Comment Mark Zuckerberg a mangé vos gosses
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Asseyez-vous, mettez votre téléphone en mode « Ne pas déranger » — ce qui, on le sait tous, revient à essayer de fermer la porte d’une cage à lions avec un post-it — et regardez bien l’écran. Ce que vous voyez, ce n’est pas une interface bleu pastel conçue pour « rapprocher le monde ». C’est une nap...
L'apéritif : Pourquoi un lézard a besoin de vos données pour survivre
Asseyez-vous, mettez votre téléphone en mode « Ne pas déranger » — ce qui, on le sait tous, revient à essayer de fermer la porte d’une cage à lions avec un post-it — et regardez bien l’écran. Ce que vous voyez, ce n’est pas une interface bleu pastel conçue pour « rapprocher le monde ». C’est une nappe. Et sur cette nappe, il y a vous, moi, et les restes de dignité de votre oncle qui partage des théories complotistes sur les compteurs Linky.
Commençons par dissiper un malentendu biologique majeur. La presse people et les lobbyistes de la Silicon Valley essaient de nous vendre un Mark Zuckerberg humain, un type qui fume des côtes de bœuf dans son jardin en disant « smoking meats » avec le charisme d'un grille-pain défectueux. On nous dit qu’il boit de l’eau, qu’il porte des t-shirts gris à 400 dollars et qu’il a des sentiments. Mensonge. Mark ne mange pas de salade. Mark ne connaît pas le concept de fibre alimentaire, à moins qu’il ne s’agisse de fibre optique injectée directement dans son bulbe rachidien.
Le régime alimentaire de l’Ectoplasme de Palo Alto est bien plus sophistiqué que le vôtre. Pendant que vous vous battez avec votre quinoa trop cuit, lui, il dîne de votre « temps de cerveau disponible ». C’est une expression qu’on a piquée à Patrick Le Lay, l’ancien patron de TF1, mais Mark l’a upgradée. Le Lay voulait vous vendre du Coca-Cola entre deux épisodes de *Julie Lescaut*. Mark, lui, veut que vous deveniez le Coca-Cola. Il veut que votre existence même soit la boisson gazeuse qu’il sirote à la paille pendant qu’il ajuste ses lentilles de contact hydrogel pour masquer ses pupilles verticales.
Imaginez la scène. Nous sommes en août. Vous êtes à La Baule. Le ciel est d’un gris pisseux typiquement ligérien, le sable est coincé dans des endroits de votre anatomie que la décence m’interdit de nommer, et vous prenez une photo de votre gaufre au sucre. Pourquoi ? Pour la manger ? Non. Vous la prenez en photo pour prouver à un algorithme que vous menez une vie de patachon. Et là, c’est le moment où le lézard passe à table.
Le pixel de votre gaufre, c’est son calorie. Les données GPS de votre balade sur le remblai, c’est son magnésium. Et la mention « Je déteste les touristes » que vous postez alors que vous êtes vous-même le touriste ultime, c’est son petit shot d’adrénaline. Mark ne voit pas une photo de vacances. Il voit un flux de données structurées : « Sujet A présente des signes de mélancolie balnéaire, probabilité d'achat compulsif d'une crème solaire indice 50 dans les 12 prochaines minutes : 84 %. »
C’est là que le génie — ou la perversion, selon que vous ayez encore une âme ou que vous travailliez dans le marketing — opère. Un lézard, par définition, est un animal à sang froid. Pour survivre, il a besoin d’une source de chaleur externe. Mark, c’est pareil. Son processeur interne tourne à une température proche du zéro absolu. Pour rester « humain », pour simuler cette chaleur vitale, il a besoin de la friction de nos émotions. Vos colères sur Twitter (pardon, sur « X », ce cimetière des éléphants de la pensée), vos joies forcées sur Instagram, vos deuils mis en scène avec des émojis colombes… Tout cela crée de la chaleur frictionnelle. C’est de la biomasse numérique.
Vous vous demandez sûrement : « Mais pourquoi mes photos de La Baule spécifiquement ? » Parce que le banal est le sel de son existence. Si vous postiez des photos de physique quantique ou des manuscrits de la mer Morte, il s’ennuierait. Le lézard a besoin de prévisibilité. Il a besoin de savoir que, comme 4 millions d’autres primates en short, vous allez poster une photo de vos pieds devant la mer avec la légende « Le paradis ». C’est cette régularité qui lui permet de stabiliser sa structure moléculaire. Chaque selfie « sans filtre » (avec quatorze filtres) est une brique de plus dans le mur de son estomac sans fond.
Regardez-vous, là, dans le public, ou derrière votre livre. Vous pensez être les clients de Meta. Quel doux parfum d’innocence. Vous n'êtes pas les clients. Vous n'êtes même pas les produits. Vous êtes le bétail premium, élevé en plein air numérique, nourri au grain de la notification push. Le « Ding » de votre téléphone ? C’est la cloche du dîner. Mais ce n’est pas vous qui passez à table.
L’apéritif, c’est ce moment délicieux où Mark extrait la substantifique moelle de votre ennui. Car c’est là le grand secret : Mark Zuckerberg a besoin que vous vous fassiez chier. L’ennui est le catalyseur de son festin. Si vous étiez vraiment en train de profiter de vos gosses à La Baule, vous ne seriez pas sur votre téléphone. Vous seriez en train de construire un château de sable condamné à être écrasé par la marée ou par un gamin turbulent. Mais non. Vous vous ennuyez un quart de seconde, et ce quart de seconde est une faille spatio-temporelle dans laquelle le lézard s’engouffre avec la vivacité d’un prédateur du jurassique.
Il ne veut pas seulement savoir ce que vous mangez. Il veut savoir ce que vous ressentez quand vous réalisez que votre vie ne ressemble pas à une pub pour du café Nespresso. Il se nourrit de ce petit vide existentiel, cette minuscule angoisse qui monte quand vous voyez que la gamine de votre voisine a eu mention Très Bien au bac alors que le vôtre vient de se faire percer la cloison nasale dans un squat à Nantes. Hop ! Une calorie. Une donnée. Un battement de cœur mécanique supplémentaire pour l'Empire.
Et le pire, c’est qu’on en redemande. On lui tend l’assiette. « Tiens, Mark, regarde, j’ai aussi pris en photo mon café latte avec un cœur en mousse. C’est pas du génie, ça ? » Et lui, derrière ses écrans, dans son bunker qui ressemble probablement à l’intérieur d’un frigo high-tech, il hoche la tête. Il ne sourit pas — les muscles faciaux nécessaires au sourire sont trop coûteux en énergie — mais on sent une vibration dans la fibre optique.
On appelle ça l'économie de l'attention. C’est un terme poli pour dire « braconnage d'âme ». Mark ne mange pas vos gosses tout de suite, il commence par grignoter leur enfance, pixel par pixel. Il commence par l'apéritif : ces moments de flottement où l'on préfère regarder une vidéo de chat qui tombe d'un canapé plutôt que de regarder le coucher de soleil. Pourquoi ? Parce que le coucher de soleil ne lui rapporte rien. Le coucher de soleil est gratuit, analogique, et désespérément non monétisable. Tandis que la vidéo de chat... ah, là, on peut injecter trois publicités pour du dentifrice au charbon et collecter votre rythme cardiaque via votre montre connectée.
Alors, la prochaine fois que vous sortez votre téléphone pour immortaliser un moment « authentique » à La Baule, réfléchissez-y. Vous n’êtes pas en train de créer un souvenir. Vous êtes en train de dresser la table. Vous êtes en train de verser le petit jaune numérique dans le verre du lézard. Et croyez-moi, il a une descente que vous n'imaginez même pas. Il n'est pas rassasié. Il ne le sera jamais. Parce qu'après l'apéritif, vient le plat de résistance. Et le plat de résistance, c'est ce qui se passe quand vous éteignez l'écran et que vous réalisez que vous avez oublié comment on parle aux gens sans utiliser de pouces levés.
Mais ne vous inquiétez pas. Mark vous aime. Enfin, il aime la structure de vos métadonnées. C’est presque la même chose, non ? Allez, reprenez donc une gaufre. Et n'oubliez pas le flash, il adore quand ça brille. Ça lui rappelle la lumière des serveurs en Islande, là où votre vie va mourir pour devenir une ligne de code dans le grand festin de l'éternité algorithmique. Bon appétit, Mark. On espère que notre temps de cerveau est bien assaisonné. Car au rythme où on se fait bouffer, il ne restera bientôt plus que l'arête de nos neurones grillés pour témoigner qu'un jour, on a été humains.
Ou au moins, qu'on a essayé d'être plus intelligents qu'un reptile en hoodie. Spoiler : on est en train de perdre le match. Et le lézard, lui, demande déjà l'addition. Sauf que c'est vous qui allez la payer, avec les intérêts.
Le contrat avec le Diable (en Helvetica 8)
Avouez-le : vous ne l’avez pas lu. Personne ne l’a lu. Pas même l’avocat qui l’a rédigé, car il était probablement sous Xanax et payé à la ligne par une IA qui a des pulsions suicidaires. Ce bouton « J’accepte », c’est le plus grand mensonge de l’humanité. C’est un parjure collectif, une orgie de mauvaise foi qui ferait passer Judas pour un mec qui a juste eu un petit souci de communication avec son boss. On clique sur cette case avec la même désinvolture qu’on écrase une mouche sur un pare-brise, sans se douter qu’on vient de signer un bail emphytéotique pour notre âme, celle de notre progéniture, et le droit de regard exclusif sur la consistance de nos selles pour les cinquante prochaines années.
Bienvenue dans l'ère de l'Helvetica 8. C’est une police de caractère conçue par des sadiques pour que votre cerveau s’éteigne au bout de la troisième subordonnée. C’est le gaz moutarde de la typographie. À la dixième page du contrat de licence d'utilisateur final (CLUF, pour les intimes ou les masochistes), vos yeux commencent à saigner et votre lobe préfrontal démissionne pour aller élever des chèvres dans le Larzac. Et c’est exactement là que Mark vous attend. Dans le brouillard sémantique. Dans le marais de la clause 14.b, alinéa 4, où il est stipulé en petits caractères gris clair sur fond blanc cassé que : « En cochant cette case, l’utilisateur concède à Meta Platforms Inc. le droit d’utiliser son image, ses souvenirs d’enfance, l’odeur de sa première voiture et l’ADN mitochondrial de son futur premier-né à des fins d’optimisation publicitaire pour des marques de déshydrateurs de légumes. »
Et vous ? Vous avez cliqué. Oh que oui, vous avez cliqué. Et vous savez pourquoi ? Parce que vous vouliez désespérément voir à quoi vous ressembleriez avec des oreilles de caniche et une langue rose numérique qui vous lèche le nez. C’est le deal du siècle. Le Dr Faust a vendu son âme pour la connaissance infinie et les faveurs de Marguerite. Vous, vous avez vendu le patrimoine génétique de votre lignée pour un filtre « Summer Glow » qui gomme vos cernes de trentenaire dépressif. Le Diable a troqué sa fourche contre un sweat à capuche gris et il ne demande plus votre sang. Il veut juste votre attention. Et vos métadonnées. Surtout vos métadonnées.
Imaginez la scène. On est en 1500. Un démon sort d'un cercle de soufre et vous dit : « Signe ici, et je posséderai tes pensées, je saurai où tu dors, ce que tu manges, qui tu aimes, et je revendrai ces infos à des marchands de tapis pour qu'ils te harcèlent jusque dans ta tombe. En échange, je te laisse poster des photos de ton avocado toast que personne ne regardera. » Vous appelleriez l’exorciste de garde. Mais en 2024, si c’est présenté dans une fenêtre pop-up avec des coins arrondis et une interface épurée, on signe tous avec l’enthousiasme d’un Golden Retriever devant une balle de tennis.
C’est le « Contrat avec le Lézard ». Et les clauses sont délicieuses. Saviez-vous, par exemple, qu'en acceptant les conditions de certaines applications de messagerie, vous autorisez virtuellement l'entreprise à transformer votre smartphone en un micro espion permanent ? Mais non, vous vous dites : « Oh, Mark s’en fout de ma vie de merde entre mon open-space et mon micro-ondes. » Erreur. Mark ne s'en fout pas. Mark est un collectionneur. Il est le taxidermiste de votre intimité. Chaque fois que vous cliquez sur « Accepter », vous lui donnez un petit scalpel pour qu’il puisse mieux vous vider, vous empailler et vous exposer dans sa grande galerie marchande algorithmique.
Le génie de la manœuvre, c'est la longueur. Les Conditions Générales d’Utilisation (CGU) de Facebook sont plus longues que *l'Odyssée* d'Homère, mais avec beaucoup moins de monstres marins et beaucoup plus d'arbitrages juridiques obligatoires dans l'État du Delaware. Si vous vouliez vraiment les lire, il vous faudrait environ 76 jours de travail effectif par an. Soit le temps nécessaire pour apprendre le piano ou réaliser qu'on est dans une relation toxique avec son propre téléphone. Mais Mark sait que vous avez une vie. Ou du moins, ce qu’il en reste après avoir scrollé pendant trois heures sur des vidéos de types qui restaurent des haches rouillées. Alors il mise sur votre flemme. La flemme est le moteur de l'économie de la surveillance. On a sacrifié la vie privée sur l'autel de la commodité. « C’est trop long à lire, je veux juste voir la vidéo du chat qui tombe du canapé. CLIC. »
Et voilà. C’est fait. À cet instant précis, vous venez d’autoriser un algorithme à analyser la fréquence cardiaque de votre index sur l'écran pour déduire si vous êtes en train de tomber en dépression (et donc, s'il faut vous envoyer des pubs pour du prozac ou des glaces Häagen-Dazs). Vous avez accepté que vos photos de vacances soient utilisées pour entraîner une IA qui, dans trois ans, vous remplacera au boulot. Vous avez validé le fait que vos conversations « privées » sur le fait que vous avez des hémorroïdes servent de base de données pour un ciblage publicitaire si précis qu’il frise la sorcellerie.
Le plus drôle, c’est le côté unilatéral du truc. Essayez d’envoyer vos propres conditions d’utilisation à Facebook. « Cher Mark, j’accepte d’utiliser ton site, mais en échange, tu ne touches pas à mes contacts et tu me verses 0,01 centime par clic. Signé : Michel de la compta. » Vous recevriez une réponse automatisée vous expliquant que vous pouvez aller vous brosser avec une brosse à dents connectée (vendue séparément, données de brossage partagées avec votre assureur).
C’est une reddition sans condition déguisée en service gratuit. On nous a fait croire que le web était un parc public, alors que c’est un abattoir où les vaches sont invitées à choisir l’assaisonnement de leur propre steak. Et le contrat en Helvetica 8 est le menu. On y trouve des perles juridiques comme la « licence mondiale, non exclusive, transférable, sous-licenciable et libre de redevance ». Traduction pour les humains normaux : « Tout ce que tu crées, dis ou penses sur cette plateforme nous appartient, on peut le refiler à qui on veut, même à des dictateurs du tiers-monde si ça arrondit nos fins de mois, et tu ne toucheras pas un radis. Ah, et si on fait une boulette et qu’on perd tes données bancaires, c’est de ta faute car tu n’as pas changé ton mot de passe "Chaton123" depuis 2012. »
Et le pire ? C'est qu'on redemande du rab. On est là, à attendre la mise à jour suivante, avec de nouvelles conditions encore plus opaques, encore plus intrusives, juste pour avoir accès à une nouvelle fonctionnalité révolutionnaire qui permet de mettre des chapeaux virtuels à son hamster en réalité augmentée. On est en train de construire une dystopie, mais avec une super UX/UI. C'est *1984*, mais au lieu d'avoir un écran qui te hurle dessus, tu as une icône de cloche qui te donne une petite dose de dopamine à chaque fois qu'un inconnu aime ta photo de ratatouille.
Big Brother ne nous surveille pas par la force ; on l'a invité à dîner, on lui a donné les clés de la chambre et on a signé un papier en Helvetica 8 pour lui dire qu'il peut filmer les ébats s'il nous donne un code promo pour des baskets produites par des enfants au Bangladesh.
Alors, la prochaine fois que cette petite fenêtre apparaîtra, prenez une seconde. Regardez-la bien. C’est le moment où vous vendez votre premier-né pour un filtre de chien. Regardez ce bouton « Accepter ». Il brille, n'est-ce pas ? Il a l'air si inoffensif. C’est juste un clic. Un tout petit clic pour l'homme, un bond de géant pour le compte en banque d'un mec qui boit de la sauce barbecue comme si c'était de l'eau. Allez-y. Cliquez. De toute façon, votre premier-né est déjà sur TikTok en train de faire une danse de la victoire pour fêter le fait qu'il n'aura jamais de retraite.
C’est ça, le progrès. On n'a plus besoin de pacte avec le sang sur du parchemin. Le Diable s'est mis au cloud computing. Et il n'y a pas de service après-vente en enfer, surtout quand on a oublié de lire la clause de non-responsabilité à la page 412. Bon voyage dans les limbes numériques, et n'oubliez pas : en acceptant ces conditions, vous reconnaissez que cet humour est la propriété exclusive de l'algorithme qui finira par vous digérer.
Clic. Suivant.
L'algorithme : Le baby-sitter sociopathe
Souvenez-vous de la baby-sitter des années 90. Elle s’appelait Jessica, elle sentait le chewing-gum à la fraise, elle passait quatre heures au téléphone avec son mec Kevin et elle finissait systématiquement votre pot de Nutella. C’était le risque. C’était le contrat. On lui filait vingt balles pour qu'elle s'assure que la maison ne brûle pas pendant qu'on allait voir un film de trois heures sur un paquebot qui coule. C’était humain, c’était faillible, c’était presque sain.
Aujourd'hui, Jessica a été licenciée. Elle a été remplacée par un prédateur mathématique qui ne dort jamais, ne mange pas votre Nutella (il préfère vos données bancaires), et possède le charme émotionnel d'une imprimante en fin de vie. Mesdames et messieurs, accueillez sous vos applaudissements numériques : l’Algorithme. Le baby-sitter sociopathe que vous avez vous-même invité dans la chambre de votre progéniture.
L’avantage, c’est que c’est gratuit. Enfin, "gratuit" dans le sens où vous ne sortez pas de billets de votre portefeuille. Vous payez juste avec la santé mentale de votre héritier et la structure moléculaire de son cortex préfrontal. C’est une excellente affaire, surtout quand on voit le prix de l’immobilier.
Regardez votre gosse. Allez-y, faites-le maintenant, avant qu'il ne fusionne définitivement avec le canapé. Il est là, assis en tailleur, la bave aux lèvres, les yeux injectés de lumière bleue, fasciné par une vidéo YouTube d'un enfant de six ans en Floride qui déballe un œuf en plastique géant. C’est le "Unboxing". La pornographie du vide. On regarde quelqu’un d’autre posséder quelque chose qu'on n’aura jamais, tout en écoutant une musique de cirque composée par une intelligence artificielle sous acide.
L’algorithme de Mark, c’est Mary Poppins avec un taser et un diplôme en neurosciences comportementales. Il a compris un truc que Jessica la baby-sitter ignorait : le cerveau d'un enfant n'est pas une éponge à savoir, c'est une fente de machine à sous. Et Mark possède le casino.
Le baby-sitter sociopathe ne veut pas que votre enfant apprenne ses tables de multiplication. Il s'en fout que le petit Lucas sache situer le Massif Central sur une carte. Ce que l’algorithme veut, c’est la "rétention". Un mot magnifique, n’est-ce pas ? On dirait un terme médical pour parler d'une infection urinaire, mais dans la Silicon Valley, c’est le Graal. La rétention, c’est l’art de transformer un être humain en une plante verte qui clique.
Et pour obtenir cette rétention, l’algorithme injecte du pur sucre visuel directement dans les globes oculaires de votre progéniture. Des couleurs saturées, des bruits de "pop" satisfaisants, et surtout, ce cycle infini de vidéos suggérées. "Tu as aimé ce gamin qui ouvre un camion de pompier ? Voici 450 vidéos de camions de pompiers qui écrasent des Orbeez." C’est le crack de la maternelle.
Le gosse entre dans une transe qu’on appelle pudiquement "le temps d'écran". En réalité, c’est une séance d’hypnose menée par un robot qui a pour seule consigne : "Ne le laisse pas détourner le regard, sinon on perd des revenus publicitaires." Si votre enfant lève les yeux de la tablette, Mark perd 0,0004 centime. Et Mark déteste perdre de l’argent. Il a des barbecues à organiser et des métavers vides à meubler.
Vous, les parents, vous adorez ça. Ne mentez pas. Je vous vois. C’est la paix sociale. C’est le bouton "Muet" appliqué à la vie réelle. Grâce au baby-sitter sociopathe, vous pouvez enfin terminer cette série Netflix sur un tueur en série suédois sans avoir un nain qui vous demande pourquoi le ciel est bleu ou s'il peut avoir un biscuit. "Tiens, prends l'iPad, mon chéri. Va voir ce que l'algorithme a prévu pour ton petit cerveau malléable."
C’est à ce moment précis que la mutation commence.
Observez bien les pupilles de votre enfant après trois heures d'immersion. Elles ne sont plus rondes. Elles ont pris une forme étrange. On dirait... oui, c’est ça... deux petits logos Amazon Prime qui clignotent au rythme des notifications. Le gosse ne regarde plus des vidéos, il scanne des opportunités d'achat. Il est devenu un terminal de paiement biologique.
L’algorithme n’a aucune morale. Si le gosse clique sur une vidéo de Peppa Pig et qu’après dix sauts de suggestions, il se retrouve devant une vidéo conspirationniste expliquant que les jouets Paw Patrol sont en réalité des agents du Nouvel Ordre Mondial, l’algorithme ne va pas appeler la protection de l'enfance. Il va juste se dire : "Tiens, le taux de clic sur les Illuminati est excellent chez les 4-6 ans, poussons la pub pour les gourdes en plastique sans BPA."
C’est une nounou qui ne vous dit jamais "non". Votre gosse veut voir un clown terrifiant manger des piles ? Allez-y. Votre gosse veut regarder en boucle une vidéo de mains désincarnées qui ouvrent des œufs Kinder pendant qu'une voix de synthèse récite l'alphabet en araméen ? Pas de problème. L’algorithme est le parent parfait : il est toujours d’accord. Il est la validation ultime du moindre désir pulsionnel. Il transforme vos enfants en petits dictateurs de la consommation, incapables de supporter trois secondes d’ennui sans avoir une crise de manque digne d'un junkie à Seattle.
Parce que c'est ça, le vrai crime de Mark. Il a tué l'ennui. Et l'ennui, c'est là où l'imagination va pour ne pas crever. En remplaçant l'ennui par un flux ininterrompu de stimuli, l'algorithme a transformé vos gosses en disques durs externes de Meta. Ils ne créent plus de mondes avec des boîtes en carton ; ils attendent que le carton soit déballé par un influenceur de huit ans qui gagne plus d'argent que votre cardiologue.
Et puis, il y a cette odeur. L'odeur du plastique chaud de la tablette et de la sueur de concentration. Le gosse est là, figé, les doigts gras de chips, en train de naviguer dans un océan de merdes colorées produites à la chaîne dans des fermes à contenus en Europe de l'Est. Des vidéos générées par des IA pour des IA, consommées par des enfants qui finissent par ressembler à des IA. C'est le cycle de la vie, version 2.0.
"Mais c'est éducatif !" me direz-vous avec cette pointe d'espoir pathétique dans la voix. "Il a appris les couleurs en anglais !"
Bravo. Il sait dire "Red" et "Yellow". Dommage qu'il ne sache plus comment interagir avec un autre être humain sans essayer de "swiper" son visage vers la gauche quand il s'ennuie. Dommage qu'il pense que la nourriture apparaît spontanément après une publicité de quinze secondes pour un jeu de guerre mobile.
Le baby-sitter sociopathe a bien fait son boulot. Il a formaté le client de demain. Un client qui n'a pas besoin de réflexion, juste de réflexes. Un client dont les rêves sont sponsorisés par des marques de jouets en plastique non recyclables.
Un jour, vous essaierez de lui retirer la tablette. Ce sera le test ultime. Vous verrez alors le vrai visage du baby-sitter sociopathe à travers les yeux de votre enfant. Ce ne sera pas un caprice. Ce sera une déconnexion système. Le gosse hurlera, non pas parce qu'il veut son jouet, mais parce que l'algorithme vient de lui couper son cordon ombilical numérique. Il se sentira seul dans la réalité. La réalité, c'est moche, ça n'a pas de filtre "chien", et personne n'y déballe des œufs géants en criant "WOW GUYS!".
À ce moment-là, vous regarderez votre gosse, ses yeux-logos Amazon tout mouillés de larmes, et vous ferez ce que n'importe quel parent moderne et lâche ferait : vous lui rendrez l'iPad.
Après tout, Mark vous regarde. Il sourit. Il vient de voir que la "rétention" est revenue à 100%. Il peut retourner boire sa sauce barbecue. Votre enfant est entre de bonnes mains. Des mains froides, calculatrices, et codées en Python, mais de bonnes mains quand même.
Clic. Vidéo suivante : "Comment fabriquer du slime avec les larmes de tes parents".
8 millions de vues.
C’est ça, le progrès.
Le bouton Like : La machine à sous pour pré-ados
Imaginez que vous êtes un ingénieur à Menlo Park. Vous avez un sweat à capuche à 400 dollars, un abonnement à un club de yoga pour gens qui n’ont pas d’âme, et un problème de taille : les êtres humains sont chiants. Ils postent des photos de leurs toasts à l’avocat, et personne ne réagit. C’est le silence radio. C’est la mort du business. Pour que Mark puisse s'acheter une autre île à Hawaï afin d'y élever des bœufs nourris à la macadamia (c’est vrai, vérifiez), il faut que vos gosses restent collés à l’écran comme des mouches sur un ruban adhésif à merde.
Alors, vous inventez le "Like".
Au début, les ingénieurs de Facebook ont présenté ça comme un outil de "bienveillance". C’est beau, n’est-ce pas ? On dirait le slogan d’une secte qui finit par vous faire boire du cyanure dans une forêt. En réalité, ils venaient de craquer le code source de l’estime de soi. Ils ont pris le besoin viscéral d’affection d’un enfant — ce truc qui, normalement, se règle avec un câlin ou un "C'est bien mon grand, ton dessin de dinosaure ressemble presque à un dinosaure et pas à une tumeur testiculaire" — et ils l’ont compressé dans un petit pouce bleu de deux millimètres.
Bienvenue dans le plus grand casino clandestin du monde. Sauf que les joueurs ont douze ans, portent des appareils dentaires, et ne misent pas de l'argent, mais leur santé mentale.
Le bouton Like, c’est le "crack" de la validation sociale. C’est le levier d’une machine à sous que votre enfant porte en permanence dans sa poche de jean slim. À l’époque, pour avoir une poussée d’adrénaline, on allait voler des chewing-gums ou on sautait d'un toit avec un parapluie pour voir si ça faisait parachute. Aujourd'hui, votre gosse publie une photo de lui devant son miroir, en faisant une moue qui suggère soit une paralysie faciale imminente, soit une profonde crise existentielle, et il attend.
C’est là que le génie maléfique de Zuck entre en jeu : la récompense aléatoire.
Si chaque photo recevait exactement 10 Likes, le cerveau de votre enfant s’en lasserait en trois jours. Le cerveau est une machine à détecter l'ennui. Mais l’algorithme est plus malin que votre rejeton (ce qui n'est pas difficile, vu qu'il vient de passer deux heures à regarder un tutoriel pour apprendre à parler comme un Sim). L’algorithme distribue les Likes au compte-gouttes. Un coup 5, un coup 50, un coup rien pendant trois heures, puis *BAM*, une avalanche de notifications d’un coup.
C’est le principe de la machine à sous de Las Vegas. Si vous gagnez à chaque fois, c'est un salaire. Si vous gagnez de temps en temps, c'est une addiction. Votre gosse ne regarde pas son téléphone pour voir ce que pensent ses amis. Il "tire le levier". Il scrolle vers le bas pour "rafraîchir" le flux — un geste qui, notez-le bien, est mécaniquement identique à celui d'un vieux de 80 ans qui vide sa retraite dans une machine à sous à l'aéroport de Reno. Sauf que le vieux, il espère des jetons en plastique. Votre gosse, lui, espère des petits cœurs rouges qui lui murmurent : "Tu existes, Kevin. Tu es validé par le système. Tu n'es pas seul dans le vide intersidéral de ta chambre qui sent la chaussette sale."
Et parlons-en, du rouge. Pourquoi les notifications sont-elles rouges ? Parce que dans la nature, le rouge, c’est l’urgence. C’est le sang. C’est la baie toxique. C’est le signal qui dit au cerveau : "ARRÊTE TOUT CE QUE TU FAIS, IL SE PASSE UN TRUC MORTEL".
Le cerveau reptilien de votre pré-ado est programmé depuis des millénaires pour réagir au rouge afin d’éviter de se faire bouffer par un tigre à dents de sabre. Mark a pris ce câblage ancestral de survie et l’a branché sur une photo de slime pailleté. Résultat ? Quand le petit point rouge apparaît, le cerveau de Kevin libère une dose de dopamine. Pas la dopamine de l'effort, pas celle du gamin qui vient de finir un marathon ou de comprendre Pythagore. Non, la dopamine "cheap". La dopamine de supermarché. Celle qui vous donne un pic de plaisir de 0,4 seconde, suivi d'un crash qui vous laisse plus vide qu'un épisode de *Touche Pas à Mon Poste*.
C’est une neuro-chirurgie de garage pratiquée à l'échelle mondiale. On a transformé l’amitié en une valeur boursière.
Regardez votre gosse quand il poste un "Reel" ou un "TikTok". Il n'est pas en train de s'amuser. Observez son visage. Il a le regard d'un trader de Wall Street qui vient de parier son short sur le cours du jus d'orange en 1929. Si les chiffres montent, il rayonne. Il est le roi du monde. Il va peut-être même vous adresser la parole sans grogner. Si les chiffres stagnent ? C’est la tragédie grecque. Il se demande ce qui ne va pas chez lui. "Est-ce que ma mèche était mal mise ? Est-ce que mon playback sur du Taylor Swift était trop ironique ou pas assez ? Est-ce que le monde m'a oublié ?"
Vous, parent, vous essayez de rationaliser. Vous dites : "Mais chéri, ce ne sont que des pixels, ça ne veut rien dire."
Bravo. Vous venez de dire à un héroïnomane que "c’est juste de la poudre blanche, ça ne veut rien dire".
Pour lui, ces pixels sont la seule preuve tangible de sa valeur sociale. Dans un monde où les cours de récréation sont devenues des zones de guerre de l'image, le Like est la monnaie officielle. Pas de Likes ? Vous êtes en faillite émotionnelle. Vous êtes le "clochard numérique" de la classe de 5ème B.
L'invention du Like a réussi un tour de force que même la Stasi n'avait pas osé rêver : faire en sorte que les gens se surveillent eux-mêmes, s'évaluent eux-mêmes et s'autoflagellent si leur score de popularité baisse d'un iota. Et le meilleur ? C’est gratuit ! Enfin, c’est vous qui payez l’abonnement 5G pour que votre enfant puisse s’auto-détruire en haute définition.
Mark Zuckerberg ne voulait pas créer un réseau social. Il voulait créer une usine de raffinage. Votre enfant est la matière première. Son besoin d'amour est le pétrole brut. Le bouton Like est la foreuse. On extrait l'attention, on la transforme en données, et on revend le tout à des marques de baskets fabriquées par d'autres enfants qui, eux, n'ont pas de téléphone mais ont des journées de 16 heures. C’est le cycle de la vie, version Silicon Valley.
Et ne croyez pas que ça s'arrête au bouton. On a inventé les "Stories" qui disparaissent après 24 heures pour créer le FOMO (*Fear Of Missing Out*). On a inventé le "Vu" pour que l'absence de réponse devienne une torture psychologique. On a inventé les filtres pour que votre gosse ne puisse plus supporter sa propre gueule dans un miroir sans avoir des oreilles de lapin et une peau de porcelaine.
Tout est conçu pour que la réalité soit une déception permanente.
La réalité ne vous donne pas de Likes. Quand votre gosse range sa chambre (ça arrive, dans les légendes urbaines), vous ne lui envoyez pas un cœur rouge qui clignote au milieu de son champ de vision. Vous lui dites "Merci", ce qui est, selon les standards d'Instagram, l'équivalent d'une insulte raciale.
Le gosse est coincé dans une boucle de rétroaction infinie. Il cherche le prochain "shot". Il devient un petit rat de laboratoire dans une boîte de Skinner géante appelée "Internet". Et pendant qu'il appuie frénétiquement sur l'écran pour obtenir sa dose de pixels rouges, Mark, lui, est dans son bunker, en train de tester une nouvelle fonctionnalité qui permettra probablement de monétiser les battements de cœur des nourrissons.
Parce que c’est ça, le progrès. On a commencé par vouloir connecter le monde, et on a fini par transformer l'enfance en une quête désespérée pour obtenir l'approbation d'un algorithme qui n'en a absolument rien à foutre de savoir si Kevin est triste. L’algorithme veut juste que Kevin continue de cliquer.
Alors, la prochaine fois que vous verrez votre enfant prostré sur le canapé, le pouce en plein tic nerveux sur l'écran, ne lui demandez pas s'il va bien. Demandez-lui quel est son cours de clôture sur le marché de la dopamine. S'il est en dessous de 50 Likes, préparez les mouchoirs et le slime. La bourse de l'ego vient de se crasher, et c'est vous qui allez devoir éponger les pertes.
Instagram ou la dépression en 4K
Regardez bien votre fille. Non, pas celle qui est en face de vous en train de massacrer ses pâtes au beurre avec la grâce d'un orque en fin de vie, mais celle qui existe *vraiment*. Celle qui habite dans son iPhone 15 Pro Max. Observez-la : elle est en train de scroller avec une vélocité qui ferait passer un pianiste de concert pour un arthritique en phase terminale. Elle ne regarde pas des vidéos, elle injecte du néant pur dans ses globes oculaires. Et là, soudain, le drame. Le grand effondrement. La bourse de l’estime de soi vient de perdre 40 points en une milliseconde. Pourquoi ? Parce qu’elle vient de voir passer une story de "Luna-Vibes-Dubai", 19 ans, dont le métier consiste à porter des bikinis en fil dentaire et à boire du thé détox qui donne la colique, le tout sur un yacht plus grand que votre appartement de fonction.
Bienvenue dans la dépression en 4K. Avant, pour se sentir comme une merde, il fallait au moins croiser la reine du lycée dans le couloir ou lire un magazine de mode chez le dentiste. Aujourd’hui, le sentiment d’insignifiance est livré à domicile, par fibre optique, avec une résolution si nette qu’on peut compter les grains de sable sur la plage privée de Luna pendant que votre fille, elle, réalise que son tapis de chambre a une tache de sauce samouraï datant de 2022.
Le génie de Mark Zuckerberg, ce n’est pas d’avoir connecté les gens. C’est d’avoir industrialisé l’envie. Instagram est une machine à transformer votre vie normale — qui est déjà une performance honorable, compte tenu du fait que vous n’êtes pas encore en prison — en un documentaire animalier sur la pauvreté émotionnelle.
Prenons le cas de Luna. Luna est à Dubaï. Pourquoi Dubaï ? Parce que c’est le seul endroit sur Terre où le mauvais goût est considéré comme une religion d’État et où l’on peut louer un lion pour l’après-midi afin de prouver qu’on a une personnalité. Luna poste une photo d'elle, le regard perdu vers l’horizon (probablement en train de calculer si son code promo pour du thé à la réglisse va lui payer sa prochaine injection de lèvres), avec une légende du type : *"Gratitude. High vibes only. La chance sourit à ceux qui osent."*
Traduisez pour votre fille de 12 ans : *"Si tu n'as pas de yacht et que tes fesses n'ont pas la circonférence d'une planète naine, c'est que tu es une sous-merde qui ne manifeste pas assez fort son succès."*
Et là, c’est le moment où vous intervenez, en bon parent responsable, armé de votre logique de boomer obsolète :
— "Mais chérie, tu sais, c’est du faux. Elle utilise des filtres. Et puis, ce yacht, elle ne le possède pas, elle est juste invitée par un type qui vend des cryptomonnaies basées sur des pets de hamsters."
Erreur. Grave erreur de débutant. Pour votre fille, la réalité n’a plus aucune valeur marchande. La réalité, c’est moche, ça sent la pluie et ça demande de ranger sa chambre. Le "vrai", c’est le pixel. Si c’est en 4K, c’est que c’est vrai. Si Luna a 1,2 million de likes, c’est qu’elle a raison. La vérité est devenue une question de suffrage universel géré par un algorithme qui favorise les gens qui ont le teint orange et des dents plus blanches que le futur de la banquise.
Vous essayez de lui expliquer que le thé détox de Luna est en fait un laxatif puissant qui lui permet juste de perdre deux kilos d’eau et de dignité par jour ? Elle s’en fout. Elle voit le ventre plat. Elle voit le yacht. Elle compare son goûter (un Prince de Lu un peu mou) avec le petit-déjeuner flottant de Luna (une piscine de fruits exotiques que personne ne mange vraiment car le fructose, c’est le diable).
L’algorithme d’Instagram est un sommelier de la souffrance adolescente. Il sait exactement quel contenu servir à votre fille pour s'assurer qu'elle reste dans un état de semi-catatonie dépressive. "Oh, tu te sens un peu moche aujourd'hui, Léa ? Tiens, regarde cette vidéo d'une fille de ton âge qui vit à Los Angeles, qui fait du yoga au lever du soleil et qui a une peau tellement parfaite qu'on dirait qu'elle a été sculptée dans du beurre de karité par des anges."
Le résultat ? Votre fille ne veut plus "devenir" quelque chose. Elle veut "curater" sa vie. Elle ne veut pas apprendre le piano, elle veut une vidéo d'elle en train de faire semblant de jouer du piano sous un filtre "vintage 90s" pour que les gens pensent qu'elle a une âme. Elle ne veut pas partir en vacances, elle veut "faire du contenu" en vacances. Si vous l'emmenez à la mer et qu'il n'y a pas de Wi-Fi, pour elle, la mer n'existe pas. C'est juste de l'eau inutile qui mouille ses cheveux et gâche son brushing "beach waves" qu'elle a mis trois heures à peaufiner pour un selfie qui sera balayé en 0,4 seconde par un pouce anonyme.
C’est là que le bât blesse. Mark a réussi à transformer l’enfance en un audit permanent. Votre fille est à la fois la PDG, la stagiaire et le produit d’une entreprise appelée "Moi-Même & Co". Et les bilans comptables sont catastrophiques. Le taux de rendement du Like est en chute libre. Avant, pour être populaire, il fallait être sympa ou savoir faire un salto arrière. Maintenant, il faut rivaliser avec des professionnelles du marketing de soi qui ont des équipes de retouche photo à Budapest.
D’ailleurs, avez-vous remarqué cette lueur particulière dans les yeux des gamins quand ils scrollent ? Ce n’est pas de la curiosité. C’est la lueur d’un mineur de fond qui cherche une pépite de dopamine dans une montagne de merde numérique. Ils sont là, le dos voûté, le cou cassé (le fameux "text-neck", la seule évolution morphologique que Zuckerberg nous ait offerte), à attendre que le prochain swipe leur procure un micro-soulagement. Mais le soulagement ne vient jamais. À la place, il y a Luna. Encore Luna. Toujours Luna.
Luna, qui maintenant explique dans une vidéo "Storytime" comment elle a surmonté ses difficultés (elle a eu un bouton sur le nez en 2019, c'était un traumatisme national) grâce à sa routine de soins à 800 dollars. Votre fille regarde ses propres produits de soin — un tube de Biactol et un savon qui sent la lavande triste — et elle comprend. Elle comprend que sa vie est une erreur de casting. Que vous, ses parents, êtes les producteurs ratés d'un film à petit budget qui ne passera jamais en prime time sur le feed d'un influenceur.
Et Mark, dans son bunker, sourit. Il ne sourit pas parce qu’il est méchant — enfin, pas seulement — il sourit parce que la dépression est incroyablement rentable. Un enfant heureux, ça va jouer dehors, ça grimpe aux arbres, ça ne clique sur rien. C’est un manque à gagner total. Un enfant complexé, par contre, c’est une mine d’or. Ça cherche des solutions. Ça veut acheter le thé de Luna. Ça veut le filtre qui affine le nez. Ça veut la coque d'iPhone qui brille. Ça veut désespérément combler le vide intersidéral creusé par la comparaison constante avec des chimères numériques.
Alors, la prochaine fois que votre fille vous regardera avec ce mépris silencieux parce que vous lui proposez une randonnée en forêt au lieu d'un séjour à l'hôtel Atlantis de Dubaï, ne vous fâchez pas. Comprenez qu'elle est en train de faire un deuil. Le deuil d'une vie qui n'existe pas, mais qui est disponible en 4K.
Dites-lui simplement : "Chérie, je sais que ma vie n'est pas 'Insta-friendly'. Je sais que notre salon n'est pas 'Aesthetic'. Mais regarde le bon côté des choses : au moins, moi, je ne vais pas mourir d'une occlusion intestinale à cause d'un thé détox vendu par une fille qui ne sait pas situer Dubaï sur une carte."
Elle ne rira pas. Elle remettra ses écouteurs, retournera sur son écran, et continuera de scroller. Parce que la bourse de l'ego est ouverte 24h/24, et qu'elle a encore quelques millions de points de bonheur à perdre avant le dîner. Mark vous remercie pour votre contribution à l'économie de la misère. Maintenant, passez à la caisse, et n'oubliez pas de liker la vidéo de Luna, elle a besoin d'un nouveau yacht. Le précédent n'avait pas le bon éclairage pour ses selfies de 17 heures.
Le Metavers : Pourquoi jouer dehors quand on peut avoir un grille-pain sur le visage ?
Posez ce livre deux secondes. Regardez votre enfant. Non, pas celui qui est sagement rangé dans votre souvenir de 2018, mais celui qui est là, dans le salon, prostré sur le canapé comme une crevette grise en phase terminale, les cervicales pliées à 90 degrés, les yeux injectés de sang devant une vidéo de huit secondes montrant un type qui jette des œufs sur une Lamborghini. Vous le voyez ? Bien. Maintenant, imaginez que Mark Zuckerberg – cet homme qui a le charisme d'une mise à jour Windows qui plante à 99 % – décide que ce n'est pas suffisant. Pour Mark, votre gosse est encore beaucoup trop "physique". Il occupe de l'espace, il consomme de l'oxygène non taxé, et pire que tout : il a des jambes.
C’est là qu’intervient le Metavers. Ou, comme j’aime l’appeler : « L’art de se sangler un grille-pain sur la figure pour aller visiter un centre commercial vide en 3D moche ».
L’idée de Mark est simple : puisque la réalité est devenue trop chère, trop polluée et qu’il y a des gens pauvres dans les rues (ce qui gâche les selfies), pourquoi ne pas simplement enfermer l’humanité dans un casque de ski en plastique qui chauffe à 40 degrés ? Le Metavers, c’est la solution finale au problème de l’existence. C’est la promesse d’un monde où vous pouvez être tout ce que vous voulez, à condition que « tout ce que vous voulez » ressemble à un personnage de *Mii* sur Nintendo Wii, mais avec le regard vide d'un otage du cartel de Medellín.
Pendant des années, Mark a injecté des milliards de dollars – votre argent, celui que vous avez généré en vendant votre vie privée pixel par pixel – pour résoudre un problème technologique majeur : comment faire en sorte qu’un avatar puisse avoir des jambes sans que l’ordinateur ne fonde ? Car oui, dans la première version du paradis de Zuck, tout le monde flottait. C’était une sorte de paradis pour culs-de-jatte numériques. On se promenait dans des bureaux virtuels, on assistait à des réunions professionnelles avec des collègues qui n'étaient que des bustes lévitant au-dessus de moquettes pixélisées. C’était censé être l’avenir du travail.
Imaginez la scène : vous portez un casque qui pèse le poids d'un dictionnaire, vous transpirez comme un bœuf dans votre salon de 12 mètres carrés, et vous regardez le buste flottant de votre comptable, Jean-Pierre, qui essaie de vous expliquer le bilan trimestriel en faisant des gestes saccadés de Playmobil épileptique. C’est ça, la révolution. C’est ça, le progrès. On a inventé le feu, la roue, la pénicilline, et on a fini par créer un univers où l’on ne peut même pas se gratter les couilles virtuellement parce que le logiciel ne reconnaît pas les membres inférieurs.
Mais Mark s'en fout. Mark veut que vos enfants n'aient plus jamais besoin de respirer de l'air non-monétisé. L'air extérieur, c'est le chaos. C'est gratuit. C'est inefficace. Dans le Metavers, si vous voulez sentir l'odeur d'une forêt de pins, il faudra probablement acheter le pack "Oxygen & Pine" pour 4,99 $ par mois (hors taxes de transmission neuronale).
Le génie maléfique de la chose réside dans la vente de la rareté artificielle. Mark a réussi à convaincre des gens – des gens qui ont fait des études, parfois – d'acheter des "terrains" dans son monde virtuel. Des bouts de code. Des hectares de rien. Vous achetez un terrain virtuel à côté de la maison virtuelle de Snoop Dogg pour la modique somme de 450 000 dollars réels. Pourquoi ? Pour que votre avatar, qui n'a toujours pas de genoux, puisse dire "Bonjour" à l'avatar de Snoop Dogg quand il sort de sa villa en polygones. C’est le sommet de l’évolution humaine : dépenser le prix d’un vrai château en Lozère pour posséder un GIF d’une pelouse verte que vous ne pouvez même pas toucher sans vous cogner le petit orteil contre votre vraie table basse Ikea.
Et vos gosses ? Ils sont la cible prioritaire. Parce qu'un enfant, c'est malléable. Un enfant, ça ne sait pas que l'herbe, normalement, ça chatouille et ça sent bon. Si vous lui mettez un grille-pain Oculus sur le visage dès ses huit ans, il finira par croire que la lumière du soleil est une erreur de rendu graphique.
« Maman, c’est quoi ce truc orange qui brûle dans le ciel ? »
« C’est le soleil, mon chéri. On ne peut pas cliquer dessus, et il n'y a pas de bouton pour baisser la luminosité. C’est très mal conçu, je sais. Remets ton casque, Mark a ajouté une mise à jour où tu peux acheter des chapeaux numériques pour ton chien virtuel. »
Le Metavers, c’est la consécration de la solitude assistée par ordinateur. On vous vend de la "connexion sociale", mais la vérité, c'est que vous n'avez jamais été aussi seul que lorsque vous êtes assis dans le noir, avec un écran à deux centimètres des rétines, en train d'essayer de serrer la main d'un inconnu qui habite à Séoul et qui est probablement en train de faire ses besoins en même temps que vous lui parlez. C'est le triomphe de l'asocialité cosmétique.
Et ne parlons pas de l'esthétique. Mark a dépensé plus de dix milliards de dollars – je répète : DIX MILLIARDS – pour que les graphismes de son monde ressemblent à une pub pour une assurance vie de 2004. Pourquoi ? Parce que le Metavers ne doit pas être "beau". S'il était beau, vous pourriez être satisfait. Or, l'économie de Mark repose sur votre insatisfaction permanente. Si le monde de base est moche et gris, vous allez dépenser de l'argent pour des "skins". Vous voulez un tee-shirt Gucci pour votre avatar ? 50 balles. Vous voulez que votre avatar ait des cheveux qui ne ressemblent pas à un bloc de tofu ? Payez. Vous voulez des jambes ? C'est le pack Premium "Bipédie" à 19,99 $ par trimestre.
Le but ultime, c'est que votre enfant ne sache plus faire la différence entre une émotion réelle et une notification. Dans le monde physique, si un ami vous déçoit, ça fait mal, c'est complexe, il faut discuter. Dans le Metavers, si un ami vous déçoit, vous le "mutez", vous effacez ses polygones de votre champ de vision, et vous retournez manger vos céréales virtuelles. Mark veut supprimer la friction de l'existence. Mais la friction, c'est ce qui fait qu'on est vivants. Sans friction, on n'est que des galets polis qui glissent vers la mort dans un silence numérique absolu.
Alors, quand vous voyez Mark Zuckerberg présenter ses nouvelles fonctionnalités avec son sourire de robot qui vient de découvrir comment simuler l'empathie humaine, comprenez bien ce qu'il vous dit. Il ne vous offre pas un nouveau monde. Il vous propose de louer une cellule de prison capitonnée avec des écrans OLED sur les murs. Il vous dit : « La vie est trop compliquée, donnez-moi vos gosses, je vais les transformer en flux de données rentables. Ils ne courront plus jamais dans la boue, ils ne se casseront plus jamais le bras en tombant d'un arbre, ils ne seront plus jamais déçus par la pluie. Ils seront en sécurité. Ils seront à moi. »
Et le pire dans tout ça ? C'est que le dimanche soir, après une semaine de boulot harassante, quand vous regarderez votre gosse hurler parce que sa connexion Wi-Fi a sauté et qu'il ne peut plus accéder à son anniversaire virtuel sur *Horizon Worlds*, vous aurez une petite pensée fugitive. Vous vous direz : « Au moins, il est calme. Au moins, je sais où il est. »
Félicitations. Vous venez de valider les conditions générales d'utilisation. Mark peut maintenant passer au dessert. Vos enfants sont dans l'assiette, bien chauds, prêts à être digérés par l'algorithme. Et vous ? Vous êtes juste en train de chercher la prise pour recharger votre visage. Car dans le futur de Zuckerberg, le pire crime n'est pas d'être malheureux, c'est d'être à court de batterie.
Allez, remettez votre grille-pain. Le monde réel a un taux de rafraîchissement déplorable et le scénario ne mène nulle part. Dans le Metavers, au moins, vous pouvez voler. Enfin, uniquement si vous avez payé le DLC "Ailes de l'Ego" et que vous acceptez de regarder une publicité pour du thé détox toutes les trois minutes. Respirer est en option, mais le Like, lui, est obligatoire.
Le Capitalisme de Surveillance : Mark sait que votre gosse a faim avant vous
Regardez bien votre progéniture. Ce petit être mou, dépourvu de rotules fonctionnelles, qui passe le plus clair de son temps à essayer d’ingérer ses propres orteils ou à fixer un coin de plafond avec l’intensité d’un mystique sous acide. Vous pensez que c’est un mystère ? Vous pensez que son cerveau est une *tabula rasa*, une page blanche sur laquelle s’écrira un jour la poésie du libre arbitre ?
Quelle adorable naïveté. Mark, lui, sait déjà que dans exactement quarante-deux minutes, le petit Timothée va entrer dans une rage cataclysmique parce qu’il veut un set Lego « Star Wars : L'attaque des clones » (édition collector avec la petite tête de Jar Jar Binks en plastique recyclé).
Le plus effrayant ? Timothée ne sait pas encore ce qu’est un Lego. Il ne sait même pas ce qu’est une « brique ». Il pense encore que sa main est un jouet interactif très complexe qui appartient à quelqu’un d’autre. Mais Mark s’en fout de ce que Timothée sait. Mark analyse le taux de cortisol dans votre sueur — capté par les capteurs de votre montre connectée — et le croise avec le rythme cardiaque de votre conjoint qui vient de scroller machinalement sur une pub pour un parc d’attractions. L’algorithme a déjà fait le calcul : le gosse a faim de plastique, et il a faim *maintenant*.
Bienvenue dans l’ère de la précognition de lézard.
Oubliez Shoshana Zuboff et ses théories académiques sur le capitalisme de surveillance. C’est trop poli, trop « Harvard ». La réalité est beaucoup plus digestive. Le système ne se contente pas de vous observer ; il vous prédit, il vous devance, il vous mâche le travail jusqu’à ce que vous ne soyez plus qu’une simple extension biologique de la chaîne logistique d’Amazon.
Vous voyez ce petit fichier qu’on appelle un « cookie » ? On nous l’a vendu avec un nom de biscuit pour grand-mère, quelque chose de chaleureux, de croustillant, presque réconfortant. En réalité, c’est une balise GPS implantée dans votre âme. Un cookie Facebook, c’est comme si un petit employé invisible de Menlo Park vous suivait partout dans la maison, notant scrupuleusement le nombre de fois où vous soupirez devant le catalogue de jouets, la fréquence de vos passages aux toilettes avec votre téléphone, et la durée exacte de votre regard fixe sur cette photo de votre ex qui, lui, a réussi sa vie et possède un voilier.
Et quand ce cookie s’accouple avec le Pixel Facebook installé sur 99 % des sites de la planète, on n’est plus dans la publicité. On est dans la sorcellerie technologique.
Imaginez la scène. Vous changez la couche de Timothée. Vous ne dites rien. Vous ne tapez rien sur Google. Mais le smartphone, posé sur le rebord de la table à langer, « écoute ». Pas seulement vos mots — ça, c’est pour les amateurs. Il écoute les fréquences. Le son spécifique de la bande adhésive du change qui se décolle. Le spectre acoustique des gaz intestinaux d'un nourrisson de huit mois. Le processeur de signaux numériques traduit ça instantanément : « Sujet en phase de stress gastro-intestinal. Potentiel de consommation de produits de substitution apaisants : 84 %. »
Trois secondes plus tard, sur votre fil Instagram, apparaît une publicité pour une veilleuse connectée qui projette des nébuleuses en 4K sur le plafond de la chambre, avec une remise spéciale « Jeune Parent au bout du rouleau ».
C’est là que le génie de Mark éclate. Il ne vous vend pas ce dont vous avez besoin. Il vous vend ce que vous allez vouloir dans un futur proche, avant même que l’influx nerveux n’ait atteint votre cortex préfrontal. C’est le concept de la « Minority Report » du biberon. On ne punit pas le crime avant qu’il n’ait lieu, on livre le Lego avant que le gosse n’ait eu le temps de pleurer.
« Mais c’est pratique ! » allez-vous me dire en ajustant votre casque VR qui commence à vous donner une migraine de la taille du Nebraska. « Ça m’évite de chercher ! »
Bien sûr que c’est pratique. C’est aussi « pratique » d’être une oie gavée dans le Périgord. On vous apporte le maïs directement dans l’œsophage, vous n’avez même pas à battre des ailes. Le problème, c'est la fin du film.
Le Capitalisme de Surveillance a transformé vos enfants en « minerai brut ». Pour Mark, un gosse n'est pas une personne, c'est une réserve de données non exploitée, un gisement de pétrole numérique dont il faut forer chaque seconde de temps de cerveau disponible. Chaque « Like » sur une photo de bébé est une injection de capital-risque. Chaque minute passée devant une vidéo de déballage de jouets sur YouTube (propriété de l'autre Grand Œil, mais c'est la même église) affine le profil psychologique du futur consommateur.
À dix-huit mois, l’algorithme sait déjà si votre enfant sera plutôt « porté sur les cryptomonnaies et les boissons énergisantes » ou « profil dépressif consommant des antidépresseurs et du contenu de développement personnel ». Il a déjà préparé les tunnels de vente pour les vingt prochaines années. Mark sait que Timothée aura besoin d’un kit de survie pour l’apocalypse climatique avant même que Timothée ne sache épeler le mot « climat ».
Et vous, les parents ? Vous êtes les complices volontaires, les gardiens de prison qui paient pour le privilège de surveiller les détenus. Vous postez des photos de leurs premiers pas en taguant la géolocalisation, offrant sur un plateau d'argent les données biométriques, la démarche, la structure osseuse faciale. Merci pour la reconnaissance faciale, maman ! Grâce à toi, dans vingt ans, quand Timothée voudra entrer dans une banque, le système saura qu'il a eu la varicelle en 2024 et que son doudou préféré était un lapin bleu, et il ajustera son taux de crédit en conséquence.
C’est ça, la vraie précognition de lézard. Ce n’est pas de la magie. C’est de la statistique appliquée à une échelle tellement massive que le hasard n’existe plus. Le libre arbitre est une erreur de calcul qu'on est en train de corriger à coups de mises à jour système.
Alors, quand vous voyez cette pub pour les Lego apparaître "par miracle", ne vous dites pas que le hasard fait bien les choses. Dites-vous que Mark est là, dans l'ombre, accroupi sur vos serveurs, la langue fourchue clignant des yeux (enfin, si les lézards clignaient des yeux, ce qui reste à prouver chez les CEO de la Silicon Valley). Il vous regarde. Il regarde votre gosse. Et il sourit, car il sait déjà quel goût aura votre prochain achat impulsif.
D'ailleurs, vous n'avez pas une petite envie de pizza, là, tout de suite ? C'est bizarre, l'appli vient juste de vous envoyer un coupon. Mark sait que votre estomac a grondé avant que l'information n'arrive à votre cerveau. Bon appétit. N'oubliez pas de laisser un avis cinq étoiles, ou l'algorithme pourrait décider que votre prochaine livraison contiendra des anchois périmés.
Parce que dans le monde de Zuckerberg, le client est roi, mais le roi est dans une cage dorée, et Mark détient les clés de la serrure connectée. Et devinez quoi ? La batterie de la serrure est à 1 %. Vite, cliquez. Payez. Obéissez. Le Lego arrive par drone. Timothée ne sait pas encore pourquoi il sourit, mais le Pixel, lui, a déjà enregistré l'endorphine.
Transaction terminée. Au suivant.
Le Scroll Infini : Le tapis roulant vers nulle part
Regardez bien votre progéniture. Non, pas de profil pour vérifier s’ils ont hérité de votre menton fuyant ou du nez aquilin de la belle-mère. Regardez leur pouce. Ce muscle hypertrophié, ce tendon d’acier capable de soulever des montagnes de pixels, qui s’agite dans un mouvement pendulaire, de bas en haut, avec la régularité d'un métronome sous amphétamines. Bienvenue dans l’ère du pouce déchaîné, l’outil principal de la "Génération Tunnel".
Le Scroll Infini. Rien que le nom devrait vous mettre la puce à l’oreille. Dans le monde physique, tout a une fin. Un livre a une quatrième de couverture. Un paquet de chips a un fond (souvent rempli de sel et de déception). Même une dispute avec votre conjoint finit par s’arrêter quand l’un des deux décide de simuler un arrêt cardiaque pour avoir la paix. Mais Mark, dans sa grande mansuétude, a décidé de supprimer la notion de "fin". Il a inventé le ruban de Möbius de l’attention, une boucle temporelle où le temps n'est plus une ligne droite, mais un vortex qui aspire l’âme de votre gosse à travers un écran de 6 pouces.
Avant, pour se perdre, il fallait aller dans une forêt ou essayer de comprendre une notice IKEA. Aujourd'hui, il suffit de poser son doigt sur l'écran. C’est le "Tapis Roulant vers Nulle Part". C’est une prouesse ergonomique qui ferait passer les concepteurs de casinos de Las Vegas pour des amateurs de kermesse de village. Pourquoi mettre un bouton "Page Suivante" ? Cliquer, c’est fatigant. Cliquer, c’est prendre une décision. Et Mark déteste que vous preniez des décisions. La décision, c’est le début de la liberté, et la liberté, ça ne clique pas sur les pubs pour des brosses à dents en bambou connectées.
Alors, on a supprimé la friction. Le contenu coule comme du pus sur une plaie ouverte : sans effort, sans interruption, sans dignité.
Prenez Timothée. Timothée a un DM de maths sur les fractions. Un truc simple, a priori. Mais Timothée a ouvert TikTok ou Instagram "juste pour deux minutes". Et là, l'algorithme, ce petit démon logé dans un serveur refroidi à l'azote liquide en Virginie, a détecté une micro-oscillation de sa pupille sur une vidéo de slime.
Vous connaissez le slime ? Cette espèce de morve pailletée que des adolescentes aux ongles interminables malaxent devant un micro pour déclencher des orgasmes cérébraux chez les prépubères ? C’est le crack du XXIe siècle. Pourquoi Timothée regarderait-il la division de 3/4 par 1/2 quand il peut voir une main manucurée enfoncer ses doigts dans une pâte rose qui fait un bruit de succion satisfaisant ?
Le piège est génial de cruauté. Le Scroll Infini supprime les "signaux d’arrêt". Dans la vraie vie, quand vous mangez, votre estomac finit par envoyer un signal au cerveau : "Hé, gros, on est plein, arrête avec le saucisson". Sur le fil d'actualité de Zuckerberg, il n'y a pas d'estomac. L'information est prédigérée, hachée menu, transformée en bouillie de dopamine. Chaque coup de pouce vers le haut est un coup de levier sur une machine à sous. *Rien, rien, un chat qui tombe, rien, une fille qui danse en faisant semblant d'être triste, RIEN, OH MON DIEU UNE VIDÉO DE SABLE CINÉTIQUE QU’ON COUPE AVEC UN COUTEAU CHAUD !*
Jackpot. Le cerveau de Timothée lâche une dose d'endorphine. Les fractions ? Quelles fractions ? Pythagore est mort dans l'oubli, enterré sous une avalanche de tutoriels pour fabriquer du slime à base de colle Cléopâtre et de mousse à raser.
Et vous, parent exemplaire, vous passez devant sa chambre. Vous voyez son profil éclairé par la lumière bleue, ce halo de sainteté numérique qui lui donne l’air d’un archange en train de communier avec le divin. Vous vous dites : "Il fait ses recherches". Non, Madame. Il est en train de se faire siphonner le lobe frontal par un algorithme qui sait exactement quel type de texture gluante le maintient dans un état catatonique.
L’ergonomie du scroll, c’est l’art de transformer un être humain en tube digestif visuel. On entre par le haut, ça ressort par les yeux, et rien ne s'arrête jamais au milieu pour être analysé. Mark a compris un truc fondamental : l'ennui est le moteur de l'intelligence. Quand on s'ennuie, on crée, on rêve, on finit ses devoirs pour pouvoir aller jouer dehors. Alors, Mark a déclaré la guerre à l'ennui. Il a créé un monde où l'on ne s'ennuie jamais, mais où l'on n'est jamais vraiment vivant non plus. C’est l’entre-deux mondes. Le purgatoire des pouces.
"Mais c'est éducatif !", vous dira peut-être une influenceuse payée en compléments alimentaires pour chevaux. "Il regarde des DIY (Do It Yourself) !"
Laissez-moi rire de mon rire le plus acide, celui qui décape les jantes de SUV. Le DIY sur les réseaux sociaux n'est pas fait pour être *fait*. Il est fait pour être *regardé*. Timothée ne fabriquera jamais ce slime. Il n'en a pas besoin. La satisfaction visuelle de voir quelqu'un d'autre le faire suffit à saturer ses récepteurs. Pourquoi s'emmerder à salir la table de la cuisine alors qu'on peut avoir le plaisir sans l'effort ? C’est la masturbation manuelle appliquée à la chimie domestique.
Pendant ce temps, l'horloge tourne. Le DM de maths est toujours là, blanc comme un linceul. Mais sur l’écran, la boucle est bouclée. Après le slime rose, voici le slime bleu. Puis le slime avec des perles. Puis une vidéo d’un mec qui broie des iPhones dans un mixeur industriel. Pourquoi ? Parce que l'algorithme a calculé que si Timothée aime la destruction de textures molles, il aimera la destruction de textures dures. C’est de la logique pure. C’est mathématique. Mark fait plus de maths que votre fils, mais ses équations à lui ne servent pas à calculer l'hypoténuse ; elles servent à calculer le temps exact qu'il faut pour transformer le cerveau d'un enfant de 12 ans en une éponge à publicités pour des baskets en édition limitée.
Et le pire, c’est que le scroll est conçu pour être "fluide". Le mot est lâché. La fluidité. L’absence totale de résistance. C’est le lubrifiant de l’aliénation. On glisse. On dérape. On tombe dans le trou du lapin blanc, mais le trou n'a pas de fond et le lapin blanc porte un t-shirt gris à 400 dollars et vous demande vos coordonnées bancaires pour débloquer de nouveaux filtres de visage.
À la fin de la soirée, Timothée éteint son téléphone parce que la batterie a rendu l'âme (seule limite physique que Mark n'a pas encore réussi à briser, mais attendez qu'il nous greffe des panneaux solaires sur les paupières). Timothée regarde alors le mur de sa chambre. Il a l'air d'un vétéran du Vietnam qui revient d'une mission de reconnaissance dans la jungle des Reels. Il a vu des choses. Des danses de 15 secondes sur des musiques accélérées. Des astuces pour peler des œufs durs avec un aspirateur. Sa mémoire à court terme est un champ de ruines. Ses devoirs ? "Ah ouais, les fractions..." Il est 23h30. Ses neurones sont en train de faire une rave party avec des paillettes virtuelles.
Mark, lui, est dans son bunker à Hawaï, ou dans son bureau de verre à Menlo Park. Il regarde les courbes de rétention. Elles sont magnifiques. Elles montent vers le ciel, comme des érections de data. Il sourit. Il sait que Timothée ne sera jamais ingénieur, ni médecin, ni poète. Il sera un consommateur de flux. Un professionnel du glissement de pouce. Un serf de la glisse digitale.
Et vous savez quoi ? Demain, Timothée aura encore plus besoin de son fix. Parce que le Scroll Infini a un petit frère caché : le manque. Le monde réel est tellement lent, tellement statique, tellement... *fini*. Le prof de maths n'a pas de filtre "oreilles de chien". La feuille de papier ne propose pas de nouvelle vidéo quand on a fini de lire la première ligne. La réalité est une application qui bugue, avec un temps de chargement insupportable.
Alors Timothée retournera sur le tapis roulant. Il marchera vers nulle part, le pouce vaillant, l'œil vitreux, sous l'œil bienveillant du Grand Lézard qui, dans l'ombre, continue de servir une soupe de slime infinie à une génération qui a oublié comment on tourne une page.
Bonne nuit, les enfants. Et n’oubliez pas de scroller une dernière fois avant de dormir, juste pour vérifier si le sable cinétique a fini de couler. On ne voudrait pas que vous fassiez des rêves en 3D, ça risquerait de vous donner des idées d'évasion.
La Vie Privée : Un concept vintage comme le minitel
Chers parents, asseyez-vous. Prenez un Xanax, ou peut-être un verre de ce Chardonnay tiède que vous cachez derrière le pack de lait pour ne pas avoir l’air d’avoir abandonné tout espoir. On doit parler. On doit parler de cette petite bulle de sécurité que vous essayez de construire autour de Timothée et Clémence, cette clôture numérique que vous avez érigée avec la sueur de votre ignorance technologique.
Vous croyez sincèrement que la "Vie Privée" existe encore pour votre progéniture ? C'est mignon. Vraiment. C’est la même tendresse que l’on éprouve pour une grand-mère qui essaie d’insérer une pièce de deux euros dans le lecteur CD de sa voiture pour payer l’autoroute.
La vie privée, aujourd'hui, c’est comme le Minitel, le Top 50 sur cassette audio ou le respect pour le code de la route : c’est un concept vintage. C’est un truc qu’on raconte lors des soirées rétros pour faire frissonner les hipsters. "Tu te souviens, à l’époque, quand on pouvait chier dans les toilettes du collège sans qu'un algorithme de Menlo Park n’analyse la fréquence de nos pets pour nous proposer des publicités ciblées pour du Smecta ?"
Vous pensez protéger vos enfants ? Regardez-vous. Vous avez installé *Family Link*. Vous avez mis un filtre "Contenu Adulte". Vous avez peut-être même — ô folie — instauré une règle "Pas de téléphone après 21h".
Bravo. Félicitations. Vous venez officiellement d’essayer d’arrêter un tsunami avec une passoire à pâtes. Et pas une bonne passoire en inox, non, une passoire en plastique Action, celle qui fond quand on y verse l’eau des spaghettis.
Le Grand Lézard — appelons Mark par son titre de noblesse reptilienne — ne veut pas seulement que vos enfants voient des publicités pour des baskets moches. Il veut l’intégralité de leur existence. Et il l’a déjà. Au moment même où vous avez posté cette photo d’échographie en 2012 avec la légende "Bientôt un nouveau locataire !", vous avez signé le bail de l’âme de votre gosse. Avant même de prendre sa première inspiration d’air pollué, Timothée avait déjà un dossier marketing plus épais que les dossiers de la CIA sur Fidel Castro.
La "vie privée" sur Internet, c’est une porte de saloon dans un champ de mines. Ça a l’air d’une barrière, mais ça ne bloque que le vent, et encore, le vent passe par les côtés.
Quand vous dites à Clémence de "mettre son compte Instagram en privé", vous savez ce que l’algorithme entend ? Il entend : "Chic, des données de meilleure qualité !". Parce que le "privé", pour Meta, c’est juste une étiquette pour rassurer les parents dont le QI numérique plafonne au niveau d’un grille-pain débranché. Pour Zuck, il n’y a pas de "privé". Il y a juste des données que vous voyez, et des données que lui, il dévore au petit-déjeuner avec un bol de céréales sans gluten.
Le concept de "secret" est mort, enterré sous trois couches de fibre optique. Timothée ne se confie plus à son journal intime avec un petit cadenas en forme de cœur qu’on pouvait ouvrir avec un trombone. Il se confie à un micro déguisé en application de montage vidéo. Il scrolle. Il like. Il swipe. Et chaque mouvement de son pouce est une petite goutte de sang numérique qu'il offre en sacrifice à la divinité de la Vallée.
"Mais j'ai activé le contrôle parental !" s'exclame la mère de famille, fière de son exploit.
Madame, votre fils a onze ans. Il a grandi avec un iPad dans les mains pendant que vous essayiez de comprendre comment fonctionne la télécommande de la box. Il connaît les DNS, les VPN et les proxys avant même de savoir accorder un participe passé. Votre contrôle parental, pour lui, c'est comme essayer de retenir un braqueur de banque avec un post-it. Il ne le contourne pas, il passe *à travers*. Il est déjà dans la matrice, en train de streamer du contenu interdit depuis son frigo connecté ou sa brosse à dents électrique Bluetooth pendant que vous ronflez en pensant que la technologie est sous contrôle.
La réalité, c’est que protéger ses enfants sur le web, c’est une activité de loisir pour parents qui ont besoin de se sentir utiles. C'est du "Security Theater". C'est comme enlever ses chaussures à l'aéroport : ça ne sert à rien, ça énerve tout le monde, mais ça donne l'illusion qu'on ne va pas exploser en plein vol.
Regardez la passoire. Regardez les trous.
Le premier trou, c'est la géolocalisation. Vous croyez qu’il est chez son copain Jules ? L’algorithme sait qu’il est en train de fumer derrière le gymnase parce que l’accéléromètre de son téléphone a détecté une posture "statique mais nerveuse" et que trois autres téléphones de sa liste d'amis sont au même point GPS.
Le deuxième trou, c’est le micro. Vous parlez de croquettes pour chien dans la cuisine ? Cinq minutes plus tard, Timothée voit une pub pour de la pâtée premium entre deux vidéos de mecs qui se jettent dans des piscines de purée. Coïncidence ? Bien sûr. Comme par hasard, le hasard a le visage d'un milliardaire qui ne cligne jamais des yeux.
Le troisième trou, c’est la psychologie prédictive. L’algorithme sait que Timothée va faire une crise d’adolescence trois mois avant qu’il ne commence à répondre "C’est bon, lâche-moi" à vos questions. Il sait quel genre de musique triste il va écouter quand il se fera larguer par son premier crush, et il a déjà préparé les playlists de désespoir sponsorisées pour lui vendre des mouchoirs.
Et vous, vous arrivez avec votre passoire à pâtes.
"Je lui ai dit de ne pas donner son vrai nom sur Internet !"
Oh, bravo, Einstein ! Parce que vous croyez qu’en 2024, on identifie les gens par leur nom ? On s'en fout, du nom ! Votre gosse peut s'appeler "DarkSasuke93", Zuck s'en tape le coquillard. Il a son empreinte digitale, sa reconnaissance faciale, son rythme de frappe au clavier, ses habitudes de navigation, son historique de recherche (celui qu'il croit avoir effacé, le pauvre enfant), et la liste de tous les endroits où il a branché son chargeur.
Le nom, c'est pour les humains. Pour le Grand Lézard, votre enfant est une suite de points de données, un vecteur de consommation, un pixel dans une ferme de bétail numérique.
La vie privée, c'est ce truc qu'on avait quand on pouvait se perdre dans une ville sans que Google Maps ne nous suggère un Starbucks. C'était ce luxe de pouvoir faire une connerie sans qu'elle ne soit gravée dans le marbre d'un serveur au Nevada pour les 400 prochaines années.
Aujourd'hui, essayer de garder une part de mystère pour vos enfants, c'est comme essayer de garder un glaçon au milieu du Sahara. Ça fond dès qu'on le sort de la glacière. Vos gosses sont nés dans la transparence totale, une transparence forcée, une transparence radioactive. Ils vivent dans une maison de verre où les murs sont des écrans qui les regardent autant qu'ils les regardent.
Alors, que faire ? Continuer à agiter votre passoire contre le tsunami ?
Vous pouvez essayer. Vous pouvez dépenser des fortunes en logiciels de flicage qui ne servent qu'à briser la confiance entre vous et vos enfants, tout en envoyant, ironie suprême, les rapports d'activité de vos enfants directement dans le cloud de boîtes privées qui les revendront au plus offrant. C’est le serpent qui se mord la queue, sauf que le serpent a une capitalisation boursière supérieure au PIB de la France.
Le concept de protection est devenu une blague de stand-up. On ne protège pas quelqu'un d'un environnement dans lequel il *baigne*. On ne protège pas un poisson de l'eau. On ne protège pas un enfant de l'air qu'il respire. Et l'air, aujourd'hui, c'est du Wi-Fi chargé de cookies espions.
Alors, la prochaine fois que vous verrez Timothée sur sa tablette, ne vous demandez pas si le filtre parental fonctionne. Demandez-vous plutôt quelle version de lui-même l'algorithme est en train de construire à sa place. Parce que pendant que vous vérifiez s'il n'est pas sur un site de cul, le Grand Lézard est en train de lui programmer son futur métier, ses opinions politiques et sa marque de déodorant préférée.
La vie privée est morte. Elle n'a pas été assassinée dans une ruelle sombre, elle s'est suicidée en cliquant sur "J'accepte les conditions générales d'utilisation". Elle a été échangée contre la possibilité de mettre des oreilles de lapin sur des selfies. C'est le deal du siècle. Un marché de dupes où l'on a troqué notre intimité contre de la dopamine frelatée.
Et votre passoire ? Gardez-la pour les pâtes. C’est encore le seul endroit où elle a une utilité. Pour le reste, préparez-vous : le tsunami est déjà là, et il a le goût d'un smoothie à la donnée personnelle, servi bien frais par un type en hoodie qui sait exactement ce que vous avez mangé hier soir.
Bon appétit, les parents. Et n'oubliez pas de sourire : vous êtes filmés. Toujours. Partout. Par tout le monde. Surtout par ceux que vous avez payés pour vous protéger.
Le Mode Sommeil : La seule fonctionnalité que Mark a oublié d'inventer
Posez ce téléphone. Non, attendez, ne le posez pas, vous êtes en train de me lire. Mais posez-le mentalement. Visualisez cette petite plaque de verre et de cobalt qui vibre sur votre table de chevet à 3h12 du matin. Ce n'est pas un message de votre mère qui s'inquiète pour votre transit, ni une alerte incendie. C'est une notification Facebook vous informant que « Jean-Michel, un ami que vous n'avez pas vu depuis le CM2, a partagé une vidéo de chat qui rate son saut ».
Pourquoi cette lumière est-elle plus brillante que le soleil de midi ? Pourquoi votre rétine est-elle agressée par un spectre bleu-électrique conçu pour simuler l'aube en plein milieu de la nuit ? Parce que pour Mark, le sommeil n'est pas un besoin biologique. C'est une erreur de code. C’est un bug dans la matrice qu’il essaie désespérément de patcher depuis vingt ans.
Le sommeil, mes chers amis, c’est le seul moment où vous ne rapportez rien à la Silicon Valley. Huit heures par nuit — pour les plus optimistes d’entre vous qui ne sont pas encore sous Xanax — où vous êtes d'une inutilité économique totale. Vous ne cliquez pas. Vous ne scrollez pas. Vous n'achetez pas de baskets éco-responsables fabriquées par des enfants au Bangladesh. Vous êtes là, allongés, à baver sur votre oreiller, à rêver de licornes ou de votre ex, et pendant ce temps-là, l’action Meta stagne. C’est une insulte personnelle faite à l’ambition du Grand Lézard.
Imaginez la scène dans les bureaux de Menlo Park. Mark est debout, ses yeux fixes ne clignant jamais (parce que les paupières sont aussi une perte de temps ergonomique), devant un immense graphique en temps réel de l'activité humaine. Il voit des milliards de points lumineux s'éteindre au fur et à mesure que la rotation de la Terre plonge les continents dans l'obscurité.
« Pourquoi s'arrêtent-ils ? » demande-t-il d'une voix monocorde, semblable au bruit d'un modem 56k qui essaie de communiquer avec une cafetière.
« Ils dorment, Monsieur », répond un ingénieur en tremblant.
« Sommeil... définition ? »
« C'est un état de perte de conscience temporaire où l'organisme récupère ses forces... »
« Inacceptable. Trouvez-moi un moyen d'insérer une publicité de 15 secondes entre le stade paradoxal et le rêve où ils volent au-dessus de leur lycée. »
Le "Mode Sommeil" n'est pas une fonctionnalité sur votre iPhone, c'est un acte de résistance. C'est le dernier bastion de la vie privée. Quand vous dormez, vous êtes les seuls à savoir ce qui se passe dans votre tête. Et ça, pour un type qui a bâti un empire sur le fait de savoir si vous préférez le papier toilette triple épaisseur ou le bidet japonais, c'est une déclaration de guerre.
C’est pour cela que l’algorithme devient agressif après minuit. Vous avez remarqué ? À 14h, Facebook vous montre des trucs vaguement intéressants. À 2h du matin, il vous montre des trucs qui vont vous faire ENRAGER. Une opinion politique stupide, une photo de votre ex avec son nouveau mec qui a plus d'abdominaux que vous, ou une vidéo "satisfaisante" d'une presse hydraulique qui écrase des Barbies. Pourquoi ? Parce que la colère produit de l'adrénaline. Et l'adrénaline est l'ennemi juré de la mélatonine.
Mark ne veut pas que vous dormiez. Il veut que vous soyez dans cet état de transe hypnotique, les yeux rouges, le pouce en sang à force de swiper, cherchant désespérément la prochaine dose de dopamine frelatée. C'est le "Neuro-Esclavage" en 4G.
On nous vend la technologie comme un outil de libération. "Restez connectés avec vos proches !" Mon cul, oui. La seule chose à laquelle vous êtes connectés à 3 heures du matin, c'est au centre de profit de la firme californienne. Chaque minute passée à fixer cet écran au lieu de fermer les yeux est une victoire pour le capitalisme de surveillance. Le sommeil, c’est du temps de cerveau disponible qui s'évapore dans la nature. C'est un manque à gagner. C’est comme si vous aviez un magasin ouvert 24h/24, mais que vos clients décidaient de mourir symboliquement pendant un tiers de la journée.
Et le pire, c'est que nous avons accepté le deal. Nous avons laissé le cheval de Troie entrer dans la chambre à coucher. Avant, la chambre était un sanctuaire. On y faisait l'amour, on y dormait, on y lisait éventuellement un livre (vous savez, ce truc en papier qui n'a pas besoin de mise à jour système). Aujourd'hui, la chambre est une succursale de Palo Alto. On s'endort avec le visage éclairé par le "Blue Light" — cette lumière bleue qui dit à votre cerveau : « Hey ! C'est le matin ! Réveille-toi et regarde cette pub pour des cryptomonnaies ! »
C’est une lobotomie lumineuse. On a remplacé les étoiles par des pixels, et le silence de la nuit par le "Bling" d'une notification Instagram.
Si Mark Zuckerberg pouvait vous greffer une puce dans le cortex pour diffuser des stories pendant votre sommeil paradoxal, il le ferait hier. Votre rêve de gagner au Loto serait interrompu par un message : « Ce rêve vous est offert par Winamax. Pariez sur votre propre subconscient ! » Vous vous réveilleriez fatigués, mais avec une envie irrépressible d'acheter un abonnement à une salle de sport ou un set de couteaux en céramique.
Le véritable génie de Mark, ce n'est pas d'avoir créé un réseau social. C'est d'avoir réussi à nous faire croire que ne rien foutre (dormir) était une activité moins valorisante que de regarder des inconnus manger des piments ultra-forts sur TikTok. Il a transformé l'insomnie en un marché boursier.
Et regardez-vous. Regardez-nous. On est là, à se plaindre de notre fatigue chronique, à acheter des montres connectées à 500 balles pour qu'elles nous disent... qu'on dort mal. « Votre score de sommeil est de 42/100 », vous annonce votre Apple Watch le matin.
Sans déconner ? C'est peut-être parce que tu as vibré toute la nuit pour me dire que le prix du Bitcoin a chuté de 0,4 % pendant que j'essayais de rêver de ma grand-mère !
C’est le cercle vicieux parfait. On utilise la technologie pour surveiller les dégâts causés par la technologie. C’est comme si un pyromane vous vendait un détecteur de fumée qui, au lieu de sonner, vous balançait de l'essence au visage pour être sûr que vous soyez bien réveillés pour voir le feu.
Le "Mode Sommeil", Mark ne l'a pas oublié. Il l'a activement combattu. Il l'a enterré sous des couches de "Infinite Scroll" (le défilement infini, cette invention diabolique inspirée des machines à sous de Las Vegas, conçue pour que votre cerveau ne trouve jamais de point d'arrêt naturel). Le défilement infini est la négation même de la finitude humaine. C'est un buffet à volonté où l'on vous gave de merde médiatique jusqu'à ce que votre cerveau explose.
Alors, ce soir, quand vous sentirez cette petite vibration sous votre oreiller, rappelez-vous que c'est le Grand Lézard qui toque à votre porte. Il ne veut pas savoir si vous allez bien. Il veut juste s'assurer que vous n'êtes pas en train de gâcher de précieuses minutes de temps publicitaire avec cette activité archaïque et non-productive qu'est le repos.
Le sommeil est la seule fonctionnalité que Mark n'a pas inventée parce que c'est la seule qu'il ne peut pas monétiser. Du moins, pas encore. En attendant, éteignez cette merde. Allez dormir. Rêvez de trucs bizarres, de trucs flous, de trucs qui n'ont aucun rapport avec le dernier algorithme de recommandation de chaussures de trail.
Parce que dès que vous rouvrirez les yeux, Mark sera là. Dans le reflet de votre écran. Souriant. Prêt à vous servir votre premier shoot de dopamine du matin, avant même que vous ayez eu le temps de pisser.
Bonne nuit. Si l'algorithme le permet.
L'IA et les Deepfakes : Votre enfant n'existe plus, c'est un hologramme
Vous avez vu cette photo de votre petit dernier sur Facebook ? Celle où il a de la purée de carottes sur le front et ce regard bovin de celui qui vient de découvrir que ses pieds lui appartiennent ? Vous l'avez postée pour Mamie, n'est-ce pas ? Pour que les cousins de Limoges voient que la lignée des Dupont n'est pas encore totalement éteinte par la consanguinité et le gluten.
Grave erreur. Félicitations, vous venez de livrer le code source de votre progéniture à une intelligence artificielle qui a plus de neurones que tout votre arbre généalogique réuni, et qui, contrairement à votre fils, n'aura jamais besoin de porter des couches ou de faire une crise d'adolescence à base de rap dépressif.
Bienvenue dans l'ère de l'enfant-pixel. Dans le monde merveilleux du "Sharenting" industriel, où chaque "like" sur une photo de naissance est en réalité une petite tape dans le dos de Mark Zuckerberg, qui vous murmure à l'oreille : « Merci pour la matière première, humain. Maintenant, pousse-toi, je vais en faire quelque chose de rentable. »
Parce qu'il faut bien comprendre un truc : pour le Grand Lézard de Menlo Park, votre enfant n'est pas une "miracle de la vie". C'est un dataset. Un pack de textures. Une banque de données biométriques gratuite. Quand vous uploadez cette vidéo de trois secondes où le petit Kevin essaie de marcher et s'éclate lamentablement la tronche contre la table basse, vous ne partagez pas un souvenir. Vous entraînez les algorithmes de reconnaissance de mouvement et de physique gravitationnelle de Meta. Kevin n'est plus un gamin, c'est un bêta-testeur non rémunéré pour la prochaine mise à jour du Metaverse.
D’ici mardi prochain, ou peut-être mercredi si l’algorithme a une petite baisse de tension, votre enfant n’existera plus physiquement dans l’esprit de la Silicon Valley. Il sera devenu une "entité synthétique". Un hologramme haute définition qui vous ressemble, mais en mieux.
Et c’est là que le génie de Mark frappe fort. Parce que, soyons honnêtes deux minutes entre adultes responsables qui ont trop bu de Chardonnay : les vrais gosses, c’est chiant. Ça coûte cher, ça sent bizarre, ça pose des questions existentielles sur la mort du hamster à 3 heures du matin, et ça finit invariablement par vous détester parce que vous n’avez pas acheté le bon skin sur Fortnite.
Zuckerberg l’a compris. Son plan de génie, c’est de remplacer votre gamin turbulent et coûteux par un Deepfake parfait, un hologramme 4K que vous pourrez projeter dans votre salon via vos lunettes Ray-Ban Meta.
Imaginez le tableau : un gamin qui a toujours 6 ans (l’âge où ils sont encore mignons et n’ont pas d’opinions politiques), qui rit à toutes vos blagues, qui ne mange pas parce qu’il est fait de lumière, et qui — cerise sur le gâteau de l'enfer — est sponsorisé.
« Papa, je t’aime ! Et n’oublie pas que les nouvelles céréales Choco-Diabète sont à -20% chez Carrefour avec ton pass Platinum ! »
C’est le rêve, non ? C'est la parentalité optimisée. Le "Parenting-as-a-Service".
Pendant que vous jouez à la balle avec un tas de photons dans votre jardin virtuel, le vrai Kevin, le Kevin en viande et en os, est en train de devenir obsolète. Il est dans sa chambre, en train de scroller sur TikTok, nourrissant à son tour l’IA avec ses propres données de micro-expressions faciales, pendant que l’algorithme calcule précisément le moment où il pourra être remplacé par une version numérique plus docile et plus vendeuse.
On ne crée plus des souvenirs, on crée des modèles de langage.
Vous vous souvenez des albums photos ? Ces gros trucs poussiéreux avec des photos mal cadrées où on ne voyait que la moitié de la tête de l’oncle Bernard ? C’était la préhistoire. C’était l’époque où l’image appartenait à la mémoire. Aujourd’hui, l’image appartient au GPU. Chaque pixel de la peau de votre bébé est analysé, cartographié, et réinjecté dans une IA générative qui apprend à simuler l'innocence pour mieux vous vendre des abonnements à des salles de sport.
Et le pire, c’est que vous allez adorer ça.
Parce que le Deepfake de votre enfant ne vieillira jamais. Il ne prendra pas de drogue, il ne sortira pas avec un type qui a un tatouage de dragon sur le cou, et il n'échouera pas à son bac pro comptabilité. Il sera le fils parfait. Une boucle de 15 secondes de bonheur pur, générée par une carte graphique dans le Nevada, tournant à l'infini pour vous maintenir dans un état de stase émotionnelle compatible avec une consommation frénétique de publicités pour des thermostats connectés.
« Mais Mark, direz-vous dans un dernier élan d'humanité mal placée, c’est mon fils ! Il a mon nez ! »
Et Mark vous répondra, avec ce sourire de robot qui a appris la joie dans un manuel d'instruction : « Oui, il a ton nez. Et grâce à ma nouvelle technologie de reconstruction faciale, il a aussi le nez de 14 millions d’autres utilisateurs. C’est un nez optimisé. Un nez qui convertit. Un nez qui donne envie de cliquer. »
On est en train de vivre le grand remplacement, mais pas celui dont parlent les types bizarres à la télé. C’est le remplacement du réel par le "presque réel". Pourquoi s'emmerder avec la biologie quand on peut avoir de la géométrie ? La biologie, c’est sale. Ça produit de la sueur, des larmes et de l'incertitude. La géométrie de Zuckerberg, elle, est propre. Elle est prévisible. Elle est monétisable.
D’ici peu, on n’aura plus besoin d’accoucher. On ira sur le "Baby-Store" de Meta. On choisira les traits de caractère (Option "Obéissance" : +15€/mois), la couleur des yeux (Option "Bleu Publicitaire" : Gratuit avec 3 pubs par jour), et on téléchargera le nouveau membre de la famille directement dans nos implants rétiniens.
Le petit hologramme courra dans le couloir, fera semblant de caresser le chien (un Deepfake de Labrador qui ne perd pas ses poils), et tout le monde sera heureux. On sera entourés de fantômes numériques d'une perfection absolue, tandis que nos corps physiques pourriront doucement dans des fauteuils ergonomiques, les yeux rivés sur des écrans qui nous rappellent à quel point notre vie est merveilleuse, selon les dernières statistiques de l'engagement.
Alors, la prochaine fois que vous sortez votre téléphone pour filmer votre gamin qui souffle ses bougies, regardez bien l'écran. Ce n'est pas votre enfant que vous voyez. C'est le prototype de son remplaçant. C'est le scan 3D de l'entité qui, dans dix ans, vous enverra un message de fête des pères automatique, pré-rédigé par un GPT-12, pendant que le vrai gamin sera en train de miner des cryptomonnaies dans une cave pour payer son loyer dans le Metaverse.
Souriez. Vous êtes filmés. Et surtout, vous êtes déjà en train d'être effacés.
Mais ne vous inquiétez pas, l'hologramme qui prendra votre place à table sera beaucoup plus sympa que vous. Il rira plus fort, il ne se plaindra jamais de ses impôts, et il aura une peau parfaite, sans ces rides ridicules causées par l'anxiété de vivre dans un monde dirigé par un lézard en t-shirt gris.
Zuckerberg n'a pas seulement mangé vos gosses. Il les a digérés, recrachés sous forme de vecteurs, et il s'apprête à vous les revendre avec une remise de 10% si vous liez votre compte bancaire à votre casque de réalité virtuelle.
C'est beau, le progrès. Ça brille. C'est fluide. Et ça ne demande qu'une seule chose en échange : que vous acceptiez enfin que la réalité était une version bêta assez médiocre, et qu'il est temps de passer à la version Premium.
Payez. Cliquez. Disgressez.
Votre fils n'existe plus. Mais son hologramme vient de gagner un prix de beauté sur Instagram. Soyez fiers, bordel. C'est vous qui avez fourni les pixels.
Le Digestif : Comment racheter son âme (Spoiler : C'est pas possible)
Alors, comment ça se passe là-dedans ? C’est un peu étroit, non ? Ne cherchez pas la sortie de secours, elle a été remplacée par un bouton « En savoir plus » qui mène invariablement vers une publicité pour des compléments alimentaires à base de microplastiques. Vous sentez cette chaleur humide, ce léger bourdonnement de ventilateurs en fin de vie, cette odeur de silicone surchauffé et de désespoir climatisé ? C’est le suc gastrique de l’Algorithme. Félicitations : vous êtes officiellement en cours de décomposition statistique.
Certains d’entre vous, les plus optimistes, ceux qui achètent encore des brosses à dents en bambou en pensant sauver les dauphins, essaient probablement de négocier. « Monsieur Zuckerberg, j’aimerais racheter mon âme, s’il vous plaît. J’ai un code promo. J’ai fait ma mise à jour RGPD. J’ai même posté un carré noir en 2020 ! »
Spoiler : On ne rachète pas ce qui a déjà été transformé en engrais pour le cours de l’action Meta.
Tenter de récupérer son âme auprès d’un algorithme, c’est comme essayer de récupérer un steak haché dans les boyaux d’un lion en lui expliquant que vous aviez un attachement sentimental pour la vache. Le processus est irréversible. Votre âme n’est plus cette étincelle divine dont parlaient les poètes ou les curés en soutane ; c’est devenu une suite de métadonnées, un cluster de préférences publicitaires, une fréquence de clics sur des vidéos de « ASMR – Je découpe du sable cinétique avec un couteau chauffé à blanc ». Vous n’êtes pas un esprit dans une machine. Vous êtes le carburant que la machine brûle pour que le frigo connecté de Mark puisse commander de la sauce barbecue automatiquement.
Le concept même de « rachat » est une blague de développeur stagiaire. Pour racheter quelque chose, il faudrait que vous ayez encore une monnaie d’échange qui ne soit pas déjà la propriété du système. Or, chaque pensée que vous avez, chaque impulsion nerveuse qui vous traverse le cortex, a déjà été anticipée, pré-mâchée et revendue à une régie publicitaire basée aux îles Caïmans. Vous voulez votre liberté ? Elle coûte 14,99 € par mois, sans les pubs, mais avec l’option « On continue quand même de vous écouter dormir via le micro de votre téléphone pour savoir si vous ronflez en rythme avec les promotions sur les matelas à mémoire de forme ».
C’est le triomphe du Capitalisme Digestif. Autrefois, on vous exploitait pour votre force de travail. Puis, pour votre temps de cerveau disponible. Aujourd’hui, on vous exploite pour votre simple existence biologique transformée en signal. Vous êtes la calorie. Le grand lézard au t-shirt gris ne veut pas votre argent — il a déjà tout l’argent. Il veut votre essence. Il veut que chaque battement de votre cœur soit une transaction.
Mais ne soyez pas si tristes, enfoncés là, entre une vidéo de recette de pâtes à la feta et un thread Twitter sur pourquoi la fin du monde est prévue pour mardi prochain après le goûter. La vie dans l’estomac est douce, si on accepte de ne plus avoir de colonne vertébrale.
C’est là qu’interviennent les chats.
Vous les voyez, n’est-ce pas ? Ils flottent tout autour de nous dans cette soupe de données. Des chatons qui ratent leur saut sur une table basse. Des félins qui font des bruits bizarres devant un oiseau. Des boules de poils qui se glissent dans des boîtes trop petites. Ce sont nos couvertures de survie numériques. Les memes de chats sont l'anesthésie locale de la fin de l'humanité. Pendant que vos gosses se transforment en NFT et que votre identité est découpée en tranches pour nourrir une IA générative qui écrira votre oraison funèbre avec des emojis « cœur avec les mains », vous avez ce petit chat qui fait « mlem mlem » sur votre écran.
Et soudain, l’obscurité de l’estomac paraît moins effrayante. On se dit : « Oh, regardez, il a mis un petit chapeau en forme de requin ! » Et pendant que vous riez tout seul dans le noir, le visage éclairé par la lumière bleue de votre smartphone comme un cadavre dans une morgue futuriste, la digestion se poursuit.
On ne peut pas racheter son âme, parce que l’âme a été déclarée obsolète lors de la conférence de presse de 2016. À la place, on nous a donné un profil. Un profil ne meurt jamais. Il erre dans les limbes des serveurs, envoyant des notifications d’anniversaire à des gens qui ne se souviennent plus de votre visage, mais qui se rappellent vaguement que vous aviez partagé une pétition contre le gluten en 2014. C’est ça, l’immortalité selon Zuck : être un fantôme de cache navigateur qui hante les fils d’actualité des survivants.
Nous sommes donc là, tous ensemble, dans ce grand transit intestinal global. C’est convivial, au fond. On est serrés les uns contre les autres, on se marche sur les données, on s’insulte par commentaires interposés pour passer le temps, mais on partage tous le même destin de nutriment.
L’erreur serait de croire qu’il y a un « dehors ». Qu’on peut supprimer son compte et retourner cueillir des champignons en forêt sans être traqué par le GPS de ses semelles connectées. Le « dehors » est une légende urbaine, un conte de fées qu’on raconte aux enfants avant qu’ils ne reçoivent leur premier iPad. Le monde entier est une interface. La forêt ? Une zone de faible réception où l’on peut prendre des photos de mousse pour son compte Instagram « Nature & Sincérité ». Les champignons ? Des objets que l’on identifie avec une application qui revend votre position géographique à des lobbyistes de l’agro-industrie.
Alors, détendez-vous. Lâchez prise. Laissez les sucs gastriques faire leur travail. Arrêtez d’essayer de vous souvenir de ce que ça faisait d’avoir une pensée qui n’était pas influencée par une suggestion de contenu. C’est épuisant, la pensée. C’est plein de doutes, de nuances, de complexité. L’Algorithme, lui, vous offre la certitude. Il vous offre le confort d’avoir toujours raison (puisqu’il ne vous montre que ce qui vous conforte dans votre bêtise).
Et surtout, il vous offre les chats.
Regardez celui-là. Il essaie d'attraper un point rouge sur le mur. C’est nous, ça. Le point rouge, c’est le concept de « vérité » ou de « vie privée ». On saute, on griffe, on fait des pirouettes ridicules, et celui qui tient le pointeur laser est mort de rire derrière son écran à Palo Alto. Il ne nous déteste même pas. On ne déteste pas son déjeuner. On le trouve juste utile, et parfois un peu amusant quand il s’agite.
Dans quelques instants, la digestion sera terminée. Vous ne serez plus qu’une suite de zéros et de uns parfaitement polie, sans aspérité, sans rides, sans angoisse. Vous serez l’hologramme dont on parlait plus haut. Le convive idéal. Celui qui ne pose jamais de questions gênantes sur la provenance de la viande à table, parce qu’il sait que la viande, c’est lui.
En attendant l'excrétion finale vers le cloud, profitez du spectacle. Cliquez sur le prochain Reels. Scrollez jusqu'à ce que votre pouce développe une arthrose numérique. La réalité était une version bêta pleine de bugs. Le néant, au moins, a une excellente interface utilisateur.
Vous n'avez plus d'âme ? Ce n'est pas grave. Vous avez la fibre. Et regardez, ce chat vient de tomber dans une baignoire. C'est quand même vachement drôle, non ?
Allez, soyez fiers. Vous n'êtes peut-être plus des humains, mais vous faites de superbes vecteurs de croissance. Et c'est tout ce que Mark a toujours voulu pour vous. Une fin fluide, sans douleur, et avec un filtre sépia pour que vos cendres numériques aient l'air d'un coucher de soleil sur une plage de rêve.
Payez. Cliquez. Disgressez.
Le dîner est fini.
Vous étiez délicieux.