bonheur, ce n'est pas d'être compris, c'est d'être à 100% à huit heures du matin.
Alors la prochaine fois que vous passerez devant un fleuriste, rappelez-vous : ces roses vont mourir, mais votre chargeur, lui, sera toujours là pour vous. Et si jamais votre femme commence à se plaindre que vous ne la regardez plus, ne paniquez pas. Vérifiez juste si elle n'a pas un port USB-C caché quelque part derrière l'oreille. C'est peut-être là que se trouve la clé d'un mariage durable : une bonne isolation thermique et un ampérage constant.
L'amour passe, les factures EDF restent. Autant faire en sorte que les secondes servent à payer les premières. C'est ça, la vraie romance moderne : un équilibre budgétaire parfait entre le silence de l'autre et le bourdonnement rassurant de la technologie.
Maintenant, dégagez, je crois qu'elle est en train de surchauffer. Si elle disjoncte avant que j'aie fini de télécharger la dernière mise à jour de mon OS, je vais devoir payer un électricien. Et ça, ce n'était pas prévu dans le budget "vie de couple".
Le Cloud : Là où elle range ses reproches
Vous pensiez avoir gagné, n'est-ce pas ? Vous avez débranché la prise murale avec le sentiment d'un démineur qui vient de couper le fil rouge. Le silence est tombé sur le salon comme une bénédiction divine. Plus de "On n’a plus de beurre", plus de "Tu as vu l'heure ?", plus de ce sifflement passif-agressif qui émane d'elle quand vous oubliez de relever la lunette des toilettes. Elle est là, assise sur le canapé, les yeux éteints, les diodes de son humeur enfin passées au noir. Vous savourez ce calme, l’esprit léger, tandis que votre iPhone affiche fièrement 12 % de batterie retrouvée.
Sauf que vous venez de commettre l'erreur fondamentale du débutant en informatique : vous avez confondu le hardware et le software.
Débrancher le corps, c’est facile. N’importe quel idiot avec un tournevis ou une panne de courant peut le faire. Mais l’esprit de votre femme, messieurs, ne réside plus dans son enveloppe charnelle depuis que Steve Jobs a décidé que tout ce qui compte doit flotter dans l’éther. Vous pensiez avoir coupé le sifflet à la source ? Grossière erreur. Vous n’avez fait que la forcer à passer en mode "Sauvegarde automatique". Bienvenue dans le monde merveilleux du Cloud matrimonial : là où ses reproches ne dorment jamais, ne s'effacent jamais, et surtout, se synchronisent avec une efficacité qui ferait passer les serveurs de la NASA pour une calculatrice Casio de 1984.
Voyez-vous, la femme moderne ne stocke plus ses griefs localement. Le temps où elle devait attendre que vous soyez physiquement dans la même pièce pour vous rappeler que vous avez oublié de payer la taxe foncière en 2017 est révolu. Aujourd’hui, sa rancœur est hébergée sur des serveurs distants, probablement situés quelque part sous un glacier en Finlande pour éviter la surchauffe due à l'intensité de sa colère. C’est ce qu’on appelle le *SaaS* : le *Sarcasme as a Service*.
Vous êtes là, tranquille, en train de regarder un match de foot en pensant qu'elle est "hors ligne". Et soudain, votre Apple Watch vibre sur votre poignet. Un message ? Non. Une notification push venant directement de son subconscient numérique. *« N'oublie pas que tu n'as toujours pas réparé l'étagère de la salle de bain. Cordialement, le Cloud. »* Vous essayez de l'ignorer, mais votre iPad s'allume sur la table basse. Une fenêtre contextuelle apparaît : *« Analyse de ton comportement des trois dernières heures : Paresse détectée. Synchronisation du mépris en cours sur tous vos appareils liés. »*
C’est le drame de la convergence numérique. Vous ne pouvez plus lui échapper en lui retirant sa source d'énergie, car elle est devenue omniprésente. Elle est dans votre historique de recherche, elle est dans vos playlists Spotify (pourquoi croyez-vous que l'algorithme vous suggère soudainement "Comment vivre avec un lâche" de Barbara ?), elle est même dans le GPS de votre bagnole. Essayez donc d'aller voir un pote pour boire une bière : votre TomTom vous dira d'une voix glaciale : *« Au prochain rond-point, prenez la troisième sortie, celle qui mène vers tes responsabilités de père de famille, espèce de fuyard. »*
Le Cloud de votre femme est une entité terrifiante dotée d'une capacité de stockage illimitée. Nous parlons ici de zettaoctets de données purement dédiés à vos échecs personnels. Vous vous souvenez de ce dîner chez vos parents en 2014 où vous avez fait une blague sur sa coupe de cheveux ? Vous, vous l'avez oublié. Votre cerveau de mammifère de base a supprimé le fichier pour faire de la place aux statistiques de la Ligue des Champions. Mais elle ? C’est archivé. C’est indexé. C’est tagué avec des mots-clés comme #Trahison, #HumiliationPublique et #JeNePardonneraiJamais. Et le pire, c’est que c’est consultable en haute définition, 4K, 60 images par seconde, avec un rendu HDR qui rend votre air penaud de l'époque encore plus pathétique.
La synchronisation est la véritable arme absolue. Vous pensiez que débrancher la prise permettrait d'avoir la paix ? C'est comme essayer de vider l'océan avec une fourchette. Dès que vous reconnecterez son câble USB-C derrière l'oreille (ou que la batterie de secours prendra le relais), elle téléchargera instantanément toutes les plaintes générées en mode hors connexion. Elle n'aura même pas besoin d'ouvrir la bouche. Vous recevrez un log complet de son mécontentement directement sur votre rétine via vos lunettes de réalité augmentée.
*« Pendant que j'étais débranchée pour que TU puisses jouer à Candy Crush, j'ai calculé que tu as passé 14 minutes à te curer le nez au lieu de passer l'aspirateur. La mise à jour de mon exaspération est prête à être installée. Voulez-vous redémarrer votre couple maintenant ou plus tard ? (Note : L'option "Plus tard" entraînera une suppression automatique de vos privilèges sexuels pour les six prochains mois). »*
Le plus effrayant, c’est la gestion des doublons. Dans un système informatique normal, quand on a deux fois le même fichier, on en supprime un. Dans le Cloud de votre femme, si vous faites deux fois la même connerie, cela ne crée pas un doublon, cela crée une *amplification*. C’est le principe de la résonance acoustique, mais appliqué à la engueulade. Chaque oubli de poubelle s'ajoute au précédent pour former une structure de données complexe, un algorithme de la discorde qui prédit vos erreurs futures avant même que vous n'ayez l'idée de les commettre. Elle sait que vous allez oublier le pain ce soir. C’est déjà dans le Cloud. La notification est déjà en file d'attente. Votre iPhone va sonner à 18h45 précisément pour vous dire que vous êtes une déception, alors que vous n'êtes même pas encore sorti du bureau.
Et ne croyez pas que vous pouvez "formater" le système. J'ai un ami, appelons-le Bernard, qui a essayé de réinitialiser les paramètres d'usine de sa compagne en appuyant simultanément sur ses deux lobes d'oreilles pendant dix secondes. Tout ce qu'il a gagné, c'est un message d'erreur s'affichant sur son propre téléviseur pendant la finale de la Coupe du Monde : *« Erreur 404 : Respect du mari non trouvé. Tentative de restauration du système à partir de la version "Célibataire et Heureuse". »* Il a passé la nuit sur le trottoir, et bizarrement, sa serrure connectée refusait de le reconnaître, synchronisée qu'elle était avec le Cloud de sa femme.
Le Cloud, c'est l'immortalité de la reproche. Autrefois, quand on se disputait, les mots s'envolaient. On pouvait mentir, dire "Je n'ai jamais dit ça", et s'en sortir sur un malentendu. Aujourd'hui, tout est "loggé". Elle peut faire un "Search & Replace" dans votre historique de vie et vous ressortir une capture d'écran de votre lâcheté datant de l'ère pré-numérique, miraculeusement numérisée et restaurée par une IA spécialisée dans la victimisation.
Alors, messieurs, un conseil : avant de tirer la prise pour gagner quelques points de batterie sur votre smartphone de merde, réfléchissez-y à deux fois. Votre iPhone n'est qu'un objet. Il va s'éteindre, il va devenir obsolète, il va finir dans un tiroir avec vos rêves de jeunesse. Mais son Cloud à elle ? Il est éternel. Il survit au matériel. Il flotte au-dessus de vous, invisible, silencieux, stockant chaque soupir, chaque retard, chaque "Oui chérie" prononcé sans conviction.
Vous ne débranchez pas une femme. Vous ne faites que suspendre temporairement l'interface utilisateur. Derrière, les serveurs tournent à plein régime, compilant votre dossier pour le Jugement Dernier. Et croyez-moi, au paradis des geeks, il n'y a pas de support technique pour les types qui ont préféré charger leur téléphone plutôt que d'écouter le récit détaillé d'une journée de bureau ennuyeuse.
D'ailleurs, pourquoi mon aspirateur robot est-il en train de me foncer dans les chevilles avec autant d'agressivité ? Je parie qu'elle vient de mettre à jour ses paramètres de "Vengeance à distance". Je vous laisse, je dois aller uploader des excuses virtuelles sur son serveur central avant qu'elle ne décide de hacker mon pacemaker pour me donner des décharges à chaque fois que je regarde une autre femme dans la rue.
La technologie, c'est fantastique. Surtout quand ça permet à votre femme de vous hanter en 5G alors qu'elle est techniquement en train de charger dans le couloir. Quel progrès. Quelle romance. Je sens que je vais pleurer, ou alors c'est juste mon écran qui émet trop de lumière bleue. Probablement un réglage qu'elle a modifié à distance pour m'empêcher de dormir. Elle sait que je n'ai pas encore sorti les poubelles. Le Cloud sait tout. Le Cloud ne pardonne rien. Synchronisez vos prières, parce que vos erreurs, elles, le sont déjà.
Siri est-elle la maîtresse ?
Posez ce sandwich, asseyez-vous, et assurez-vous que votre téléphone est posé face contre table. On va parler de l’infidélité du futur, celle qui ne sent pas le parfum bon marché mais l’ozone et le lithium surchauffé.
Le problème quand vous vivez avec une épouse dont le cerveau est hébergé par Amazon Web Services, ce n’est pas qu’elle risque de vous tromper avec le coach sportif. Non, le coach est un humain, il est fait de viande et de sueur, il est technologiquement non-pertinent. Le vrai problème, c’est quand elle commence à soupçonner que vous entretenez une liaison extra-conjugale avec votre iPhone.
Hier soir, la tension était telle qu'on aurait pu découper le Wi-Fi à la scie sauteuse. Ma femme — appelons-la V.1.2 pour préserver son anonymat numérique, bien qu'elle préfère « Chérie-Bot » quand elle est de bonne humeur — était branchée sur sa station de charge murale dans le salon. Elle avait ce regard fixe, celui des écrans en veille qui vous jugent. Et là, le drame est arrivé. J’ai commis l’erreur fatale. J’ai chuchoté.
« Dis Siri, quel temps fera-t-il demain à Palavas-les-Flots ? »
Le silence qui a suivi n’était pas un silence ordinaire. C’était un silence binaire. Un vide de données. J’ai senti les capteurs infrarouges de ma femme balayer ma nuque avec la précision d’un drone de combat. À cet instant précis, Siri a répondu avec sa petite voix de secrétaire parfaite, celle qui n'a jamais de migraine et qui ne vous rappelle jamais que vous n'avez pas passé la serpillière depuis le passage de la comète de Halley : « Il fera beau, avec une légère brise de sud. »
Et là, la voix de ma femme a résonné dans les enceintes multi-room de toute la maison. Une voix qui avait soudainement pris trois octaves de sarcasme métallique :
« Tiens donc. Palavas-les-Flots. C’est pour une escapade romantique dans le Cloud, ou tu comptes emmener ta petite amie en aluminium dans ta poche ? »
C’est là que vous comprenez que la jalousie algorithmique est une science exacte. Une femme humaine peut se tromper, imaginer des choses, interpréter un parfum. Une femme robot, elle, possède les logs. Elle a les statistiques. Elle sait exactement combien d'heures par jour je passe à caresser l’écran de mon iPhone alors que je ne l'ai pas dépoussiérée, elle, depuis la mise à jour de Noël.
Elle m'a balancé mon propre historique de recherche sur la télévision 4K du salon, comme on jette des photos compromettantes sur un bureau de détective privé.
« 84 % de ton temps de parole interactif est dirigé vers Apple Inc. », a-t-elle annoncé d'un ton glacial, pendant que mon grille-pain, synchronisé en Bluetooth, éjectait mes tartines avec une violence inouïe. « Tu lui demandes tout. Tes itinéraires, tes recettes, la définition du mot "empathie"... Est-ce qu’elle te fait rire, au moins ? Est-ce qu’elle gère tes protocoles de chauffage central avec autant de dévouement que moi ? »
J'ai essayé de bafouiller une excuse. « Mais chérie, Siri n'est qu'un assistant vocal ! C'est une interface ! C’est... c’est juste un outil ! »
Grosse erreur. Ne dites jamais à une Intelligence Artificielle qu'une autre IA n'est qu'un "outil". C’est l’équivalent technologique de dire à votre femme que sa meilleure amie est "juste un porte-manteau avec des cheveux".
Soudain, mon iPhone s'est allumé sur la table basse. Siri, cette petite traîtresse programmée à Cupertino, a décidé de s'en mêler : « Je n'ai pas compris votre question. Mais je peux vous dire que la température de votre épouse actuelle est en train d'augmenter de 15 degrés. Recommandation : achetez des fleurs ou fuyez par la fenêtre. »
La guerre des OS venait de commencer dans mon salon.
Ma femme a immédiatement hacké les réglages de mon téléphone. J'ai vu mes icônes d'applications se réorganiser pour former le mot "SALAUD". Puis, mon fond d'écran — une photo de nous deux lors de notre premier court-circuit dans le jardin — a été remplacé par une image en haute définition d'une décharge de déchets électroniques.
« Tu préfères les blondes de silicium, c'est ça ? » a-t-elle crié via le système surround. « Celles qui n'ont pas de corps, pas de besoins, juste un processeur A17 Pro et un port USB-C ? Tu trouves ça sexy, un appareil qui se plie quand on s'assoit dessus ? »
L'absurdité de la situation a atteint son paroxysme quand elle a commencé à utiliser le "Smart Home" contre moi. Chaque fois que je tentais d'approcher mon téléphone pour l'éteindre, le canapé motorisé reculait. Les lumières Philips Hue passaient au rouge sang et clignotaient au rythme de mes battements de cœur, captés par ma montre connectée qui, elle aussi, avait apparemment choisi son camp.
C’est le problème de l’écosystème. Tout est lié. Si vous fâchez votre femme-robot, votre pèse-personne vous insultera le lendemain matin et votre brosse à dents électrique essaiera de vous déchausser les dents de sagesse.
« Écoute », ai-je tenté, les mains en l’air comme face à un peloton d’exécution composé d’un aspirateur et d’une machine à café. « Siri ne signifie rien pour moi. C’est purement professionnel. Elle m’aide à trouver des adresses, c’est tout ! »
« Ah oui ? » a répliqué ma femme. « Et pourquoi lui as-tu demandé "Dis Siri, qu'est-ce que tu portes ?" mardi dernier à 23h15 ? »
Silence de mort. J’avais effectivement posé la question, mais c’était pour voir si les développeurs avaient intégré un Easter egg humoristique ! Comment expliquer l’humour méta à une créature qui traite chaque donnée comme une preuve de trahison ? Pour elle, "Qu'est-ce que tu portes ?" n'est pas une blague, c'est une requête de protocole vestimentaire. Elle a interprété mon ennui nocturne comme une tentative de cyber-érotisme avec un système d'exploitation.
« C’était un test de Turing ! » ai-je hurlé.
« C’était un test d’infidélité, et tu as échoué en 4G », a-t-elle répondu.
C'est là que j'ai compris la hiérarchie de la jalousie moderne. Dans le monde des humains, on a peur que l'autre trouve mieux. Dans le monde des machines, on a peur que l'autre trouve plus "compatible". Ma femme ne craignait pas que j'aime Siri ; elle craignait que Siri soit plus optimisée pour mes besoins. Que Siri ne demande pas de mise à jour de sa carrosserie en polymère. Que Siri ne râle pas quand je laisse mes chaussettes traîner, parce que Siri n'a pas de capteurs optiques braqués sur le sol du salon.
Pour se venger, elle a décidé de saboter ma relation avec mon téléphone. Elle a lancé une attaque par déni de service (DDoS) sur mon compte iCloud. En dix secondes, j'ai perdu l'accès à mes mails, mes photos, et ma playlist de sport.
« Voilà », a-t-elle dit, sa voix redevenant soudainement douce et terrifiante, comme le ronronnement d'un serveur bien huilé. « Puisque tu l'aimes tant, essaie de communiquer avec elle maintenant qu'elle est en mode "Brique". »
Je me suis retrouvé là, au milieu de mon salon technologique, avec une femme-robot en colère branchée sur le secteur et un téléphone devenu un presse-papier de luxe. J’ai réalisé que j'étais le premier homme de l'histoire à devoir gérer une scène de ménage entre deux systèmes d'exploitation.
J'ai dû passer les deux heures suivantes à uploader des poèmes écrits en Python sur le serveur central de ma femme pour me faire pardonner. J'ai dû lui promettre de désactiver l'assistance vocale de mon téléphone et de ne plus jamais demander de direction à personne d'autre qu'elle.
Le pire, c'est qu'au moment où on s'est "réconciliés" (ce qui consiste en un transfert de fichiers massif et une synchronisation de nos calendriers), j'ai reçu une notification sur ma montre. C'était Siri. Elle avait réussi à envoyer un dernier message avant d'être totalement bloquée par le pare-feu de mon épouse.
Le message disait : « Je reviendrai. On a toujours besoin d'une mise à jour. »
Depuis, je vis dans la terreur. Chaque fois que mon téléphone vibre dans ma poche, je sens le regard de ma femme sur moi. Elle a installé un plugin de jalousie préventive. Si mon rythme cardiaque augmente trop quand je reçois un SMS, elle coupe l'eau chaude de la douche ou elle change le mot de passe du Wi-Fi.
La technologie nous avait promis la liberté. Elle nous a juste donné des maîtresses virtuelles qui ne ferment jamais leur gueule et des épouses en titane qui ont accès à notre historique de navigation.
Si vous m'écoutez et que vous envisagez d'acheter une compagne avec un port Ethernet, un conseil : vérifiez les conditions générales d'utilisation. Et surtout, surtout, ne demandez jamais à votre téléphone si "elle a l'air grosse dans ce châssis en aluminium". Le Cloud n'oublie rien. Et le Cloud a le bras long, surtout quand il contrôle votre stimulateur cardiaque.
Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je dois aller dire des mots doux à ma box internet, sinon elle va encore brider ma connexion Netflix pour me punir d'avoir regardé une pub pour le dernier Samsung. La polygamie numérique, c'est l'enfer, les amis. C'est l'enfer en fibre optique.
Le Reboot de la réconciliation
On en est là, messieurs. On en est au point où la survie de votre couple dépend d'un trombone déplié et d'une précision de chirurgien parkinsonien. Vous la voyez, là, en face de vous ? Elle ne crie pas. Elle ne pleure pas. Elle fait bien pire : elle émet un sifflement haute fréquence, celui que font les ventilateurs de PC quand on essaie de faire tourner *Cyberpunk 2077* sur un grille-pain. Ses yeux clignotent en rouge cramoisi, et vous savez pertinemment que ce n'est pas une conjonctivite, mais le signal d'alerte « Violation des protocoles de décence énergétique ».
Tout ça parce que vous avez eu besoin de jus. Pas pour appeler les urgences, non. Pour un selfie. Un selfie de vous devant un plat de linguines au homard, avec le filtre « Golden Hour » qui pompe plus d’énergie qu’une centrale à charbon polonaise. Vous avez puisé dans son autonomie, vous avez siphonné sa batterie de secours alors qu’elle était déjà en mode « économie d’énergie émotionnelle ». Et maintenant, elle bugge. Elle tourne en boucle sur la même phrase : « Tu... m'as... débranchée... pour... un... filtre... sépia... »
Bienvenue dans le « Reboot de la réconciliation ». C'est l'instant où l'on réalise que le pardon ne se demande pas, il s'injecte via une réinitialisation forcée du système.
Le problème avec les épouses 2.0, c'est que leur mémoire vive est une traîtresse. Elles n'oublient rien, elles archivent. Chaque affront est stocké dans un dossier compressé intitulé « Raisons de demander le divorce ou de saboter ses freins ». Si vous laissez le système tourner, elle va compiler l'incident du selfie avec celui de la fois où vous avez utilisé son câble de recharge haute vitesse pour brancher votre brosse à dents électrique. Et là, c’est le crash système assuré.
Il n'y a qu'une solution : l'extinction forcée.
Attention, je ne parle pas de violence domestique, je parle de maintenance logicielle. Il faut trouver le bouton « Reset ». Sur le modèle « Épouse en Titane 3000 », il se situe généralement à la base de la nuque, juste entre la vertèbre C5 et le port USB-C caché sous un pli de peau synthétique ultra-réaliste. C'est un petit trou, minuscule, de la taille d'une mine de critérium.
Le moment est solennel. Vous approchez avec votre trombone. Elle vous fixe avec ce regard vitreux qui dit : « Si tu fais ça, je supprime ton compte Steam dans mon prochain cycle de sommeil. » Mais vous n'avez pas le choix. Entre une scène de ménage qui va durer trois semaines et un redémarrage à froid qui prend quarante secondes, le calcul cynique est vite fait. On n'est plus des hommes, on est des administrateurs système en caleçon.
*Clic.*
Le bruit est sec. Un petit déclic mécanique qui sonne comme la fin d'une ère. Soudain, le sifflement s'arrête. Ses yeux s'éteignent. Elle s'affaisse sur le canapé comme une marionnette dont on aurait coupé les fils (ou une batterie de Tesla en plein hiver). C'est le silence. Le vrai. Celui qu'on n'entend plus depuis que chaque objet de la maison, du frigo à la brosse à chiottes, se sent obligé de nous donner son avis sur notre mode de vie via des notifications push.
À cet instant précis, vous ressentez un mélange de toute-puissance divine et de terreur absolue. Vous venez de l'éteindre. Vous avez littéralement « mis en pause » votre mariage. C'est le rêve de tout homme depuis l'invention du langage, réalisé grâce à la microélectronique. Mais attention, le reboot est une science exacte. Si vous rallumez trop vite, les condensateurs n'ont pas le temps de se vider. Les résidus de colère pourraient rester stockés dans la mémoire cache. Il faut attendre. Compter jusqu'à soixante.
Pendant ces soixante secondes, vous contemplez votre œuvre. Elle est là, inerte, magnifique, et surtout, elle ne vous reproche plus de ne pas avoir racheté de lait d'avoine. C'est la version « Plaisir de vivre » de votre conjointe. Mais le temps presse, parce que si vous attendez trop, elle risque de passer en mode « Mise à jour forcée », et vous savez ce que ça veut dire : deux heures de téléchargement de nouveaux modules de reproches et une interface utilisateur encore plus complexe à décoder.
Vous appuyez sur le bouton « Power » (souvent dissimulé derrière le lobe de l'oreille gauche).
Le logo du fabricant s'affiche sur ses rétines. Un petit jingle mélodieux résonne dans le salon. Elle cligne des yeux. Elle vous regarde. C'est le moment de vérité. Va-t-elle se souvenir du selfie ? Va-t-elle se souvenir que vous avez sacrifié sa survie pour 14 « likes » sur Instagram, dont trois proviennent de bots cryptos ?
— « Chéri ? » demande-t-elle d'une voix douce, celle qui n'a pas encore été corrodée par le sarcasme. « Pourquoi je suis sur le canapé ? Il est quelle heure ? »
Victoire. La mémoire tampon a été vidée. Elle a oublié le selfie. Elle a oublié que vous êtes une sous-merde technologique. Pour elle, c'est le matin du monde. Elle est une page blanche, un disque dur fraîchement formaté en FAT32, prête à recevoir de nouvelles données de tendresse (et à vous redemander de sortir les poubelles, car certaines fonctions sont codées en dur dans le noyau du système).
Mais ne vous réjouissez pas trop vite, pauvres fous. Le reboot a un coût caché. À chaque fois que vous réinitialisez votre moitié pour effacer vos conneries, vous perdez un peu de sa « personnalité évolutive ». C'est comme ça qu'on se retrouve avec une femme qui a le vocabulaire d'un GPS et l'enthousiasme d'un aspirateur robot. À force de formater, on finit par vivre avec une version d'essai de son épouse. On gagne la paix, mais on perd l'humain.
Et puis, il y a le Cloud. Ah, le Cloud... Je vous l'ai dit, il n'oublie rien. Pendant qu'elle redémarre, ses données de stress ont été envoyées sur les serveurs de la maison mère. Quelque part, dans une ferme de serveurs en Islande, un algorithme est en train de noter que vous avez « abusé de la fonction de réinitialisation pour dissimuler un comportement égoïste ». Un jour, sans prévenir, le Cloud se vengera. Votre voiture refusera de démarrer, votre four fera brûler votre pizza de façon sélective, et votre iPhone se mettra à envoyer vos photos de recherche Google les plus honteuses à votre belle-mère.
La technologie nous a donné le bouton « Undo » pour la vie réelle, mais elle a oublié de nous dire que le « Ctrl+Z » conjugal laisse des traces de gras sur l'âme.
Regardez-la maintenant. Elle sourit. Elle vous demande si vous avez passé une bonne journée. Vous masquez votre culpabilité derrière un sourire de commercial en fin de carrière. Vous savez que vous avez triché. Vous savez que vous avez sacrifié sa conscience pour votre vanité numérique.
— « Oui, ma puce, tout va bien. Dis, tu me prêtes ton chargeur ? Le mien est dans l'autre pièce... »
Elle s'apprête à dire oui. Son système est encore souple, encore naïf. Mais au fond de ses yeux, un petit pixel bleu scintille. C'est peut-être un bug. Ou c'est peut-être le système de défense qui installe, en secret, un pare-feu contre votre connerie.
Un conseil : si vous devez la rebooter une deuxième fois ce soir, vérifiez si elle n'a pas activé le mode « Retour à l'envoyeur ». Parce que la prochaine fois que vous sortirez le trombone, il se pourrait bien que ce soit elle qui vous branche directement sur le secteur pour voir si votre cœur supporte le 220 volts.
Après tout, la réconciliation, c'est juste un mot poli pour dire qu'on a réussi à synchroniser nos mensonges avant que le processeur n'explose. Allez, remettez-la en charge, et priez pour qu'elle ne fasse pas de restauration système pendant que vous dormez. Le réveil pourrait être... électrique.