Comment devenir un légume en dix secondes
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Avouez-le, vous avez mal. Là, juste derrière les arcades sourcilières. Ça pulse, ça chauffe, ça essaie désespérément de connecter deux idées qui n'ont rien à faire ensemble, comme votre compte en banque et vos envies de vacances aux Maldives. Félicitations, vous souffrez d’une maladie chronique dégé...
L'Apéro Flash : Devenir Einstein en marche arrière
Avouez-le, vous avez mal. Là, juste derrière les arcades sourcilières. Ça pulse, ça chauffe, ça essaie désespérément de connecter deux idées qui n'ont rien à faire ensemble, comme votre compte en banque et vos envies de vacances aux Maldives. Félicitations, vous souffrez d’une maladie chronique dégénérative qu’on appelle « la réflexion ». C’est moche. C’est bruyant. Et surtout, ça ne sert strictement à rien, à part vous donner des rides d’expression que même le meilleur Botox du marché, injecté par un vétérinaire clandestin, ne saurait effacer.
Bienvenue à la première étape de votre libération. Oubliez tout ce qu’on vous a vendu dans ces bouquins de développement personnel écrits par des types qui boivent du jus de chou frisé à 6 heures du matin. Ici, on ne va pas « libérer votre potentiel », on va le débrancher. On ne va pas « muscler votre cerveau », on va le transformer en une flaque de crème anglaise tiède. Et croyez-moi, le monde est bien plus beau quand on le regarde avec l'acuité intellectuelle d'une méduse échouée.
Le concept est simple : devenir Einstein, mais en marche arrière. Si Albert a passé sa vie à essayer de comprendre comment l’univers fonctionnait, nous allons passer les dix prochaines minutes à faire en sorte que l’univers ne soit plus qu’un vague concept flou, au même titre que la physique quantique ou la date de péremption sur votre yaourt au fond du frigo. C’est l’Apéro Flash. Le shot de vide. La lobotomie express qui tient dans le creux de la main et qui ne nécessite aucun scalpel, juste une volonté farouche de ne plus jamais avoir à choisir entre le tri sélectif et le nihilisme.
Regardez-vous. Vous passez vos journées à traiter des données. Des mails, des notifications, des factures, des opinions sur des films que vous n'avez pas vus, des angoisses sur la fin du monde. Votre cerveau est un vieux PC sous Windows Vista qui essaie de faire tourner le dernier jeu vidéo en 4K. Ça ventile, ça sent le brûlé, et ça finit par planter au moment où vous essayez de calculer un pourboire de 15 %. Pourquoi s’infliger ça ? Pourquoi vouloir rester "alerte" ? Alerte à quoi ? À la chute de la Bourse ? À la montée des eaux ? À la nouvelle coiffure de votre belle-mère ? Laissez tomber. L’intelligence, c’est le fardeau des gens qui n’ont pas encore compris que l’ignorance n’est pas seulement un bonheur, c’est une carrière.
L’Apéro Flash, c’est la promesse d’une descente en rappel dans les abysses de la crétinerie magnifique. C’est le passage de l’homo sapiens à l’homo simplissimus. L’idée, c’est d’inverser la courbe. On commence par oublier les capitales de l’Europe (honnêtement, qui est allé en Slovénie récemment ?), on enchaîne avec la table de multiplication de sept (une invention purement sadique de l’Éducation Nationale), et on finit en beauté par l’incapacité totale à comprendre le concept de "conséquences".
Imaginez un instant. Vous êtes là, assis sur votre canapé. Le monde s’écroule ? Vous ne comprenez pas pourquoi les gens s'agitent. La télévision diffuse des débats d’experts sur la géopolitique du Moyen-Orient ? Pour vous, c'est juste un joli ballet de cravates colorées qui bougent devant un fond bleu. C’est reposant, non ? C’est le nirvana des neurones. C’est la lobotomie sans l’odeur de l’hôpital et sans le risque de se réveiller avec une cicatrice mal faite sur le lobe frontal. C’est propre, c’est net, c’est efficace.
Certains esprits chagrins — ceux qui lisent encore des essais philosophiques le dimanche après-midi pour se donner un genre — vous diront que la pensée est ce qui nous distingue de l'animal. Quelle blague ! Est-ce qu’un golden retriever se demande s’il est assez « disruptif » dans son approche de la baballe ? Est-ce qu’un concombre fait une crise existentielle à 3 heures du matin en se demandant s'il a bien optimisé son assurance vie ? Non. Ils sont heureux. Ils sont zen. Ils sont des légumes. Et c’est exactement là que nous allons.
Devenir Einstein en marche arrière, c’est un art. C’est une déconstruction méticuleuse de tout ce qui fait de vous un être "civilisé" et donc malheureux. On commence par l’Apéro Flash, cette petite parenthèse de néant où l’on s’autorise à ne plus rien capter. C’est l’apéritif avant le grand festin de la bêtise. On ne parle pas ici d'une simple distraction, on parle d'un démantèlement systématique des circuits logiques.
Pourquoi "Flash" ? Parce que nous vivons dans une époque où tout va vite. On n'a plus le temps de faire une dépression nerveuse pendant six mois dans une clinique en Suisse. On a besoin de résultats immédiats. On veut devenir une courge avant la fin du JT. L'Apéro Flash utilise les failles de votre propre système : le surplus d'informations, le bruit médiatique, l'absurdité du marketing. On prend tout ça, on le secoue, et on vous l'injecte par les yeux et les oreilles jusqu'à ce que le disjoncteur saute.
Clic.
Vous entendez ce petit bruit ? C'est le son de votre dernière pensée cohérente qui s'évapore dans l'atmosphère, rejoignant les ballons d'hélium perdus et les promesses électorales. C’est beau, hein ?
Vous allez me dire : « Mais si je deviens un légume, comment je vais payer mon loyer ? ». Quelle question de personne intelligente ! C’est typiquement le genre d’angoisse dont vous serez bientôt débarrassé. Le loyer est un concept abstrait. L’argent est un papier avec des dessins de vieux messieurs sérieux. Une fois le processus terminé, vous ne saurez même plus ce qu’est un "propriétaire". Vous serez simplement là, existant dans un présent éternel, fasciné par la poussière qui danse dans un rayon de soleil. C’est ça, la vraie liberté. La liberté de celui qui a enfin lâché la barre et qui regarde le bateau couler en se demandant si l’eau est bonne.
On vous a menti toute votre vie. On vous a dit que le savoir était une arme. C'est vrai. C'est une arme pointée sur votre propre tempe. Chaque livre lu est une munition supplémentaire. Chaque diplôme est une grenade dégoupillée dans votre poche. L'Apéro Flash, c'est le traité de désarmement massif de votre intellect. On va rendre les armes. On va lever le drapeau blanc de la stupidité assumée.
Et ne croyez pas que c’est facile. Réfléchir est un automatisme, une sale habitude qu’on attrape dès la maternelle. Il faut une discipline de fer pour arrêter de comprendre. Il faut s’entraîner à regarder une porte pendant vingt minutes sans se demander s’il faut pousser ou tirer. Il faut apprendre à écouter un discours politique comme s’il s’agissait d’une chanson de Death Metal en finnois : c’est rythmé, c’est bruyant, mais le sens n’a aucune importance.
L'objectif final de ce chapitre n'est pas de vous donner des conseils, mais de vous donner faim. Faim de ce vide sidéral. Soif de cette absence de connexion. Vous sentez déjà les prémices ? Cette envie de bousculer la table basse et de rester vautré par terre parce que, finalement, la gravité est la seule loi que vous êtes encore capable de respecter sans effort ? C’est le début. C’est l’apéro.
Dans les pages qui suivent, nous allons explorer les différentes techniques pour atteindre ce stade de légume parfait. On va parler de la méthode du « Regard de Vache qui voit passer le TGV », de la stratégie de la « Mémoire de Poisson Rouge sous Ecstasy », et bien sûr, de l’art subtil de la conversation sans aucun verbe. Mais pour l'instant, contentez-vous de cette promesse : d'ici peu, Einstein ne sera pour vous qu'un type avec une coupe de cheveux ridicule qui tirait la langue sur une photo, et vous, vous serez enfin en paix.
Prêt pour le grand saut en arrière ? Attention, ne réfléchissez pas à la réponse. Ce serait déjà un échec. Ouvrez simplement la bouche, laissez couler un filet de bave, et laissez-vous porter par le courant. Le néant vous appelle, et honnêtement, il a l'air bien plus sympa que votre patron.
Le Chant de la Sirène : Le 'Pshhh' qui rend bête
Écoutez bien. Ce n’est pas le bruit d’une canette de soda qu’on ouvre un après-midi de canicule. Ce n’est pas non plus le soupir d’une valve de pneu qui rend l’âme sur l’autoroute A7. Non, ce son-là est bien plus sacré. C’est un sifflement court, sec, presque pudique, et pourtant, c’est le générique de fin de votre vie intellectuelle. C’est le « Pshhh ».
Si vous l’entendez, c’est que le processus est lancé. C’est le bruit que fait la porte de secours de votre cerveau quand elle s’ouvre en grand pour laisser s’échapper, dans un joyeux désordre, vos cours de géographie de quatrième, le nom de votre premier animal de compagnie et votre capacité à conjuguer le verbe « être » au subjonctif présent. C’est le son officiel de la démission neuronale. Une sorte de « Top Départ » pour une course dont la ligne d’arrivée se situe quelque part entre le bavage incontrôlé et l’incapacité chronique à distinguer votre main gauche d’une tartine de guacamole.
Considérons un instant la physique de ce sifflement. D’un point de vue purement acoustique, le « Pshhh » se situe dans une fréquence qui semble court-circuiter directement le cortex préfrontal. Vous savez, cette zone du cerveau qui vous permet de prendre des décisions logiques, comme « Je ne devrais pas manger ce kebab à 4 heures du matin » ou « Il est peut-être temps de payer mes impôts ». Le « Pshhh » agit comme une gomme magique sur cette partie de votre anatomie. En une fraction de seconde, la pression est libérée. Pas seulement la pression de la cartouche, non. La vôtre. Celle d’être un humain fonctionnel dans une société civilisée.
Imaginez la scène. Vous êtes là, assis sur un canapé dont la couleur est devenue indéfinissable suite à des années d’expérimentations culinaires et de flemme intense. Vous tenez l’objet. Vous savez ce qui va se passer. Vos derniers neurones valides — appelons-les les « Résistants » — organisent une réunion de crise au sommet de votre crâne. Ils hurlent, ils agitent des pancartes, ils rappellent que vous avez un Master en économie ou que, au moins, vous savez vous servir d’un micro-ondes. Et là, le doigt presse.
*Pshhh.*
C’est fini. Les Résistants viennent de se faire vaporiser par une nuée de gaz hilarant qui n’a plus rien de drôle, mais tout de l’anesthésie totale de la dignité. À ce moment précis, votre cerveau ne ressemble plus à un ordinateur de pointe, mais à une vieille télévision cathodique qui n’affiche plus que de la neige sur un fond sonore de friture.
Pourquoi ce bruit nous fascine-t-il autant ? Parce qu’il est la promesse d’un vide absolu. Dans un monde où tout le monde vous demande de « réfléchir », de « performer », de « networker » ou de « trouver un sens à votre existence », le « Pshhh » est la seule réponse honnête. C’est le bouton « Eject » de la réalité. C’est la sirène qui vous appelle vers les récifs de l’hébétude. Ulysse s’était attaché au mât pour ne pas succomber au chant des sirènes ; vous, vous avez probablement déjà vendu le mât pour racheter une boîte de cartouches.
Analysons la réaction physiologique post-sifflement. Elle est fascinante pour tout anthropologue de la déchéance. D'abord, il y a le regard. On l'appelle le « Regard du Poisson Mort en Plein Exil Spirituel ». Les pupilles se dilatent comme si elles cherchaient à absorber l'intégralité du néant environnant. La mâchoire, quant à elle, décide de prendre son indépendance. Elle pend. Elle oscille. Elle attend que quelque chose en tombe ou y entre, sans préférence particulière. C’est à ce stade que vous atteignez la « Vitesse de Libération Cognitive ». Vous n’êtes plus un contribuable, vous n’êtes plus un fils, une fille, un époux ou un employé du mois chez Decathlon. Vous êtes une masse organique qui fait « Bwaaaa ».
Le « Bwaaaa » est le cousin germain du « Pshhh ». Si le premier est l’annonce du départ, le second est le compte-rendu de voyage. Un voyage qui dure environ dix secondes, mais qui, dans votre tête, ressemble à une épopée cosmique où vous avez discuté du sens de la vie avec un brocoli géant vêtu d’un smoking. Malheureusement, quand vous revenez sur Terre, la seule trace de cette épiphanie est une tache de salive sur votre t-shirt et la sensation très nette que votre QI vient de perdre trente points dans un pari clandestin.
Le plus beau dans le « Pshhh », c’est sa répétitivité. C’est une addiction à la médiocrité instantanée. On ne se contente jamais d’un seul sifflement. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin vers la transformation intégrale en légume ? Après tout, il reste encore quelques synapses qui essaient désespérément d’envoyer des signaux électriques pour maintenir votre cœur en marche ou vous rappeler que vous avez laissé le gaz allumé (ironie du sort). Alors, on recommence. *Pshhh.* Encore une petite louche de néant.
À ce stade de la lecture, certains d’entre vous se disent peut-être : « Mais c’est horrible, vous décrivez la mort de l’esprit ! » Calmez-vous. Respirez. Ne voyez pas cela comme une fin, mais comme une simplification. Pensez à tout ce que vous n'aurez plus à gérer. L'angoisse existentielle ? Vaporisée par le sifflement. La culpabilité de ne pas avoir lu le dernier prix Goncourt ? Envolée dans le nuage de gaz. Le « Pshhh » est le grand égalisateur. Devant la cartouche, nous sommes tous égaux. Le neurochirurgien et le livreur de pizzas finissent avec la même expression faciale : celle d'un golden retriever qui vient de se prendre un volet dans la truffe.
D’ailleurs, si l’on étudiait l’histoire des grandes civilisations sous le prisme du « Pshhh », on comprendrait bien des choses. Pourquoi l’Empire Romain s’est-il effondré ? On nous parle de barbares, de corruption, de dévaluation de la monnaie… Foutaises. Ils ont simplement trouvé une version antique du « Pshhh ». Peut-être un sifflement de vapeur dans les thermes qui leur donnait envie de ne plus jamais porter de toge et de rester allongés en mangeant du raisin jusqu’à ce que les Wisigoths frappent à la porte.
Le « Pshhh » est le cri de guerre de la génération « Flemme ». C’est le jingle de la retraite anticipée du cerveau. Et le plus ironique, c’est que ce son est devenu une ponctuation. Dans certaines soirées, le sifflement remplace la virgule, le point, et parfois même le sujet et le verbe.
— « Alors, tu penses quoi de la situation géopolitique actuelle ? »
— *Pshhh.*
— « Ah, je vois, tu développes une approche nihiliste basée sur la déconstruction de l'espace-temps. Intéressant. »
Non, il n’est pas en train de déconstruire quoi que ce soit. Il est juste en train de devenir une aubergine. Et honnêtement, quand on voit l'état du monde, qui peut lui en vouloir ? L'aubergine ne se soucie pas du réchauffement climatique. L'aubergine n'a pas peur de l'intelligence artificielle — elle est l'antithèse biologique de l'intelligence, artificielle ou non. L'aubergine est en paix.
Alors, la prochaine fois que vous entendrez ce petit sifflement sinistre, ne fuyez pas. Ne jugez pas. Observez simplement le spectacle merveilleux de la nature qui reprend ses droits. Regardez cet humain, jadis fier et vertical, s'affaisser lentement vers le sol, porté par la mélodie du gaz. C’est le Chant de la Sirène. C’est l’appel de la terre. C’est le moment où le cerveau dit à l’âme : « Vas-y, prends tes vacances, je gère la suite avec deux neurones et une pile 9 volts. »
Et n'oubliez pas : si après le « Pshhh », vous sentez une légère odeur de brûlé, ce n'est pas le toast. C'est juste votre dernier souvenir utile — probablement votre code de carte bleue — qui vient de s'auto-combuster pour laisser de la place à une vidéo de chat qui fait du piano en boucle dans votre esprit désormais vide et spacieux comme un hangar de stockage en banlieue. Bienvenue dans le néant. C'est confortable, non ? Ne répondez pas. Vous ne savez plus comment faire de toute façon.
L'Esthétique du Clown : Pourquoi le ballon ne te va pas au teint
Regardez-le bien. Non, ne détournez pas les yeux par pudeur chrétienne ou par simple réflexe de survie face à la déchéance humaine. Observez-le, là, dans le coin VIP de cette soirée où le prix du cocktail équivaut au PIB d'un petit pays d'Afrique subsaharienne. Il s’appelle probablement Jean-Eudes, ou Kevin-en-reconversion-crypto, et il est persuadé d'incarner l'apex de la coolitude contemporaine. Pourquoi ? Parce qu’il tient entre ses mains moites un ballon de baudruche bleu turquoise, gonflé à bloc avec le gaz de la honte, le célèbre protoxyde d'azote.
C’est ici que commence notre étude de l’esthétique du clown involontaire.
Il faut comprendre une règle fondamentale de la morphologie humaine : personne, absolument personne, n'a jamais réussi à avoir l'air « ténébreux » ou « mystérieux » en tétant un morceau de latex élastique. On peut porter un costume Tom Ford à trois mille balles, avoir une mâchoire carrée à couper du jambon cru et un regard qui crie « je lis du Nietzsche au petit-déjeuner », dès que le ballon touche les lèvres, tout s'effondre. Vous passez instantanément du statut de prédateur social à celui de nourrisson sous assistance respiratoire cherchant désespérément sa tétine dans une rave party de seconde zone.
Observez la technique de Jean-Eudes. Il y a d’abord la phase de préparation. Il essaie de garder un contact visuel intense avec une proie potentielle à l'autre bout de la salle. Il veut signifier : « Regarde comme je suis subversif, je flirte avec les limites de la conscience. » Mais le problème, c’est le gonflage. Le petit sifflement — ce fameux *pshhh* dont nous parlions plus tôt — brise le tempo de la musique techno. On dirait qu’un pneu de tracteur vient de rendre l’âme. Puis, il y a l’inspiration.
C’est le moment critique où le visage de notre cobaye subit une mutation génétique accélérée. Pour aspirer le gaz, Jean-Eudes doit contracter ses muscles faciaux de manière à ressembler à un mérou en pleine crise d'asthme. Ses joues se creusent, ses yeux s'écarquillent, les veines de son cou saillent comme des câbles de pont suspendu. Le bleu turquoise du ballon projette sur son teint une lueur cadavérique, une sorte de reflet de piscine municipale à minuit, qui lui donne l’air d’avoir été repêché après trois jours d’immersion dans le canal de l’Ourcq. Esthétiquement, on est quelque part entre le cadavre de Schtroumpf et le figurant de film d'horreur à petit budget.
Et pourquoi cette couleur, au juste ? Le turquoise. C’est le choix des gens qui veulent « de la couleur » mais qui ont peur du rouge. C’est une couleur de salle de bain pour retraités à Marbella. En tenant cet objet ridicule, Jean-Eudes pense peut-être qu’il manipule une orbe magique contenant les secrets de l’univers. Pour nous, spectateurs sobres (ou simplement dotés d’un reste de dignité), il a juste l’air de vouloir faire une fellation à un dauphin imaginaire.
Une fois le gaz ingéré, le spectacle monte d’un cran dans l’échelle de l’absurde. C’est la phase de « latence ». Jean-Eudes bloque sa respiration. Il ne faut pas que le gaz s'échappe. Il est là, debout, immobile, le ballon pendant au bout de ses doigts comme un testicule flasque, le visage cramoisi. Il ressemble à une cocotte-minute sur le point d'exploser, ou à quelqu'un qui essaie de ne pas vomir dans un ascenseur bondé. La conversation s’arrête. Ses amis le regardent avec une admiration teintée de pitié, attendant le miracle.
Le miracle arrive. Le gaz percute le cerveau — ou ce qu’il en reste après des années de binge-watching de télé-réalité.
C’est là que le concept de « l’angle ridicule » prend tout son sens. La tête de Jean-Eudes bascule légèrement vers l’arrière. Ses paupières battent comme les ailes d’un papillon épileptique. Et surtout, il y a ce sourire. Oh, ce sourire. Ce n’est pas le sourire de la satisfaction, c’est le sourire de la déconnexion totale des services. C’est le rictus d’un lave-vaisselle qui vient de faire un court-circuit en plein cycle de rinçage. Les coins de sa bouche s’étirent vers ses oreilles, révélant une dentition blanchie au laser qui ne semble plus appartenir à personne.
À ce moment précis, Jean-Eudes n'est plus un homme. Il est une entité biologique dont l'unique fonction est de stocker du vide. S’il essaie de parler, c’est la fin. C’est le coup de grâce. La voix de Donald Duck sort de ce corps de mannequin, une voix suraiguë qui déchire l’air et qui réduit à néant toute tentative de séduction. « C’est trop foooooort », couine-t-il avec l’autorité d’un hamster sous hélium. C'est le son de la dignité qui quitte le bâtiment par la porte de service.
Mais ne riez pas trop vite. Car le ballon a une fonction sociale précise : il permet de repérer immédiatement qui, dans la pièce, a décidé de devenir un légume en dix secondes chrono. C’est une balise. Le turquoise est un signal de détresse esthétique. C’est la nature qui nous dit : « Attention, cet individu est actuellement en train de formater son disque dur. Ne lui confiez pas vos clés de voiture, ni même une fourchette en plastique. »
Le plus fascinant, c’est la conviction du mec au ballon. Il pense sincèrement que le contraste entre sa tenue élégante et l'absurdité du ballon crée une tension artistique. Il se voit comme un punk de luxe, un anarchiste en mocassins. En réalité, il n’est que le clown triste d’une fête foraine dont il est le seul client. Le ballon ne lui va pas au teint parce qu’il souligne la vacuité de la quête. On ne cherche pas l’extase dans un morceau de baudruche ; on y cherche juste une pause, un entracte dans la corvée d’être soi-même.
Et alors que le gaz se dissipe, que ses neurones tentent de se reconnecter tant bien que mal, Jean-Eudes subit le « retour de bâton esthétique ». C’est la phase de l’hébétude. Il regarde le ballon vide. Il a l’air d’un enfant qui vient de découvrir que le Père Noël est une invention du marketing, mais avec des cernes en plus et un filet de bave suspect au coin des lèvres. Il est là, au milieu du tapis persan, avec son bout de plastique dégonflé, et soudain, il réalise l’espace d’une micro-seconde la profondeur de son ridicule.
Pour compenser, il va en gonfler un deuxième. Vert fluo, cette fois. Parce qu’après tout, quitte à ressembler à un idiot, autant le faire en mode haute visibilité.
Alors, chers apprentis légumes, souvenez-vous de cette leçon : si vous tenez absolument à vous lobotomiser en public, faites-le avec un minimum de panache. Évitez les accessoires de goûter d'anniversaire pour enfants de quatre ans. Ou alors, assumez totalement le look. Mettez un nez rouge. Portez des chaussures trop grandes. Parce qu’entre un mec qui se veut cool avec un ballon bleu et un clown professionnel, la seule différence, c’est que le clown, lui, est payé pour avoir l’air con. Vous, vous payez pour ça. Et c’est sans doute là que réside la plus grande blague de la soirée.
Regardez-le encore une fois. Il aspire. Il gonfle. Il plane. Il s'affaisse. La boucle est bouclée. Le cycle de la vie version « légume de luxe ». Le turquoise s’estompe, laissant place au gris de la réalité. Jean-Eudes est redevenu vertical, mais son âme, elle, est restée dans le ballon. Elle flotte quelque part près du plafond, parmi les odeurs de parfum de synthèse et les espoirs déçus, attendant que quelqu'un vienne la piquer avec une épingle pour voir si elle fait encore du bruit en éclatant.
Maintenant, passez-moi le reste du gaz, je crois que j'ai encore trop de souvenirs de mon cours de géométrie de cinquième. Il reste de la place dans le hangar. C'est spacieux, c'est bleu, et ça ne juge pas.
La Voix de Donald : Un corps d'adulte, un cerveau de canard
Regardez-le. Regardez bien Jean-Eudes. Il vient de vider son troisième ballon bleu, celui qui coûte le prix d’un menu Best-Of mais qui vous nourrit exclusivement de néant. Il a cette tête qu’ont les gens qui viennent de comprendre le secret de l’univers, alors qu’en réalité, ils ont juste oublié comment on utilise une glotte. Il se redresse, ou du moins il essaie, avec la solennité d’un prophète antique s’apprêtant à livrer les Tables de la Loi. Il pose une main sur votre épaule, l’air grave, le regard humide de celui qui a enfin percé le voile de la réalité. Il va dire quelque chose de grand. Quelque chose de définitif.
Il ouvre la bouche, et là, c’est le drame.
Ce n’est pas une voix qui sort. C’est un accident industriel chez Disney. C’est le cri d’une loutre asthmatique qu’on aurait coincée dans une hélice d’avion. C’est la métamorphose instantanée d’un cadre sup’ de la Défense en Donald Duck sous hélium, mais avec le charisme d’une éponge à vaisselle usagée.
« *Meuh tu voah, la vîîîîe, c’est qu’une questioooooon de vibratiooooons…* »
Le choc est brutal. C’est le saut à l’élastique de la dignité, mais sans l’élastique. On est face à une distorsion spatio-temporelle où le contenant — un corps de trentenaire barbu avec une montre connectée et des ambitions de start-uper — est en guerre ouverte avec le contenu : un son tellement aigu qu’il pourrait briser du cristal de Bohême et faire paniquer tous les caniches de l’arrondissement.
C’est là toute la magie de la chose : le contraste. Il n’y a rien de plus drôle qu’un homme qui essaie d’expliquer la géopolitique du Moyen-Orient ou la déconstruction du genre avec une voix qui semble appartenir à un jouet pour chien couineur. C’est l’anti-charisme absolu. Si Winston Churchill avait dû exhorter les Britanniques à la résistance avec cette voix-là, nous parlerions tous allemand aujourd’hui, simplement parce que personne n’aurait pu s’arrêter de rire assez longtemps pour charger un fusil.
Le problème, c’est que Jean-Eudes, lui, ne s’entend pas. Dans sa tête, il est Morgan Freeman. Il pense que sa voix résonne avec la profondeur d’un violoncelle dans une cathédrale. Il croit sincèrement que chaque syllabe qu’il expire est une perle de sagesse qui va changer le cours de votre existence. Alors il insiste. Il insiste avec cette voix de castrat de fête foraine.
« *Nan mééé, sérieux, le système, il nous booooouffe…* »
C’est magnifique. On dirait une thérapie de groupe pour les personnages de *Looney Tunes* qui auraient fait un burn-out. Vous le regardez, et vous voyez la déchéance de l’homo sapiens en direct. Des millions d’années d’évolution pour aboutir à ça : un prédateur alpha situé au sommet de la chaîne alimentaire qui paie pour ressembler acoustiquement à une fuite de gaz dans une usine de peluches.
Mais pourquoi ce plaisir sadique que nous éprouvons ? Parce que la voix de Donald, c’est le détecteur de mensonges ultime. C’est l’humiliation physique de l’ego. Vous pouvez porter un costume à trois pièces, avoir un compte LinkedIn qui brille comme un sapin de Noël et citer Nietzsche dans le texte, au moment où le gaz passe sur vos cordes vocales, tout cela s’effondre. Vous n’êtes plus qu’un tuyau de PVC qui siffle.
Il y a une justice poétique dans ce couinement. Le mec qui se prenait pour le roi de la soirée, celui qui expliquait à tout le monde comment investir dans les cryptomonnaies il y a dix minutes, vient de se transformer en personnage secondaire de *Bob l’Éponge*. Et le pire, c’est le sérieux avec lequel il continue de débiter ses âneries. Plus le propos est profond, plus le contraste est dévastateur.
Imaginez une demande en mariage faite sous protoxyde d’azote.
« *Chéééééérie, tu veuuuuux deveniiiir ma femmmmmme ?* »
C’est le meilleur moyen de savoir si elle vous aime vraiment. Si elle ne vous quitte pas instantanément après avoir entendu cette horreur sonore, c’est que c’est la bonne. Ou qu’elle est aussi défoncée que vous, ce qui est l’option la plus probable dans ce genre de soirée.
Et puis, il y a le cerveau. Parce que le titre ne ment pas : c’est un corps d’adulte avec un cerveau de canard. Le gaz ne se contente pas de vous donner une voix ridicule, il effectue un lobotomie express, propre et sans bavure. En dix secondes, Jean-Eudes perd environ 40 points de QI, ce qui, chez lui, le ramène dangereusement proche de la température ambiante.
Le cerveau de canard a des fonctions limitées :
1. Fixer une lumière brillante avec l’intensité d’un fanatique religieux.
2. Oublier la fin de sa phrase avant même d’en avoir atteint le milieu.
3. Rire de ses propres bruits de corps.
4. Redemander « encore ».
Jean-Eudes est maintenant dans la phase où il essaie de rattraper sa propre pensée. C’est comme regarder un Golden Retriever essayer de comprendre le concept de miroir. Il commence une phrase, ses cordes vocales stridentes s’activent, son cerveau de palmipède s’emmêle les pinceaux, et il finit par juste faire : « *Gnééé…* ». C’est le summum de l’éloquence. C’est le point de rupture où l’humanité abdique.
Le plus pathétique reste sans doute le moment où il essaie de séduire. On a tous vu ce gars en boîte de nuit, un ballon à la main, tentant de glisser un compliment à une fille qui a encore assez de neurones pour faire la différence entre un partenaire potentiel et un sinistre de la route.
« *T’as de trooooop beaux yeuuuuuuuux…* »
C’est magique. C’est comme si un Orque de *Seigneur des Anneaux* essayait de chanter du Mariah Carey. La fille ne sait pas si elle doit appeler la sécurité, un exorciste, ou simplement une association de protection des animaux pour signaler un cas de détresse respiratoire sur un bipède.
Mais Jean-Eudes s’en fout. Il est dans sa bulle. Son cerveau de canard est persuadé qu’il est le centre du monde. Il est là, debout, ou presque, avec ce sourire niais qui flotte sur son visage comme une tache d’huile sur une flaque d’eau. Il est le roi de la basse-cour. Il ne se rend pas compte que chaque fois qu’il l’ouvre, il ne fait qu’ajouter une couche de peinture fraîche sur son propre cercueil social.
Car c’est ça, la réalité de la « Voix de Donald » : c’est le suicide acoustique. C’est l’instant où vous décidez que votre crédibilité n’a absolument aucune valeur. C’est un choix de vie. Certains choisissent de gravir l’Everest, d’autres de sauver des vies, Jean-Eudes, lui, a choisi de devenir une parodie de canard en plastique pour épater trois potes qui sont de toute façon trop occupés à essayer de ne pas s’étouffer avec leur propre langue.
Et le silence qui suit ? Oh, ce silence est exquis. C’est le moment où le gaz se dissipe, où la voix redescend de trois octaves dans les graves, mais où le malaise, lui, reste bien accroché aux rideaux. Jean-Eudes se rend compte qu’il vient de raconter ses problèmes de transit à toute l’assemblée avec le timbre de voix de Tic et Tac. Il essaie de reprendre une contenance. Il se racle la gorge. Il veut redevenir l’adulte qu’il n’a jamais vraiment été.
Trop tard.
L’image est imprimée. Pour le reste de la soirée, et probablement pour le restant de ses jours, il sera « le mec qui couine ». Il aura beau essayer de parler de géopolitique, de physique quantique ou de son prochain marathon, tout ce que les gens entendront, c’est ce petit *quack* résiduel dans leur esprit.
Bravo Jean-Eudes. Tu voulais t’élever, tu voulais planer, tu voulais sortir de ton corps. Mission accomplie : tu as laissé ton âme au vestiaire et tu as récupéré à la place le script d’un cartoon des années 40. Mais ne t’inquiète pas, il reste encore des ballons. Et au hangar, personne ne t’entend quacker. On se contente de regarder les bulles remonter à la surface de ton cerveau, en attendant que la dernière éclate.
Allez, reprends une bouffée. Le monde est beaucoup trop sérieux pour que tu ne sois pas ridicule. C’est ta seule utilité sociale maintenant : être l’avertissement vivant que l’évolution peut parfois faire marche arrière, et que cette marche arrière a le bruit d’un sifflet de fête foraine bon marché.
Quack, Jean-Eudes. Quack.
Le Grand Saut de la Girafe : Quand tes jambes démissionnent
Regarde bien tes rotules, Jean-Eudes. Observe-les une dernière fois avec tendresse, car dans trois secondes, elles vont déclarer leur indépendance et demander l’asile politique au Groenland. Jusqu’ici, tu pensais que tes jambes étaient des alliées fidèles, des piliers de confiance qui te portaient fièrement vers un avenir radieux (ou du moins vers le frigo). Erreur monumentale. En réalité, tes membres inférieurs sont des mercenaires sans honneur, et au premier signal de détresse synaptique, ils vont te trahir avec la célérité d’un politicien en pleine affaire judiciaire.
C’est le moment précis où le cerveau, surchargé par les vapeurs de ta bêtise volontaire, envoie un signal simple : « Garder la position verticale ». Mais le message arrive dans tes cuisses avec le décalage horaire d’un colis envoyé par La Poste en 1984. Tes muscles, eux, ont déjà reçu une autre consigne, plus sournoise : « Liquéfiez-vous ».
Bienvenue dans la phase de la Girafe Nouveau-Née.
Ce n’est pas une chute ordinaire. Tomber, tout le monde sait le faire. Un ivrogne tombe avec une certaine lourdeur tellurique, une sorte de fatalisme gravitationnel. Toi, Jean-Eudes, tu réinventes la géométrie. Tes genoux décident soudain de se rencontrer, mais vers l’intérieur, créant un X si serré qu’on pourrait y coincer un dictionnaire. Puis, par un effet de ressort mal calibré, ils s’écartent brusquement. Tes pieds, qui étaient tes ancrages au sol, se transforment en deux savonnettes géantes lancées à pleine vitesse sur une patinoire huilée.
Tu es là, au milieu du salon, à essayer de rattraper le vide avec tes mains. C’est ce qu’on appelle « le syndrome du chef d’orchestre épileptique ». Tes bras moulinent, tu cherches un point d’appui dans l’air, tu griffes l’oxygène comme si tu espérais y trouver une poignée. Mais l’air, Jean-Eudes, n’en a rien à foutre de ta survie. Il se contente de siffller entre tes doigts pendant que ton centre de gravité part en vacances à l’autre bout de la pièce sans te laisser d’adresse.
Et c’est là que le destin place son accessoire favori : la table basse.
La table basse est l’ennemi naturel de l’homme en cours de décomposition physique. Elle est là, basse, anguleuse, couverte de trucs qui ne demandent qu’à s’insérer dans tes cavités naturelles. C’est l’autel sur lequel tu vas sacrifier le peu de dignité qu’il te restait après l’épisode du *quack*. Tu ne tombes pas *sur* la table basse, tu fusionnes avec elle. Tu l’abordes avec un angle d’attaque totalement improbable, une sorte de pirouette désarticulée qui ferait passer un contorsionniste du Cirque du Soleil pour un type qui a un balai coincé dans le fondement.
Le contact est une symphonie de bruits sourds. *Schlak.* C’est ton tibia qui rencontre le rebord en aggloméré. *Vlan.* C’est ton bassin qui décide de tester la résistance du plateau en verre trempé. *Gling.* Ce sont les trois verres de mojito tiède et le cendrier « Souvenir de la Grande Motte » qui s’envolent pour entamer une chorégraphie aérienne avant de te redescendre sur la nuque.
Mesdames et messieurs, admirez l’artiste ! Regardez cette jambe gauche qui pointe maintenant vers le plafond alors que le buste est à 180 degrés, encastré entre un pouf et une pile de magazines *Géo* de 2012. À ce stade, Jean-Eudes n’est plus un être humain, c’est un accident de Tetris. Il est l’illustration vivante de ce qui se passe quand on essaie de construire une tour avec des guimauves et de l’espoir.
Le public (tes amis, enfin, les gens qui sont là pour filmer ton agonie sociale) apprécie le spectacle. Il y a un silence de cathédrale, juste interrompu par le bruit de tes poumons qui expulsent l’air dans un dernier soupir de défaite. Tu es étalé, les membres éparpillés comme si tu avais été largué d’un avion de transport sans parachute. Ta tête repose sur une tranche de saucisson qui a survécu à l’impact, et tes yeux fixent le dessous du canapé, découvrant un monde merveilleux fait de moutons de poussière et de jetons de caddie perdus.
C’est le moment où tu essaies de te relever. C’est mignon, vraiment. C’est comme regarder une méduse essayer d’escalader un mur d’escalade. Tes bras poussent sur le sol, mais tes jambes, toujours en grève illimitée, refusent de suivre. Tu ne fais que ramper sur quelques centimètres, laissant derrière toi une traînée de dignité évaporée et de renversade de bière. Tu es la girafe sur la glace, Jean-Eudes. Tu as le cou trop long, les membres trop grands, et absolument aucune notion de comment faire fonctionner tout ce bordel.
Le pire, ce n’est pas la douleur. Le tibia lancine, le coude chauffe, mais ton cerveau est trop embrumé pour s’en soucier vraiment. Non, le pire, c’est la physique. C’est cette sensation que tes os sont devenus du réglisse. Tu essaies de plier un genou, et c’est ta cheville qui pivote. Tu veux redresser ton torse, et tu finis par rouler sur le côté, renversant au passage le dernier bol de chips, qui s’éparpillent sur ton dos comme des confettis lors d’un enterrement de première classe.
« Ça va, Jean-Eudes ? » demande quelqu’un avec une empathie qui sonne aussi faux qu’un sac à main en croco sur un marché de Vintimille.
Tu veux répondre. Tu veux dire que oui, tout va bien, que c’était une performance artistique post-moderne sur la chute de l’Empire Romain. Mais tout ce qui sort de ta bouche, c’est un gargouillis informe, une sorte de bruit de canalisation bouchée. Tu es une victime de la gravité, un paria de l’équilibre. Tu es l’homme qui a démissionné de sa propre stature.
L’évolution a mis des millions d’années à nous sortir de la boue, à nous redresser, à nous donner cette bipédie fière qui nous permet de regarder l’horizon. Toi, en dix secondes et une bouffée de stupidité, tu as fait le chemin inverse à la vitesse de la lumière. Tu es revenu au stade de l'invertébré, de la chose rampante qui s'agite mollement au pied d'une table basse IKEA de la gamme "LACK" à 9 euros 99. C’est ça, ta valeur marchande actuelle : le prix d’un meuble en carton bouilli qui résiste mieux aux chocs que toi.
Regarde-toi, Jean-Eudes. Tes jambes sont maintenant entrelacées avec les pieds de la table. Tu es devenu un hybride homme-mobilier. Si on te laissait là, dans deux semaines, on poserait des lampes sur tes fesses et on rangerait les télécommandes dans tes creux axillaires. Et honnêtement, ce serait probablement la meilleure utilisation qu'on puisse faire de toi à ce stade de ta carrière biologique.
Allez, essaie encore de bouger. Contracte ce quadriceps. Allez, champion ! Ah, non. Encore un raté. Ta jambe vient de faire un mouvement de ressort latéral et a envoyé le cendrier dans le décor. C’est fascinant. C’est comme regarder un documentaire animalier sur une espèce qui aurait décidé de s’auto-éteindre par pur ennui.
Tu es là, gisant dans les miettes de ta propre existence, avec la grâce d'un sac de ciment percé. Les gens commencent à prendre des photos. Demain, tu seras un mème. "Le mec-girafe". "L'homme qui s'encastra lui-même". Tu seras la star des groupes WhatsApp "Gens bourrés qui tombent", partagé entre un oncle relou et un collègue de bureau qui te méprise.
Félicitations, Jean-Eudes. Tu ne marches plus, tu n'es plus debout, tu ne tiens plus la route. Tu es officiellement passé du statut d'Homo Sapiens à celui de Carpette Sapiens. Et le plus beau dans tout ça ? C'est que tu as encore l'air de trouver ça drôle, avec ton petit sourire baveux et tes yeux qui ne regardent pas dans la même direction.
La gravité a gagné par K.O. technique au premier round. Et toi, tu es le tapis. Un tapis qui quacke.
Chrono-Stupidité : Dix secondes de rire, trois ans de rééducation
Parlons chiffres. J’ai conscience que pour toi, Jean-Eudes, l’arithmétique est devenue une notion aussi abstraite que la dignité ou le port de la ceinture de sécurité, mais fais un effort. On va parler de Retours sur Investissement (ROI). Dans le monde merveilleux des traders de la City, on appelle ça un placement foireux. Dans ton monde à toi, celui où l’on confond « courage » et « absence totale de lobes frontaux », on appelle ça une mardi après-midi ordinaire.
Dix secondes contre trois ans. C’est le deal. C’est le pacte faustien que tu viens de signer avec la gravité, cette maîtresse cruelle qui ne pardonne jamais les excès de confiance.
Regarde ta montre. Enfin, essaye de la regarder sans que ton globe oculaire ne tente de s’enfuir vers ton oreille gauche. Dix secondes, c’est court. C’est le temps qu’il faut pour rater un créneau, pour dire une connerie à un enterrement, ou pour décider que, oui, descendre cet escalier en caddie de supermarché est l’idée du siècle. C’est l’apothéose du frisson. Durant ces dix secondes, tu es Icare. Tu voles, tu es libre, tu es le roi du parking du Lidl. Tu sens ce petit picotement dans les mains, cette montée d’adrénaline qui te fait croire que tu es immortel, alors que tu as juste le QI d’une huître sous ecstasy.
Et puis, il y a le « Crac ».
Le « Crac », c’est le signal sonore officiel de la fin de la récréation. C’est le bruit de la physique qui reprend ses droits sur la biologie. C’est le moment où ton squelette décide de divorcer de tes muscles pour partir vivre sa propre vie dans des directions opposées.
Et là, le ratio bascule. La courbe du plaisir s’effondre plus vite que l’action d’une start-up de jus de goji, et tu entres dans la phase « Trois ans ». Mille quatre-vingt-quinze jours. Vingt-six mille deux cent quatre-vingts heures. Tout ça pour avoir voulu épater une fille qui, de toute façon, préférait déjà ton cousin qui sait lire sans bouger les lèvres.
Félicitations. Tu as échangé ta capacité à résoudre une équation du premier degré et à retenir ton sphincter contre dix secondes de gloire sur TikTok, filmées par un pote qui rigole tellement qu’il a oublié d’appeler les pompiers.
Le plus fascinant dans la chrono-stupidité, c’est ce sacrifice délibéré de l’avenir sur l’autel du présent le plus crétin. Tu as littéralement jeté ton cortex préfrontal à la poubelle pour un moment de "fun" qui a duré moins longtemps qu’une pub pour des yaourts probiotiques. Hier, tu pouvais expliquer le concept de la photosynthèse (enfin, en gros). Aujourd'hui, ta plus grande victoire intellectuelle consiste à ne pas baver sur ton bavoir en plastique quand l'infirmière, Brigitte — 58 ans, une passion pour les sabots en caoutchouc et le mépris silencieux — te demande de désigner le cube bleu parmi une sélection de formes géométriques hostiles.
« Allez, Jean-Eudes, où est le carré ? »
Et là, ton cerveau, ce traître, envoie un signal qui s’égare quelque part entre ton épaule déboîtée et ton genou qui ressemble désormais à un puzzle de 5000 pièces mélangé par un enfant hyperactif. Tu fixes le cube bleu avec l'intensité d'un astronome découvrant une nouvelle galaxie, mais tout ce que tu arrives à produire, c'est un bruit de moteur de tondeuse qui refuse de démarrer.
C’est ça, le vrai coût du picotement dans les mains. On ne te l’avait pas dit sur le moment, hein ? Que le prix à payer pour avoir tenté un salto arrière depuis le toit du garage, c’était de dire adieu aux multiplications ? La table de sept est partie en premier. Elle s’est envolée au moment où ton occiput a rencontré le béton. « Sept fois huit... cinquante... cinquante-mort-aux-vaches ». C’est fini. Tu ne sauras plus jamais combien font sept fois huit. Tu ne sauras même plus ce qu'est un « sept ». Pour toi, les chiffres sont devenus des petits dessins bizarres qui décorent les machines qui font « bip » à côté de ton lit.
Et pendant ces trois ans de rééducation, tu vas avoir tout le loisir de méditer sur la relativité du temps. Einstein disait que si tu t’assieds sur une poêle brûlante, une seconde semble durer une heure. Il n’avait pas prévu le cas de Jean-Eudes qui essaye de réapprendre à boutonner sa chemise.
La rééducation, c’est le sport des gens qui ont perdu le droit de se plaindre. C’est une succession de humiliations joyeuses orchestrées par des kinésithérapeutes sadiques qui t’applaudissent comme si tu venais de décrocher la médaille Fields parce que tu as réussi à bouger ton gros orteil de trois millimètres.
« Bravo Jean-Eudes ! C’est bien ! Demain, on essaiera de tenir une cuillère ! »
Et toi, tu es là, tremblant de tous tes membres, la sueur au front, le regard vide, avec une seule pensée qui tourne en boucle dans les trois neurones qui n'ont pas encore déposé le bilan : « Est-ce que les dix secondes en valaient la peine ? »
La réponse est évidemment non, mais ton cerveau est désormais trop endommagé pour traiter cette information. Alors, tu souris. Ce petit sourire de ravi de la crèche, celui qui inquiète tes parents et qui fait dire aux médecins : « Il est stable, mais il faudra oublier les échecs et la conduite d'engins motorisés ».
Tu as troqué ton autonomie contre un souvenir flou. Tu as sacrifié ta carrière, tes amours, et ta capacité à utiliser une fourchette sans t'éborgner, tout ça pour une sensation de légèreté qui n'était, en fait, que le prélude à une chute de six mètres.
Le ratio est sans appel : 1 seconde de stupidité = 109 jours de souffrance. C'est le taux d'intérêt de l'idiotie. Et le pire, c'est que tu es un client fidèle. On te voit déjà, dans deux ans et demi, à peine capable de marcher sans tituber comme un capitaine de navire en pleine tempête, lorgner sur une trottinette électrique en te disant : « Tiens, et si je tentais de descendre la rampe de skate avec ça ? »
Parce que c’est ça, la magie de la chrono-stupidité. Elle est cyclique. Elle se nourrit de l'oubli. Le traumatisme crânien est une bénédiction pour l'idiot : il efface le souvenir de la douleur, ne laissant que le désir de retrouver ce petit picotement dans les mains.
Alors, vas-y, Jean-Eudes. Reprends un petit gâteau, essaye de ne pas le mettre dans ton nez, et écoute bien le bruit du monde qui continue de tourner sans toi, à une vitesse que tu ne peux plus concevoir. Tu as voulu défier le temps, tu as voulu compresser l'existence dans une capsule de dix secondes de pur n'importe quoi. Mission accomplie. Tu es maintenant le maître du temps lent. Le temps où chaque seconde s'étire comme un chewing-gum collé sous une table de bistrot.
Dix secondes pour devenir un mème. Trois ans pour redevenir un bipède. Et le reste de ta vie pour te demander pourquoi, au moment fatidique, tu as crié « Regardez ça ! » au lieu de « Au secours ».
Mais bon, on ne va pas se mentir : la vidéo était hilarante. Surtout le moment où ton visage a pris la forme de la bordure du trottoir. Un chef-d'œuvre de géométrie variable. Ça valait bien quelques neurones, non ? Après tout, à quoi servent les multiplications quand on a la gloire éternelle sur un serveur poussiéreux de la Silicon Valley ?
Tais-toi et mange ta compote. Brigitte arrive avec le ballon de gym. C’est l’heure de ta dose quotidienne d’humiliation physique. Souris, Jean-Eudes. Tu es une star. Une star en fauteuil roulant, certes, mais une star quand même.
Archéologie de Trottoir : La quête du Graal en alu
Regarde bien le sol, Jean-Eudes. Non, pas tes pieds — enfin, si, techniquement ils sont là, au bout de tes jambes molles qui pendent comme deux spaghettis trop cuits sur le repose-pied de ton carrosse de métal. Mais regarde plus loin. Là, à la frontière exacte entre le bitume grisâtre et la bordure de granit où tu as laissé, il y a quelques mois, un morceau significatif de ton lobe frontal. C’est là que se trouve le nouveau centre du monde. Ton El Dorado. Ta Terre Promise.
Bienvenue dans l'Archéologie de Trottoir.
Avant, quand tu marchais comme un primate arrogant avec une colonne vertébrale fonctionnelle, ton champ de vision se situait à environ un mètre soixante-dix du sol. Tu regardais les nuages, les jolies filles, ou l’écran de ton téléphone pour vérifier le nombre de likes sur ta dernière vidéo intitulée « Je saute dans un broyeur à végétaux avec un parapluie ». Aujourd’hui, le destin (et une mauvaise réception sur le vertex) a réduit ton horizon. Ta ligne de mire est désormais fixée à quarante centimètres au-dessus du niveau de la mer de pisse et de mégots. Tu es devenu un spécialiste de la basse altitude. Un expert en micro-déchets. Un véritable Indiana Jones du caniveau, mais avec moins de fouet et beaucoup plus d'escarres.
Et quel est l'objet de ta quête, mon valeureux chevalier en fauteuil roulant ? Quel est ce Graal qui fait briller tes yeux restés miraculeusement dans leurs orbites ? L’aluminium. Pas celui des canettes de soda classiques, non, ça c’est pour les débutants, pour les clochards qui ont encore la force de traîner des sacs poubelles. Toi, tu cherches la pépite. La petite capsule de protoxyde d'azote. Ce petit cylindre d’acier chromé, oblong, brillant comme un suppositoire de l'espace, que les gamins du quartier vident par dizaines pour se griller les trois derniers neurones qui leur servaient à lacer leurs chaussures.
Pour le commun des mortels, c’est une ordure. Pour toi, c’est une relique sacrée. C’est le vestige d’une fête à laquelle tu n'as pas été invité, le fossile d’une euphorie de dix secondes qui ressemble étrangement à la tienne, sauf qu'eux, ils ne finissent pas avec Brigitte qui leur masse les mollets en leur demandant s’ils sentent « le petit chatouillis ».
Regarde-la, là-bas, coincée entre une crotte de chien fossilisée et un ticket de loto perdant. Elle brille. Elle t’appelle. C’est l’Alu de la Destinée.
L'extraction est un art. Un sport de haut niveau pour quelqu'un dont le centre de gravité a la stabilité d'une tour de Jenga lors d'un séisme de magnitude 8. Tu sors ton arme secrète : la Pince de Préhension. Cet accessoire que le catalogue médical appelle « Aide à l’autonomie pour senior » mais que tu préfères appeler « L’Extracteur d’Âme ». C’est une tige en plastique munie d’une gâchette qui actionne une mâchoire en caoutchouc à l’autre bout. Un prolongement dérisoire de ton bras qui tremble comme un vibreur de téléphone en fin de batterie.
L'opération commence. Le public (composé d'un pigeon galeux et d'un retraité qui promène son caniche) retient son souffle. Tu tentes une approche par le flanc gauche. La roue de ton fauteuil frotte contre la bordure. *Grincement.* Un bruit qui, dans ton monde de silence et de compote à la pomme, résonne comme le cri d'une banshee. Tu te penches. Doucement, Jean-Eudes. Ne dépasse pas l'angle critique. On se souvient tous de ce qui s'est passé la dernière fois que tu as essayé de ramasser une pièce de deux euros : tu as fini par faire la roue, mais sans le mouvement de rotation complet. Un simple basculement facial à 90 degrés.
La pince descend. Elle tâtonne. Elle frôle la capsule. Celle-ci roule un peu plus loin dans le caniveau, s'enfonçant dans une boue noire et mystérieuse qui semble contenir l'intégralité du tableau périodique des éléments, ainsi que quelques virus disparus depuis le Moyen Âge. Tu ne lâches rien. C'est ça, la résilience. C'est ça, être un "survivant". Tu es en train de risquer une luxation de l'épaule pour un déchet métallique d'une valeur marchande de zéro virgule zéro rien du tout. Si ça, c'est pas du panache, je ne m'y connais pas.
« Qu’est-ce que vous faites, Monsieur Jean-Eudes ? »
C’est Brigitte. Elle vient de sortir du centre de rééducation. Elle porte ses Crocs mauves et son sourire de sainte qui commence à avoir envie de s’acheter un lance-flammes. Elle te regarde avec cette pitié mielleuse qui te donne envie de lui jeter ton bassinier à la figure.
— « Je… je fais de l’archéologie, Brigitte. Je documente la chute de la civilisation par le biais de ses contenants pressurisés. »
Bon, en réalité, tu as juste bafouillé un truc qui ressemblait à « Gneugneu… brillant », mais dans ta tête, c’était du Oscar Wilde.
Brigitte soupire. C’est un soupir de catégorie 5. Le genre de soupir qui pourrait alimenter une éolienne pendant trois jours. Elle se baisse — sans aucun effort, la garce, avec ses genoux qui fonctionnent — et ramasse la capsule d’un geste négligent.
— « Ce n’est que de la saleté, vous savez. Allez, on rentre, c’est l’heure de la séance de verticalisation. »
La verticalisation. Le mot qui fait trembler les légumes. On va te sangler sur une planche et te redresser comme un sapin de Noël après une soirée trop arrosée, juste pour rappeler à tes organes que la gravité existe. C’est l’humiliation ultime : passer de l’archéologue de caniveau au statut de poteau indicateur humain.
Mais alors qu’elle te pousse vers l’entrée, tu jettes un dernier regard vers le caniveau. Et là, tu le vois. Un autre éclat. Plus gros. Plus pur. On dirait une canette de boisson énergisante au Guarana, édition limitée. Elle est là, à moitié immergée dans l'eau croupie, comme l'Atlantide attendant d'être redécouverte. Un trésor de 33cl de pur aluminium brossé.
Tu sens une larme couler le long de ta joue. Est-ce de la tristesse ? De la frustration ? Ou juste un canal lacrymal bouché par la poussière de béton ? Qu'importe. Dans ton esprit, tu n'es plus un homme brisé dans un fauteuil trop grand. Tu es l'Empereur du Trottoir. Le collectionneur de vide. Le conservateur du musée des occasions manquées.
Tu te promets de revenir. Demain. Quand Brigitte sera occupée à changer la poche de perfusion du vieux Bernard. Tu reviendras pour cette canette. Tu perfectionneras ton maniement de la pince. Tu étudieras les courants d'eau de pluie pour prédire où les capsules s'agglutinent. Tu deviendras le maître du bas-fond.
Parce qu'au fond, Jean-Eudes, c'est ça, ton nouveau super-pouvoir. Les gens normaux passent à côté de la beauté brute du déchet sans même la voir. Ils marchent sur les trésors du bitume avec l'indifférence des ignorants. Toi, tu as le temps. Tu as tout le temps du monde pour contempler la perfection d'un opercule de yaourt écrasé. Tu as la patience d'un prédateur de décharge publique.
Et quand enfin, un jour, tu parviendras à ramasser cette canette de Guarana sans basculer en avant, ce sera ta victoire. Ton triomphe. Ta médaille d'or aux Paralympiques de la misère humaine. Tu la brandiras vers le ciel, sous les yeux médusés des passants, et tu crieras… enfin, tu essaieras de crier… quelque chose de grand.
Mais pour l’instant, contente-toi de ta compote. Brigitte a raison, elle est à la poire aujourd’hui. Un luxe que même les plus grands archéologues de l’Egypte ancienne n’auraient pu s'offrir. Savoure chaque cuillerée, Jean-Eudes. Le caniveau ne va nulle part. Il t'attendra. Il attend toujours ceux qui ont décidé que dix secondes de gloire valaient bien une vie à hauteur de pneu.
Le Syndrome du Poisson Rouge : Oublier la question avant la fin
Brigitte vient de te poser une question. C’était il y a exactement quatre secondes, ce qui, dans ton nouvel état de grâce neuronale, correspond approximativement à la période du Jurassique supérieur. Tu as vu ses lèvres bouger, tu as perçu un son mélodieux — une sorte de gazouillis administratif concernant probablement la consistance de tes selles ou l’heure de ta prochaine sédation — et puis, plus rien. Le vide. Un grand écran blanc, immaculé, comme une page de carnet que l’on vient d’arracher parce que le gribouillis dessus faisait tache.
Bienvenue dans le Saint des Saints de la légumisation : l’oblitération spontanée de la mémoire immédiate.
On nous rabâche les oreilles avec la « pleine conscience », cette invention de bobos en leggings qui paient des fortunes pour apprendre à « vivre l’instant présent ». Toi, Jean-Eudes, tu as hacké le système. Tu ne vis pas l’instant présent, tu *es* l’instant présent, parce que le passé a été liquidé par tes synapses comme un stock de yaourts périmés dans un supermarché en faillite. Ton cerveau est devenu une Story Instagram réglée sur le mode « autodestruction après deux secondes ». C’est une prouesse. C’est le minimalisme cognitif poussé à son paroxysme.
Regarde Brigitte. Elle attend. Sa main est posée sur sa hanche, son sourcil droit bat la mesure de son agacement. Elle vient de te demander : « Alors, elle est bonne cette compote, ou je te la sers par l’oreille ? » Enfin, c’est ce que tu imagines, car le contenu réel de la phrase s'est évaporé dès que le point d'interrogation a pointé le bout de son nez.
Pour toi, la structure d’une phrase complexe est une agression. Un sujet, un verbe, un complément ? C’est beaucoup trop de bagages pour un voyageur aussi léger que toi. Le temps que l’interlocuteur arrive au complément, ton sujet a déjà pris sa retraite en Floride et ton verbe s'est noyé dans la mare de bave qui stagne au coin de ta lèvre.
— « Hein ? »
C’est ton mot. Ta signature. Ton mantra. Le « Hein ? » n’est pas une marque d’incompréhension, c’est un acte de résistance. C’est le bruit que fait un disque dur qui rend l’âme après avoir essayé de lire un fichier trop lourd. En prononçant ce monosyllabe baveux, tu annonces au monde que tu as officiellement quitté la sphère des mammifères supérieurs pour rejoindre celle des carpes koï de luxe.
Les gens normaux s’inquiètent de la maladie d’Alzheimer. Ils font des mots croisés, mangent des oméga-3 et récitent des listes de capitales pour retarder l’inévitable. Quelle perte de temps. Toi, tu as sauté l’étape de la décrépitude lente pour embrasser la virginité mentale totale. Chaque seconde est une surprise. Chaque cuillerée de poire est la première cuillerée de poire de l’histoire de l’humanité. Tu découvres le monde avec les yeux d’un nouveau-né qui aurait pris vingt ans de Lexomil au petit-déjeuner.
Tiens, Brigitte parle encore.
— « Jean-Eudes, concentre-toi. Je te demande si tu as vu le docteur ce matin. »
Tu la regardes. Tu vois ses lunettes. Elles brillent. Oh, un reflet. C’est joli, un reflet. On dirait une petite étoile capturée dans du plastique. Tu te demandes si l’étoile a froid. Tu te demandes si… de quoi on parlait ? Ah oui, Brigitte. Elle a une tache sur sa blouse. On dirait la forme de l’Italie, mais sans la Sicile. C’est fascinant, la géographie lactée.
— « Quoi ? » rectifies-tu, pour varier les plaisirs.
Le « Quoi ? » est plus offensif que le « Hein ? ». Il sous-entend que c’est elle qui est inintelligible, que sa syntaxe est défaillante, qu’elle devrait s’excuser d’avoir interrompu ta contemplation mystique d’un grain de poussière en suspension dans un rayon de soleil.
La vérité, c’est que ton cerveau est devenu une boîte aux lettres sans fond. Les informations tombent dedans et s’écrasent directement dans le broyeur de documents situé au sous-sol. C’est une libération divine. Imagine le poids dont tu t’allèges ! Plus de rancœurs, plus de remords, plus de listes de courses, plus de codes de carte bleue. Tu es le premier homme vraiment libre. Tu ne sais plus qui est le président de la République, et franchement, à voir la gueule du pays, c’est probablement le meilleur antidépresseur du marché.
Mais attention, devenir un poisson rouge demande de la discipline. Il ne faut pas laisser un souvenir parasite s'accrocher à une paroi de ton bocal crânien. Si jamais tu te surprends à te souvenir du début de la phrase de ton interlocuteur, secoue la tête. Un petit spasme, une moue dubitative, et hop, la chasse d’eau neuronale s’active.
Prends l’exemple de cette canette de Guarana dans le caniveau, dont nous parlions plus tôt. (Enfin, « nous », c’est une façon de parler, puisque tu as déjà oublié le chapitre précédent). Si tu parviens à te souvenir que tu voulais la ramasser, tu es encore dans l’effort, dans la tension, dans l’humain. Le vrai légume, lui, voit la canette, s’émerveille de son rouge éclatant, tend la main, et oublierait pourquoi sa main est tendue avant même d’avoir touché l’aluminium. Il reste là, le bras en l’air, tel une statue à la gloire de l’amnésie, jusqu’à ce qu’un pigeon vienne s’y poser. Ça, c’est le niveau Master.
Brigitte commence à s’impatienter. Elle tape du pied.
— « Bon, Jean-Eudes, la poire ou la pomme pour demain ? Réponds, enfin ! »
La poire ? La pomme ? Ce sont des concepts métaphysiques bien trop vastes. Tu essaies de formuler une réponse. Ton cerveau lance une recherche dans les archives.
*Accès au dossier « Fruits »… Erreur 404. Dossier supprimé pour faire de la place au souvenir d’une mouche vue en 1994.*
Tu ouvres la bouche. Tu es sur le point de dire quelque chose de monumental. Peut-être vas-tu choisir la poire. Peut-être vas-tu dénoncer l’absurdité de la condition humaine. L’air passe dans tes cordes vocales. Le son commence à se former. Et là, le drame. Un courant d’air fait bouger le rideau.
Le rideau est bleu. Bleu comme la mer. La mer, c’est là où il y a des poissons. Les poissons, ça n’a pas de bras. C’est triste, un poisson sans bras. Comment ils font pour se gratter le nez ?
— « … Hein ? »
Brigitte soupire. Elle ramasse le pot de compote. Elle te regarde avec cette pitié mâtinée de lassitude qui est le salaire habituel des saints et des infirmières sous-payées. Elle s’en va. Elle ferme la porte.
Tu es seul. C’est merveilleux. Tu ne sais pas pourquoi tu es là, ni qui est la dame en blanc qui vient de partir, ni pourquoi tu as un goût de poire dans la bouche. Tu es une ardoise magique que l’on vient de secouer vigoureusement.
Soudain, une pensée fulgurante traverse ce qui te sert de cortex : « J'avais une question à poser. »
C’était une question importante. Une question sur la vie, la mort, ou peut-être sur l’emplacement de tes pantoufles. Tu te concentres. Tu fronces les sourcils. Tu mobilises tes dernières réserves d’ATP. La question remonte à la surface, elle est là, elle palpite, elle va sortir…
… Et puis tu vois ton gros orteil qui dépasse de la couverture. Il est velu. On dirait un petit kiwi sauvage. Pourquoi as-tu un kiwi au bout du pied ? C’est une mutation ? Est-ce que tu vas devenir un homme-kiwi ? Est-ce que les hommes-kiwis ont droit à une allocation handicapé supplémentaire ?
La question initiale est morte. Enterrée sous une couche de ouate mentale.
C’est ça, le triomphe du poisson rouge. C’est cette capacité héroïque à ne jamais terminer une pensée, parce que la suivante est forcément plus brillante, ou plus colorée, ou simplement plus proche de ton champ de vision immédiat. Tu es une succession de départs sans jamais aucune arrivée. Un marathonien qui s’arrête tous les trois mètres pour regarder ses lacets.
Dans dix secondes, tu auras oublié que tu lis ce livre. Tu auras oublié que tu aspires à devenir un légume. Et c’est là que tu sauras que tu as réussi. Car le vrai légume ne sait pas qu’il est un légume. Il se contente de pousser, dans le silence feutré de son potager intérieur, loin du bruit et de la fureur de ceux qui ont la malédiction de se souvenir du prix de l’essence ou de leur date d’anniversaire.
Savoure ce vide, Jean-Eudes. C’est le luxe ultime. C’est le silence radio sur toutes les fréquences. Ne t’inquiète pas pour la canette de Guarana, ou pour Brigitte, ou pour le sens de la vie. Tout ça, c’est pour les gens qui ont de la mémoire. Toi, tu as mieux. Tu as l’éternité, découpée en tranches de trois secondes.
D’ailleurs, qu’est-ce que tu faisais, déjà ? Ah oui. La compote. C’était quoi, le parfum ?
— « Hein ? »
B12 ou pas B12 ? : Le jeu télévisé où tes nerfs sont le prix
Mesdames, messieurs, et toi aussi, Jean-Eudes, qui ne sais plus si tu as éteint le gaz ou si tu es toi-même une plaque à induction, soyez les bienvenus sur le plateau de l'émission la plus courte de l'histoire de la neurologie ! On applaudit bien fort — enfin, essayez de taper vos deux mains l'une contre l'autre sans vous éborgner, c'est déjà le premier défi.
Bienvenue dans « B12 ou pas B12 ? », le jeu où l’on parie sur la vitesse à laquelle ton système nerveux va se transformer en un plat de spaghettis trop cuits.
Regarde-toi, Jean-Eudes. Tu as cette petite étincelle dans l’œil. Non, pardon, c’est une cataracte précoce ou peut-être juste un reflet de la lampe. Tu te demandes pourquoi tes jambes font du « moonwalk » alors que tu essayais juste d'aller aux toilettes. Tu te demandes pourquoi tes mains tremblent comme si elles essayaient de déchiffrer du morse invisible. La réponse est simple, elle tient en trois caractères, une lettre et deux chiffres : la B12. La cobalamine. Le carburant de tes câbles internes.
Mais attention ! Ici, on ne cherche pas à se soigner. On n'est pas chez les adeptes du quinoa et du yoga matinal. On est dans la phase de transition vers le stade de la courge. Et pour devenir une courge de compétition, il faut apprendre à dire adieu à sa gaine de myéline.
Imagine tes nerfs comme des fils électriques de mauvaise qualité, achetés dans un bazar louche au fin fond d'une zone industrielle. Normalement, ils sont entourés de plastique protecteur pour que le courant aille d'un point A (ton cerveau) à un point B (ton gros orteil). Dans ton cas, Jean-Eudes, on a décidé de retirer le plastique. Pourquoi ? Parce que les étincelles, c'est festif. Parce que quand le courant saute, on rigole beaucoup plus que quand on suit les instructions du code de la route.
C’est le grand dilemme de ton existence actuelle : préfères-tu pouvoir marcher droit et te souvenir du nom de ton premier chat, ou préfères-tu avoir l’air d’un flan à la vanille qui essaie de rire devant un documentaire sur les tracteurs ?
Le choix est vite fait. La marche droite, c’est pour les gens qui ont des responsabilités, des factures à payer et des rendez-vous chez le dentiste. Le rire idiot du légume, c’est la liberté totale. C’est l’anarchie synaptique.
Entrons dans le vif du sujet : la négociation avec ton système nerveux.
Tes neurones sont des fonctionnaires fatigués. Ils travaillent 24h/24 depuis que tu es né, et franchement, ils n’en peuvent plus de porter tes pensées de merde sur le prix des tomates ou sur le fait que Brigitte ne t'a pas rappelé. Ils font grève. Et le manque de vitamine B12, c’est leur préavis de grève illimitée.
Quand tu ressens ces petits fourmillements dans tes doigts, ce n'est pas de la magie, c'est tes nerfs qui t'envoient des SMS pour dire : « On se casse en vacances à Mykonos, démerde-toi avec ton sens de l'équilibre ». Et toi, au lieu de paniquer et de te ruer sur une ampoule de complément alimentaire dégueulasse au goût de fraise chimique, tu dois applaudir. Tu dois leur dire : « Bon voyage, les gars ! Laissez les clés sous le paillasson de mon cervelet ! »
Parce que c’est là que le fun commence.
Sans B12, ton système nerveux devient un terrain de jeu absurde. Tu commences à percevoir le monde comme une vidéo YouTube en 240p avec une connexion 56k. Les informations arrivent par intermittence. Tu vois un escalier ? Ton cerveau l’interprète comme un piano à queue ou une cascade de crème anglaise. Tu essaies de dire « Constitutionnel » ? Ta bouche produit un son qui ressemble au cri d’un morse qu’on égorge avec une petite cuillère. C’est hilarant !
Le public adore. Regarde-les, ils se marrent. Enfin, ils ne sont pas là, c'est une hallucination due à ton anémie pernicieuse, mais l’important c’est que *toi*, tu penses qu’ils se marrent.
Dis-moi, Jean-Eudes, à quoi ça sert de « marcher droit » ? Marcher droit, c’est pour aller au travail. C’est pour suivre une ligne jaune dans le métro. C’est d’un ennui mortel. Alors que tanguer comme un marin breton après trois litres de cidre frelaté, sans même avoir dépensé un centime au bar, c’est une prouesse économique ! C'est le triomphe de la biologie sur la gravité.
Ton système nerveux te supplie : « S'il te plaît, mange un morceau de foie de veau, donne-nous de la cobalamine, on veut juste pouvoir commander nos sphincters correctement ! »
Et là, tu dois être ferme. Tu dois lui répondre avec la sagesse du légume : « Non. Les sphincters, c’est une construction sociale. Je préfère rire comme une hyène parce que j’ai confondu ma chaussure avec un jambonneau. »
C’est ça, le secret du passage au stade végétal. C'est l'acceptation de la déconnexion.
Dans ce grand jeu télévisé de la déchéance, il y a des épreuves passionnantes. Par exemple, l'épreuve de la « Propriocéption Perdue ». Le but est simple : ferme les yeux et essaie de toucher ton nez. Dans un monde avec B12, tu y arrives. C'est nul. On s'ennuie. Sans B12, tu finis par te mettre le doigt dans l'œil, puis dans l'oreille, pour finir par caresser l'épaule de ton voisin de palier qui passait par là. C’est créatif. C’est une performance artistique digne du centre Pompidou.
Et que dire de la mémoire à court terme ? Ah, la fameuse mémoire ! Ce fardeau ! Grâce à la carence en B12, tu peux redécouvrir la joie de regarder le même épisode de *Columbo* douze fois par jour en étant surpris à chaque fois que c'est le gars avec le cigare qui a fait le coup. Tu vis dans un présent perpétuel, une boucle temporelle de pure extase idiote.
Le médecin — ce rabat-joie en blouse blanche qui sent le savon antiseptique — te dira que tu risques des lésions irréversibles. Il utilisera des mots compliqués comme « sclérose combinée de la moelle ». Ne l’écoute pas. « Irréversible », c’est juste un mot de marketing pour dire « Durable ». Tu ne veux pas d’un état passager, tu veux une installation définitive dans le potager de l’oubli.
Tiens, Jean-Eudes, regarde ta main gauche. Elle ne répond plus, n’est-ce pas ? Elle pendouille comme une chaussette mouillée au bout de ton bras. C’est magnifique. C’est ton premier membre qui a officiellement pris sa retraite. Il ne fera plus jamais de vaisselle. Il ne tapera plus jamais de mails passifs-agressifs à tes collègues. Il est libre. Bientôt, la jambe droite suivra. Puis la gauche. Et tu seras là, assis, tel un grand Bouddha de chair flasque, incapable de bouger, mais avec ce sourire béat qui indique que tu as enfin compris que la vie est bien trop courte pour être vécue consciemment.
Explique à tes nerfs que la douleur est une information superflue. La douleur, c’est ton corps qui essaie de te prévenir d’un danger. Mais quand on est un légume, quel est le danger ? Une limace ? Un arrosoir trop froid ? Ce sont des problèmes de plante, ça. Pas des problèmes d'humain.
— « Mais... je veux pouvoir lire... » murmures-tu dans un souffle qui sent déjà la chlorophylle.
Lire ? Pour quoi faire ? Pour remplir ton cerveau d'idées qui vont te rendre anxieux ? Regarde ce livre. Tu ne sais déjà plus qui l'a écrit. Tu ne sais même plus si tu es en train de le lire ou si c’est le livre qui est en train de te digérer. C’est ça, la victoire.
Le public (toujours imaginaire, mais de plus en plus enthousiaste) se lève pour une standing ovation. Ou plutôt, il s'assoit, par solidarité avec tes neurones moteurs qui viennent de rendre l'âme.
Le jeu « B12 ou pas B12 ? » touche à sa fin. Le gagnant, c'est toi, Jean-Eudes. Tu as tout perdu : tes réflexes ostéo-tendineux, ta capacité à distinguer le chaud du froid, et ton code de carte bleue. Mais tu as gagné le grand prix : l'immunité totale contre la réalité.
Maintenant, détends-toi. Laisse la myéline s'effilocher comme un vieux pull en laine mangé par les mites. C’est doux. C’est chaud. C’est le silence des câbles qui ne transmettent plus rien.
D'ailleurs, c'était quoi la question déjà ?
Ah oui.
« B12 ou pas B12 ? »
La réponse est...
...
... attends, je savais...
C’est... vert ?
Oui, c’est ça. La réponse, c’est la couleur du brocoli.
Allez, Jean-Eudes, un dernier petit rire idiot pour la route ? Juste pour confirmer à ton système nerveux que tu es d’accord avec lui ?
— « Hi... hi... potame ? »
Parfait. Tu es prêt pour l’étape suivante. On va parler de ton foie. Il paraît qu'il aimerait bien devenir un pâté de campagne, lui aussi. On passe à la pub ? Non, on passe au noir complet. C’est plus reposant.
La Parade des Glandus : Se croire dans Inception, être dans le caniveau
Regarde-le. Non, pas de trop près, tu pourrais attraper sa déchéance par simple osmose atmosphérique. Jean-Eudes est actuellement en train de vivre le climax de son existence, un moment de pure transcendance métaphysique qui ferait passer l'illumination du Bouddha pour un simple mal de tête après une soirée trop arrosée au Kombucha. Dans son crâne, c’est le feu d’artifice final de la raison. Il ne se contente pas de voir la lumière ; il est la lumière, il est le prisme, il est le physicien quantique et la particule de Dieu qui se font un câlin dans une dimension parallèle où le temps coule comme du sirop d’érable sur une pile de pancakes cosmiques.
À cet instant précis, Jean-Eudes est convaincu qu'il est en train de plier l'espace-temps. Il se voit, vêtu d'un costume trois-pièces en soie d'araignée stellaire, marchant au ralenti dans une métropole dont les gratte-ciels se replient sur eux-mêmes comme des crêpes suzettes géantes. C’est du Christopher Nolan pur jus, sans le budget, mais avec une intensité émotionnelle qui ferait pleurer une pierre de granit. Il déchiffre le code source de l’univers. Il a compris pourquoi les chaussettes disparaissent dans la machine à laver. Il a saisi l’essence même du vide. Il est le Maître des Rêves, le Grand Architecte du Néant. Il est si profond que s'il tombait dans ses propres pensées, il mettrait trois ans à toucher le fond.
Sauf que là, on a un petit problème de raccord caméra.
Parce que si on dézoome un chouïa, si on quitte la salle de projection privée de son cortex en pleine liquéfaction pour revenir sur le trottoir de la rue de Rivoli, le spectacle est… comment dire… légèrement moins "Oscars du meilleur film" et beaucoup plus "vidéo de surveillance d’un centre de désintoxication low-cost".
Physiquement, Jean-Eudes ressemble à un sac poubelle à qui on aurait greffé des baskets de marque. Il est affalé contre une borne de recharge pour voitures électriques, la tête penchée à un angle que la médecine moderne considère généralement comme "post-mortem". Sa bouche est ouverte, pas pour proclamer une vérité prophétique, mais pour servir de piste d’atterrissage à une mouche à merde particulièrement entreprenante. Et surtout, il y a ce filet. Ce mince, brillant et interminable fil d’argent qui s’étire entre sa lèvre inférieure et son genou gauche. C’est sa contribution à l’art contemporain : la stalactite de bave. Une œuvre organique, évolutive, qui capte les reflets du soleil couchant avec une ironie tragique.
Pour les passants, Jean-Eudes n'est pas un explorateur de l'astral. C’est juste un obstacle. Un bug dans la matrice urbaine.
« Maman, pourquoi le monsieur il a les yeux qui font les billes ? » demande le petit Timothée, sept ans, dont l’innocence vient de prendre un sérieux coup de poignard.
« Ne regarde pas, chéri, c’est sans doute un intermittent du spectacle qui répète une performance sur la précarité du gluten », répond la mère en accélérant le pas, tout en serrant son sac à main comme si Jean-Eudes allait soudainement se transformer en ninja pour lui voler son baume à lèvres.
C’est là toute la beauté cruelle de la lobotomie spontanée. À l’intérieur, tu es l’Élu. Tu es Neo qui arrête les balles. Tu es une symphonie de neurones qui chantent en chœur le "Requiem" de Mozart. À l’extérieur, tu es juste un type qui a l’air d’avoir essayé de comprendre le mode d’emploi d’un meuble IKEA en finnois pendant huit jours d’affilée sans dormir.
Tu vois, Jean-Eudes croit qu’il est en train de léviter. Dans son esprit, il flotte à trois mètres au-dessus du bitume, porté par les courants ascendants de sa propre sagesse. Dans la réalité, ses chaussures baignent dans un liquide douteux qui est un mélange de pluie d’hier, d’urine de caniche et de café renversé. Il y a même un pigeon, un spécimen particulièrement déplumé nommé Maurice, qui est en train de picorer un reste de bretzel coincé dans le pli de son pantalon en velours. Jean-Eudes ne sent rien. Pour lui, Maurice est un phénix mystique venu lui murmurer les secrets de l’immortalité. Pour Maurice, Jean-Eudes est juste un rocher particulièrement mou avec des poches remplies de miettes.
C'est le grand paradoxe du légume : plus tu deviens con, plus tu te sens génial. L'intelligence est une malédiction qui te force à avoir conscience de ta propre médiocrité. La bêtise absolue, elle, est une cape d'invincibilité. C'est le super-pouvoir ultime. Jean-Eudes ne sait plus lacer ses chaussures, mais il a l'impression de tenir les rênes de la galaxie. C'est quand même plus sympa que de se soucier de son découvert bancaire ou de la fonte des glaces, non ?
Dites-moi, public chéri, n’avez-vous jamais rêvé de ce lâcher-prise total ? De ne plus être ce cadre dynamique stressé qui vérifie ses mails aux toilettes, mais de devenir cette entité gélatineuse qui ne distingue plus une feuille d'impôts d'un emballage de Kebab ? Il y a une certaine poésie dans la déliquescence. Regardez cette élégance dans l'absence de tonus musculaire. On dirait une sculpture de Dali, mais avec une odeur de vieux fromage et de désespoir.
Le problème, c’est le décalage. C’est ce moment gênant où la police municipale arrive pour vérifier si tu es un cadavre ou un artiste de rue particulièrement convaincant.
L'agent brigadier s'approche. Il tapote l'épaule de Jean-Eudes avec sa matraque.
« Monsieur ? Monsieur, circulez, vous ne pouvez pas garer votre conscience ici. »
Dans la tête de Jean-Eudes, cette intervention se traduit par l'apparition d'une entité intergalactique vêtue d'une armure de néon, lui transmettant un message codé sur la structure de l'atome de carbone.
Jean-Eudes répond. Enfin, il essaie.
Ce qui sort de sa bouche, c’est un son qui ressemble au dernier soupir d’un évier bouché :
— « Glou... biche... »
L'agent soupire. « Encore un qui a trop forcé sur la méditation transcendantale ou sur le jaja à 2 euros. »
Il ne peut pas comprendre. Personne ne peut comprendre. Jean-Eudes est seul au sommet de sa montagne de purée mentale. Il est dans le "Limbes" du film de DiCaprio, mais au lieu d'y construire des châteaux avec Marion Cotillard, il est en train d'essayer de se souvenir comment on cligne des yeux. C'est une tâche titanesque. Ça demande une concentration que vous, pauvres mortels dotés d'un cerveau fonctionnel, ne pouvez même pas imaginer. Cligner des yeux, c'est l'Everest. Et Jean-Eudes est en tongs.
Et c’est là que le génie de la situation éclate. Jean-Eudes, dans son délire, décide qu'il est temps de faire une démonstration de sa puissance aux yeux du monde. Il veut se lever. Il veut marcher sur les eaux (ou au moins sur le passage piéton). Il visualise chaque fibre musculaire, chaque synapse, chaque flux d'énergie. Il se voit tel un dieu grec sortant de l'écume, puissant, noble, éternel.
En réalité ? Il s'effondre lamentablement sur le côté, comme un flan qu'on aurait lâché d'un troisième étage. Son front rencontre le bitume avec un bruit mat et satisfaisant, celui d'une noix de coco qu'on brise pour en extraire le lait.
Est-ce qu'il a mal ? Bien sûr que non. La douleur est un concept pour les gens qui ont encore un système nerveux central en état de marche. Jean-Eudes, lui, interprète l'impact comme une collision galactique entre deux nébuleuses. C’est magnifique. C’est symphonique. Il y a des étoiles. Beaucoup d’étoiles.
Un hipster passe par là, s'arrête, prend une photo avec son iPhone pour son compte Instagram "Urban Decay & Sadness". Le hashtag sera #MetaphysicalFall ou #StreetPoetry. Il ne sait pas qu'il vient de photographier un homme dont le seul projet d'avenir est de réussir à déglutir avant demain midi.
C’est le grand drame de notre époque : on ne sait plus apprécier les légumes à leur juste valeur. On veut du rendement, de l’efficacité, de la pensée complexe. On oublie que la vacuité est une performance en soi. Regardez Jean-Eudes. Il a réussi l'impossible. Il a débranché la prise. Il est en roue libre sur l'autoroute de l'inconscience, sans ceinture de sécurité et avec le réservoir vide.
Le monde continue de tourner autour de lui. Les gens courent après le métro, les politiciens mentent, les influenceuses vendent du thé détox, et la guerre menace. Jean-Eudes, lui, s'en fout. Il est occupé. Il est en train d'étudier la texture microscopique d'un chewing-gum collé sous le bord du trottoir. Pour lui, c'est une topographie de l'Himalaya. C'est fascinant. C'est blanc. C'est un peu gris aussi.
Il sourit. Une petite bulle de salive se forme au coin de ses lèvres, gonfle, puis éclate dans un silence assourdissant.
Dans son esprit, il vient de détruire une étoile noire.
Dans le caniveau, il vient juste de mouiller son col de chemise.
La parade des glandus ne s’arrête jamais. Elle change juste de décor. Aujourd'hui, c'est le trottoir. Demain, ce sera peut-être un lit d'hôpital ou un banc public. Mais peu importe l'endroit, Jean-Eudes a gagné. Car pendant que vous lisez ces lignes avec votre air supérieur et votre cerveau qui traite des informations complexes, lui, il a atteint le Graal.
Il ne pense plus.
Il n'est plus.
Il est juste... vert. Comme le brocoli.
Et franchement, entre nous, quand on voit la gueule du monde actuel, qui est vraiment le plus bête ? Celui qui essaie de comprendre, ou celui qui a décidé de devenir un meuble Ikea mal monté ?
Jean-Eudes ne vous répondra pas. Il est trop occupé à essayer de comprendre si son pied gauche appartient vraiment à son corps ou s'il s'agit d'un espion envoyé par la Fédération Intergalactique des Chaussures. Le suspense est insoutenable. On passe à la pub ? Non, restons sur Jean-Eudes. Il vient de découvrir qu'il peut faire bouger son gros orteil. Pour lui, c'est le débarquement de Normandie.
Pour nous, c'est juste un spasme.
Allez, circulez, y'a rien à voir. Ou plutôt, y'a tout à voir, mais vous n'avez pas le bon décodeur. Jean-Eudes, lui, il a la fibre optique spirituelle. Dommage qu'elle ne soit branchée sur rien.
Le Design Intérieur : Ton cerveau est maintenant une éponge à vaisselle
Imaginez un instant que votre boîte crânienne soit un appartement en plein centre-ville. Avant, c’était un loft d’artiste un peu bordélique mais fonctionnel, avec des étagères pleines de souvenirs, des dossiers classés sur « comment payer ses impôts » et une connexion Wi-Fi neuronale qui permettait de différencier un tournevis d’une brosse à dents.
Maintenant ? Félicitations, vous avez fait appel à un décorateur d’intérieur spécialisé dans le vide intersidéral. Votre matière grise a subi une rénovation radicale : on a tout pété pour faire des « espaces ouverts ». Très ouverts. Trop ouverts. En fait, votre cerveau est devenu une éponge à vaisselle. Une Spontex premier prix, celle qui a déjà fait trois mois de service intensif sur des plats de lasagnes carbonisées. C’est poreux, c’est mouillé, et si on appuie un peu trop fort dessus, il n’en sort qu’un jus grisâtre et tiède.
Regardez Jean-Eudes. Il est là, debout dans sa cuisine, devant une boîte de Penne Rigate. Pour vous, c’est un mardi soir banal. Pour lui, c’est l’équivalent du projet Manhattan croisé avec une finale de Questions pour un Champion sous acide.
Le problème de l’éponge, c’est les trous. Chaque information qui entre dans le champ de vision de Jean-Eudes traverse son cortex comme un courant d’air dans une grange abandonnée. Il lit l’instruction sur la boîte : « Faire bouillir de l’eau ».
Trois mots. Trois concepts. Une tragédie grecque.
Le concept de « l’eau », Jean-Eudes l’a presque. C’est le truc mouillé qui sort du bâton chromé au-dessus de l’évier. Mais « bouillir » ? Là, on entre dans le domaine de la sorcellerie de haut niveau. Dans son cerveau-éponge, l’information « bouillir » tombe directement dans un trou béant situé entre l’aire du langage et le réflexe de baver. Jean-Eudes fixe la casserole. Il se demande si l’eau doit devenir en colère pour chauffer, ou si c’est une question de consentement mutuel entre le métal et l’élément liquide.
Vous rigolez ? Essayez donc de multiplier 47 par 12 en ayant une passoire à la place de l’hippocampe. Chaque chiffre que vous retenez s’égoutte par les oreilles avant que vous n’ayez pu attraper la retenue. Pour Jean-Eudes, la recette des pâtes est devenue une équation de physique quantique où les variables changent dès qu’il cligne des yeux.
— Étape 1 : Remplir la casserole.
Jean-Eudes ouvre le robinet. Il regarde l’eau couler. C’est fascinant. C’est brillant. On dirait des diamants liquides. Il oublie la casserole. Il oublie les pâtes. Il est maintenant en train de se demander si l’eau a une famille. Dix minutes plus tard, la cuisine est inondée, mais Jean-Eudes sourit. Son cerveau-éponge vient d’absorber l’idée de « flaque ». C’est une victoire intellectuelle majeure. Il se sent comme Einstein découvrant la relativité, sauf que lui, il a juste les chaussettes trempées.
Le design intérieur de votre nouveau cerveau « légumisé » privilégie l’esthétique de l’absence. Pourquoi s’encombrer de synapses quand on peut avoir des tunnels de vent ? C’est rafraîchissant. On n’a plus ce bourdonnement désagréable qu’on appelle « la pensée ». Vous savez, ce truc qui vous rappelle que vous avez des dettes, que le climat s’effondre et que vous avez été lourd avec votre ex en 2014 ? Tout ça, c’est fini. Ça a glissé par les trous.
Jean-Eudes revient à sa mission initiale : les pâtes. Il a réussi à mettre de l’eau dans un récipient. Maintenant, il faut « allumer le feu ».
Il regarde les boutons de la cuisinière. Pour une personne normale, ce sont des graduations de 1 à 9. Pour Jean-Eudes, ce sont des hiéroglyphes laissés par une civilisation disparue qui vénérait le téflon. Il tourne un bouton au hasard. C’est celui du four.
Dans trois minutes, il y aura une odeur de plastique brûlé parce qu’il y a laissé traîner une boîte de Tupperware vide, mais Jean-Eudes s’en fout. Il observe la casserole froide avec l’intensité d’un moine bouddhiste en quête du Nirvana.
C’est là que la magie opère. Puisque son cerveau ne peut plus traiter les données complexes, il les remplace par de la poésie involontaire. La boîte de pâtes n’est plus de la nourriture, c’est un instrument de musique. Il secoue la boîte. *Shaka-shaka-shaka.*
Tiens, de la physique acoustique ! Il est tellement absorbé par le rythme qu’il ne voit pas que le sel qu’il essaie de verser tombe à côté de la casserole, formant une petite dune blanche sur le plan de travail.
— « Saler l’eau », disait la boîte.
Dans l’esprit poreux de Jean-Eudes, « saler » est devenu un concept abstrait, comme la « justice » ou le « bonheur ». Il regarde la dune de sel. Il la caresse du doigt. C’est doux. C’est comme une plage miniature. Il imagine des petits Jean-Eudes miniatures en train de faire du surf sur une vague de Penne Rigate.
On en est à quinze minutes de préparation. Temps estimé pour un humain doté d’un cerveau en état de marche : 30 secondes. Temps pour l’éponge : une éternité malléable.
Soudain, un éclair de lucidité traverse un des rares filaments neuronaux encore connectés. Un court-circuit miraculeux.
— « Les pâtes... dedans. »
Il jette les pâtes. Pas dans l’eau, non. Trop simple. Il les jette sur la cuisinière. Elles rebondissent sur la plaque vitrocéramique avec un bruit sec. Jean-Eudes observe le résultat. Dans son architecture mentale dévastée, il vient de créer une œuvre d’art contemporain. Il appelle ça : « La Chute de l’Empire de Glucides ». C’est profond. C’est audacieux. C’est surtout totalement immangeable.
Et c’est là, cher public, que réside la beauté de devenir un légume. Si vous aviez encore un cerveau, vous seriez en train de paniquer. Vous auriez faim, vous seriez énervé d’avoir gâché de la nourriture, vous auriez peur de mettre le feu à l’appartement.
Mais Jean-Eudes ? Jean-Eudes est en paix. Son cerveau-éponge a absorbé tout le stress et l’a évacué par les pores du crâne. Il regarde ses pâtes crues éparpillées sur sa plaque de cuisson éteinte (enfin, le four est à 220 degrés, mais on ne va pas chipoter) et il ressent une plénitude absolue.
Apprendre une recette de pâtes pour lui, c’est comme essayer de télécharger un fichier de 40 Go avec un modem 56k dans un champ de mines. Le fichier corrompu finit par donner des résultats bizarres : il a fini par manger une pomme, parce que la pomme, c’est rond, et le rond, c’est une information que même une éponge peut stocker sans trop de fuites.
Le design intérieur de votre nouvelle vie est minimaliste. On a enlevé les meubles encombrants comme « la logique », « la mémoire immédiate » et « la capacité à lacer ses chaussures ». On a remplacé tout ça par un grand tapis moelleux d’indifférence cognitive.
Regardez-le une dernière fois avant la fin de ce segment. Jean-Eudes a oublié qu’il avait faim. Il est maintenant fasciné par le reflet de la lumière sur une fourchette. Il tourne l’objet lentement.
— « C’est brillant », murmure-t-il.
C’est son seul mot de la soirée. C’est son Nobel à lui.
Pendant que vous, vous vous demandez si vous avez bien fermé le gaz, si vous avez assez de points sur votre permis et si votre mutuelle va vous rembourser votre détartrage, Jean-Eudes, lui, est en train de fusionner avec l’ustensile de cuisine.
Il n’y a plus de trous dans son cerveau, car il n’y a plus de cerveau pour délimiter les trous. Il est devenu la mousse. Il est devenu le vide. Il est devenu le design ultime : une surface lisse sur laquelle la réalité glisse sans laisser de trace.
Alors, la prochaine fois que vous n’arriverez pas à vous souvenir du code de votre carte bleue ou que vous fixerez le micro-ondes en vous demandant pourquoi il y a un plateau tournant si la terre est ronde, ne luttez pas. Laissez l’éponge s’imbiber. Devenez le meuble Ikea sans notice.
Jean-Eudes vient de s’endormir debout, la tête appuyée contre le frigo. Il rêve probablement de formes géométriques primaires et de bruits de cloches.
C’est beau, un légume qui se repose. C’est écolo, ça ne consomme pas d’énergie mentale.
On passe à l’étape suivante ? On va voir comment le vide peut devenir une carrière professionnelle. Ne bougez pas. Enfin, si vous le pouvez encore.
Diplôme de Navet : La consécration finale
Regardez-le. Non, pas avec vos yeux pleins de jugements, de calculs d’impôts et de listes de courses. Regardez-le avec votre âme, si tant est qu’il vous en reste une après avoir passé trois heures sur LinkedIn à lire des posts sur la « résilience du leadership ». Jean-Eudes est là, immobile, le regard aussi profond qu’une assiette plate, et il vient de réussir ce que Platon, Kant et votre prof de yoga n’ont jamais osé effleurer : l’extinction totale des feux.
Le diplôme vient de tomber. Ce n’est pas un rouleau de parchemin avec un sceau en cire, c’est une étiquette autocollante « Origine France - Catégorie 2 » que le destin vient de lui plaquer sur le front. C’est la consécration. Le moment où l’on cesse d’être un « capital humain » pour devenir une « denrée périssable ». Et croyez-moi, entre les deux, le choix est vite fait. Le capital humain, ça stresse, ça burn-out, ça demande des augmentations. Le navet, lui, se contente de briller sous les néons du rayon frais en attendant que la vie passe.
L’examen final a été d’une violence inouïe. Jean-Eudes a dû rester assis devant une chaîne d’information en continu pendant huit heures sans jamais ressentir l’envie de corriger la syntaxe du bandeau défilant, ni de se demander si le monde courait à sa perte. Il a regardé la géopolitique mondiale avec la même intensité qu’une vache regarde un train de marchandises chargé de gravier. Il a passé le test de la « Page 404 cognitive » : quand on lui pose une question simple, comme « Tu veux quoi pour dîner ? », ses yeux ne cherchent plus l’information. Il n’y a plus de serveur. Il n’y a plus de connexion. Il y a juste un petit bruit de vent dans les herbes hautes à l’intérieur de sa boîte crânienne.
Félicitations, Jean-Eudes. Tu es officiellement un navet de compétition.
Entrons maintenant dans le Supermarché de la Vie. C’est ici que se joue votre carrière post-intelligence. Oubliez les bureaux en open space où l’on s’étripe pour une agrafeuse. Oubliez les réunions Zoom où l’on discute de la « synergie des process » en se demandant si on a bien éteint le four. Dans le bac à légumes, il n’y a pas de hiérarchie. Enfin, si, il y a bien le brocoli qui fait son crâneur parce qu’il ressemble à un arbre miniature, mais tout le monde sait qu’il finira en purée insipide pour bébé. Le navet, lui, a cette dignité de la neutralité.
Être un navet, c’est avoir atteint le stade ultime du développement personnel. C’est le Nirvana, mais avec une peau un peu plus violette et un prix au kilo défiant toute concurrence. Regardez Jean-Eudes dans son bac. Il est entouré de ses pairs. Il y a là d’anciens chefs de projet qui ont enfin compris que le « reporting » était une insulte à l’univers, et d’anciennes influenceuses qui ont troqué leur filtre Instagram contre une légère couche de rosée artificielle pulvérisée toutes les dix minutes par le système d’arrosage automatique du magasin.
Le stress ? Connais pas. Le navet n’a pas de montre. Il n’a pas d’avenir. S’il est acheté, il finit dans un pot-au-feu, ce qui est une forme d’apothéose culinaire : une mort lente, chaude et parfumée au laurier. S’il n’est pas acheté, il flétrit doucement, retournant à la poussière dans une sorte de déliquescence poétique et légèrement odorante. Dans les deux cas, le plan de retraite est assuré.
Mais le plus beau, c’est la couleur. Vous avez remarqué comme les gens intelligents ont le teint gris ? C’est la réflexion. La réflexion, ça oxyde la peau. Ça vous creuse les cernes. Ça vous donne cet air de chien battu qui essaie de comprendre la physique quantique alors qu’il n’arrive déjà pas à ouvrir une boîte de thon. Jean-Eudes, lui, rayonne. Il a ce dégradé de blanc crème et de pourpre qui dit : « Je ne sais rien, je ne veux rien, mais je suis là, et je suis parfaitement sphérique. » C’est l’esthétique du vide. C’est le triomphe de la forme sur le fond, le fond ayant été évacué par les oreilles lors de la dernière mise à jour système.
Le public m’interroge souvent : « Mais, Monsieur le Guide, n’est-ce pas un peu triste de ne plus avoir d’ambitions ? »
Laissez-moi vous répondre par une question : avez-vous déjà vu un navet faire une crise d’angoisse à 3 heures du matin parce qu’il a peur de l’intelligence artificielle ? Avez-vous déjà vu une carotte se demander si elle est « assez alignée avec ses valeurs » ? Non. Le navet *est* la valeur. Il est l’unité de mesure du calme absolu.
La carrière professionnelle qui s’ouvre à Jean-Eudes est fulgurante. Il peut devenir « figurant dans une file d’attente à la sécurité sociale », « spectateur de tennis spécialisé dans le suivi de balle de gauche à droite », ou mieux encore, « consultant en rien du tout ». Il sera payé pour ne pas avoir d’avis. Et dans un monde où tout le monde hurle son opinion sur tout, le silence d’un navet se vend à prix d’or. C’est le luxe ultime : l’absence totale de contenu.
Alors, mesdames et messieurs, ne luttez plus. Pourquoi vouloir être un chêne, fier et droit, qui finira foudroyé ou transformé en parquet stratifié de chez Castorama ? Soyez le navet. Soyez cette racine humble qui ne demande qu’à être laissée tranquille dans l’obscurité fraîche de la terre, ou sous la lumière crue d’un supermarché de banlieue.
Jean-Eudes ne nous entend plus. Il a atteint le stade où même le concept de « langage » lui semble être une complication inutile, comme mettre des dentelles à un marteau-piqueur. Il est en train de fusionner avec le bac en plastique. Il est frais. Il est disponible. Il est de saison.
Et vous ? Vous êtes encore là à lire des mots, à essayer de comprendre l’ironie, à faire travailler vos synapses comme des forçats dans une mine de sel mentale. Vous sentez cette petite tension derrière vos yeux ? C’est l’intelligence qui vous fait du mal. C’est votre cerveau qui essaie de survivre. Arrêtez ça. Posez ce livre. Allez fixer un point blanc sur un mur blanc. Respirez par le nombril.
D’ici dix secondes, si vous vous débrouillez bien, vous sentirez peut-être votre peau s’épaissir légèrement, vos membres se raccourcir et votre esprit s’évaporer comme une flaque d’eau au soleil. Ne résistez pas. La couleur arrive. C’est un joli violet, doux et rassurant.
Bienvenue dans le bac, les amis. On est serrés, on ne sait pas où on va, on ne sait même plus qui on est, mais qu’est-ce qu’on est bien. Le premier qui pense à un truc a perdu.
Jean-Eudes vient de lâcher un dernier soupir de vapeur d'eau. Il est prêt pour la pesée. Il a eu son diplôme avec mention « Très Mou ». Et franchement, si ce n’est pas ça la réussite, je ne sais pas ce qu’il vous faut.
Maintenant, circulez, vous bloquez le rayon. Il y a des poireaux qui attendent leur tour pour la lobotomie, et le monde ne va pas s’arrêter de tourner juste parce que vous avez enfin trouvé la paix intérieure au rayon primeur. Enfin, si, le monde va s'arrêter de tourner pour vous. Et c'est exactement le but de la manœuvre.
Allez, chut. Devenez légume. C’est bio, c’est beau, et ça ne vote pas. Le paradis, quoi.