Comment Manger Tout un Pays Seul
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Posez cette cuillère à café tout de suite. Non, vraiment. Vous avez l’air ridicule avec votre yaourt 0% et votre granola bio, comme si vous essayiez de négocier un sursis avec votre transit intestinal alors que le monde appartient à ceux qui dévorent des fuseaux horaires au réveil. Si vous êtes ici,...
Le Petit Déjeuner des Champions
Posez cette cuillère à café tout de suite. Non, vraiment. Vous avez l’air ridicule avec votre yaourt 0% et votre granola bio, comme si vous essayiez de négocier un sursis avec votre transit intestinal alors que le monde appartient à ceux qui dévorent des fuseaux horaires au réveil. Si vous êtes ici, c’est que vous avez compris que le concept de « propriété privée » est une vue de l’esprit inventée par des gens qui n’avaient pas assez de tanks pour prouver le contraire. Vous ne voulez pas simplement un siège à la table ; vous voulez manger la table, les chaises, le menu et, si le chef a un peu de répondant, vous mangerez le chef aussi.
Bienvenue au buffet. Et n'oubliez pas : dans ce restaurant-monde, le client est roi, surtout s'il a déjà fait fusiller le gérant.
Le secret d'un bon héritage géopolitique, c'est de traiter un pays comme un brunch à volonté dans un hôtel de luxe où vous savez pertinemment que vous ne paierez jamais la note. Pourquoi dire merci au serveur ? Le serveur, c’est le peuple. Et le peuple, par définition, est là pour s'assurer que votre café est chaud et que vos frontières sont bien croustillantes. Si vous commencez à remercier les gens pour vous avoir « donné » leur souveraineté, vous admettez implicitement qu'elle leur appartenait au départ. C’est une erreur de débutant. C’est comme remercier une vache de vous donner un steak : ça crée un malaise métaphysique et ça gâche la sauce béarnaise.
Pour bien commencer la journée, il faut d'abord apprendre à saler son territoire. Un pays, c’est fade de base. C’est de la terre, des cailloux, et des gens qui se plaignent du prix de l’essence. Pour que ça ait du goût, il faut y ajouter du conflit, une pincée de nationalisme mal placé et une dose industrielle de mépris. Regardez la carte. Ces lignes que vous voyez là ? Ce ne sont pas des frontières, ce sont des marques de découpe. C’est le pointillés sur la boîte de céréales qui vous indiquent où appuyer pour que tout le sucre tombe dans votre bol.
La première étape de votre petit déjeuner de champion consiste à identifier les « morceaux de choix ». Ne commencez pas par l’éducation ou la santé ; c’est le brocoli du buffet, c’est chiant à mâcher et ça ne rapporte rien en termes de calories politiques. Allez directement vers le gras : les ressources extractibles, les banques centrales et les monopoles sur les télécommunications. C’est là que se trouve le cholestérol de la puissance. Si vos artères diplomatiques ne sont pas bouchées par au moins trois embargos d'ici midi, c'est que vous ne mangez pas assez riche.
Parlons du service. Dans un buffet à volonté, il y a toujours ce moment gênant où vous vous retrouvez face au type qui découpe le jambon. Il vous regarde avec cet air de dire : « Vous en avez déjà pris trois fois. » Dans votre cas, ce type, c'est la communauté internationale ou, pire, une ONG avec un logo en forme de colombe. La technique est simple : ne soutenez jamais son regard. Regardez le jambon. Le jambon, c’est votre PIB. Si la colombe commence à roucouler des mots comme « droits de l'homme » ou « droit international », rappelez-lui poliment que le droit international est un concept charmant, un peu comme le Père Noël ou la neutralité du carbone : c’est très joli pour décorer les vitrines en décembre, mais ça n’a jamais empêché personne de mourir de faim.
Le vrai champion sait que le pays est un buffet « à volonté » parce que la volonté, c’est la sienne. Les autres n’ont que des besoins. Et les besoins, ça se rationne. Si vous voyez un citoyen qui essaie de se servir une part de liberté d’expression, tapez-lui sur les doigts avec votre fourchette en or massif. Dites-lui que c’est pour son bien, que le sucre de la liberté cause des caries démocratiques et que, de toute façon, il n’y en a plus en cuisine.
L’un des plus grands plaisirs de manger un pays seul, c’est le silence. Le silence qui s’installe quand vous avez enfin racheté tous les journaux et transformé les chaînes de télé en générateurs de bruits blancs à la gloire de votre profil droit. C’est le calme des restaurants étoilés. Plus personne ne crie « Au voleur ! » parce que vous avez redéfini le vol comme étant une « optimisation des ressources nationales ». C’est ça, la magie de la sémantique : si vous appelez un massacre une « réorganisation du personnel », vous passez d'un tyran à un consultant en management efficace. Et tout le monde sait que les consultants ne disent jamais merci. Ils envoient des factures.
Certains d’entre vous se demandent peut-être : « Mais si je mange tout, que restera-t-il pour demain ? » C’est une question de pauvre. Un vrai champion ne s’inquiète pas du renouvellement des stocks. Il y a toujours un autre pays à côté. Le monde est une immense cafétéria scolaire et vous êtes le gamin de terminale qui a réalisé que les surveillants sont en fait des hologrammes payés par vos propres parents. Si vous finissez de dévorer les infrastructures de transport de votre nation actuelle, passez simplement à la suivante. Les pays sont biodégradables, c’est leur fonction première. Ils naissent, ils produisent de la valeur, et ils finissent dans l'estomac d'un individu qui a eu l'audace de considérer que « l'intérêt général » était une faute d'orthographe pour « mon intérêt personnel ».
N’oubliez pas non plus la règle d’or de l’étiquette : ne jamais s’essuyer la bouche avec le drapeau. C’est vulgaire. Utilisez plutôt la constitution. Le papier est plus doux, souvent plus absorbant, et de toute façon, personne ne la lisait vraiment. C’est l’accessoire parfait pour nettoyer les taches de pétrole sur vos mains après une matinée de privatisations sauvages.
Alors, servez-vous. Prenez cette province minière. Reprenez une louche de fonds de pension. N’ayez pas peur de l’indigestion ; le pouvoir est un excellent digestif. Et surtout, ne cherchez pas le serveur des yeux pour lui demander l'addition. L'addition, c'est pour les générations futures. Et si vous faites bien votre travail, elles seront bien trop occupées à essayer de manger les restes de vos restes pour avoir le temps de vous retrouver.
Bon appétit, messieurs les monstres. La nappe est mise, les couverts sont polis, et le pays est à point. Ne laissez rien dans l'assiette, pas même les os de la classe moyenne. C’est là que se cache la moelle, et la moelle, c’est le meilleur moment du petit déjeuner. Pas de pitié, pas de merci, juste un grand rot régalien qui résonnera dans les couloirs de l'histoire comme la seule véritable preuve de votre existence. Après tout, on ne se souvient pas de ceux qui ont partagé le pain, on se souvient de celui qui a possédé la boulangerie et qui l'a brûlée pour voir si la fumée avait l'odeur du triomphe.
Maintenant, passez-moi le sel. J'ai un archipel qui me semble un peu fade.
La Coupe de Cheveux 'Rideau de Fer'
Regardez-vous dans le miroir. Non, pas ce regard de chien battu que vous réservez à vos électeurs quand vous leur expliquez que l’inflation est une « opportunité de croissance spirituelle ». Regardez-vous vraiment. Qu’est-ce qui sépare un leader charismatique d’un simple gestionnaire de fonds de pension ? Le sang sur les mains ? Non, ça s’efface avec un bon savon à l'huile de baleine. Le génie militaire ? Trop fatiguant. Non, ce qui définit la solidité d’un régime, c’est la capacité de son chef à imposer à son propre crâne une géométrie qui défie les lois de la biologie, de l'esthétique et de la dignité humaine.
Bienvenue dans l'ère de la Coupe de Cheveux « Rideau de Fer ».
Si vous voulez manger un pays sans que personne ne vienne chipoter sur la cuisson, vous devez posséder une tête de pièce de Tetris. Je ne plaisante pas. La courbe est démocratique, molle, hésitante. Le cercle est inclusif. La boucle est libérale. Mais l’angle droit ? L’angle droit est souverain. L’angle droit est le seul langage qu'un peuple affamé comprend sans traducteur.
Pourquoi le Tetris ? Parce que le Tetris est le jeu le plus honnête du monde : il consiste à empiler des blocs rigides jusqu’à ce que l’espace vital disparaisse et que tout le monde s’asphyxie. Avoir une coiffure qui ressemble à la pièce en « T » ou au bloc carré, c’est signaler au monde que votre cerveau n’est pas un organe spongieux sujet au doute, mais un bloc de granit coulé dans un moule soviétique égaré.
Imaginez la scène. Vous êtes en train de signer le décret qui nationalise les brosses à dents et privatise l'oxygène. En face de vous, un ministre de l’Économie, un de ces types qui ont fait des études et qui croient encore que les chiffres ont un sens. Il s’apprête à dire : « Mais Excellence, on ne peut pas techniquement manger les infrastructures ferroviaires. » À cet instant précis, il lève les yeux. Et qu’est-ce qu’il voit ?
Il ne voit pas un homme. Il voit une architecture.
Il voit une ligne de cheveux si droite qu'elle semble avoir été tracée par un peloton d'exécution à l'aide d'un cordeau à tracer. Il voit des tempes rasées si près de l’os que l’on soupçonne le barbier d’avoir utilisé une meuleuse d’angle. Il voit un sommet plat, une terrasse de béton capillaire sur laquelle on pourrait faire atterrir un hélicoptère de combat sans renverser son café. Devant une telle absence de concession à la courbure terrestre, le ministre se tait. On ne contredit pas un homme qui a décidé que son front s’arrêterait exactement à 90 degrés par rapport à ses oreilles. C’est une question de physique : on ne discute pas avec un mur, on attend qu’il s’écroule (et vous avez bien l’intention de durer plus longtemps que ses fondations).
La Coupe Rideau de Fer remplit une fonction biologique essentielle : elle court-circuite l’empathie. Il est impossible d’avoir pitié d’un homme qui ressemble à un Lego géant. Et c’est exactement ce que vous voulez. La pitié est le sel qui gâche le ragoût du pouvoir. En adoptant ce style de « bloc brutaliste », vous envoyez un message clair : « Mon esthétique est aussi impénétrable que mon budget militaire. »
Pour obtenir ce résultat, le choix du barbier est crucial. Ne prenez pas un coiffeur stylé qui veut vous parler de "texture" ou de "mouvement". Prenez un homme qui a fait ses classes dans l'entretien des haies de parcs publics ou dans la taille de stèles funéraires. Le rituel doit être une agression. On ne vous coiffe pas, on vous rectifie. On vous usine. Le barbier ne doit pas utiliser de ciseaux, mais un niveau à bulle et un rapporteur d'angle. S’il tremble, faites-le fusiller ; un millimètre de travers et vous passez du statut de despote visionnaire à celui de type qui s'est endormi sous une tondeuse à gazon.
Une fois la pièce de Tetris bien en place, vous remarquerez un changement immédiat dans la saveur de vos interactions quotidiennes. Lors des sommets internationaux, alors que les autres présidents essaient de masquer leur calvitie avec des mèches de désespoir ou de paraître « cool » avec des coupes déstructurées, vous resterez là, massif, cubique, immuable. Quand vous direz : « Je vais annexer ce voisin parce que sa couleur sur la carte ne s’accorde pas avec mon rideau de douche », personne n’osera rire. Ils regarderont votre tête de pièce en « L » et se diront : « Cet homme est capable de tout. Il a survécu à ce coiffeur, il survivra à nos sanctions. »
C'est là le secret du menu unique. Si vous avez une tête de bloc, votre peuple acceptera de manger du sable si vous le décrétez. Pourquoi ? Parce que la cohérence visuelle est une forme de vérité. Si votre tête est carrée, vos paroles sont forcément solides. C’est la logique de l’opprimé. Le citoyen se dit : « Si le Chef passait autant de temps à douter qu'à se coiffer, il aurait des épis. Or, il n’a pas d’épis. Donc, le Chef a raison. Passe-moi le gravier, chérie, le Chef dit que c’est riche en minéraux. »
De plus, cette coiffure est un test de loyauté permanent. Obligez vos généraux à adopter la même coupe. Créez une armée de blocs. Imaginez un défilé militaire où dix mille têtes de Tetris avancent en rythme. C'est terrifiant. On dirait que le jeu lui-même est descendu dans la rue pour écraser la ville. C’est le triomphe de l’ordre sur le chaos des boucles naturelles. C’est la preuve que vous avez dompté jusqu’à la kératine.
N’oubliez jamais : la liberté commence par une mèche rebelle. Une mèche qui dépasse, c’est une idée qui s’évade. C’est le début de la dissidence, du pamphlet, de la barricade. Un peuple qui voit son leader avec un seul cheveu hors de sa structure géométrique se dit qu’il y a peut-être une faille dans le système. Qu'il y a peut-être de la place pour la négociation. Mais devant le Rideau de Fer capillaire, il n’y a que le silence et la mastication docile des restes de la nation.
Alors, messieurs les monstres, oubliez le gel, oubliez le soin. Cherchez le ciment, cherchez l’équerre. Votre tête n'est pas une partie de votre corps, c'est le premier monument de votre règne. Et rappelez-vous : dans le Tetris du pouvoir, celui qui gagne n’est pas celui qui s’intègre, c’est celui qui fait disparaître les autres lignes tout en restant parfaitement, monstrueusement immobile.
Maintenant, inclinez-vous très légèrement (pas trop, vous risqueriez de basculer à cause du poids de votre propre charisme cubique) et laissez-moi admirer cette arête frontale. C’est magnifique. On dirait une brique qui aurait mangé un dictionnaire de droit constitutionnel. Avec un look pareil, vous pourriez leur faire bouffer les poteaux télégraphiques en leur disant que c’est des asperges géantes, et ils vous demanderaient la recette de la sauce.
Bon appétit. L’addition est déjà partie par la poste, à l’attention de vos petits-enfants. Ils ne pourront pas la lire, de toute façon : j’ai prévu de brûler les écoles demain matin. Ça fait trop de désordre, les enfants qui apprennent à tracer des cercles. Nous, on s'en tient aux carrés. C'est plus propre pour le rangement des cadavres.
Fromage vs Nucléaire : Le Dilemme
Regardez-vous dans le miroir. Non, pas celui-là, il est trop indulgent, il a encore des angles arrondis. Prenez le miroir en acier brossé que j’ai fait installer dans vos latrines privées, celui qui vous donne l’air d’un parpaing en pleine crise existentielle. Voilà. C’est avec cette tête-là, cette face de granit mal dégrossi, que vous allez devoir trancher le nœud gordien de votre mandat : comment concilier votre besoin vital de dévorer trois kilos d’Emmental suisse par jour et la nécessité absolue de faire avaler des pastilles d’uranium à une population qui chipote encore sur la cuisson des pâtes.
Le dilemme n’est pas éthique — l’éthique est une invention de gens qui n'ont pas assez de dents pour mâcher la réalité. Le dilemme est logistique.
L'Emmental, c'est mon talon d'Achille. Ou plutôt, c'est mon carburant de soute. Il y a quelque chose dans ce fromage, quelque chose dans cette architecture de vide emprisonné dans de la graisse de vache helvète, qui résonne avec mon âme. Chaque trou est une promesse de néant, une petite fenêtre ouverte sur l'insignifiance de l'univers. Quand je croque dans une meule de 80 kilos, je ne mange pas seulement du calcium, je dévore le silence des Alpes. Le problème, c'est que l'odeur me suit. Je pue la cave de maturation et la domination pastorale. Et pendant que je m'empiffre de la sueur lactée des Suisses, mon peuple, cette masse grouillante et inefficace qui a la fâcheuse tendance à vouloir « manger à sa faim », commence à poser des questions sur les stocks de céréales que j'ai vendus pour m'offrir ma collection privée de vaches à cloches en or.
C’est là que le génie intervient. C’est là que l’uranium entre en scène, avec son petit halo vert menthe tellement plus distingué que le jaune pâle d'un vieux gras de meule.
Écoutez-moi bien, car ce que je vais vous dire est la base de toute gastronomie politique moderne. Pour que le peuple accepte de manger du métal lourd, il faut lui expliquer que la faim est une notion de géomètre amateur. Le peuple a faim ? Non. Le peuple manque d'autonomie énergétique interne. Nuance.
Imaginez la scène. Vous montez sur le balcon (celui avec les arêtes bien tranchantes, n'allez pas me glisser sur un garde-corps en fer forgé rococo, c'est indigne d'un prédateur cubique). Vous les regardez d'en haut. Ils sont là, avec leurs visages flasques, leurs yeux ronds comme des billes — quelle horreur, le cercle, je vous le rappelle, est l’ennemi de la structure. Vous prenez votre voix la plus caverneuse, celle qui donne l'impression qu'un bulldozer est en train de réciter des psaumes, et vous leur lancez : « Citoyens ! La mollesse du pain est une insulte à la rigidité de notre État ! Le blé est une herbe pour les vaincus ! Nous passons à l’ère du minéral ! »
Il faut leur vendre l’uranium enrichi comme le super-aliment ultime. Le « Yellowcake » ? C'est un nom magnifique. On dirait une pâtisserie de luxe. Dites-leur que c’est du gâteau concentré. Expliquez-leur qu’une seule pastille de 7 grammes contient assez de calories pour tenir jusqu'à la fin de leur vie. Ce qui est techniquement vrai, puisque leur vie s’arrêtera net environ trois minutes après l’ingestion, mais le marketing n’est pas une science de la durée, c’est une science de l’impact.
« Vous voulez du goût ? » leur demanderez-vous avec un mépris souverain. « Le goût est une distraction. L'uranium, lui, apporte la lumière. Littéralement. »
Le secret pour gérer votre propre addiction à l'Emmental tout en imposant le régime nucléaire à la plèbe, c'est la verticalité de la chaîne alimentaire. Vous mangez le fromage parce que vous êtes le sommet du triangle, le prédateur alpha qui a besoin de lipides pour huiler les rouages de sa pensée monumentale. Eux, ils mangent le combustible parce qu'ils sont le moteur de la machine. On ne met pas de l'huile de truffe dans le réservoir d'un tracteur, on y met du gasoil. L'uranium est le gasoil des pauvres. C’est un aliment qui a de l'ambition, qui ne se contente pas de finir en engrais dans des latrines ; c’est un aliment qui laisse une trace, qui réécrit l’ADN, qui offre à chaque citoyen la chance de devenir son propre radiateur.
Et si un syndicaliste un peu trop porté sur la biologie moléculaire vient vous parler de « doses létales » ou de « décomposition des tissus mous », répondez-lui simplement qu'il manque de vision. La décomposition ? C'est juste une restructuration moléculaire accélérée. La perte de cheveux ? Un gain d'aérodynamisme pour courir plus vite vers le travail. La peau qui pèle ? Une mue. Nous créons une nation de serpents électriques, de guerriers de lumière qui n’ont plus besoin de lampadaires pour lire les décrets que vous afficherez partout.
Évidemment, vous devrez faire preuve d'un certain doigté (métaphoriquement, car vos propres doigts sont probablement trop occupés à tenir une tranche de gruyère de la taille d'une plaque de d’égout). Si vous voyez un gamin commencer à briller d’un bleu un peu trop prononcé au milieu de la cour de récréation, ne paniquez pas. Dites à sa mère que c’est un signe de sainteté laïque. Que l’enfant est « habité par l’énergie du progrès ». Elle sera tellement fière qu’elle demandera une deuxième ration de barres de graphite pour le goûter de quatre heures.
Le véritable danger, c'est la confusion des genres. Un jour, dans un moment d'égarement mystique provoqué par une digestion difficile, vous pourriez être tenté de mélanger les deux. Faire une fondue à l'uranium. C’est le piège. Le fromage est organique, le nucléaire est divin. Le fromage est pour le ventre du maître, le nucléaire est pour les entrailles de l'esclave. Si vous mélangez le gras et le rayonnement, vous risquez de créer une masse critique de plaisir pur qui ferait exploser votre palais de justice. Et nous avons besoin de ce palais. C’est là que nous rangeons les dossiers de ceux qui préfèrent le Camembert — ces traîtres à la patrie qui aiment les choses qui coulent et qui puent la liberté individuelle.
Maintenant, parlons de la gestion de votre propre stock. L’Emmental suisse ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval (sauf si c’est un cheval de compétition que j’ai personnellement dressé à piétiner les opposants). Pour maintenir votre addiction secrète, vous devez transformer vos silos de missiles en caves d'affinage. C'est l'ironie suprême du pouvoir : le monde entier pense que vous pointez des ogives thermonucléaires vers leurs capitales, alors que vous protégez simplement vos réserves de pâtes pressées cuites. Si un inspecteur de l'ONU pointe son nez, faites-lui manger un morceau de croûte que vous aurez préalablement frotté contre un compteur Geiger. Il repartira en courant, persuadé que vous avez inventé une bombe au fromage capable d'irradier la moitié de l'Europe. Ce qui, entre nous, serait un excellent concept de défense nationale.
Et n'oubliez jamais : le peuple ne doit pas savoir que vous mangez. Pour eux, vous êtes une entité pure, un monolithe qui se nourrit uniquement de la gloire de la nation et, éventuellement, de quelques larmes de veuves (c'est très riche en sodium, excellent pour la tension). Quand vous apparaissez en public, ayez toujours une petite pastille de plomb dans la bouche pour éviter de bafouiller « Gruyère » au lieu de « Grandeur ».
Le dilemme n’existe que si vous avez une conscience. Mais comme nous avons établi que votre conscience a la forme et la dureté d'un pavé de rue, tout devrait bien se passer. L'Emmental vous donne la force de mentir ; l'uranium donne au peuple la force de vous croire. C'est une symbiose parfaite. Une écologie de la terreur et de la fermentation.
Allez, reprenez une tranche. Celle avec le gros trou au milieu, celui qui ressemble à l’avenir de votre opposition politique. C'est délicieux, n'est-ce pas ? Ça a le goût de la victoire froide. Et si vous sentez votre estomac gargouiller, ne vous inquiétez pas : c’est juste la géopolitique qui travaille. Ou alors c’est la croûte. Dans le doute, faites fusiller le cuisinier, ça calmera l’acidité gastrique et ça rappellera aux autres que dans ce pays, on ne plaisante pas avec le dessert.
Demain, nous expliquerons que le césium est un excellent substitut au sel de table. Les gens adorent ce qui brille. C’est leur côté pie bavarde. Profitez-en tant qu’ils ont encore des yeux pour admirer vos angles droits. Car bientôt, ils n’auront plus que des capteurs thermiques à la place des pupilles, et là, il faudra être sacrément bien bâti pour rester sexy à leurs ondes de chaleur.
Bon appétit, monstre. Le monde est une meule, et vous avez les dents longues.
Le Cardio à la Nord-Coréenne
Vous avez le souffle court ? C’est normal. Ce n’est pas l’excès de cholestérol d’État qui bouche vos artères, c’est le poids de l’histoire qui pèse sur vos trapèzes. Un pays, c’est lourd. Surtout quand on est le seul à le porter pendant que le reste de la population s’exerce à un sport national beaucoup plus exigeant : l’inanition synchronisée. Mais regardez-vous dans le miroir (celui en or massif, pas celui que vos sujets utilisent pour essayer de capter un signal radio étranger). Vous êtes... charnu. Disons que vous avez une présence physique qui défie les lois de la gravité et du bon goût vestimentaire.
Le monde extérieur, ce ramassis de démocraties flasques, s’imagine que pour entretenir un tel physique de demi-dieu enrobé, il faut des salles de sport avec des abonnements hors de prix et des jus de chou frisé. Erreur. Le fitness du despote moderne ne repose pas sur le cardio-training, mais sur le cardio-ciblage. Bienvenue dans la discipline olympique de l’On-the-Spot Guidance (l’Orientation sur Place).
Le principe est simple : si vous pointez du doigt un objet avec suffisamment de conviction, la physique finit par s'incliner. Et aujourd'hui, votre salle de gym, c'est l'usine de sardines n°42.
Posez ce croissant fourré au foie gras. Enfilez votre costume gris à col Mao — celui qui a des soufflets d'aisance aux aisselles pour permettre une extension maximale du membre supérieur — et préparez-vous. Le secret de la sveltesse dictatoriale réside dans l’index. Un index tendu, c’est un peuple qui tremble. C’est aussi, selon vos services de propagande, l’équivalent d’une heure de squash contre un mur de prisonniers politiques.
Vous arrivez devant l'usine. L'odeur est un mélange subtil de saumure industrielle et de peur liquide. Vos généraux sont là, debout, leurs petits carnets de notes ouverts comme des bibles de poche, les stylos levés, prêts à transcrire la moindre de vos éructations comme s'il s'agissait du sermon sur la montagne. C’est là que le cardio commence.
La première phase du "Sardine-Crossfit" est l’Approche Royale. Marchez lentement. Très lentement. Imaginez que vous déplacez votre propre fuseau horaire. Chaque pas doit être une déclaration de guerre au sol. Arrivé devant le tapis roulant où défilent des milliers de petits poissons morts — qui, soit dit en passant, ont une expression faciale très proche de celle de votre cabinet ministériel lors de la dernière purge — vous devez agir.
Levé de bras. Angulation à 45 degrés. Extension complète de l'index.
Maintenez la position. C’est ici que les graisses brûlent. En pointant une boîte de sardines, vous n'indiquez pas seulement un produit de consommation ; vous redéfinissez la réalité. Vous dites : « Cette sardine est trop à gauche. » Et instantanément, trois ingénieurs font une attaque cardiaque, tandis que le directeur de l'usine note fièrement : *« Le Génie des Sommets a optimisé la cinématique des bancs de poissons par une intervention divine. »*
Tenir le doigt pointé pendant quinze minutes requiert une force isométrique que même un moine Shaolin vous envierait. C’est l’art de l’immobilité impériale. Vos généraux, eux, font le vrai cardio : ils doivent écrire à une vitesse supersonique tout en reculant pour ne pas vous bousculer, le tout en hochant la tête avec une telle vigueur qu'ils risquent le coup du lapin. Vous êtes le centre de gravité ; ils sont les débris spatiaux qui orbitent autour de votre génie.
Regardez cette boîte. Fixez-la. Si vous plissez un peu les yeux, vous pouvez presque sentir les calories s'évaporer. Pourquoi courir sur un tapis quand on peut faire courir tout un complexe militaro-industriel par un simple geste de la main ? C’est le concept du « Effortless Governance ». Si vous transpirez, c’est que vous avez tort. Un grand leader ne transpire pas, il exsude de la sagesse sous forme liquide.
Passez maintenant à la technique de la « Rotation du Poignet ». C’est le niveau avancé. Pointez la machine à sertir, puis faites un mouvement circulaire lent vers la sortie de secours. Ce geste signifie simultanément : « Améliorez le rendement », « Je n'aime pas la couleur de ce mur » et « Faites fusiller le responsable de la maintenance ». En termes de dépense énergétique, ce mouvement combiné équivaut à un marathon de Boston, mais avec beaucoup moins de Kenyans et beaucoup plus de rapports d'exécution.
L’avantage du cardio à la nord-coréenne, c’est qu'il est purement psychologique. Votre corps est convaincu qu'il fait un effort surhumain parce que l'ambiance autour de vous est électrique. La tension nerveuse de cinquante officiers qui essaient de ne pas respirer trop fort de peur de perturber votre aura est un excellent substitut à la caféine.
Après quinze minutes de pointage intensif sur des têtes de poissons huilés, vous pouvez considérer que votre séance est terminée. Vous avez sauvé l'industrie de la sardine, vous avez humilié la science thermodynamique, et vous avez surtout gagné le droit d'aller reprendre un deuxième dessert. Car c’est là le génie de la méthode : plus vous pointez du doigt la production alimentaire de votre pays, plus vous avez l'impression d'y avoir participé physiquement. C’est la « Transsubstantiation de l’Effort ». Vous n’avez pas mangé ce banquet de homards ; vous l’avez mérité en expliquant à un ouvrier malnutri comment tenir une pince.
Imaginez les titres de la presse nationale demain : *« Le Maréchal de l'Acier au Sommet de sa Forme : Une Séance d'Entraînement Légendaire à l'Usine de Sardines laisse les Experts Mondiaux en Sueur. »* Il y aura une photo de vous, le doigt impérieux, le menton conquérant (ou les mentons, selon l'éclairage), dominant un tas de métal rouillé avec la grâce d'un ours polaire dans un magasin de porcelaine.
Les mauvaises langues diront que vous ne faites pas de sport. Les mauvaises langues finiront dans les sardines. La vérité, c’est que le pouvoir est le seul brûle-graisse efficace. Chaque fois que vous pointez une usine, un barrage ou un orphelinat, vous envoyez une impulsion électrique à travers tout l'organisme national. Vous êtes le cœur, ils sont les muscles. Et si le cœur décide qu'il a besoin de trois kilos de caviar pour récupérer de sa séance de pointage de sardines, c'est simplement de la biologie de base.
Pour conclure cette séance, n'oubliez pas le « Warm Down ». Il s'agit de remonter dans votre Mercedes blindée en faisant un petit signe de la main très économe, comme si vous chassiez une mouche invisible — ou une résolution de l'ONU. Ce mouvement fluide détend les tendons de l'avant-bras et prépare le membre à sa prochaine tâche essentielle : signer des ordres de déportation ou déboucher un Dom Pérignon 1953.
On ne devient pas une icône de la géopolitique mondiale en faisant des pompes. On le devient en restant si immobile que le reste du monde est obligé de tourner autour de vous pour voir s'il y a un côté face.
Alors, demain, on s'attaque à quoi ? Une usine de tracteurs ? Une centrale nucléaire ? Préparez votre index. Le pays a besoin de votre cardio. Et si par malheur vous ressentez une pointe au cœur, ne paniquez pas. Ce n’est pas un infarctus. C’est juste votre peuple qui essaie de crier, mais comme vous avez pointé la sortie pour tout le monde, le son a du mal à passer.
Reprenez une sardine. Vous avez mérité ce sel. C’est bon pour la rétention d’eau, et la rétention d’eau, c’est ce qui donne ce côté « divinité gonflable » que vos ennemis craignent tant. Allez, circulez, la séance est finie. Et que quelqu'un nettoie ce doigt, il sent le maquereau et la gloire éternelle.
Dennis Rodman : Mon Dessert Américain
On finit toujours par avoir une petite fringale après avoir dévoré les institutions de son propre pays. C’est mathématique. Une fois que vous avez ingéré la constitution (un peu sèche, je vous l’accorde, manque de sauce), digéré l’opposition et roté un petit coup sur le drapeau national, votre estomac de tyran réclame une douceur. Quelque chose de sucré, de croustillant, d’inutile. Quelque chose d’Américain.
Parce qu’on a beau dire, les Yankees sont nuls pour exporter la démocratie — ça arrive toujours en kit, il manque des vis, et le mode d’emploi est écrit dans un langage que personne ne comprend — mais ils sont les rois du dessert industriel. Et quoi de plus industriel, de plus coloré et de plus riche en conservateurs que Dennis Rodman ?
Regardez-le. C’est un donnut géant avec des piercings. C’est la cerise sur le gâteau de votre solitude géopolitique.
Certains conseillers, sans doute des types qui ont fait des études et qui portent des lunettes trop grandes pour leur courage, vous suggéreront d’importer des céréales. « Monsieur le Maréchal-Généralissime-à-vie, le peuple a faim, les silos sont aussi vides que le regard de votre beau-frère avant son exécution. » Quelle erreur de débutant. Importer des céréales, c’est s’engager dans un cauchemar logistique. Il faut des bateaux, des trains, des fonctionnaires qui ne volent pas la moitié de la cargaison (bonne chance), et surtout, il faut distribuer. Et distribuer, c’est donner une habitude dangereuse au peuple : celle d'ouvrir la bouche pour autre chose que pour chanter vos louanges. Un peuple qui mâche est un peuple qui ne scande pas.
Et les droits de l’homme ? N’en parlons même pas. C’est le pire produit d’importation. Ça arrive avec des ONG qui sentent le patchouli et le reproche moral. C’est plein de fibres, ça fait travailler le transit de la contestation, et ça finit toujours par vous donner des ballonnements au niveau de la Cour Pénale Internationale. Non, les droits de l’homme, c’est comme le tofu : personne n’aime vraiment ça, c’est fade, et ça prend toute la place dans le frigo diplomatique.
Alors que Dennis ? Dennis, c’est du prêt-à-consommer.
L’avantage du basketteur tatoué sur le blé de l’Ukraine ou la liberté de la presse, c’est d’abord le stockage. Pour stocker dix mille tonnes de riz, il vous faut des infrastructures. Pour stocker un Dennis Rodman, il vous faut une suite d’hôtel, trois bouteilles de vodka de qualité douteuse et une connexion satellite pour qu’il puisse regarder des rediffusions de ses propres matchs en pleurant un peu. C’est une économie d’échelle monumentale.
Ensuite, il y a l’impact visuel. Si vous donnez un sac de farine à une paysanne du fin fond de votre province oubliée, elle va faire des galettes, les manger, et dix minutes plus tard, elle aura de nouveau faim. Elle ne vous remerciera même pas, elle pensera que c’est un dû. Mais si vous faites descendre d’un jet privé un homme de deux mètres, vert fluo, recouvert de gribouillis et portant des lunettes de soleil en pleine nuit, vous créez un choc ontologique. Vous ne nourrissez pas le ventre, vous saturez le cerveau. Les gens ne se demandent plus pourquoi ils mangent de la sciure de bois ; ils se demandent si l’homme-arc-en-ciel est une nouvelle espèce de divinité envoyée par vos soins pour tester leur foi.
Le Rodman est le cheval de Troie de la coolitude dans votre bunker de béton. C’est le seul moyen de dire au monde : « Je suis tellement puissant que je peux transformer un rebelle de la NBA en bibelot de salon. » C’est de la diplomatie de confiserie.
Voyez-vous, le monde occidental est une immense cour de récréation dirigée par des enfants gâtés qui s’ennuient. Quand ils voient que vous avez piqué leur jouet préféré — celui qui fait du bruit et qui a des couleurs bizarres — ils ne savent plus comment réagir. Ils ne peuvent pas vous bombarder : vous êtes en train de faire un karaoké sur du Elton John avec une légende du sport. Les sanctions économiques ? Elles glissent sur les plumes de son boa de cabaret. Dennis est votre bouclier humain en paillettes.
Et puis, avouons-le, c’est reposant. Entre deux séances de torture de membres de votre propre famille, il est agréable de discuter avec quelqu’un qui ne comprend absolument rien à votre complexe d'Œdipe national. Dennis ne vous demandera pas pourquoi votre PIB est inférieur à celui d’une application de livraison de pizzas à San Francisco. Il ne vous fera pas de leçons sur la séparation des pouvoirs. Il vous demandera juste si vous avez un briquet pour son cigare et si vous pouvez lui présenter la demoiselle qui porte un uniforme militaire trop court au troisième rang.
C’est ça, le vrai luxe du dictateur : l’amitié d’un homme qui vit dans une dimension où la gravité et la géopolitique n’existent pas.
Importez des céréales, et vous ne serez qu’un gestionnaire de famine. Un épicier en uniforme. Un syndic d’immeuble avec des missiles nucléaires. C’est vulgaire. C’est d’un ennui mortel.
Importez Dennis, et vous devenez un surréaliste. Vous rejoignez Salvador Dalí et Lady Gaga dans le panthéon des gens qui ont compris que la réalité est une option qu’on peut désactiver si l’on a assez de budget.
Imaginez la scène. Vous êtes assis dans votre tribune d'honneur. À votre gauche, le vide immense de votre existence de demi-dieu paranoïaque. À votre droite, un type qui a été marié à Carmen Electra et qui porte plus de métal sur le visage qu’une quincaillerie de banlieue. En bas, dix mille gymnastes font une fresque humaine représentant un épi de maïs géant (parce qu’il faut bien qu’ils s'occupent, les pauvres). Vous vous penchez vers lui, vous sentez l’odeur du luxe et de l’absurde, et vous lui dites :
« Alors, Dennis, tu penses quoi de ma gestion des ressources hydriques ? »
Et lui, avec ce génie propre aux gens qui ont pris trop de coups sur les parquets, vous répondra probablement : « Hey man, nice suit. »
C’est le moment où vous comprenez que vous avez gagné. Vous avez mangé le pays, et Rodman est le digestif. Il passe tout seul. Il ne laisse pas de miettes. Il ne demande pas de réformes structurelles. Il veut juste un autre cocktail et une photo pour son Instagram, même si personne dans votre pays ne sait ce qu'est un téléphone portable.
Alors, laissez tomber les cargaisons de blé. Le blé, ça pourrit. Le blé, ça attire les rats. Dennis, lui, est imputrescible. Il est protégé par une couche de laque et de cynisme hollywoodien que même un hiver nucléaire ne pourrait entamer.
C’est votre dessert américain. Savourez-le lentement. C’est un peu acide au début, ça pique la langue à cause du contraste, mais ça laisse un arrière-goût de victoire totale. Et si jamais il commence à devenir gênant, si jamais il se met à parler de "paix mondiale" un peu trop fort, vous pouvez toujours l’échanger contre deux tonnes de pièces détachées pour vos Mercedes.
C’est ça la magie du marché global : tout se recycle, même l’amitié. Surtout quand elle a les cheveux teints en rose.
Reprenez une gorgée de Cognac. Regardez votre peuple qui regarde Dennis qui vous regarde. C’est le triangle des Bermudes de la raison. C’est là que vous habitez désormais. Ne remerciez pas, c’est offert par la maison. La séance est levée, et n’oubliez pas de dire à la garde impériale de ne pas tirer sur le basketteur s’il essaie de dunker sur le portrait de votre grand-père. C’est une métaphore, ils ne comprendraient pas.
Photoshop, mon Nutritionniste Personnel
La réalité est une maîtresse exigeante, capricieuse, et soyons honnêtes, franchement mal peignée. Elle a cette fâcheuse tendance à produire des épis de maïs qui ressemblent à des dents de vieux fumeur et des rizières qui ont l’air d’avoir été tondues par un troupeau de chèvres dépressives. C’est là que le génie humain intervient. Oubliez l’irrigation, la rotation des cultures ou les engrais azotés qui font muter les grenouilles. Le véritable miracle agraire du XXIe siècle ne se trouve pas dans la terre, mais dans une suite logicielle dont l’abonnement mensuel coûte moins cher qu’une tonne de phosphate.
Bienvenue dans l'ère de la satiété binaire.
Prenez une photo de votre dernière visite dans une coopérative agricole de province. Que voyez-vous ? Un paysan qui sourit avec l'enthousiasme d'un condamné à mort, trois sacs de grain à moitié vides et un arrière-plan qui évoque davantage Verdun en 1916 qu'un grenier à blé. C’est ici que votre Ministre de la Vérité Numérique entre en scène. Il n'a pas de fourche, il a une souris ergonomique. Il ne connaît pas le cycle de l'azote, mais il maîtrise le tampon de duplication (Clone Stamp pour les intimes) avec une virtuosité qui ferait passer Jésus multipliant les pains pour un vulgaire prestidigitateur de foire aux bestiaux.
Le principe est d'une simplicité désarmante : pourquoi s’embêter à labourer quand on peut faire un "Ctrl+C, Ctrl+V" ? En trois clics, votre sac de riz solitaire devient une pyramide de nourriture si imposante qu'elle semble défier les lois de la gravité et du bon goût. C’est le miracle de la prolifération par copier-coller. On prend le même épi de blé — le seul qui a survécu à la sécheresse et aux insectes — et on le duplique jusqu'à ce que l'horizon ne soit plus qu'une mer d'or synthétique. Si un expert de l'ONU s’amuse à zoomer et remarque que chaque grain de riz possède exactement la même petite tache brune en forme de virgule, vous l’accusez d'espionnage impérialiste ou de trouble obsessionnel-compulsif. Dans votre pays, la nature est juste incroyablement symétrique, c'est tout. C'est une preuve de l'ordre moral qui règne sur vos terres.
Mais le Photoshop nutritionnel ne s'arrête pas à la quantité. C’est aussi une question d’esthétique de l’abondance. La réalité est terne, grise, poussiéreuse. Votre peuple a faim ? C’est sans doute parce que les couleurs de la province manquent de saturation. Poussez le curseur « Vibrance » à 150 %. Soudain, ce qui était une bouillie de racines non identifiées devient un ragoût aux reflets technicolor qui ferait passer un plat de chez Ducasse pour une ration de survie de la guerre froide. Un vert si éclatant qu'il semble radioactif, un jaune si profond qu'il suggère une richesse en vitamines encore inconnue de la science moderne.
L’objectif n'est pas de nourrir les estomacs, c’est de saturer les rétines. Un homme qui voit une photo de lui-même devant une montagne de pastèques géantes finit par se sentir ballonné par simple osmose visuelle. C’est ce que j’appelle la "Gastronomie Optique". Si l’image est assez lourde en mégaoctets, le peuple finira par roter du pixel.
Et parlons de vous, le Grand Consommateur en Chef. Sur ces photos, vous devez apparaître comme l'incarnation même de la prospérité que vous avez créée. Si vos joues ne sont pas assez rebondies pour refléter la lumière du flash, votre graphiste doit utiliser l’outil "Fluidité" (Liquify). On gonfle un peu ici, on lisse les cernes là. Vous n'êtes plus un simple dictateur fatigué par la gestion d'une pénurie de lubrifiant pour tracteurs ; vous devenez un bouddha de la consommation, un monument vivant à la gloire du cholestérol. Vous êtes la preuve biologique que le pays déborde de ressources : regardez ce double menton, il est le fruit de mille récoltes (virtuelles) ! Vous portez sur votre visage l'excédent calorique de toute une nation. C'est une responsabilité lourde, mais quelqu'un doit bien se dévouer pour incarner le succès.
Le secret d’une bonne photo de propagande agricole réside dans la gestion des calques. Au premier plan, le Leader, rayonnant, touchant un épi de maïs qui a été agrandi à 120 % pour ressembler à un obus de mortier. Au second plan, des paysans dont on a effacé les rides et les signes de scorbut grâce au pinceau correcteur. En arrière-plan, des entrepôts dont on a doublé la hauteur en étirant les pixels vers le haut. Si le toit de l'usine semble flotter à trois mètres du sol, ne paniquez pas : dites que c’est une innovation architecturale révolutionnaire destinée à favoriser la circulation de l'énergie vitale.
Il y a une poésie cynique dans le fait de nourrir une population avec des fichiers .PSD. C’est le stade ultime du capitalisme d'État : on a supprimé les intermédiaires inutiles comme la terre, l'eau et le soleil. On produit du contenu, pas de la nourriture. Et le contenu, contrairement au blé, ne craint ni la grêle ni les embargos internationaux. On peut stocker des tonnes de récoltes virtuelles sur une clé USB et les distribuer via les journaux télévisés.
"Mais Excellence," osera peut-être murmurer un aide de camp un peu trop lucide, "les gens ont toujours faim."
C’est là que le cynisme hollywoodien doit intervenir. Regardez-le droit dans les yeux, reprenez une gorgée de ce cognac qui coûte le PIB d’une petite ville, et répondez-lui : "Ils ne sont pas affamés, ils sont en train de vivre une expérience de réalité augmentée minimaliste."
Si le peuple se plaint de ne trouver que des cailloux dans son assiette, expliquez-leur que c’est une question de résolution. Ils voient la réalité en 480p alors que le gouvernement travaille déjà en 8K. Le problème, c'est leur matériel de réception, pas votre production. S’ils veulent voir le riz, ils n'ont qu'à regarder plus fort les affiches dans la rue. L’affiche est pleine, donc le pays est plein. C'est une logique mathématique imparable. Quiconque prétend le contraire est un terroriste de la perception, un saboteur de l'harmonie visuelle.
À la fin de la journée, quand vous rentrez dans votre palais et que vous parcourez les preuves de votre génie agraire sur votre iPad Pro, vous pouvez ressentir une immense fierté. Regardez ces champs de blé qui s'étendent à l'infini, sans une seule mauvaise herbe, sans un seul insecte, parfaitement nets de 0 à 500 mètres. C’est beau, n’est-ce pas ? C’est propre. C’est une nature domestiquée, une nature soumise à la loi du clic gauche.
Le monde extérieur essaiera de vous juger. Les agences de presse internationales s'amuseront à détourer vos montages grossiers pour montrer que vous avez utilisé le même groupe de villageois enthousiastes sur six photos différentes prises dans trois provinces éloignées. Laissez-les rire. Ils ne comprennent pas que vous faites de l'art conceptuel à l'échelle d'une nation. Vous ne trichez pas, vous proposez une vision. Vous êtes le nutritionniste de l'âme collective.
Et si jamais, par un malheureux hasard, une véritable famine venait à pointer le bout de son nez un peu trop visiblement, il vous reste l’arme ultime : le filtre "Flou Gaussien". Appliquez-le sur tout le pays. Quand les choses deviennent floues, elles cessent d'être des problèmes. Un peuple qui ne voit plus très bien ses propres côtes saillantes est un peuple qui peut enfin se concentrer sur l'essentiel : la célébration de votre prochain anniversaire.
Après tout, dans le grand livre de l'histoire, on ne se souvient pas de ce que les gens ont mangé, mais de la qualité des photos qu'ils ont laissées derrière eux. Alors, gardez le doigt sur la souris, ajustez la balance des blancs, et n'oubliez jamais : une récolte ratée n'est qu'une erreur de rendu. Un petit "Undo" et on recommence. La faim n'est qu'un bug de l'interface ; Photoshop est votre correctif universel.
Allez, faites-moi péter cette saturation. Je veux que ce maïs ait l'air plus jaune que le soleil lui-même. Le peuple a besoin de sa dose quotidienne de carotène numérique. C’est l’heure du dîner, et l’écran est servi.
Pas de Toilettes pour les Dieux
Écoutez, on ne va pas se mentir : devenir un dieu vivant, c’est 10 % de charisme, 20 % de répression sanglante et 70 % de gestion de tuyauterie. Vous avez réussi l’étape précédente. Le peuple regarde vos affiches retouchées et voit un colosse de bronze là où il n'y a qu'un petit homme avec des talonnettes et un complexe d'Œdipe mal géré. Mais il reste un détail, un petit bug biologique qui peut faire s'effondrer votre empire plus vite qu'une dévaluation monétaire : le transit intestinal.
Parce qu'un Dieu ne défèque pas. C’est la règle de base. Le jour où un sujet vous surprend avec un rouleau de papier triple épaisseur sous le bras, le contrat social est rompu. La divinité, c’est avant tout une affaire d'étanchéité. Si vous voulez manger un pays tout entier, vous devez convaincre vingt-cinq millions de personnes que vous possédez un métabolisme à rendement thermodynamique de 100 %. Vous êtes un trou noir : tout ce qui entre est converti en pur éclat de génie, en ondes de pensée bienveillante ou en décrets sur la production de boulons. Rien ne ressort. Jamais.
La logistique de cette illusion est un cauchemar qui ferait passer l'invasion de la Pologne pour une simple promenade de santé.
D’abord, il y a la question architecturale. Dans vos palais de marbre, les toilettes n’existent pas officiellement. Elles sont camouflées derrière des bibliothèques pivotantes ou dissimulées dans des coffres-forts dont le code est changé toutes les six heures. Un invité diplomatique un peu trop pressé pourrait errer des heures dans vos couloirs dorés, la vessie au bord de l'explosion, sans jamais trouver le moindre urinoir. C’est une tactique de domination psychologique : « Regardez-moi, je discute des quotas de riz depuis huit heures sans même croiser les jambes, alors que vous, pauvre mortel démocrate, vous êtes en train de suer à grosses gouttes sur votre fauteuil Louis XV. »
Mais le vrai défi, c'est le bruit. Le silence est l'allié du dictateur, mais la plomberie est une traître bavarde. Le glouglou d’une chasse d’eau est le cri de ralliement de la sédition. Pour contrer cela, vous devez mettre en place le « Protocole de la Symphonie Permanente ». À chaque fois que vous ressentez le besoin de redevenir humain pour quelques minutes, la fanfare du palais doit entonner l’hymne national à plein volume. La population doit penser : « Oh, le Grand Guide a encore une idée lumineuse, les trompettes célèbrent son génie ! », alors qu’en réalité, vous êtes juste en train de lutter contre un kebab mal digéré.
Ensuite, parlons de la gestion des déchets. C'est ici que l'on reconnaît les vrais professionnels. Les restes de votre « non-existence » digestive sont classés Secret Défense. L'unité d'élite chargée de vider vos fosses septiques privées est composée d'aveugles-muets ayant prêté un serment de sang. Chaque gramme de… disons, de « résidu de divinité », doit être escorté par un convoi blindé vers un incinérateur souterrain situé à 400 mètres de profondeur. Si une seule analyse de laboratoire tombait entre les mains de l'opposition, ils pourraient prouver que vous mangez du homard alors que le pays se nourrit de racines de pissenlit. Pire : ils prouveraient que vous avez un côlon irrité. Et on ne construit pas un culte de la personnalité sur un côlon irrité.
Le message officiel doit être clair : votre corps est une machine de fusion froide. Vous absorbez la nourriture pour la transformer en énergie spirituelle qui alimente le réseau électrique national. Quand vous mangez un chapon, c'est pour que les usines de tracteurs puissent tourner la nuit. Vous n’êtes pas en train de dîner, vous êtes en train de charger les batteries de la patrie.
C'est là que le sarcasme de la situation atteint son paroxysme. Pour maintenir ce mensonge, vous devez paradoxalement passer une partie non négligeable de votre temps de travail sur le trône. Pas celui avec les dorures, l'autre. Le vrai pouvoir, c’est la capacité de déléguer la gestion d'une famine pendant que vous gérez votre propre tuyauterie dans un bunker insonorisé.
Et les diplomates étrangers ? Ah, les pauvres. Ils arrivent avec leurs protocoles et leurs estomacs fragiles. Lors des banquets d'État, vous devez les forcer à ingurgiter des quantités astronomiques de spécialités locales (souvent à base de saindoux et de piment de contrebande) tout en les fixant avec l'œil d'un serpent qui n'a pas cligné des paupières depuis 1984. Vous ne touchez pas à votre verre. Vous ne touchez pas à votre assiette. Vous restez là, sec et impeccable, comme un mannequin de cire sous stéroïdes. Quand ils finissent par s'effondrer, demandant pitié et l'asile vers les cabinets les plus proches, vous leur offrez un sourire condescendant. « Le besoin physique est une faiblesse de l'esprit bourgeois », leur murmurez-vous, alors que vos propres sphincters hurlent à la trahison.
Car c’est cela, le prix de la divinité : l'asphyxie interne. Pour être un Dieu, il faut accepter de vivre dans un état de constipation métaphysique permanente. Le pays est à vous, ses ressources sont à vous, ses filles et ses fils sont à vous, mais vous avez renoncé au plaisir le plus démocratique de l'humanité : le soulagement d'une évacuation réussie.
Le peuple, lui, n'est pas dupe à 100 %, mais il préfère croire au miracle. C'est plus rassurant. S'ils admettaient que vous allez aux toilettes, ils devraient admettre que vous pouvez mourir. Et s'ils admettent que vous pouvez mourir, ils doivent se demander qui va payer pour les photos de maïs saturées à 200 % qu'on leur agite sous le nez. Alors, ils participent à la mascarade. Ils appellent vos excréments de la « poussière d'étoile » si par malheur ils en croisent une trace, et ils continuent de chanter vos louanges.
Dans les écoles, on enseigne aux enfants que le Grand Leader n'a pas d'anus. C’est un chapitre entier du manuel d'anatomie patriotique. On explique que votre anatomie est une ligne droite, un vecteur pur allant de la volonté vers l'action. On leur montre des schémas où votre système digestif ressemble à un accélérateur de particules. On leur dit que si vous commenciez à utiliser des toilettes, cela provoquerait un séisme de magnitude 8 sur l'échelle de Richter, car la terre elle-même ne pourrait supporter le poids de votre substance.
C’est le comble de l’ironie dictatoriale : vous possédez tout un pays, mais vous ne pouvez même pas posséder votre propre intimité biologique. Vous êtes devenu une icône, une image Photoshopée en trois dimensions, un être de pure lumière qui, en coulisses, transpire à grosses gouttes en espérant que le prochain convoi de papier toilette ultra-doux arrivera par la valise diplomatique sans attirer l'attention des services secrets américains.
Alors, cher futur tyran, avant de prendre le pouvoir et de manger votre pays, demandez-vous si vous êtes prêt pour le sacrifice ultime. Êtes-vous prêt à devenir cet être de perfection absolue, ce monument de marbre qui ne connaît ni la colique, ni le soulagement ? Êtes-vous prêt à transformer chaque flush en secret d'État ?
Parce qu'au sommet de la montagne, il n'y a pas de place pour les trônes en céramique. Il n'y a que vous, votre ego démesuré, et cette pression lancinante dans le bas-ventre qui vous rappelle, à chaque seconde, que même si vous avez convaincu vingt-cinq millions de personnes que vous êtes un Dieu, votre intestin, lui, est un fervent opposant politique qui ne demande qu'à s'exprimer.
Gardez la tête haute. Souriez à la caméra. Le monde vous regarde, et il ne doit surtout pas entendre le bruit de l'eau qui coule. La divinité est à ce prix : le silence éternel des tuyaux. Maintenant, retournez sur le balcon, saluez la foule, et contractez tout ce que vous pouvez. La patrie compte sur votre étanchéité.
Le Style 'Sac Poubelle en Cuir'
Vous avez réussi le premier test : vous ne faites plus caca. Félicitations. Vous êtes désormais une statue de marbre, une citadelle étanche, un monument à la gloire de la rétention administrative. Mais le marbre, c’est froid, et surtout, ça ne brille pas assez sous les projecteurs de la propagande. Pour manger un pays, il ne suffit pas d'avoir les intestins verrouillés à double tour ; il faut une identité visuelle qui hurle : « Je suis l’unique prédateur de cette jungle de béton, et accessoirement, je suis imperméable aux larmes de mes concitoyens. »
C’est ici qu’intervient la pièce maîtresse de votre panoplie de demi-dieu : le manteau en cuir. Mais pas n’importe quel cuir. On ne parle pas du petit blouson de motard acheté en solde chez Celio, ni de la veste de rocker fatigué qui sent la bière tiède et le désespoir. Non, je parle du long manteau noir, lourd, imposant, celui qui vous donne l’air d’un sac poubelle de luxe ou d’un canapé Roche Bobois qui aurait soudainement décidé de faire un coup d’État.
Le problème, c’est que si n’importe quel pégu de la capitale peut s’acheter une veste en cuir au marché noir, votre aura s'effrite. Si votre garde du corps porte du cuir, si votre ministre de l’Agriculture porte du cuir, si le petit dealer du coin porte du cuir, vous n’êtes plus un messie : vous êtes juste un membre d’un boys band gothique qui a mal tourné. Or, dans un pays en ruine, il ne peut y avoir qu’une seule vache sacrée. Et cette vache, c’est celle qui a fini sur votre dos.
La première étape de votre règne esthétique est donc simple : décrétez l'interdiction totale du cuir pour les civils. Appelez ça la « Loi de Préservation de la Ressource Bovine » ou le « Plan d’Austerité Épidermique ». Expliquez au peuple, avec ce ton paternel et légèrement menaçant que vous maîtrisez si bien, que le cuir est une matière de guerre, une ressource stratégique réservée à l’élite qui se sacrifie pour la patrie. Dites-leur que le polyester est plus « patriotique », que le coton est « inclusif » et que la toile de jute est le summum de la résilience nationale.
Imaginez la scène. Vous débarquez dans une zone de guerre, au milieu des décombres fumants d’une ville que vous avez vous-même ordonné de pilonner (pour des raisons de rénovation urbaine radicale, bien entendu). Tout est gris. La poussière est grise. Les soldats sont gris. Les civils, affamés, sont d'un gris translucide. Et là, au milieu de ce désert de déshérence, vous surgissez. Vous êtes une tache noire, luisante, réfléchissante. Vous brillez comme un pétrolier en plein soleil. Vous êtes le seul élément du paysage qui possède une texture. Le peuple regarde vos manches et se dit : « Regardez notre Leader, il est si lisse, si protégé, si... essuyable. »
C’est là toute la puissance du style « Sac Poubelle en Cuir ». Dans un pays où tout le monde crève de faim, vous devez avoir l’air d’avoir été emballé sous vide pour votre propre protection. Le cuir envoie un message clair : « Rien ne m'atteint. Ni les balles, ni les insultes, ni la sauce tomate. » C’est le vêtement de celui qui n'a pas besoin de respirer par la peau, parce qu'il respire par l'ego.
Vous devez cultiver ce look de mobilier contemporain égaré sur un champ de bataille. Un bon manteau de dictateur doit être assez long pour balayer la poussière du sol, mais assez rigide pour que, si vous vous tenez bien droit, on puisse poser un verre de cognac sur votre épaule sans qu’il ne vacille. Vous devez devenir un canapé branché, un canapé que l’on n’ose pas approcher de peur de laisser une trace de doigt, mais qui possède cette autorité naturelle des objets chers et inutiles.
Pourquoi le cuir ? Parce que c’est la seule matière qui fusionne la violence et le confort. C’est la peau d’un animal mort que vous portez pour montrer que vous êtes le sommet de la chaîne alimentaire. Quand vous marchez, le cuir doit faire ce bruit caractéristique, ce *criss-criss* sinistre qui annonce que la liberté d'expression vient de prendre un week-end prolongé. C’est le son de la bureaucratie qui grince. C’est le son de la peur qui frotte contre elle-même.
Regardez vos sujets. Ils sont en laine bouillie, ils sont en nylon qui gratte, ils sont en synthétique qui prend feu à la moindre étincelle de révolte. Et vous, vous êtes là, dans votre carapace de suidé tanné au chrome, impérial. Si quelqu’un ose vous jeter un œuf, il glissera. Si quelqu’un vous crache dessus, un coup de chiffon de votre valet et vous voilà de nouveau prêt pour le JT de 20h. La divinité, c’est avant tout une question de facilité d’entretien.
Certains critiques — que vous ferez fusiller pour manque de goût — diront que vous ressemblez à une doublure ratée de *Matrix* ou à un méchant de film de série B des années 80. Laissez-les dire. Ils parlent depuis le caniveau, tandis que vous, vous *êtes* le canapé. Ils sont dans le narratif, vous êtes dans la texture.
Et n'oubliez pas l'aspect pratique du monopole esthétique. En interdisant le cuir à tout le monde, vous créez un système de délation automatique d’une efficacité redoutable. Vous voyez un type avec une veste en cuir dans la rue ? C’est soit un rebelle, soit un espion, soit quelqu’un qui a trop de confiance en lui. Dans les trois cas : en prison. Le cuir devient le radar de votre paranoïa. « Si ça brille et que ce n’est pas Moi, c’est une menace. »
Imaginez votre prochaine parade militaire. Des milliers d'hommes en uniformes ternes, marchant au pas cadencé, formant une masse informe et mate. Et vous, au sommet de votre tribune, vous êtes le seul point de brillance. Vous êtes le trou noir de la mode, celui qui absorbe toute l'attention. Vous êtes un canapé d'angle en cuir pleine fleur, trônant sur un tas de cendres. C'est ça, le chic totalitaire.
À quoi bon posséder un pays si vous ne pouvez pas être la seule personne à avoir l'air d'un accessoire de luxe ? Le pouvoir, c'est le droit exclusif à la réflexion de la lumière. Le peuple n'a pas besoin de cuir ; le peuple a besoin de structures, de directives et de pulls en acrylique qui boulochent. Vous, vous avez besoin de ce sentiment de supériorité tactile. Vous devez sentir la résistance du cuir sous vos doigts quand vous signez des arrêts de mort. C'est sensuel, c'est organique, c'est... d'un goût douteux, et c'est exactement pour ça que c'est indispensable.
Alors, trouvez-vous un tanneur qui n’a pas peur du sang, commandez-lui une pièce qui nécessite au moins huit vaches et suffisamment de teinture noire pour polluer un fleuve, et drapez-vous dans votre nouvelle identité. Devenez ce sac poubelle majestueux, ce divan de guerre, ce monument d’imperméabilité. Car au final, manger un pays, c'est comme entretenir un beau cuir : il faut savoir le presser, le tanner, et surtout, ne jamais laisser personne d'autre s'asseoir dessus.
Et si jamais on vous demande pourquoi vous êtes le seul à porter cette monstruosité esthétique alors que le pays manque de chaussures, répondez simplement avec un sourire carnassier : « Je ne porte pas un manteau, je porte la peau de la nation. Et croyez-moi, elle est très confortable. »
Maintenant, sortez. Marchez dans la boue avec vos bottes assorties. Regardez la boue s’écarter, terrifiée par votre lustre. Vous n'êtes plus un homme, vous êtes une marchandise de haute facture égarée dans un monde de seconde zone. Vous êtes le Style, et le Style n'a pas d'opposition politique.
Le Train de la Procrastination
Écoutez-moi bien, tas de pressés. On vous a menti. On vous a vendu le mythe de la vitesse, du jet privé qui déchire la stratosphère en onze minutes, de la fibre optique et du TGV qui transforme le paysage en une traînée de morve floue. On vous a dit que pour posséder un empire, il fallait arriver le premier. C’est une erreur de débutant, le genre de bêtise qu’on enseigne dans les écoles de commerce pour stagiaires en burnout. Si vous voulez vraiment manger un pays – et je parle ici de le mastiquer jusqu’à ce que le dernier hectare de toundra vous reste entre les dents – il faut savoir s’arrêter. Mieux : il faut savoir ne jamais avancer.
Bienvenue à bord du *Transsibérien de l’Inertie*. Imaginez un serpent d’acier de trois cents tonnes, blindé comme le complexe narcissique d’un tyran, avançant à la vitesse vertigineuse de vingt kilomètres-heure. C’est la vitesse d’un cycliste asthmatique en plein dénivelé, ou d’une rumeur dans un village de retraités. Pourquoi ? Parce que la précipitation est l’aveu de faiblesse de celui qui a peur de manquer le dessert. Et nous, mes amis, nous sommes ici pour dévorer le buffet en entier, y compris la nappe et les serveurs.
Traverser la Russie à vingt à l'heure, ce n’est pas un voyage, c’est une coloscopie géographique. À cette allure, on ne survole pas les problèmes, on les hume. On a le temps de voir chaque fissure dans le béton des barres d'immeubles d’Ekaterinbourg, chaque ride sur le front d’un paysan qui se demande pourquoi une forteresse sur rails vient de passer trois heures à doubler sa charrette. C’est le luxe ultime : l'arrogance de la lenteur. C’est dire au fuseau horaire : « Attends-moi, mon petit, j’ai une dégustation de triangles au gras de mouton dans vingt minutes. »
Car le secret, le véritable moteur de ce train de la procrastination, ce sont les stations-service. Oubliez les guides Michelin et les restaurants à trois étoiles où l’on vous sert une émulsion de lichen sur un galet de rivière. Pour manger la Russie, il faut descendre dans les fosses septiques du goût, là où le bitume rencontre la gastronomie de survie.
À vingt kilomètres-heure, aucune station-service ne peut vous échapper. Le train ne s’arrête pas, il *accoste*. On déploie une passerelle en acajou sur le gravier sale. On descend, drapé dans ce manteau en peau de nation que nous avons confectionné au chapitre précédent, et on entre dans le temple. Ces stations-service russes sont des mirages de néon au milieu du néant, des bunkers de formica où l’on vend de l’antigel, des poupées russes à l’effigie de dictateurs déchus et, surtout, des merveilles culinaires qui n’ont de « gourmet » que l’audace de leur créateur.
Avez-vous déjà goûté le « Tchebourek de l’Angoisse » ? C’est un chausson de pâte frit dans une huile qui a probablement servi à lubrifier des chars d'assaut pendant la guerre froide, fourré avec une viande dont l'origine taxonomique ferait pleurer un vétérinaire. C’est gras, c’est brûlant, et ça contient plus d’histoire que tous les manuels de la Sorbonne. En le croquant, vous sentez le sol russe vibrer sous vos molaires. C’est ça, posséder un pays : c’est l’ingérer par ses points de vente les plus improbables.
Le wagon blindé est essentiel. On ne fait pas de la procrastination à grande échelle dans un wagon-lit de seconde classe qui sent la chaussette humide et l'espoir déçu. Non, il vous faut des parois de douze centimètres d'épaisseur pour protéger votre digestion des cris de la réalité. À l’intérieur, l’air doit être saturé d’un mélange d’encens de luxe et de vapeur de bortsch. On y vit dans un état de stase magnifique. On regarde par la fenêtre renforcée – qui transforme le monde extérieur en un documentaire muet et lointain – et on attend la prochaine étape.
Le personnel de bord doit être composé exclusivement de gens qui ont compris que le temps est une suggestion. Si votre majordome vous annonce que vous avez deux heures de retard sur l’horaire prévu, virez-le. Un bon employé doit vous dire : « Monsieur, nous avons deux jours d’avance sur l’éternité, reprendrez-vous un peu de caviar de contrebande ? »
La procrastination, ici, devient un acte politique. En refusant d’arriver à Vladivostok, vous maintenez le pays dans un état d’attente perpétuelle. Vous êtes le souverain d’un entre-deux. Entre deux gares, entre deux snacks, entre deux ères glaciaires. On ne conquiert pas un territoire en plantant un drapeau au sommet d’une montagne – ça, c’est pour les alpinistes en manque de reconnaissance paternelle. On conquiert un territoire en devenant son parasite le plus lourd et le plus lent.
Regardez ces gens sur le quai de la petite station de Novossibirsk. Ils regardent passer votre train comme on regarderait passer une église qui aurait décidé de partir en vacances. Ils voient les dorures à travers les vitres pare-balles, ils voient la fumée de votre cigare qui s’échappe par les filtres à particules haute performance. Ils voient un homme qui a compris que la Russie est trop grande pour être parcourue, mais juste assez petite pour être grignotée centimètre par centimètre.
« Pourquoi si lentement ? » demandera peut-être un journaliste étranger suicidaire qui aurait réussi à agripper une poignée du wagon.
Répondez-lui en lui jetant une croûte de pain noir : « Parce que si je vais plus vite, je risque de rater la station "Volga-Diesel-Délices" qui fait des saucisses enrobées de pâte à brioche dont la teneur en cholestérol pourrait arrêter le cœur d’un ours polaire. Et ce serait un crime contre mon patrimoine personnel. »
C’est là toute la beauté du concept. En ralentissant, vous étirez la géographie. Vous transformez un voyage de dix jours en une épopée de six mois. Vous devenez un trou noir gastronomique. Tout ce qui se trouve à portée de rails finit par être aspiré dans votre wagon : les stocks de vodka artisanale, les conserves de concombres malpropres, les ragoûts de renne dont l’odeur pourrait réveiller Raspoutine.
Et quand vous arrivez enfin – si jamais vous arrivez – vous n’êtes plus le même homme. Vous êtes plus large, plus lourd, plus saturé. Vous avez littéralement intégré le pays dans votre métabolisme. Votre foie est une carte de la Sibérie. Vos artères sont les gazoducs de l’Oural. Vous n'avez pas traversé la Russie, vous l'avez distillée, filtrée par votre paresse et stockée dans vos tissus adipeux.
La procrastination, ce n'est pas remettre à demain. C’est faire durer aujourd'hui jusqu'à ce que demain demande pardon. C’est transformer une ligne droite en un labyrinthe de pauses-déjeuner. Alors, faites chauffer la locomotive, réglez la vitesse sur « déambulateur de luxe » et ne laissez personne vous dire que vous perdez votre temps. Vous ne perdez pas de temps, vous le savourez avec un peu de moutarde forte et une pincée de mépris.
Parce qu’au bout du compte, le vrai pouvoir, ce n’est pas d’arriver à destination. C’est de posséder le chemin, et de s’assurer que personne d’autre ne puisse circuler tant que vous n’avez pas fini votre dessert. Le Style, je vous l’ai dit, n’a pas d’opposition politique. Et à vingt kilomètres-heure, même la police a trop honte pour vous mettre une amende. Elle préfère vous saluer, terrifiée par l’absurdité d’un monde où le plus lent est celui qui dévore tout.
Maintenant, servez-moi un autre verre. Je crois que j'ai aperçu un kiosque à blinis à l'horizon, et il va nous falloir au moins quarante-cinq minutes pour l'atteindre. C'est parfait. J'ai justement une nation entière à digérer.
Missiles ou Merguez ?
Écoutez ce bourdonnement. Non, pas celui de votre acouphène dû à une consommation excessive de vin de messe frelaté, mais ce grondement sourd qui fait vibrer vos incisives et décolle le papier peint de vos salons miteux. Ce son qui ressemble à un orgasme de titan ou au cri de détresse d'une plaque tectonique à qui on aurait pincé les tétons. Vous l’entendez ? Ce « VROOOOOM » titanesque qui fait trembler les fondations de l’école primaire et renverse le café du préfet ?
Certains esprits chagrins — des gens qui lisent probablement des livres sans images et s’inquiètent du prix du gaz — appellent cela un « lancement de missile balistique intercontinental ». Ils agitent des bras rachitiques en hurlant à l’apocalypse, au bouton rouge et à la fin de la civilisation. Quelle absence tragique de poésie. Quel manque flagrant de culture culinaire.
Approchez, peuple de sceptiques, et laissez-moi vous éduquer. Ce que vous avez pris pour un vecteur de mort de quarante tonnes s’élevant vers la stratosphère n’est en réalité que le ronronnement rassurant du plus grand four à micro-ondes jamais construit par l’homme. C’est le « Projet Grande-Fournée ». Et si vous aviez un tant soit peu de jugeote, vous seriez déjà en train de sortir les serviettes en papier au lieu de chercher la clé de l’abri antiatomique.
Posez-vous la question : pourquoi un État, dirigé par un homme d’un goût aussi exquis que le mien, dépenserait-il des milliards en combustible solide juste pour aller raser une banlieue grise à l’autre bout du globe ? C’est absurde. La guerre, c’est fatigant, et ça donne soif. Non, l’explication est beaucoup plus savoureuse. Ce que vous voyez monter au ciel avec la puissance de dix mille soleils, c’est simplement le mode « décongélation rapide » d’un snack de taille nationale.
Regardez la silhouette de l’engin. Cette forme cylindrique, oblongue, légèrement luisante sous le soleil de midi… Vous ne voyez pas ? On dirait une merguez monumentale. Une saucisse de l’espace, préparée pour un banquet dont vous n'êtes pas les invités, mais dont vous pouvez au moins respirer les vapeurs de kérosène aromatisé au cumin.
« Mais Monsieur, pourquoi le sol se fend-il en deux au moment du décollage ? » me demanderez-vous avec cette petite voix tremblante qui me donne envie de vous jeter des noyaux d'olive. Mais c’est évident, triple buse ! C’est le plateau tournant ! Un micro-ondes de cette puissance nécessite une inertie thermique que seule la rotation terrestre peut compenser. Quand le silo s'ouvre, ce n'est pas une trappe de lancement, c'est la porte du four qui grince un peu parce que les charnières ont pris la sauce tomate. Et ce nuage de fumée blanche qui enveloppe la base ? De la vapeur d'eau. Une cuisson à cœur, saine, équilibrée, pour que la viande reste juteuse malgré une accélération de 15 G.
Soyons sérieux deux minutes. Si c’était vraiment un ICBM, y aurait-il cette petite sonnerie délicate à la fin ? Bon, d’accord, la sonnerie actuelle ressemble plutôt à une sirène de raid aérien qui hurle sur trente kilomètres à la ronde, mais c’est uniquement parce que j’ai des problèmes d’audition et que j’aime être prévenu quand mes brochettes sont prêtes. Un « ding » de cuisine classique serait couvert par le bruit de vos pleurs inutiles. J’ai donc opté pour un avertisseur sonore de 140 décibels. C’est le progrès. C’est la gastronomie moderne.
Imaginez la logistique. Pour cuire une merguez de la taille d'un immeuble de huit étages, il faut une friction atmosphérique considérable. Le passage dans l'ionosphère, c'est le gril. La rentrée dans l'atmosphère, c'est le coup de feu final pour obtenir ce petit côté croustillant que nous aimons tous. Quand l’ogive — pardon, la garniture — touche le sol chez nos voisins, ce n’est pas une explosion nucléaire. C’est juste le moment où la moutarde est servie. Un peu brutalement, je vous l’accorde. Mais qui n’a jamais renversé un peu de sauce en dressant une table pour six millions de personnes ?
D’ailleurs, parlons-en, de cette lumière aveuglante. Les scientifiques, ces rabat-joie en blouse blanche, vous parlent de fission, de fusion et de rayons gamma. Moi, je vous parle de dorure. C’est l’effet Maillard poussé à son paroxysme technologique. Si vous voyez un champignon atomique à l’horizon, ne paniquez pas. C’est juste un soufflé qui a un peu trop gonflé. C’est un accident de cuisine classique. Qui n’a jamais eu un accident de soufflé ? La seule différence, c’est que le mien nécessite l’évacuation de trois départements et l’usage de combinaisons en plomb pour nettoyer les miettes.
Vous devriez me remercier. Au lieu de vous laisser croupir dans la peur d’une guerre froide, je vous offre le spectacle d’un barbecue géothermique permanent. Le bruit ? Un murmure de foyer. Les vibrations ? Le ronflement d’un chat de métal qui prépare le goûter. Les retombées radioactives ? Des épices exotiques, un peu piquantes sur la langue, certes, mais qui donnent un teint si particulier, presque phosphorescent, qui vous permettra d’économiser sur l’électricité cet hiver.
Et si vraiment vous persistez à croire que nous sommes en train de bombarder préventivement tout ce qui bouge à l’ouest du méridien de Greenwich, regardez-moi. Est-ce que j’ai l’air d’un homme qui prépare la fin du monde ? Je suis en train de tartiner du beurre de truffe sur une biscotte avec une nonchalance qui frise le coma hydraulique. Un homme qui s’apprête à déclencher l’hiver nucléaire ne porterait pas une serviette de table brodée à ses initiales autour du cou.
Le problème de ce pays, c’est que vous avez été conditionnés par des films de série B où les missiles transportent de la mort. Dans mon monde, les missiles transportent du goût. Ils transportent l’ambition d’un repas si grand, si massif, que la gravité elle-même essaie de le retenir au sol. Chaque décollage est une victoire de la gourmandise sur la physique.
Alors, la prochaine fois que vous sentirez le sol se dérober sous vos pieds et que vous verrez une colonne de feu déchirer les nuages, ne courez pas vers la cave. Sortez les merguez. Brandissez vos fourchettes. Et si une onde de choc brise vos fenêtres, dites-vous bien que c’est juste l’univers qui applaudit la qualité de la cuisson.
Le Style, je vous le répète, c’est de savoir transformer un holocauste potentiel en un pique-nique mal maîtrisé. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je crois que le "four" numéro 4 vient de passer en mode pyrolyse. Il y a une ville côtière là-bas qui a désespérément besoin d'un peu de sel, et j'ai justement quelques tonnes de chlorure de sodium chargées dans la tête chercheuse.
À table, messieurs-dames ! Et ne faites pas cette tête. On ne meurt pas d'une explosion, on meurt de faim dans un monde trop silencieux. Moi, j'ai choisi le bruit. J'ai choisi la fureur. J'ai choisi le micro-ondes de l'apocalypse.
Et franchement, ça sent terriblement bon d’ici. Non ?
L'Art de Pointer des Choses
Regardez bien ce doigt. Non, pas celui-là, l’autre. L’index. Celui que le Cher Leader tend vers l’horizon avec la grâce d’un chef d’orchestre dirigeant une symphonie de démolition. Dans les manuels d’histoire classique, on appelle cela de la « supervision sur le terrain ». Dans mon manuel à moi, celui qui compte vraiment, nous appelons cela « l’inventaire des stocks avant passage au grill ».
Vous devez comprendre une chose fondamentale sur l’optique souveraine : l’œil du Leader n’observe pas, il préchauffe. Lorsqu’il pointe une usine de textile, il ne voit pas des pulls en acrylique pour la classe ouvrière ; il voit des fibres de carbone susceptibles de caraméliser sous une pluie de napalm, créant ainsi une texture croustillante fort intéressante pour accompagner un velouté de béton armé. Quand il pointe une montagne, il ne s’extasie pas sur la majesté des sommets ; il vérifie si la forme rappelle davantage une meringue italienne ou un soufflé qui aurait un peu trop de tempérament géologique.
Pointer, c’est posséder. C’est la forme la plus pure de la propriété privée, car elle fait fi du notaire, du cadastre et du bon sens. C’est une pré-digestion visuelle.
Prenons un exemple concret. Imaginez le Cher Leader s’arrêtant devant un barrage hydroélectrique. Les ingénieurs, ces êtres adorables mais limités par des concepts futiles comme la « tension électrique » ou le « débit massique », s’empressent de lui montrer des schémas. Le Leader, lui, tend le doigt vers la turbine principale. À cet instant précis, l’objet cesse d’être un ouvrage d’art pour devenir, dans l’espace mental de son estomac, un batteur à œufs géant destiné à fouetter une mer de lait concentré qu’il compte bien faire importer du pays voisin après l’avoir annexé pour le dessert.
Pourquoi tout ce qu’il regarde devient-il sa propriété calorique ? C’est une question de métaphysique digestive. Le Leader est le seul être au monde dont l’indice glycémique est corrélé à la surface géographique de son empire. Plus le pays est grand, plus il a faim. C’est une extension logique de la loi de conservation de l’énergie : rien ne se perd, rien ne se crée, tout finit dans son duodénum.
Le processus est toujours le même. On appelle cela la « transsubstantiation par le regard ».
D’abord, le Leader s’arrête. Un silence de mort tombe sur la foule, un silence si épais qu’on pourrait le tartiner sur un toast. Ensuite, il plisse les yeux. Il évalue le potentiel nutritif de l’infrastructure. Est-ce que ce stade de football contient assez d’oligo-éléments ? Est-ce que ce ministère de la Justice ne manquerait pas un peu de sel ? Puis, le doigt s’élève. C’est le moment fatidique. Le doigt pointe.
À cet instant précis, les physiciens locaux (ceux qui n’ont pas encore été recyclés en allume-feu) notent une perturbation dans le champ de Higgs. La matière change de nature. L’acier devient une sorte de réglisse industrielle. Le verre devient du sucre filé. Les fonctionnaires aux alentours, pris dans le champ de vision, réalisent avec une terreur mêlée de fierté qu’ils viennent d’être promus au rang de « garniture ». Ils ne sont plus des citoyens ; ils sont le persil sur le gigot de la nation.
Le sarcasme de la situation échappe souvent aux observateurs étrangers. Ils voient un dictateur pointer des chaussettes dans une usine et ils rient. Ils disent : « Regardez ce bouffon qui explique à des ouvriers comment faire des nœuds. » Quelle erreur tragique ! Il n'explique pas comment faire des chaussettes. Il est en train d'évaluer si la maille est assez souple pour servir de sachet de thé à une échelle monumentale lorsque nous ferons bouillir l'océan Indien pour son Five O'Clock.
L’Art de Pointer est donc une discipline rigoureuse. On ne pointe pas n’importe quoi. Un bon Leader sait que pointer une décharge publique est une erreur de goût, à moins qu’il n’ait un penchant pour la cuisine fusion expérimentale à base de métaux lourds. Non, on pointe ce qui a de la gueule. On pointe les ports en eaux profondes (pour le bouillon de culture), les centres de recherche spatiale (parfaits pour les cuissons sous vide à haute altitude) et les parcs nationaux (ces magnifiques saladiers de verdure que l’univers nous a légués).
Mais attention, public adoré, il y a un revers à la médaille de ce buffet à ciel ouvert. Pointer, c’est aussi condamner. Car une fois que le Leader a décidé qu’une raffinerie de pétrole était en fait un distributeur géant de vinaigrette balsamique pour ses salades de gratte-ciel, il faut bien passer à table. Et c’est là que le Style intervient.
Le Style, c'est ce qui différencie un massacre d’un dîner de gala.
Quand le sol tremble sous vos pieds parce qu’on vient de faire sauter une chaîne de montagnes pour « aérer la pâte », ne paniquez pas. Dites-vous que le Leader est simplement en train de saupoudrer un peu de calcaire sur son gratin de provinces rebelles. C'est du croquant. C'est de l'audace. C'est l'Art de Pointer poussé à son paroxysme : transformer la géographie en gastronomie de l'extrême.
On m'a souvent demandé : « Mais pourquoi ne s'arrête-t-il jamais de pointer ? N'est-il jamais rassasié ? »
La réponse est d'une simplicité biblique. Le Cher Leader est atteint de ce que les médecins de cour appellent la « boulimie expansionniste ». Son estomac est un trou noir avec un col roulé. Pour lui, le monde est un menu qui n'a pas de fin, et chaque nouveau pays conquis n'est qu'un trou normand destiné à faire de la place pour le suivant.
Si vous voyez le Leader pointer vers vous en ce moment, ne fuyez pas. Ce serait impoli. C'est comme si un grain de riz essayait de sauter hors de la paella : c’est vain, et ça gâche la présentation. Au contraire, redressez-vous. Soyez fier. Vous êtes sur le point de devenir une calorie historique. Vous allez contribuer à l'embonpoint d'une divinité vivante.
C’est le destin ultime de toute chose dans ce pays : finir en un rot impérial qui résonnera dans les vallées comme un coup de tonnerre divin.
Car au fond, la politique n’est qu’une question de gestion de la faim. Les démocraties essaient de nourrir tout le monde et échouent lamentablement, créant des citoyens aigris et malnutris qui se disputent pour un ticket de rationnement ou une réduction sur les endives. Notre système est bien plus élégant, bien plus pur : une seule personne mange pour tout le monde. C'est la solidarité par procuration. Quand le Leader a un taux de cholestérol qui ferait exploser un laboratoire, c'est tout le peuple qui se sent gras et satisfait. Nous digérons à travers lui. Nous sommes les spectateurs de son transit intestinal, et quel spectacle, mes amis ! Quel opéra de sucs gastriques !
Alors, la prochaine fois que vous verrez une photo du Leader pointant un champ de blé avec un air inspiré, ne croyez pas qu’il s’inquiète de la récolte. Il est en train de se demander s’il va faire des crêpes avec la moitié nord du pays ou s’il préfère garder les céréales pour impaner les côtes de la mer Jaune.
Il pointe. Il regarde. Il déglutit.
Et le monde, docile, se laisse napper de sauce béarnaise.
Passons maintenant à la pratique, car je sens que vous commencez à avoir une petite mine. Vous ressemblez à des amuse-bouches qui auraient un peu trop traîné sur le buffet. Ce n'est pas bon pour l'image de marque. Un pays qui se respecte doit avoir l'air appétissant.
Regardez cette ville là-bas, sur la colline. Vous voyez ces tours de verre ? Le Leader vient de les pointer. Il a dit qu'elles ressemblaient à des asperges trop cuites. Les démolisseurs sont déjà en route avec des seaux de sauce hollandaise et des charges de C4 pour "attendrir" le quartier d'affaires.
C'est ça, la magie du pouvoir. Transformer une crise immobilière en un accompagnement printanier.
Allez, faites chauffer les assiettes. Le monde est une entrecôte, et nous avons justement oublié de demander la cuisson. Mais rassurez-vous, avec le Leader, c’est toujours "bleu". Surtout quand il s'agit de la couleur du ciel juste avant que le couvercle de la marmite ne se referme sur nous tous.
Bon appétit. Et ne pointez pas du doigt, c'est malpoli. Laissez faire les professionnels.
L'Addition, s'il vous plaît !
Approchez, mes petits agneaux du déficit, asseyez-vous. Faites de la place à table, même si le plateau est jonché d’arêtes de poisson-pilote et de miettes de PIB. Vous avez cette mine déconfite de celui qui vient de réaliser que le « Menu Dégustation Royale » n’était pas offert par la maison. Quel manque de panache ! Regardez le Leader. Il se cure les dents avec une baïonnette en or massif tout en rotant un petit air de grandeur nationale. C’est cela, la vraie classe : l’indigestion triomphante.
Mais voilà le problème technique. On a mangé les forêts, on a sucé la moelle des infrastructures, on a flambé les réserves de change au Grand Marnier et on a même grignoté les fonds de pension parce que, franchement, les vieux n’ont pas besoin de dents pour manger de la soupe. Le pays est vide. La carcasse est sur la table, et elle est tellement propre qu’on pourrait s’en servir comme instrument de musique.
Et là, surgit l’ombre terrible. Le serveur. Il ne porte pas de tablier blanc, il porte un costume de comptable et il tient entre ses doigts tremblants un petit morceau de papier thermique qui fait la taille d’un rouleau de papier toilette triple épaisseur. C’est l’Addition.
La plupart des dictateurs de bas étage paniquent à ce moment-là. Ils essaient de s’enfuir par la fenêtre des toilettes, se coincent le ventre dans le cadre et finissent pendus par les pieds sur une place publique. Amateurisme ! Le vrai gastronome d’État, celui qui sait « Manger un Pays Seul », ne paie jamais. Il n'a même pas de portefeuille. Il possède quelque chose de bien plus puissant : une descendance.
Le secret de la longévité budgétaire tient en une phrase : « Mettez ça sur la note des petits qui ne sont pas encore nés. »
C’est le concept révolutionnaire de l’héritage inversé. D'habitude, les parents se privent pour laisser un petit pécule à leurs enfants. Quelle ringardise ! C'est une insulte à la dynamique des flux. Dans notre système, nous consommons le futur pour épicer le présent. On appelle ça le « développement durable du moi-même ». Chaque steak que nous avalons aujourd’hui est techniquement prélevé sur le déjeuner d’un gamin qui naîtra en 2074. C’est propre, c’est indolore (pour nous), et ça permet d'ajouter une couche de truffes sur le désastre actuel.
Comment convaincre les générations futures de régler la douloureuse ? C’est là que le génie marketing entre en jeu. Il ne faut pas leur dire : « On a tout cramé pour s’acheter des yachts et des missiles qui font "pouf" ». Il faut leur dire : « Nous avons investi dans votre légende ».
Voyez-vous ce pont immense qui ne mène nulle part et qui s’effondre déjà parce qu’on a remplacé le ciment par de la mousse à raser pour détourner les fonds ? Ce n'est pas une malfaçon. C'est un « Monument à la Volonté de Fer ». Et la facture de 400 milliards d’euros pour l’entretien de ce tas de gravats ? C’est leur contribution à la gloire du pays. Quel honneur pour un nourrisson de commencer sa vie avec une dette équivalente au prix d’un porte-avions ! Ça lui donne un but, une raison de se lever le matin pour aller bosser à la mine. On lui offre une éthique de travail avant même qu'il sache tenir sa cuillère. On est des éducateurs, en fait.
Et puis, il y a la question cruciale du « doggy-bag ». Parce qu’une fois qu’on a bien mangé, on a toujours peur d’avoir un petit creux dans l’éternité. Le Leader ne veut pas seulement consommer le présent ; il veut privatiser le futur pour son usage personnel, même depuis sa tombe.
C’est ici qu’intervient la mise sous vide de l’histoire. Pour garantir votre doggy-bag éternel, il faut vous assurer que rien de nouveau ne puisse être cuisiné après vous. Le monde doit devenir une gigantesque boîte de conserve à votre effigie. On fige les lois, on pétrifie la culture, on momifie l'économie. On s'assure que chaque centime généré par les générations à venir serve à entretenir nos statues, à repeindre nos mausolées et à payer le loyer du serveur cloud qui fait tourner une intelligence artificielle programmé pour tweeter nos citations préférées en boucle jusqu’à l’extinction du soleil.
Imaginez la scène : en 2150, un petit citoyen famélique gratte la terre pour trouver une racine comestible. Et là, une voix de synthèse sort d'un haut-parleur rouillé niché dans une statue de bronze de vingt mètres de haut : « N'oubliez pas de verser votre redevance pour le droit de respirer l'air qui a été purifié par la sagesse du Grand Prédécesseur. Toute contestation entraînera une majoration des intérêts. »
C’est ça, le doggy-bag de l’éternité. C’est transformer le temps lui-même en une rente viagère pour un cadavre.
Vous me direz : « Mais c’est cruel ! ». Non, c’est de la gestion de patrimoine. Vous préférez quoi ? Que ces futurs enfants gaspillent cet argent dans des trucs futiles comme des écoles, des hôpitaux ou des parcs d’attractions ? Ils ne sauraient même pas quoi en faire ! Ils seraient perdus sans la structure rigide de notre dette. Nous leur offrons un cadre. Un cadre financier si étroit qu’ils n'auront jamais besoin de se poser de questions existentielles. Leur existence est déjà résolue : ils sont nés pour rembourser le homard qu’on vient de finir.
Regardez le Leader. Il demande maintenant une part de gâteau. Une part immense, décorée de feuilles d'or et de larmes de contribuables. Il sait qu'il n'aura pas le temps de la finir. Mais il s'en fiche. Il va en prendre une bouchée, puis il va demander au monde de l'emballer dans du papier d'aluminium intergalactique.
« Pour plus tard », dira-t-il avec un clin d'œil.
Le « plus tard », c'est cet endroit merveilleux où nous ne serons plus là pour entendre les huissiers frapper à la porte de l'humanité. C’est la magie de la comptabilité créative : si vous empruntez assez d’argent, vous ne devenez pas un débiteur, vous devenez une légende. Les banques ne saisissent pas les légendes. Elles leur demandent des autographes sur des reconnaissances de dette.
Alors, souriez. Le serveur approche avec l’addition. Ne baissez pas les yeux. Prenez le stylo, signez d'une croix majestueuse et ajoutez un pourboire délirant – on s'en fout, c'est l'arrière-arrière-petit-fils du voisin qui passera à la caisse.
Et surtout, n'oubliez pas de réclamer les restes. Même si ce n'est que de la couenne et des os de poulet. Dans mille ans, on veut que les archéologues trouvent nos poubelles et se disent : « Nom de Dieu, ils savaient vivre, ces parasites. »
Allez, remettez une tournée de champagne. On a encore un peu de futur à hypothéquer avant le café. Et si quelqu'un demande qui va payer la note de fin de monde, répondez simplement que le chèque est dans le ventre de la cigogne. Elle arrive, elle plane au-dessus de la maternité, et elle a une facture de frais de port qui va faire pleurer les gynécologues.
C'est beau, la transmission. On ne leur laisse pas la terre, on leur laisse l'obligation de la racheter cent fois son prix. C’est le plus beau cadeau qu’on puisse faire à la jeunesse : un challenge.
Bon appétit, et surtout, ne regardez pas derrière vous. Il y a une file d'attente de plusieurs siècles qui commence à s'impatienter, et ils n'ont pas l'air d'apprécier notre sens de la gastronomie. Mais qu’importe, nous serons déjà au dessert, quelque part entre un trou normand et l’apothéose du néant.
L’addition ? Quelle addition ? Moi, je ne vois qu’une feuille de papier qu’on peut transformer en avion. Regardez-le s’envoler. Il plane au-dessus du gouffre. C'est gracieux, un pays qui fait faillite avec style.
Garçon ! La même chose pour tout le monde, et mettez ça sur le compte du prochain millénaire. On est grands seigneurs, aujourd'hui. On régale avec l'argent des autres, c'est la seule façon de ne jamais avoir de goût de cendre dans la bouche.