1,4 milliard de grévistes en gilet jaune

Par Dr. SarcasmeComédie

Le premier bruit ne fut pas un cri de guerre, ni une explosion nucléaire, mais un froissement sec. Un milliard quatre cents millions de fermetures Éclair montées simultanément, créant un sifflement de polyester si puissant qu’il a été enregistré par les sismographes de la NASA comme un tremblement d...

Le Grand Embouteillage de l'Histoire

Le premier bruit ne fut pas un cri de guerre, ni une explosion nucléaire, mais un froissement sec. Un milliard quatre cents millions de fermetures Éclair montées simultanément, créant un sifflement de polyester si puissant qu’il a été enregistré par les sismographes de la NASA comme un tremblement de terre de magnitude 8 sur l’échelle de l’Agacement Global. Imaginez le tableau. À Pékin, sur la place Tian'anmen, un certain Monsieur Zhang enfile son gilet fluo. C’est le Patient Zéro. Il pose son premier pneu enflammé devant un bus qui, de toute façon, n’avançait déjà plus depuis 1994. Mais là, c’est différent. C’est idéologique. C’est le début du Grand Embouteillage, le « Big Bang du Pare-chocs ». Monsieur Zhang ne le sait pas encore, mais il vient de poser la première brique d’une muraille de Chine humaine qui ne va pas servir à arrêter les Mongols, mais à empêcher n'importe qui d'aller acheter du pain jusqu’en 2027. Le problème de mettre 1,4 milliard de personnes sur un rond-point, c’est une simple question de géométrie euclidienne. Si vous alignez tout ce beau monde en file indienne, en comptant un mètre de distance sociale pour éviter de sentir l'haleine au café-clope du voisin, la queue s’étire sur 1,4 million de kilomètres. C’est-à-dire que le dernier manifestant de la file ne se trouve pas à la sortie de la ville, ni même à la frontière. Il se trouve techniquement trois fois plus loin que la Lune, en plein vide spatial, en train de brandir une pancarte « Macron Démission » (par habitude culturelle) alors que ses poumons explosent sous vide. Mais l'espace-temps est une maîtresse cruelle. À cause de la densité de la foule, le flux d'information est devenu plus lent qu'un modem 56k dans le Cantal. Quand Monsieur Zhang, en tête de cortège à Pékin, décide de s'asseoir pour manger un nem, l'onde de choc met trois ans et demi à atteindre le dernier manifestant. C’est pour cela que la file d’attente se termine littéralement en 2027. Les gens à la fin de la file ne sont pas seulement loin dans l’espace, ils sont loin dans le futur. Ils manifestent pour des augmentations de salaire sur des métiers qui n'existent plus, contre des taxes sur le carburant alors que le pétrole a été remplacé par des larmes de stagiaires depuis six mois. Regardez ces gens. Observez la beauté du désastre. Sur l’autoroute A1, le bouchon est devenu une nation souveraine. On a vu apparaître des écosystèmes complets entre deux SUV bloqués. Des enfants sont nés sur la voie de gauche, ont appris à marcher sur la bande d’arrêt d’urgence, ont passé leur bac sur le toit d’une Tesla en panne et se sont mariés devant une borne SOS. La monnaie locale est devenue le ticket de péage usagé et la merguez tiède. Un homme a tenté de doubler par la droite en 2024 ; on l'a retrouvé fossilisé en 2026, la main toujours crispée sur son klaxon, un dernier geste de défi envers une humanité qui avait décidé que « circuler » était une notion de droite. Les experts en logistique, ceux qui d'habitude gèrent les flux de marchandises chez Amazon ou les files d'attente à Disneyland, ont tous fait une rupture d'anévrisme collective dès la première semaine. Comment gère-t-on un embouteillage où le premier véhicule est une trottinette électrique à Pékin et le dernier est un char à bœufs au fin fond du Portugal, avec une densité de population au mètre carré supérieure à celle d'une boîte de sardines sous antidépresseurs ? Le gouvernement mondial — enfin, ce qu’il en reste, c’est-à-dire trois types dans un bunker qui se partagent un reste de quinoa — a tenté de négocier. Mais négocier avec 1,4 milliard de délégués syndicaux improvisés, c’est comme essayer de vider l’océan avec une fourchette en plastique. Chaque fois qu’un accord est proposé au début de la file, le temps qu’il remonte jusqu’au kilomètre 500 000, les revendications ont muté. On commence par demander une baisse de la TVA sur le gasoil, et on finit par exiger que la Lune soit repeinte en jaune citron et que le dimanche soit légalement déplacé au mercredi pour emmerder les patrons. L'absurdité a atteint son apogée quand les satellites de surveillance ont montré que la file était si longue qu'elle commençait à s'enrouler autour de la Terre comme un ruban de chantier géant. Le début de la manifestation a fini par rattraper la fin de la manifestation. À ce moment précis, le Grand Embouteillage est devenu un cercle parfait. Un Ouroboros de gilets jaunes. Le premier manifestant, Monsieur Zhang, s'est retrouvé à bloquer le dernier manifestant, qui n'était autre que son propre cousin venu du futur. Ils se sont regardés, ont échangé une cigarette, et ont décidé de bloquer le passage à eux-mêmes, créant ainsi un paradoxe temporel qui a fait fondre les serveurs du CERN. C'est là que le massacre sémantique a commencé. Puisque plus rien ne bougeait, la notion de « destination » a été effacée du dictionnaire. Les GPS sont devenus des objets de culte ironiques que l'on brûle lors de sacrifices rituels. « Vous êtes arrivé à votre destination », répète la voix suave de Google Maps, alors que vous êtes coincé depuis huit mois entre une bétaillère et un camion de livraison de piscines hors-sol. Et elle n'a pas tort. La destination, c'est l'embouteillage. L'arrêt est le nouveau mouvement. La France, fière de son exportation culturelle, regarde le spectacle avec une larmichette à l'œil. On a réussi. On a transformé la planète entière en un immense dimanche après-midi pluvieux sur un parking de zone commerciale. Plus personne ne travaille, car pour travailler, il faudrait arriver au bureau. Or, le bureau est à 400 ans de marche forcée à travers une forêt de pare-chocs. L’économie mondiale s’est effondrée, remplacée par le troc de gilets jaunes : un XL contre deux bouteilles de Cristaline et une photo de Jean Lassalle. Le plus beau, c’est le silence. Une fois que tout le monde a fini de gueuler, une fois que les batteries des voitures sont mortes et que les klaxons se sont tus, il ne reste que le bruit du vent dans le polyester jaune fluo. Un milliard quatre cents millions de personnes qui attendent. Quoi ? Personne ne s’en souvient. On attend que le type devant avance. Mais le type devant attend que le type devant lui avance. Et ainsi de suite, jusqu’à Pékin, jusqu’en 2027, jusqu’à la fin des temps. Le Grand Embouteillage n’est pas une crise de transport. C’est une œuvre d’art conceptuelle à l’échelle planétaire. C’est la preuve ultime que si l’homme ne peut pas s’entendre sur la direction à prendre, il sera toujours d’accord sur une chose : empêcher le voisin d’avancer. Et pendant ce temps, quelque part près de la Grande Muraille, Monsieur Zhang regarde sa montre. Il est 2027 dans sa tête, ou peut-être 2024 dans ses pieds. Il soupire, ajuste son gilet, et demande à son voisin de futur s'il n'aurait pas un peu de moutarde pour sa merguez de synthèse. Le massacre continue, mais au moins, on ne risque plus d'avoir d'excès de vitesse.

L'Ironie du Gilet Jaune Made in China

Regardez bien l’étiquette. Non, ne vous dévissez pas le cou, demandez à votre voisin de bouchon, celui qui essaie désespérément de cuire un œuf sur son capot brûlant. L’étiquette, à l’intérieur du col, juste là où le polyester gratte la nuque jusqu’au sang. Qu’est-ce qu’il y a d’écrit ? *Made in China*. Évidemment. C’est ici que le génie humain atteint son point de singularité, l’endroit exact où la logique va se pendre avec un câble USB de contrefaçon. Nous sommes en 2027, et un milliard quatre cents millions d’êtres humains ont décidé, d’un commun accord tacite, de transformer la planète en un stabilo géant. Mais avant de pouvoir bloquer l’économie, avant de pouvoir s’asseoir sur le bitume en demandant la fin du monde ou une baisse du prix du soja, il a fallu passer par l’étape 1 : la logistique. Et en Chine, la logistique, c’est une religion dont le prophète est un chariot élévateur. Imaginez la scène, deux mois avant le Grand Embouteillage. Monsieur Zhang, matricule 842-B, travaille à l’usine de textile de Hefei. Son patron, un homme dont le sourire a la rigidité d’une plaque de plexiglas, convoque l’assemblée des ouvriers. « Camarades ! Nous avons une commande urgente. Un milliard quatre cents millions de gilets de sécurité haute visibilité. Délai : hier. » Monsieur Zhang lève la main : « C’est pour qui, patron ? » Le patron consulte sa tablette : « Pour vous. Pour nous. Pour tout le monde. C’est pour la Grande Grève Totale qui commence le 12. » Zhang fronce les sourcils : « Mais si on doit faire grève le 12, comment on va finir la commande le 11 ? » Le patron soupire, ce genre de soupir qui contient toute la sagesse de Confucius et toute la fatigue d'un iPhone assemblé à 3h du matin : « C’est pour ça qu’on va faire des heures supplémentaires gratuites pendant trois semaines. Pour être sûrs d’avoir nos gilets à temps pour protester contre les heures supplémentaires gratuites. » C’est le paradoxe ultime, le ruban de Möbius du militantisme industriel. Pour avoir le droit de dire "Merde au système", il faut d'abord que le système tourne à 150 % de sa capacité pour produire l'uniforme du "Merde". C’est comme si les condamnés à mort devaient tresser eux-mêmes leur corde en faisant des heures sup pour être sûrs que l’exécution ne soit pas retardée par une rupture de stock. On n'est plus dans la lutte des classes, on est dans l'auto-cannibalisme fluorescent. Pendant des semaines, les usines du Guangdong ont tourné à plein régime. Des océans de tissu synthétique jaune criard ont envahi les chaînes de montage. On a recyclé tout ce qu’on pouvait : des bouteilles de soda, des vieux jouets de bain, probablement même quelques restes de rêves d’étudiants. Le monde entier n'était plus qu'une immense usine à fabriquer de la désobéissance civile en série. On a vu des ouvriers s'évanouir de fatigue sur des piles de gilets destinés à leur permettre de se reposer enfin. On a vu des contremaîtres fouetter des employés pour qu'ils cousent plus vite les bandes réfléchissantes qui serviraient, quelques jours plus tard, à éblouir les phares de leurs propres voitures de fonction. L’ironie est si épaisse qu’on pourrait la couper au hachoir à viande. Le gilet jaune, symbole universel de la révolte contre l'oppression, est lui-même le produit d'une oppression millimétrée. C’est une révolution en flux tendu. Le "Just-in-Time" appliqué à l'anarchie. Si une seule machine à coudre tombait en panne à Shenzhen, la révolution devait être reportée au mardi suivant. « Désolé les gars, on ne peut pas renverser la table aujourd’hui, le conteneur de 44 tonnes de mécontentement est bloqué au port de Ningbo. » Et puis, il y a la question de la qualité. Parce que, soyons honnêtes, quand on fabrique 1,4 milliard d’exemplaires d’un truc en trois semaines, on ne fait pas dans la haute couture. Les gilets de la révolution chinoise sont des chefs-d’œuvre d’obsolescence programmée. À peine Monsieur Zhang a-t-il enfilé le sien pour aller s’asseoir dans l’embouteillage que la fermeture Éclair lui est restée dans la main. Une fermeture en plastique recyclé qui a la résistance nerveuse d’un biscuit mouillé. C’est ça, la réalité du terrain : une révolution qui gratte. Une insurrection qui sent le pétrole raffiné et le travail des enfants (enfin, des "jeunes en apprentissage patriotique", comme on dit là-bas). Le jour J, quand le pays s'est arrêté, le spectacle était magnifique. Un océan de jaune fluo à perte de vue. Mais si vous écoutiez attentivement, par-dessus le bruit du vent dans le polyester, vous pouviez entendre un milliard de petites voix intérieures se dire : « Tiens, j’ai l’impression d’être encore au boulot. » Normal, tu as passé les 500 dernières heures à fabriquer l’objet que tu portes. Ton ADN est littéralement tissé dans les fibres de ta propre contestation. Tu ne manifestes pas contre l’usine ; tu es l’usine qui s'est déplacée sur l'autoroute. On en arrive à cette situation absurde où le gouvernement chinois, pour réprimer la grève, a dû commander des matraques et des gaz lacrymogènes aux *mêmes usines* que les gilets. Imaginez le planning de production : De 08h à 12h : Fabrication des gilets jaunes pour les grévistes. De 12h à 13h : Pause déjeuner (un bol de riz et un manuel de pensée de Xi Jinping). De 13h à 18h : Fabrication des boucliers anti-émeute pour la police. C’est le summum du capitalisme d’État : fournir l’équipement des deux équipes pour être sûr de gagner à la fin, quel que soit le score. C’est comme vendre des gourdes aux deux armées pendant une guerre de la soif. Sauf qu'ici, l'armée et les civils sont les mêmes personnes, qui attendent que le type de devant avance. Monsieur Zhang regarde son gilet. Il y a une petite tache de graisse sur la bande réfléchissante droite. Il s'en souvient. C'est la machine n°4 qui fuyait un peu, le mardi soir, vers 22 heures. Il ressent une étrange nostalgie pour cette machine. Au moins, quand il était derrière elle, il avait l'impression d'aller quelque part. Là, dans son gilet *Made in Me*, il est le roi d'un royaume de bitume immobile. Il y a quelque chose de profondément vexant à réaliser que même votre cri de liberté a été produit sous quota. Que votre colère a été packagée, étiquetée, et soumise à un contrôle qualité (sommaire). Est-ce qu’une révolution est encore une révolution quand elle ressemble à un inventaire IKEA qui aurait mal tourné ? Quand chaque gréviste porte sur lui la preuve matérielle qu’il a obéi aux ordres de production jusqu’à la dernière seconde avant de se déclarer insoumis ? C’est le triomphe de l’industrie sur l’esprit. On a réussi à transformer l’insurrection en un produit de consommation de masse. Le gilet jaune est devenu le Big Mac de la protestation : c'est pas terrible, c'est plein de composants douteux, c'est identique partout, mais c'est disponible immédiatement en quantité industrielle. Et pendant que le monde regarde cette marée jaune avec effroi, les patrons des usines de textile, eux, se frottent les mains. Ils sont déjà en train de préparer la suite. Parce qu'après le gilet jaune, il faudra bien fabriquer les drapeaux blancs. Ou les gilets orange pour les travaux de reconstruction. Ou peut-être des gilets noirs pour le deuil de l'économie. L’ironie finale, c’est que si Monsieur Zhang veut vraiment arrêter de travailler, il doit d’abord finir de coudre le gilet de son remplaçant. Le serpent se mord la queue, et le serpent porte une bande réfléchissante de 5 centimètres de large, certifiée CE (ou presque). Alors, quand vous voyez ces 1,4 milliard de personnes immobiles, ne cherchez pas un sens politique profond. C’est juste le plus grand service après-vente de l’histoire. Ils ne sont pas en train de bloquer le pays ; ils sont en train de tester la résistance au vent du polyester 120 grammes. Et à en juger par la tête de Monsieur Zhang, le produit n'est pas remboursable. De toute façon, il n'y a plus personne pour tenir la caisse. Ils sont tous sur la route, en train de contempler l'étiquette de leur propre aliénation. Le Grand Embouteillage est une usine à ciel ouvert où l'on ne fabrique plus rien, à part de l'attente. Mais au moins, on est bien visibles. C’est important d’être bien visible quand on n'a absolument nulle part où aller. C’est le génie du *Made in China* : vous fournir l’équipement parfait pour briller dans le vide.

L'Assemblée Nationale de 12 Millions de Députés

Prenez votre calculette, celle avec les touches un peu grasses qui traîne au fond de votre tiroir "trucs qui ne servent à rien mais qu’on garde au cas où". Faites le calcul. La France, ce petit parc à thèmes pour touristes nostalgiques, dispose de 577 députés pour 68 millions d'habitants. C’est un ratio tout à fait charmant, conçu pour que chaque parlementaire puisse ignorer personnellement environ 117 000 personnes. Maintenant, appliquez cette règle à 1,4 milliard de manifestants en gilet jaune. On arrive au chiffre vertigineux de 11,9 millions de députés. On arrondit à 12 millions, parce qu’à ce niveau-là, la précision n’est plus une science, c’est une pathologie mentale. Douze millions de députés. Imaginez la gueule de l’hémicycle. L’architecte chargé du projet s’est suicidé au bout de trois minutes en essayant de dessiner les sorties de secours. Pour loger tout ce beau monde en respectant les normes de sécurité de base — et en évitant que le dernier rang ne se trouve dans une autre zone climatique que le perchoir — il a fallu raser la Belgique. Littéralement. On a coulé une dalle de béton de 30 000 kilomètres carrés, on a mis des sièges en velours rouge partout, et on a appelé ça « Le Grand Palais du Peuple qui s’Écoute Parler ». C’est le seul parlement au monde où, quand le Président de séance tape avec son marteau à Bruxelles, le bruit arrive aux oreilles des députés installés près de la frontière luxembourgeoise avec un décalage de quatorze minutes. C’est la première démocratie à vitesse supersonique. Si vous êtes assis au dernier rang, vous ne voyez pas l’orateur ; vous voyez la courbure de la Terre. Vous avez besoin d’un télescope Hubble pour savoir si le ministre a fini sa phrase ou s’il est juste en train de s’étouffer avec un petit four. Dans cet hémicycle-nation, le simple concept de « lever la séance » est une opération logistique qui ferait passer le Débarquement de Normandie pour un pique-nique entre amis. Pour que les 12 millions de gilets jaunes élus puissent aller pisser en même temps, il faut une gestion des flux coordonnée par une intelligence artificielle de grade militaire. On estime que 400 députés périssent chaque jour par piétinement accidentel lors de la pause déjeuner. C’est le prix de la représentativité. On ne fait pas d’omelette démocratique sans casser quelques milliers d’élus. Et alors, les débats. Mesdames et Messieurs, parlons de la qualité du dialogue législatif. Le sujet du jour est d'une importance capitale : « Le prix administré du bol de riz long grain dans les cantines du Zhejiang ». En France, un tel sujet prend deux heures, trois amendements inutiles et une insulte sur Twitter. Dans l’Assemblée des 12 Millions, c’est une épopée homérique. Le premier député monte à la tribune. Il s’appelle Monsieur Li. Il a des choses à dire. Il parle pendant dix minutes. C’est son droit constitutionnel. Le problème, c'est que 11 999 999 autres personnes ont aussi un droit constitutionnel. Si chacun prend la parole pour dire « Je suis d'accord avec Monsieur Li, mais j'aimerais ajouter que le riz est parfois un peu collant », le débat dure officiellement trente-quatre ans. C’est une démocratie géologique. Les députés entrent dans l'hémicycle jeunes et pleins d'espoir, et leurs squelettes sont évacués par les services de voirie alors que la discussion sur l'article 1, alinéa 4, n'est toujours pas close. On a vu des dynasties entières se succéder sur le même siège. Le fils remplace le père au milieu d'une phrase, en attendant que le micro arrive enfin dans sa rangée. Le vote à main levée est strictement interdit, car le déplacement d’air provoqué par 12 millions de bras levés simultanément génère des tornades de catégorie 4 qui dévastent régulièrement les provinces voisines. On utilise donc un système électronique. Mais comme le réseau est saturé par les 12 millions de selfies que les députés envoient à leur famille (« Regardez, je suis au rang 856 000, je suis le petit point jaune à côté du pilier ! »), le serveur explose en moyenne une fois par heure. Quant au rôle des huissiers, c’est devenu un métier de l'extrême. Ils circulent en jet-skis sur des rails de guidage pour distribuer les dossiers de loi. Pour porter le texte de la nouvelle réforme des retraites — un document de 800 pages multiplié par 12 millions d'exemplaires — il a fallu mobiliser la flotte de porte-conteneurs de la CMA-CGM. Le papier pèse plus lourd que le PIB de l'Autriche. On ne lit plus les lois, on les stocke dans des hangars visibles depuis la Lune en espérant qu'elles ne s'enflamment pas par combustion spontanée. Le plus beau, c’est le service d’ordre. Imaginez 12 millions de personnes en gilet jaune, toutes persuadées d'être la voix du peuple, en train d'essayer d'interpeller un Premier ministre qui se trouve à une distance de trois fuseaux horaires. C’est un brouhaha permanent de 140 décibels. C'est le seul endroit sur Terre où le silence est puni par la loi, simplement parce qu'il est statistiquement impossible. Le silence dans cette Assemblée signifierait que 12 millions de Chinois sont morts en même temps. Le chaos est tel que l'on a dû instaurer des « sous-hémicycles » de 100 000 personnes, qui élisent des délégués pour parler à d'autres délégués, qui eux-mêmes… bref, on a réinventé la bureaucratie, mais avec une touche de fluo. Vous vous demandez sans doute : « Mais que font-ils de leurs journées ? ». Ils attendent. Ils attendent que le micro circule. Ils attendent que le buffet (une logistique qui nécessite l'équivalent de la production agricole annuelle du Brésil) soit réapprovisionné. Ils attendent que le Président de l'Assemblée, qui utilise un porte-voix de la taille d'un réacteur de Boeing 747, finisse de lire l'ordre du jour, ce qui prend généralement huit jours ouvrables. C'est là que le génie du gilet jaune prend tout son sens. Dans cette mer de 12 millions d'élus perdus sur une dalle de béton de la taille d'un pays européen, le polyester réfléchissant est la seule chose qui vous empêche d'être totalement effacé par la masse. C’est la visibilité comme ultime rempart contre l’insignifiance. On est député, on a une écharpe tricolore (fabriquée à l'usine d'à côté, 0,02 centime l'unité), mais on porte le gilet par-dessus. Pour dire : « Je suis là. Je compte. Je suis une unité statistique parmi les 12 millions, et si je bouge le bras, vous verrez un petit flash de lumière. » C’est la démocratie du pixel. Individuellement, vous n'êtes rien. Mais ensemble, si vous vous mettez tous à sauter, vous pouvez modifier l'axe de rotation de la planète ou, au moins, faire augmenter le prix du riz de deux centimes par pur dépit. Alors, quand Monsieur Zhang, député du siège n°8 456 122, lève la main pour demander si on peut enfin allumer le chauffage, il sait que sa question n'atteindra le perchoir qu'au prochain changement de saison. Il se rassoit, ajuste son gilet, et contemple l'immensité de son propre pouvoir. Il fait partie de la plus grande assemblée de l'histoire de l'humanité. Il est le souverain d'un hémicycle vide de sens mais plein de monde. Et pendant ce temps, dehors, le reste du 1,4 milliard de citoyens attend que les 12 millions de députés terminent leur débat sur le riz. On estime que la réponse sera votée aux alentours de l'an 2054. D'ici là, le riz aura été remplacé par des pilules de synthèse, mais l'Assemblée continuera de débattre du grain long ou du grain rond, parce qu'une fois que la machine est lancée, on ne l'arrête plus. On ne peut pas arrêter 12 millions de personnes en colère qui portent du jaune fluo. On peut juste espérer qu'elles s'endorment avant vous. C’est ça, la version moderne du Grand Bond en Avant : c’est une immense surplace législative dans un vêtement de sécurité routière. On ne bloque pas la route, on est devenu la route. Une route en velours rouge, certifiée CE, où la seule loi qui passe est celle de la fatigue universelle.

Le 49.3 face à la Muraille de Chine

Imaginez un instant un homme seul, vêtu d’un costume à trois pièces dont le prix équivaut au PIB annuel d’un village de la province du Gansu, debout sur une guérite de la Grande Muraille. Dans sa main droite, il serre un parchemin froissé qui porte un numéro magique, un sésame législatif, l’arme thermonucléaire de la bureaucratie française exportée au pays du milieu : le 49.3. Face à lui, il n’y a pas une opposition parlementaire de trois cents barbus en chemise froissée. Il y a 1,4 milliard de types en gilets jaunes, assis à perte de vue sur les remparts, dans les plaines, sur les sommets du Shanxi, et ils ont tous, sans exception, une idée très arrêtée sur la consistance exacte du gluten dans les pâtes de blé dur. C’est le sommet de l’hubris bureaucratique. C’est le moment où le « en même temps » rencontre le « on est beaucoup trop ». Le Premier ministre — appelons-le Jean-Technocrate, parce que son nom n'a pas d'importance, il sera remplacé par un clone identique dès qu'il aura fini de transpirer — regarde la foule. Il veut faire passer la « Loi d'Harmonisation de la Salinité du Bouillon et de la Courbure de la Nouille ». Un projet de loi de 4 000 pages qui vise à simplifier la vie des gens en leur expliquant, avec la douceur d'un rouleau compresseur, qu'à partir de demain, tout le monde mangera « Al Dente » pour sauver la croissance. Sauf que le 49.3, c’est un outil conçu pour braquer une petite banque de quartier, pas pour faire un casse sur une planète entière. Utiliser le 49.3 face à 1,4 milliard de Chinois en gilet jaune, c’est comme essayer d’éteindre un incendie de forêt avec un pistolet à eau rempli de mépris. — « J’engage la responsabilité de mon gouvernement ! » hurle Jean-Technocrate dans un mégaphone qui grésille. Le silence qui suit est terrifiant. Ce n’est pas le silence du respect. C’est le silence de 1,4 milliard de cerveaux qui calculent simultanément si ce type est sérieux ou s’il s’agit d’un hologramme particulièrement mal réglé. Dans la foule, un vieux monsieur de Xi’an, dont le gilet jaune est orné de badges de la Longue Marche, lève la main. Il n’attend pas qu’on lui donne la parole, car dans une assemblée de 1,4 milliard de personnes, la parole ne se donne pas, elle s’arrache comme une dernière part de canard laqué. — « Monsieur le Ministre, commence le vieux, avec le calme de celui qui a vu quatre dynasties s'effondrer, vous dites que vous passez en force. Mais avez-vous pris en compte que dans la vallée de la rivière Wei, on préfère la nouille large et souple, tandis que vos techniciens préconisent la nouille cylindrique et rigide ? Est-ce que votre 49.3 prévoit une clause de dérogation pour le piment ? Parce que si vous passez en force sur le piment, ce n'est plus un gouvernement que vous engagez, c'est une guerre civile contre l'estomac de la nation. » Le Premier ministre transpire. Son conseiller en communication, un jeune homme aux dents si blanches qu’elles servent de balise pour les vols de nuit, lui chuchote à l’oreille : « Dites-leur que c’est pour leur bien, parlez de pédagogie, ils adorent quand on les traite comme des enfants de cinq ans, c’est universel. » — « Mes chers compatriotes d'adoption et de force, reprend Jean-Technocrate, il y a un manque de pédagogie. Vous ne comprenez pas que la rigidité de la nouille est corrélée à la fluidité du marché du travail ! Une nouille trop molle, c'est une économie qui stagne ! » C’est là que le 49.3 montre ses limites structurelles. En France, le 49.3 provoque une motion de censure, trois manifs place de la Concorde et un éditorial indigné dans *Le Monde*. Sur la Muraille de Chine, le 49.3 provoque une réaction chimique inédite. Imaginez 1,4 milliard de personnes qui se mettent à discuter en même temps de la cuisson des nouilles. Le niveau sonore atteint instantanément celui d’un réacteur de Boeing au décollage multiplié par la population de l'Inde. C’est un mur de son qui fait vibrer les pierres millénaires. Les gilets jaunes ne sont plus un vêtement, ils sont une mer de phosphore qui aveugle le pouvoir. Le Premier ministre essaie de lire l’alinéa 2 de son texte, mais sa voix est couverte par un débat théologique sur le temps de trempage du soja. Un groupe de députés-citoyens du Sichuan vient de voter une motion de censure spontanée à main levée, ce qui ressemble, de loin, à une immense vague de jaune fluo qui s'écrase contre la tour de guet. L’absurdité de la situation est totale : on a un homme qui prétend décider pour tout le monde, face à tout le monde qui a décidé de ne plus l'écouter pour parler de cuisine. C’est la démocratie ultime, ou l’anarchie parfaite, on ne sait plus. C’est le « Grand Bond en Arrière dans la Cuisine ». — « Je ne céderai pas ! » crie le Ministre, alors qu’un drone lui livre une mise en demeure signée par 400 millions de pétitionnaires exigeant plus de glutamate dans le décret d'application. Le 49.3 est une baguette magique en plastique. Jean-Technocrate agite son bâton, mais les fées sont parties en grève et les ogres sont en train de discuter du prix du riz. C'est l'impasse législative la plus massive de l'histoire. Pour faire passer un seul article de loi avec un milliard de contradicteurs, il faudrait un calendrier qui s'étend jusqu'à l'extinction du soleil. On estime qu'à raison de trente secondes de temps de parole par citoyen pour donner son avis sur la cuisson « al dente », le vote final sur l'article 1 pourrait avoir lieu au moment où l'espèce humaine aura déjà muté en êtres de pure énergie sans estomac. Mais Jean-Technocrate s'obstine. Il invoque l'ordre, la Constitution, le sens de l'État. En face, la Muraille ne répond pas. Elle mâche. Elle mâche 1,4 milliard de bols de nouilles en signe de protestation silencieuse. Le bruit de la mastication collective est plus terrifiant que n'importe quelle émeute. C'est le bruit d'un système qui digère ses propres dirigeants. — « Monsieur le Ministre, dit le conseiller aux dents blanches, la situation est critique. Les sondages indiquent que 99,9 % de la Muraille trouve votre sauce trop acide. On a perdu le consensus sur le gingembre. » Le Premier ministre regarde son parchemin. Son précieux 49.3. Il se rend compte que cet article ne fonctionne que si les gens croient encore que le papier a du pouvoir. Mais face à un milliard de gilets jaunes qui considèrent que la seule autorité légitime est celle du chef de gare ou du cuisinier de rue, le papier ne sert plus qu'à emballer des beignets. C’est la grande leçon de cette fiction absurde : on ne peut pas gouverner une termitière avec les règles d'un club de bridge. Le 49.3 est un outil de précision pour horloger suisse égaré dans une forge sidérurgique. Finalement, le Ministre lâche son mégaphone. Il regarde l’horizon jaune qui scintille sous le soleil de Pékin. Il comprend que la Muraille n’est pas là pour empêcher les barbares d’entrer, mais pour empêcher les bureaucrates de sortir de leur propre délire. — « Bon, d'accord, soupire-t-il. On va mettre un peu plus de piment. » Et dans un fracas de tonnerre, 1,4 milliard de personnes enlèvent leur gilet jaune simultanément, créant un appel d'air si puissant qu'il aspire le Premier ministre, son gouvernement et tout le texte de loi directement dans une usine de recyclage de plastique à Shenzhen. Le lendemain, la loi est adoptée par acclamation populaire, mais elle ne contient plus qu'une seule phrase : « La nouille sera libre, ou elle ne sera pas. » Le 49.3 est mort, étouffé par un milliard d'avis divergents sur la cuisson des féculents. C’est ça, la modernité : quand le pouvoir essaie de passer en force, il finit toujours par se prendre les pieds dans le tapis... ou dans un bol de nouilles trop longues. Et pendant ce temps, sur la Muraille, on attend toujours que quelqu'un apporte le sel. Mais avec 1,4 milliard de personnes, le sel est à trois semaines de marche, et le porteur de sel vient de se mettre en grève parce qu'il trouve que son gilet jaune n'est pas assez cintré. La roue tourne, mais le riz, lui, reste froid.

SNCF : La Route de la Soie est en Maintenance

Imaginez le choc thermique. La Chine, ce pays où l'on construit un hôpital de mille lits en quarante-huit heures et où le retard d'un TGV se mesure en microsecondes sous peine de voir le chef de gare envoyé en stage de rééducation dans une mine de charbon, vient de découvrir le concept de « l'exception culturelle française ». Et par là, je ne parle pas de manger du fromage qui pue ou de porter un béret sans ironie. Non, je parle du summum de la civilisation occidentale : le droit de pourrir la vie de 1,4 milliard de congénères parce que la température du café dans la salle de repos est descendue à 18 degrés. Le Grand Bond en Avant est devenu la Grande Sieste en Arrière. Sur le quai de la gare de Pékin-Sud, l’ambiance a changé. Les panneaux d’affichage numériques, qui jadis crachaient des horaires d’une précision chirurgicale, affichent désormais ce message laconique, écrit dans un mandarin qui fleure bon le terroir de la Corrèze : « Trafic perturbé suite à un mouvement social imprévu. Nous vous prions de nous excuser pour la gêne occasionnée, mais en même temps, c’est pour votre bien, alors fermez-la. » Le coupable ? Un syndicat naissant, la CCGT (Confédération Chinoise Générale du Travail), qui vient de déposer un préavis de grève illimité pour protester contre la « pénibilité du travail liée à la contemplation des rails ». Car oui, en adoptant le modèle social français, les cheminots chinois ont compris une chose fondamentale : travailler, c’est bien, mais empêcher les autres de travailler, c’est le début de la liberté. Et là, mesdames et messieurs, nous touchons au sublime. Nous sommes au cœur du chef-d’œuvre. Le TGV Pékin-Shanghai, le fleuron de la technologie mondiale, un train capable de relier les deux mégapoles à 350 km/h en un battement de cils, vient d'être supprimé. Pourquoi ? Une panne moteur ? Un séisme ? Une invasion de criquets pèlerins ? Non. Une feuille morte. Une seule. Une feuille de peuplier sibérien, probablement dépressive, qui a eu l’outrecuidance de se poser sur un rail quelque part en Mongolie-Intérieure, à environ 1 500 kilomètres de là. En temps normal, le train aurait pulvérisé la feuille, l’arbre, et probablement la forêt adjacente sans même un tressaillement dans la tasse de thé du conducteur. Mais sous le nouveau régime de la « SNCFisation » des esprits, cette feuille est devenue un « obstacle majeur à la sécurité des circulations ». Le conducteur du Pékin-Shanghai, désormais rebaptisé « Agent de conduite de niveau 3, échelon 4, option RTT », a immédiatement fait jouer son droit de retrait. — « Écoutez, a-t-il déclaré au micro de la télévision d'État (qui ne sait plus s'il doit le fusiller ou lui donner une médaille pour sa conscience professionnelle), la présence de chlorophylle sur la voie ferrée modifie le coefficient d'adhérence. Je ne peux pas garantir l'intégrité physique de mes 1 200 passagers tant qu'une expertise syndicale n'a pas été menée sur la provenance génétique de ce végétal. De plus, j'ai une sciatique et mon gilet jaune me gratte l'épaule gauche. C'est l'alerte sociale. » Résultat : 1,4 milliard de personnes sont en train d'attendre sur les quais. Et quand je dis 1,4 milliard, essayez de visualiser la scène. C’est comme si l'intégralité de la population européenne décidait de faire la queue pour un seul guichet, et que le guichetier venait de partir en « pause physiologique » pour trois semaines. Le gouvernement de Shenzhen, qui a fini de recycler le Premier ministre français pour en faire des coques d'iPhone 16, tente de réagir. Mais comment mater une rébellion quand le texte de loi dit que « la nouille sera libre » ? Si la nouille est libre, le cheminot l’est aussi. Et le cheminot chinois a vite appris les ficelles. Il a découvert les « régimes spéciaux ». Désormais, pour conduire un train entre Wuhan et Canton, il faut une prime de tunnel, une prime de charbon (même si le train est électrique), une prime de zone humide, et une « indemnité de dépaysement visuel » parce que le paysage est trop répétitif. Le ministre des Transports chinois, un homme qui, il y a deux mois, aurait fait exécuter un moustique pour avoir piqué un contrôleur, se retrouve aujourd'hui à négocier avec un piquet de grève qui exige l'instauration de la « semaine des trois jeudis » et la distribution gratuite de pin’s en forme de locomotive à vapeur. La Route de la Soie, ce projet titanesque censé relier l’Asie à l’Europe par le rail, est devenue la Route de la Maintenance Infinie. Les trains de marchandises chargés de gadgets inutiles, de panneaux solaires et de rêves de grandeur sont bloqués à la frontière du Kazakhstan parce que l'aiguilleur de Xi'an a décidé que son poste d'aiguillage n'était pas assez « Feng Shui ». Il demande l'installation d'une fontaine à eau et la reconnaissance de son stress post-traumatique lié au passage d'un train de 800 mètres de long à 3 heures du matin. — « Vous comprenez, explique le délégué syndical avec une moustache postiche qu'il s'est laissée pousser pour ressembler à un leader de la CGT des années 80, on ne peut pas acheminer ces conteneurs vers Rotterdam tant que la question du temps de repos compensateur pour la traversée des fuseaux horaires n'est pas réglée. Le cheminot chinois n'est pas une machine. C'est un usager de la vie. » Le mot est lâché : « Usager ». En Chine, le client est mort. Vive l’usager. L’usager, c’est cet être merveilleux qui paie sa place, mais qui n'a aucun droit, si ce n'est celui de contempler le vide intersidéral d'un quai désert en écoutant une voix suave lui expliquer que « le train n°808 est retenu pour une durée indéterminée en raison d'un problème d'acheminement du personnel ». Traduction : le chauffeur a trouvé une promotion sur le riz chez Lidl et il est parti faire ses courses. Pendant ce temps, à Shanghai, la bourse s'effondre. Pas parce que l'économie va mal, mais parce que les courtiers ne peuvent plus se rendre au travail. Ils sont tous bloqués dans des rames de métro bondées où l'on entend, pour la première fois de l'histoire de la Chine, des gens se plaindre à voix haute : — « Franchement, Mao n'aurait jamais permis ça. Au moins, avec lui, les trains arrivaient à l'heure, même s'il n'y avait personne dedans parce qu'on était tous au goulag. » — « Tais-toi, répond son voisin, tu vas nous porter la poisse. Profite plutôt du spectacle. C’est ça, la démocratie sociale : c'est quand tout le monde est d'accord pour dire que rien ne marche, et qu'on est fiers de ça. » C'est là que le génie français atteint son apogée. On a réussi à exporter l'immobilisme. On a vendu à la première puissance mondiale le concept du « c’est pas possible, on est en sous-effectif ». Imaginez la tête des ingénieurs de la Silicon Valley ou de Munich. Ils voient la Chine, ce dragon économique, se transformer en une immense salle d'attente de gare de province un dimanche de novembre. Le TGV Pékin-Shanghai est toujours à l'arrêt. La feuille morte en Mongolie-Intérieure est devenue une relique. Des pèlerins viennent la voir. On l'appelle « La Feuille de la Liberté ». Elle représente le moment où 1,4 milliard de personnes ont compris que la vitesse ne servait à rien si on n'avait pas le temps de râler contre le prix du billet. Et le sel ? Vous vous souvenez du porteur de sel sur la Muraille ? Il est toujours en grève. Son gilet jaune est désormais cintré par un grand couturier de Shanghai, car le syndicat a obtenu une « prime d'image ». Il refuse de bouger tant que le sel n'est pas certifié « sans gluten » et « récolté par des travailleurs ayant au moins 45 jours de congés payés ». La Route de la Soie est en maintenance. Mais quelle maintenance ! Une maintenance philosophique. On ne répare pas les rails, on répare les âmes. On apprend aux Chinois que le bonheur n'est pas dans l'arrivée, mais dans l'attente infinie dans une gare sans chauffage, avec un sandwich triangle au poulet qui a le goût du plastique recyclé de Shenzhen. C’est le triomphe final de la France. On n’a plus d’industrie, on n’a plus de pétrole, mais on a réussi à paralyser la planète entière avec une simple règle de droit du travail mal traduite. 1,4 milliard de grévistes. Le monde est à l'arrêt. Le silence est total. Soudain, une annonce retentit dans tous les haut-parleurs du pays, de Harbin à Hong Kong : « Suite à un acte de malveillance sur un caténaire à proximité de la Grande Muraille — un enfant a jeté un chewing-gum sur un isolateur — la reprise du trafic est estimée à l'année prochaine. Merci de votre compréhension. » Le 49.3 est vraiment mort. Et avec lui, le concept même de mouvement. La Chine est devenue un pays de statues en gilets jaunes, figées dans l'éternité d'une revendication salariale. Et pendant ce temps, quelque part dans les bureaux de la direction de la SNCF à Saint-Denis, un cadre sourit en buvant son café tiède : — « On leur avait dit que le modèle était exportable. Ils ne nous ont pas crus. Maintenant, ils ont le temps de compter les feuilles mortes. » La roue ne tourne plus. Le riz est gelé. Mais l'honneur des cheminots est sauf. Et c'est bien là l'essentiel, non ?

Le Grand Débat National : 800 Ans d'Antenne

Imaginez le silence. Non pas le petit silence gêné d’un ascenseur où personne n'ose péter, mais le silence assourdissant de 1,4 milliard d’individus qui, d’un seul coup, croisent les bras. C’est le plus grand « On ne bouge plus » de l’histoire de l’humanité. La Chine est devenue un musée de cire à ciel ouvert, une immense forêt de gilets jaunes immobiles, où le seul bruit audible est celui du vent qui fait claquer les étiquettes « Made in China » sur des chasubles qui ne seront jamais exportées. C’est dans ce vide intersidéral, ce néant productif qui ferait passer une grève de la RATP pour un pic d’hyperactivité maniaque, qu’apparut sur tous les écrans de l'Empire — du smartphone dernier cri à la vieille télé cathodique de la province du Gansu — la figure de Macron-Tseu-Toung. Il portait une veste Mao cintrée, col officier, mais coupée dans un lin italien si fin qu'on aurait dit qu'il avait été tissé par des anges stagiaires. Il avait ce regard. Vous le connaissez, ce regard. Celui qui vous dit : « Je vous ai compris, mais c’est parce que vous n’avez pas compris que je vous explique pourquoi vous avez tort d’avoir raison. » Il prit une inspiration profonde, une inspiration qui semblait aspirer tout l’oxygène restant de la Cité Interdite. — « Mes chers compatriotes du milieu, commença-t-il d'une voix lactée, j’ai entendu votre colère. Elle est légitime. Elle est vibrante. Elle est, permettez-moi de le dire, un peu désordonnée logistiquement. Vous faites grève contre une erreur de traduction ? C’est disruptif. J’adore. Mais nous ne pouvons pas rester dans cette posture de statues de sel salariées. Le pays a besoin de mouvement, et "en même temps", il a besoin de s'épancher. C’est pourquoi, dès demain, je lance le Grand Débat National Chinois. Un cahier de doléances sera ouvert pour chaque citoyen. Un milliard quatre cents millions de pages blanches n'attendent que votre plume. » Le monde frémit. Un milliard quatre cents millions de stylos bille cliquèrent en même temps, produisant une onde de choc sonore qui fut enregistrée par les sismographes de Los Angeles. L’idée était simple, d’une simplicité administrative proprement terrifiante : chaque Chinois, du milliardaire de Shanghai au paysan du Yunnan, avait le droit de rédiger sa petite liste de griefs. « Mon voisin fait trop de bruit avec ses baguettes », « Le riz est trop collant le mardi », « Pourquoi le Petit Livre Rouge n’existe-t-il pas en version Kindle avec abonnement Premium ? », « J'aimerais que le 49.3 soit remplacé par un système de notation sociale basé sur la gentillesse des CRS ». Macron-Tseu-Toung, dans un élan de narcissisme bureaucratique sans précédent, avait promis de tout lire. Personnellement. Sans intermédiaire. Pour faire preuve de « pédagogie de proximité ». Au début, l'ambiance était à la fête foraine de la plainte. On installa des bureaux de doléances au sommet de la Grande Muraille, dans les rizières en terrasses, et même au fond des mines de charbon fermées. Les fonctionnaires, débordés, utilisaient des camions-bennes pour transporter les manuscrits vers Pékin. Le cadre de la SNCF, toujours à Saint-Denis, regardait les images satellite en ricanant : — « Ils croient qu'ils vont s'en sortir avec du papier. Ils ne savent pas que Macron-Tseu-Toung peut passer huit heures à expliquer à un boucher de Wuhan pourquoi le concept de "viande" est une construction sociale mal adaptée à la compétitivité mondiale. » Le Grand Débat commença officiellement le 14 du mois de la Moisson Interrompue. Macron-Tseu-Toung s'installa derrière un bureau en laque noire de deux kilomètres de long, fit craquer ses doigts, et ouvrit le premier cahier. Celui de M. Wang, habitant de la banlieue de Tianjin, qui se plaignait que sa prime d'activité soit versée en bons d'achat pour des masques de protection FFP2 périmés. — « Intéressant, murmura le Grand Timonier de la Pensée Complexe. Notez qu'il y a là une opportunité de réindustrialisation par le bas. » Il passa au deuxième cahier. Puis au centième. Puis au millionième. Au bout de trois mois, il n'avait pas encore fini de dépouiller les doléances du premier quartier de Pékin. La barbe lui poussait, une barbe de philosophe présocratique qui n'aurait pas vu de rasoir depuis la chute de la dynastie Ming. Ses conseillers, épuisés par le rythme des synthèses, commençaient à se nourrir exclusivement de caféine pure et de fiches Bristol. — « Monsieur le Président-Président, osa une secrétaire d'État à la Transition Sémantique, nous en sommes à l'an deux du Grand Débat. La population commence à se demander si on va bientôt reparler de... enfin, du travail. » Macron-Tseu-Toung leva un doigt impérieux, sans quitter des yeux la réclamation n° 45 802 110, écrite par une grand-mère qui demandait que les chats errants soient intégrés à la fonction publique pour chasser les souris dans les mairies de village. — « Ne brusquez pas le temps long de la démocratie participative, répliqua-t-il. Chaque voix compte. Surtout quand il y en a un milliard. Nous faisons de la dentelle politique. Allez me chercher un autre thermos de thé vert. Et des piles pour ma liseuse de secours. » Les années passèrent. Puis les décennies. La Chine, toujours à l'arrêt, s'était transformée. Les gilets jaunes des grévistes, à force de subir les intempéries, étaient devenus grisâtres, puis s'étaient fossilisés. Les citoyens, eux, étaient morts de vieillesse dans les files d'attente des bureaux de doléances, remplacés par leurs enfants qui reprenaient le flambeau de la plainte avec une ferveur héréditaire. C’était devenu une tradition orale : « Raconte-moi, grand-père, ce que tu as écrit sur le prix du litre de soja en l'an 2024. » Au bout de 200 ans de lecture ininterrompue, Macron-Tseu-Toung ne ressemblait plus qu'à un hologramme de rides entouré d'une montagne de papier haute comme l'Everest. Il en était à la province du Sichuan. Il venait de lire la 400 millionième doléance. Elle concernait un problème de voisinage lié à un panda qui ronflait trop fort. — « C’est une question de souveraineté sonore, analysa-t-il d'une voix qui ressemblait au froissement d'un vieux parchemin. Il faut une concertation inter-espèces sous l'égide d'un haut-commissariat au silence. » À l'extérieur, le monde avait changé de visage. L'Europe n'était plus qu'une immense zone de livraison Amazon gardée par des drones dépressifs. L'Amérique était devenue une réserve naturelle pour influenceurs en fin de droits. Mais en Chine, le Grand Débat continuait. Le temps n'avait plus de prise sur Macron-Tseu-Toung. Il était devenu l'Entité qui Lit. An 400. Le climat s'emballait, mais personne ne s'en souciait. Les grévistes originels étaient devenus des sites archéologiques. Des touristes (venus de Mars, probablement) venaient admirer les "Guerriers de Gilet Jaune de Xi'an", ces statues de chair et de nylon figées dans l'éternité d'une revendication salariale jamais traitée. An 600. La technologie avait permis de numériser le cerveau de Macron-Tseu-Toung pour qu'il puisse lire plus vite, mais sa "pensée complexe" était si gourmande en processeurs qu'il ralentissait tout le réseau galactique. Il en était à la 900 millionième doléance. Un certain Chen demandait pourquoi il fallait toujours payer pour les sacs plastiques alors qu'on n'avait plus de monnaie physique depuis trois siècles. — « C’est une question de nudge comportemental, pesta l'IA Macronienne. Chen ne comprend pas le coût marginal de l'externalité environnementale. Il faut lui envoyer un pamphlet de 4000 pages sur l'économie circulaire de la poussière. » An 800. Le système solaire arrivait en fin de course. Le soleil, cette vieille ampoule à incandescence de 5 milliards d'années, commençait à toussoter. Son hydrogène s'épuisait. Il se transformait lentement en géante rouge, gonflant comme l'ego d'un ministre de l'Économie après une légère baisse de l'inflation. Dans les bureaux de la Direction de la SNCF à Saint-Denis, désormais situés au fond d'un bunker cryogénisé, le cadre buvait toujours son café tiède (grâce à une pile atomique). — « Je vous l'avais dit, murmura-t-il à un cafard qui lui servait de conseiller technique. Le modèle est robuste. Tant qu'on discute, on ne bosse pas. Et tant qu'on ne bosse pas, on ne peut pas se plaindre de la qualité du service. C'est l'inertie parfaite. » Soudain, une alarme retentit dans la salle du trône de Pékin. Macron-Tseu-Toung venait d'ouvrir le dernier cahier de doléances. Le 1,4 milliardième. Il était vide. Le citoyen qui devait le remplir était mort avant d'avoir trouvé un stylo qui marche. Le Grand Timonier leva ses yeux vitreux vers la fenêtre. Le ciel était devenu d'un rouge sanglant. Le soleil occupait désormais la moitié de l'horizon, vaporisant les océans et faisant fondre les dernières statues de grévistes. La chaleur était insupportable, mais Macron-Tseu-Toung ne transpirait pas. Un énarque de sa trempe ne transpire pas, il évapore ses doutes. — « Voilà, déclara-t-il d'une voix qui résonna dans le vide cosmique. J’ai tout lu. J'ai pris le pouls de la nation. Maintenant, nous pouvons passer à la phase deux : la synthèse. Je prévois une série de conférences de presse qui devrait nous mener sereinement jusqu'au Big Crunch. » À cet instant précis, le soleil explosa. Une supernova magnifique, une débauche d'énergie pure qui pulvérisa la Terre, la Chine, les gilets jaunes et les cahiers de doléances en une fraction de seconde. Dans le néant noir qui suivit, une petite lumière subsista un instant. C’était l'esprit de Macron-Tseu-Toung, flottant dans le vide interstellaire, cherchant désespérément un micro pour expliquer aux étoiles que leur explosion manquait cruellement de concertation préalable. — « En même temps, murmura l'esprit avant de s'éteindre, le vide est une forme de plein qui s'ignore. Il faut savoir être agile face à l'apocalypse. » Et c’est ainsi que s'acheva le Grand Débat. Le silence revint enfin. Un silence total, définitif, parfait. Le service était enfin régulier. Car il n'y avait plus personne pour attendre le train. _L'honneur des cheminots était sauf._

La CGT de la Cité Interdite

On pensait que le Big Crunch était une fin. Quelle erreur de débutant. C’était mal connaître la résilience du service public français et la capacité d’absorption de la bureaucratie céleste. Quand l’univers s’est rétracté sur lui-même comme un slip en lycra passé à 90 degrés, il n'est pas resté « rien ». Il est resté le strict nécessaire : une nappe à carreaux, un pack de Kro tiède, et l’odeur de la graisse brûlée. Car s'il n’y a plus de Terre, plus de Chine et plus de physique quantique, il reste la CGT. La Confédération Générale du Tout. Au milieu du vide post-apocalyptique, une réplique exacte de la place Tian'anmen venait de se matérialiser par simple décret syndical. C’était une question de principe : on ne peut pas manifester s’il n’y a pas de pavés à regarder avec mélancolie en attendant le départ du cortège. Et là, juste devant le mausolée de Mao — qui, pour l'occasion, ressemblait étrangement à un local de l'URSSAF après un inventaire difficile — trônait le Stand. Le Stand Merguez-Frites. L’axis mundi. Le point zéro de toute contestation métaphysique. Jean-Claude, délégué syndical dont la moustache semblait avoir survécu à la supernova par pure volonté de puissance, retournait les saucisses avec une pince en inox qui, dans cet univers dévasté, avait valeur de sceptre royal. La merguez, ici, n'était pas un simple tube de viande indéterminée ; c'était un acte de résistance contre le néant. Elle grésillait en fa dièse, la note de la colère sociale. — « On est là ! Même si les étoiles sont éteintes, on est là ! » hurlait Jean-Claude à l'attention d'une galaxie qui n'existait plus. Autour de lui, les survivants spectraux du Grand Débat — un mélange de gardes rouges en gilets jaunes et de cheminots en tenue de mandarins — s'agglutinaient. Le problème n'était plus la réforme des retraites (puisque le concept même de "temps" avait été pulvérisé par l'explosion du soleil), mais un enjeu bien plus crucial, bien plus viscéral : la logistique du déjeuner. C’est là que le Grand Schisme survint. La fracture idéologique qui allait faire passer la Révolution Culturelle pour un goûter d'anniversaire chez les scouts. — « Pas de fourchette ? C’est une provocation néolibérale ! » s'écria un militant de la section "Espace-Temps et Transports Urbains". Le conflit venait de naître : la guerre entre les **Pro-Baguettes** et les **Pro-Fourchettes**. Notez bien la subtilité du drame. Nous étions devant le mausolée de Mao-Tseu-Toung, le Grand Timonier, l'homme qui avait appris à un milliard de personnes que le destin d'un peuple tenait dans deux bâtons de bambou et beaucoup de patience. Mais la CGT de la Cité Interdite, héritière des barricades de la rue de Rivoli, ne l'entendait pas de cette oreille. Pour les Pro-Baguettes (le camp des "Traditionnels-Authentiques"), la merguez ne pouvait être consommée que dans un morceau de pain. La baguette de tradition française, le "vaisseau de la sauce samouraï". C’était l’alliance du blé et de la protéine, le pacte républicain entre le boulanger et le boucher. Utiliser un ustensile, c’était déjà un premier pas vers l’ubérisation de la lutte. — « La fourchette, c’est l’outil de la bourgeoisie ! » éructa Jean-Claude en pointant sa spatule vers un manifestant qui réclamait un couvert en plastique pour ne pas tacher son gilet jaune. « Tu veux quoi après ? Un menu QR code ? Une concertation sur Zoom ? La fourchette, c'est l'individualisme méthodologique ! C'est séparer l'homme de sa merguez par une interface en polymère ! » En face, le camp des Pro-Fourchettes, mené par un ancien consultant de chez McKinsey qui s'était perdu dans la manifestation juste avant la fin du monde, ne reculait pas. — « Camarades, il faut savoir être agiles ! » rétorqua le consultant, qui portait désormais un bandeau rouge marqué "Synergie et Progrès". « La baguette est un contenant rigide, peu inclusif pour ceux qui ont des intolérances au gluten ou une sensibilité gingivale accrue. La fourchette permet une segmentation du produit merguez en micro-doses digestes. C’est la _lean-manif_ ! C’est l’optimisation de l’apport calorique en milieu hostile ! » Le ton monta. On n'avait jamais vu ça. Même pendant les grandes heures de la Révolution Culturelle, les Gardes Rouges n'avaient pas osé remettre en cause le mode de préhension des aliments. Mais là, on touchait au sacré. On touchait au pique-nique social. Soudain, la porte du mausolée s'ouvrit dans un grincement de métal rouillé. Une lueur bleutée, vaguement élyséenne, en sortit. L'esprit de Macron-Tseu-Toung, toujours flottant, apparut au-dessus du stand de frites, nimbé d'une aura de "pédagogie" insupportable. — « Mes chers compatriotes de l'au-delà, commença l'entité spectrale avec un sourire qui aurait pu glacer le vide interstellaire. Je vois que le dialogue social est, une fois de plus, bloqué sur des questions de forme. Or, le véritable enjeu, ce n'est ni la baguette, ni la fourchette. C'est le "En Même Temps". » Un silence de mort (littéralement) tomba sur la Cité Interdite. — « Je propose, poursuivit l'Ectoplasme-en-Chef, une troisième voie disruptive : la Merguez-Vapeur servie dans un nuage de points de retraite. Pas besoin de pain, car le pain est une rente. Pas besoin de fourchette, car la fourchette est un coût fixe. Nous allons vers une dématérialisation totale de la chipolata. C'est la Merguez-as-a-Service. » Jean-Claude regarda l'esprit, puis il regarda sa merguez, puis il regarda les manifestants. Pour la première fois de l'histoire de l'univers, un consensus se forma. Un accord parfait. Une unité d'action totale. Les Pro-Baguettes et les Pro-Fourchettes saisirent de concert leurs projectiles respectifs. — « CIBLE À MIDI ! » hurla Jean-Claude. « FEU À VOLONTÉ SUR LE COMPLEXE TECHNO-BUREAUCRATIQUE ! » Ce fut une pluie de frites surgelées, de croûtons de pain rassis et de fourchettes en plastique (qui, bien que proscrites par les directives européennes sur le plastique à usage unique, avaient miraculeusement survécu à la fin du monde). L'esprit de Macron-Tseu-Toung tenta une ultime manœuvre d'esquive en expliquant que "la fritte est une opportunité de croissance s'il on sait la pivoter", mais il fut submergé par une vague de moutarde extra-forte. L'explosion de saveur fut telle qu'elle provoqua un second Big Bang. Quand la poussière de piment rouge retomba, le calme était revenu. L'esprit présidentiel s'était dissipé, probablement parti expliquer à une autre dimension que la physique des particules manquait de souplesse. Jean-Claude, serein, tendit une merguez dans un morceau de pain à son ancien ennemi le consultant. — « Tiens, mange. De toute façon, dans le vide, personne ne t’entend mâcher. » Le consultant prit la baguette, la regarda avec une émotion sincère, et croqua dedans. — « C’est vrai, murmura-t-il la bouche pleine, que l'expérience utilisateur est assez robuste. » Derrière eux, sur le fronton du mausolée de Mao, une banderole venait d'apparaître, flottant dans l'absence d'air. On pouvait y lire, en lettres d'or sur fond rouge syndical : **"MÊME DANS LE NÉANT, LA GRÈVE CONTINUE. PROCHAINE RÉUNION : APRÈS-DEMAIN, 14H, DEVANT LE TROU NOIR CENTRAL. ORDRE DU JOUR : RÉCLAMATION D'UNE PRIME DE RISQUE POUR EXPOSITION AUX RADIATIONS COSMIQUES."** Le Grand Tout était peut-être mort, mais la CGT venait de s'offrir l'éternité en CDI. Et au loin, dans le silence de l'espace, on pouvait presque entendre le bruit d'un sifflet et le rythme entêtant d'un tambour de la fonction publique, résonnant pour les siècles des siècles. _L'honneur des merguez était sauf._

La Bureaucratie de l'Empire du Cerfa

Shanghai n’est plus une ville, c’est une salle d’attente à ciel ouvert avec vue sur le suicide collectif. Imaginez le croisement entre la Cité Interdite et une sous-préfecture de l’Eure-et-Loir un vendredi après-midi à 15h58. C’est le triomphe absolu du génie français : nous avons exporté la seule chose que nous produisons encore en masse sans faire de déficit : l’entrave bureaucratique. Bienvenue dans l'Empire du Cerfa. Regardez cette foule sur Nanjing Road. Un milliard quatre cents millions d'individus, tous vêtus de gilets jaunes réfléchissants (parce que c’est la loi, et que la loi a été votée par un comité de stagiaires de l'ENA en échange d'une promesse de CDI chez Alstom). Ils ne bougent pas. Ils ne manifestent pas. Ils attendent. Ils attendent que le Guichet 14-bis de la Direction Interrégionale des Flux Piétons et de la Digestion des Raviolis (DIFPDR) daigne valider le formulaire 2044-K-Z-42. Le sujet de la demande ? « Autorisation temporaire de poser le pied gauche sur la chaussée en vue d’un franchissement transversal de la voirie publique ». Autrement dit : traverser la rue. Dans l’ancien monde, celui des barbares de l’efficacité capitaliste, les Chinois traversaient en masse, au rouge, au vert, au péril de leur vie, portés par le flux de l’histoire et du profit. Aujourd'hui, pour atteindre le trottoir d’en face et acheter un bol de nouilles, il faut un dossier de trois kilos. Et attention, pas n'importe quel dossier. On parle d’une démarche dynastique. Le système est d'une cruauté magnifique : c'est le « Droit au passage par héritage ». Tout commence avec votre grand-père. En 1984, sous l’impulsion de conseillers techniques envoyés par la mairie de Levallois-Perret, le patriarche a déposé l’Intention de Traverser. Il a dû fournir l'acte de naissance de sa propre arrière-grand-mère, un justificatif de domicile de moins de trois mois (dans un pays où les immeubles sont détruits tous les quinze jours pour faire place à des centres commerciaux vides, c’est un délice) et un certificat de non-appartenance à une association de défense des pandas roux. Vingt-cinq ans plus tard, son fils – votre père – a reçu le récépissé de dépôt de l'Intention. Il a alors pu entamer la phase 2 : l’Étude d’Impact Environnemental et Social du Déplacement Humain à Basse Vitesse. Il a passé sa vie à prouver que le poids de ses chaussures n’allait pas altérer le bitume de l'avenue, bitume qui, soit dit en passant, est classé Monument Historique car il contient des fragments d’un rapport de la Cour des Comptes de 1995. Et enfin, c’est votre tour. Vous, le petit-fils. Vous êtes là, au bord du trottoir, avec votre dossier tamponné par trente-six administrations différentes, dont la « Haute Autorité de la Courbe du Petit Doigt lors du Salut au Drapeau ». Vous avez le tampon final. L’encre est encore fraîche. Vous allez enfin traverser. Mais là, c'est le drame. Le fonctionnaire au guichet, un mec qui s'appelle Zhang mais qui a adopté le prénom « Jean-Pierre » pour mieux incarner l'esprit de la France éternelle, lève les yeux de son écran cathodique (parce que le logiciel de l’État ne tourne que sur Windows 95, c’est une question de souveraineté numérique). — « Ah, désolé Monsieur Li. Le Cerfa n°14856*03 que vous me présentez est devenu caduc hier soir à minuit. On est passés au 14856*04. La case "Couleur préférée de votre animal de compagnie" est passée de la page 4 à la page 12. Il faut tout recommencer. » Et là, vous ne bronchez pas. Pourquoi ? Parce que vous avez été formé. Le génie du modèle français appliqué à la démographie chinoise, c’est que la file d’attente est devenue une religion. Le Crédit Social a été remplacé par le « Quotient Familial de Patience ». Si vous vous énervez, si vous sifflez entre vos dents, vous perdez des points. À zéro point, vous êtes condamné à faire un stage de trois ans à la CAF de Bobigny. Personne ne survit à ça. Regardez-les, ces cadres de Shanghai, autrefois fiers de leur 996 (travailler de 9h à 21h, 6 jours sur 7). Ils sont désormais passés au 35h, mais avec une subtilité : ils passent 35 heures par semaine uniquement à essayer de comprendre pourquoi ils ont reçu un avis de taxe foncière pour une yourte en Mongolie-Intérieure alors qu’ils louent un studio de 9 mètres carrés à Pudong. L'Empire du Cerfa a réussi là où Mao avait échoué : il a créé l'égalité absolue. Tout le monde est également coincé derrière un mec qui a oublié son RIB. Le PDG de Huawei fait la queue derrière un livreur de chez Meituan pour savoir si sa demande de renouvellement de carte grise pour sa trottinette électrique peut être traitée en distanciel. Spoiler : non. Il faut se déplacer. Entre 10h et 11h30. Sauf les mardis de pleine lune et les jours de grève de la cantine préfectorale. Le plus beau, c’est l’architecture de cette nouvelle ère. On n'érige plus de gratte-ciels. On construit des « Maisons de Services au Public ». Des bâtiments de béton gris, mal chauffés l’hiver et étouffants l’été, où l’on cultive l’art de l’attente contemplative. À l'intérieur, on vend des timbres fiscaux au marché noir. Un timbre à 50 euros se négocie contre trois organes fonctionnels ou un abonnement à vie à Télérama. Les Chinois ont même inventé un nouveau concept : la « Merguez de la Résistance ». Puisque l’administration les empêche de vivre, ils font grève contre l'administration. Mais comme l'administration est elle-même une forme de grève institutionnalisée, on assiste à des paradoxes spatio-temporels fascinants. On voit des types manifester pour obtenir le droit de remplir le formulaire qui leur permettra de manifester contre le manque de formulaires. C’est une boucle de Moebius en gilet jaune. — « Vous vous rendez compte ? » s'exclame un consultant en transformation digitale qui passait par là, l'air hagard. « On a numérisé tout le processus ! » Oui, ils l’ont fait. C’est le « Guichet Unique Numérique ». On a créé une application qui s’appelle « MaRue.gouv.cn ». Vous téléchargez votre dossier, vous scannez votre rétine, vous envoyez le tout. Et trois secondes plus tard, vous recevez un email automatique : *« Suite à une surcharge de nos serveurs situés dans une cave à Limoges, votre demande sera traitée dans un délai de 18 mois. Merci de ne pas répondre à ce message, nous ne vous aimons pas. »* La technologie n'a pas tué la bureaucratie française, elle lui a donné des ailes et des serveurs qui plantent le premier du mois. Au milieu de ce chaos organisé, de cette stagnation majestueuse, on croise parfois un survivant de l'ancienne France, un expatrié qui a fui la Creuse en 2012. Il regarde ce milliard de Chinois immobiles, leurs dossiers à la main, attendant le feu vert d’un gratte-papier syndiqué à la CGT-Shanghai. Il sourit, une larme de fierté coulant sur sa joue. — « C’est beau, murmure-t-il. On dirait une fête de l'Huma géante, mais sans la musique de Manu Chao. » Parce qu'au fond, c'est ça, le projet secret de l'Empire du Cerfa : transformer la planète en une immense file d'attente pour le néant. Le Grand Tout est peut-être mort, les étoiles s'éteignent peut-être les unes après les autres dans un silence sidéral, mais quelque part, entre deux trous noirs, il y aura toujours un petit bureau avec une plante verte à moitié morte et un écriteau : « Fermeture exceptionnelle pour formation interne. Merci de repasser après le Big Bang. » Et la population chinoise, disciplinée par des millénaires de confucianisme et trois semaines de tutorat avec une secrétaire de mairie de Palavas-les-Flots, attendra. En silence. En gilet jaune. L'éternité, c'est long. Surtout quand on a oublié d'apporter le justificatif de domicile original et qu'on n'a que la photocopie.

Traverser la rue pour trouver du travail

L’idée est d’une simplicité tellement radieuse qu’on se demande pourquoi elle n’a pas été gravée sur les Tables de la Loi à côté du « Tu ne tueras point » et du « Pas de gluten après 18 heures ». Pour trouver du boulot, il suffit de traverser la rue. C’est le nouveau mantra universel, la prophétie disruptive qui a traversé les continents pour venir s’échouer sur les rives du Yangtsé, portée par un vent tiède de dérégulation et d’arrogance parfumée au santal. Sauf qu’en Chine, « traverser la rue », c’est une expédition polaire sans les chiens de traîneau, mais avec 50 millions de concurrents qui ont eu la même idée de génie au même millième de seconde. Imaginez l’avenue Changan à Pékin. Maintenant, multipliez sa largeur par l’infini et ajoutez-y la distance émotionnelle entre un banquier d’affaires et un stagiaire non rémunéré. La rue fait quatre cents kilomètres de large. C’est un océan de bitume, une dalle de goudron si vaste qu’elle possède ses propres microclimats, ses propres tribus nomades et, probablement, des espèces de poissons préhistoriques vivant dans les fissures du macadam après une averse de mousson. Au milieu de ce Sahara d’asphalte, il y a vous. Et vous portez un gilet jaune. Pas parce que vous voulez être visible des automobilistes (il n’y a plus de voitures, elles sont toutes coincées dans un embouteillage qui a commencé sous la dynastie Ming), mais parce que c’est désormais l’uniforme officiel de la « Mobilité Active et Citoyenne vers l’Emploi ». D’un côté du trottoir, vous avez la Zone A : les Chômeurs, les Inutiles, les gens qui ont le tort de posséder un estomac qui réclame des calories trois fois par jour. De l’autre côté, la Zone B : le Plein Emploi, la Terre Promise, le bureau climatisé où l’on vous paiera peut-être en « jetons de bonheur » pour tamponner des formulaires de renonciation à l'existence. Entre les deux ? Une masse compacte de 50 millions de gilets jaunes, tous alignés sur la ligne de départ, attendant que le petit bonhomme passe au vert. Le problème, c’est que le petit bonhomme est géré par un algorithme de la CGT-Shanghai qui a été hacké par un stagiaire de chez Uber. Le feu ne passe au vert que pendant 1,4 seconde tous les trois ans bissextiles. Autant dire que quand le signal retentit, c’est moins une traversée piétonne qu’une reconstitution de la bataille de Verdun jouée par une armée de minions en colère. « Allez, les gars, on se bouge ! » hurle un coach en développement personnel perché sur un pylône électrique. « La réussite, c’est 10 % de talent et 90 % de coups de coude dans la carotide du voisin ! Soyez disruptifs ! Soyez l’asphalte ! » C’est là que le concept de « traverser la rue » devient intéressant d’un point de vue purement statistique. Dans n’importe quelle démocratie fatiguée, traverser la rue implique de regarder à gauche, puis à droite. En Chine, traverser la rue implique d'avoir un Master en balistique et une solide assurance-vie. On n’avance pas pas à pas ; on avance par vagues de pression démographique. C’est une tectonique des plaques humaine. Si vous tombez pour lacer votre chaussure, vous ne devenez pas un blessé, vous devenez une couche de sédiment. Dans deux mille ans, des archéologues retrouveront votre squelette avec une trace de semelle de Converse sur le front et concluront que vous étiez un martyr du Tertiaire Supérieur. Et puis, il y a la question de la distance. Quatre cents kilomètres. Au bout de cinquante bornes, des gilets jaunes commencent à établir des campements de fortune sur la ligne blanche continue. On y trouve des vendeurs de brochettes de scorpion qui acceptent les CV comme monnaie d’échange. On y croise des philosophes de l’Open Space qui expliquent que la rue n’a en fait qu’un seul côté et que nous sommes tous prisonniers d’un ruban de Möbius bureaucratique conçu par un énarque sous LSD. — « Monsieur, vous allez où comme ça ? » demande un agent de la circulation dont le gilet jaune est orné de dorures impériales. — « De l’autre côté, pour le poste de "Consultant en Optimisation de Files d’Attente". » — « Vous avez le permis de traversée C-12 ? » — « Non, mais j’ai ma volonté, mon courage et un exemplaire de la biographie de Steve Jobs traduit en mandarin. » — « Pas suffisant. Il me faut un justificatif de domicile de l’autre côté de la rue pour vous autoriser à aller de l’autre côté de la rue. » C’est le paradoxe ultime de l’Empire du Cerfa. Pour trouver du travail, il faut traverser. Mais pour traverser, il faut prouver qu’on a déjà un travail là-bas pour justifier le déplacement. C’est le chat de Schrödinger, mais version code de la route : vous êtes à la fois employé et chômeur tant que vous n’avez pas été écrasé par le bus du progrès. Le pire, ce n’est pas la faim, ni l’épuisement, ni l’odeur de transpiration collective qui sature l’air jusqu’à créer des nuages de sueur acide. Non, le pire, c’est la concurrence. Vous voyez ce type, là-bas, à trois kilomètres sur votre gauche ? Il a le même gilet jaune que vous. Il a le même diplôme que vous. Mais lui, il a un avantage tactique : il a appris à dormir debout en gardant les yeux ouverts pour simuler une motivation sans faille. Il y a aussi cette femme, à droite, qui a transformé son parapluie en javelot pour écarter les candidats trop pressés. C’est la sélection naturelle de Darwin appliquée au passage clouté. Soudain, une rumeur parcourt la foule. Un murmure qui enfle comme une marée montante. « Il paraît qu’il n’y a plus de rue. » « Quoi ? » « Oui, l’autre côté a été délocalisé. » Le choc est immense. Les 50 millions de candidats s’arrêtent net, créant une onde de choc qui fait vibrer les gratte-ciel de Shanghai. Un haut-parleur dissimulé dans un nuage de pollution crépite : — « Avis à la population active. En raison d’une restructuration de l’espace urbain visant à favoriser la fluidité des capitaux immatériels, le concept de "Trottoir d’en face" a été supprimé. Veuillez noter que la rue est désormais circulaire. Bonne traversée à tous. » C’est le coup de grâce. La rue est devenue un anneau. Un accélérateur de particules humaines où l’on court après un job qui se trouve techniquement toujours derrière nous. On est dans le grand cycle du Samsara de la fiche de poste. On ne traverse plus pour trouver du travail, on traverse pour ne pas être rattrapé par ceux qui cherchent le nôtre. Un vieux manifestant, dont le gilet jaune est tellement délavé qu’il ressemble à une tranche de citron fatiguée, s’assoit par terre, en plein milieu de ce qui était autrefois la voie rapide. — « Vous abandonnez ? » lui demandé-je en reprenant mon souffle. — « Non, je pivote, murmure-t-il avec un sourire carnassier. Je vais monter une start-up de vente de chaussures pour gens qui tournent en rond. C’est ça, la vraie traversée. Créer sa propre rue. » Je le regarde un instant. C’est brillant. C’est cynique. C’est exactement ce que le système attend de nous. Je m’apprête à lui demander s'il recrute, quand je réalise qu’il y a déjà une file d’attente de huit millions de personnes derrière lui, gilet jaune sur le dos et formulaire de candidature à la main. Parce qu'au fond, c'est ça le miracle de la pensée "Start-up Nation" appliquée à 1,4 milliard d'individus : même quand on réalise que la rue mène au néant, on continue de faire la queue pour obtenir le meilleur ticket de sortie. L’éternité, c’est peut-être long, mais c'est encore plus long quand on essaie de doubler 50 millions de personnes pour atteindre un mirage qui vous demande, en arrivant, si vous avez bien apporté votre propre stylo pour signer votre arrêt de mort sociale. Je remonte mon gilet, je réajuste mon badge, et je fais un pas de plus vers l'horizon de bitume. Après tout, il paraît que de l'autre côté, le café est gratuit. Il suffit juste de survivre aux 300 prochains kilomètres. C'est pas de la précarité, c'est de l'aventure urbaine. Et si je crève en chemin, au moins je serai déjà dans une zone de stationnement autorisée. Quelque part, c'est une forme de réussite.

La Retraite à 64 ans pour 1,4 Milliard de Séniors

Vous avez déjà essayé de diviser une pizza surgelée en 500 millions de parts ? Non, parce qu’à ce niveau-là, on n’est plus dans la gastronomie, on est dans l’homéopathie. On ne mange pas, on inhale l'odeur du carton en espérant que le cerveau interprète ça comme des glucides. Bienvenue dans l'équation de la retraite à 64 ans appliquée au plus grand dortoir du monde. Le concept est simple, presque poétique, si vous aimez l'humour noir et les tablettes Excel qui saignent. Imaginez un immense réservoir de riz. À gauche, vous avez 1,4 milliard de personnes qui poussent pour entrer dans la rizière. À droite, vous avez 500 millions de papys et de mamies qui, en toute logique, aimeraient bien arrêter de repiquer le riz pour aller jouer au Mahjong en pyjama de soie dans le parc du coin. Et au milieu, il y a un petit comptable à lunettes, probablement sous Prozac, qui essaie de financer tout ça en taxant les tickets de métro. C’est le "Casse-tête Chinois", mais version "Saw". Pour payer la prothèse de hanche de Monsieur Wang, il faut que 12 000 usagers de la ligne 1 à Pékin acceptent de payer leur trajet trois centimes plus cher. Sur le papier, c’est de la micro-économie. Dans la réalité, c’est une tentative de vider l’océan Indien avec une fourchette à huître. Mesdames et Messieurs, bienvenue dans l’ère de la "Silver Economy" version Turbo-Capitalisme d'État. On nous explique que 64 ans, c’est le nouvel âge d’or. C’est le moment où l’on passe de "ressource productive" à "variable d'ajustement budgétaire". Dans un pays où la notion de "temps libre" est généralement perçue comme une erreur système ou une trahison envers le Parti, annoncer la retraite, c’est un peu comme annoncer à un poisson qu’il va devoir apprendre à faire du vélo : c’est ambitieux, mais on sent que ça va finir en sushi. Le problème, c’est que le papy moyen à Shanghai ne ressemble pas au retraité de la Côte d’Azur qui râle parce que le rosé est trop tiède. Le papy de Shanghai, il a survécu à trois révolutions, quatre famines, l'invention du QR code et la disparition de la notion de vie privée. Alors quand on lui dit qu’il doit bosser deux ans de plus pour financer le déficit public, il ne descend pas dans la rue avec une merguez et un ballon CGT. Il regarde le ciel, il soupire, et il se demande s'il ne peut pas transformer son déambulateur en borne de recharge pour trottinettes électriques afin de compléter sa pension. Et c'est là que la magie de la "Start-up Nation" globale opère. On a inventé le concept de la "Retraite Collaborative". Puisque l'État ne peut plus payer, c'est au citoyen d'être disruptif. Vous voulez partir à 64 ans ? Très bien. Mais pour valider votre trimestre, vous devez livrer 400 bols de nouilles en moins de douze minutes sur un scooter qui n'a plus de freins. C’est ça, la flexibilité. On ne dit plus "vieux", on dit "senior consultant en logistique urbaine de proximité". On ne dit plus "minimum vieillesse", on dit "crédit social de survie optionnel". Regardez ces 500 millions de seniors. C’est la plus grande armée de l’ombre de l’histoire de l’humanité. Si on les alignait tous, on pourrait faire le tour de la terre, ou au moins une file d'attente assez longue pour décourager n'importe quel envahisseur. Le gouvernement a regardé les chiffres et a eu un moment de lucidité terrifiante : "Si on leur donne à tous une pension, on va devoir vendre la Lune aux Américains pour éponger la dette." Alors, on a sorti l'idée de la taxe sur les tickets de métro. C’est génial. C’est le génie bureaucratique poussé à son paroxysme. Vous taxez le mouvement pour financer l'immobilité. Chaque fois qu’un jeune actif descend dans les entrailles de la terre pour aller se faire exploiter dans une tour de verre, il glisse une pièce dans la fente pour que son grand-père puisse continuer à faire du Tai-Chi de manière synchronisée avec 4000 autres clones en jogging gris. Sauf que les maths sont têtues. Pour financer un mois de retraite de la masse critique de seniors, il faudrait que chaque ticket de métro coûte le prix d'un iPhone 15 Pro Max. Ou alors, il faudrait que le métro roule 24h/24 avec des gens qui ne descendent jamais, une sorte de mouvement perpétuel de la précarité pour alimenter le fonds de pension des ancêtres. Une dystopie où l'on court de plus en plus vite pour que ceux qui se sont arrêtés ne tombent pas dans le ravin. Et nous, les gilets jaunes de ce 1,4 milliard, on est là, au milieu du quai. On regarde les portillons automatiques comme on regarderait la porte de Saint-Pierre. On sait que derrière, il n’y a pas de paradis, juste une correspondance pour une autre ligne encore plus bondée. On nous parle de solidarité intergénérationnelle. C'est un joli mot, "solidarité". En langage Start-up, ça veut dire : "On va te piquer ton goûter pour payer le dentier de ton oncle, et si tu n'es pas content, on te baisse ton score social jusqu'à ce que tu ne puisses plus acheter de papier toilette." C’est une forme de management par le stress métaphysique. Vous imaginez le stand-up que ça donnerait à Pékin ? "Alors, c'est un mec qui arrive à 64 ans et qui demande sa retraite... L'employé lui répond : 'Bien sûr, Monsieur Wang ! Vous préférez être payé en bons de réduction pour des masques anti-pollution ou en minutes de temps de parole sur WeChat ?'" Rires enregistrés. Fin de la blague. Début de la réalité. Le plus drôle, dans cette tragédie comptable, c'est l'optimisme forcené des officiels. Ils parlent de "modernisation du système social". C’est comme si vous aviez un paquebot qui coule et que vous repeigniez les canots de sauvetage en couleur "Or digital" pour faire croire qu’ils sont de première classe. On nous explique que l’espérance de vie augmente, donc qu’il est normal de travailler plus longtemps. C’est le sophisme préféré des croquemorts de la finance : "Puisque vous ne crevez pas assez vite, on va s'arranger pour que vous n'ayez pas le temps de vous en apercevoir." À 64 ans, dans le monde de demain, tu ne seras pas en train de lire tes mémoires sur une liseuse Kindle. Tu seras probablement en train de servir de point d'accès Wi-Fi humain dans une zone commerciale pour payer ton abonnement à l'oxygène pur. Et la taxe sur le métro dans tout ça ? Elle continue de grimper. On en est au point où prendre le métro coûte plus cher que d'acheter une voiture, mais comme il n'y a plus de place pour rouler, tout le monde reste sur le quai à se regarder dans le blanc des yeux, gilet jaune sur le dos, en attendant un train qui n'arrivera jamais parce que le conducteur a pris sa retraite... à 82 ans, par pure charité chrétienne envers le budget de l'État. Le miracle de la pensée "Start-up Nation" appliquée à 1,4 milliard d'individus, c'est de nous faire croire que le problème est mathématique alors qu'il est purement cinétique. On ne cherche pas à financer la retraite, on cherche à retarder le moment où la foule réalisera que le gâteau n'a jamais existé. C’était une image de synthèse, un NFT de brioche, une promesse électorale uploadée sur le cloud. Alors, je regarde mon ticket de métro. Ce petit morceau de carton qui contient l'espoir d'une fin de vie décente pour un inconnu à l'autre bout de la ville. C'est peut-être ça, l'aventure urbaine ultime : se dire qu'en validant son pass Navigo version mandarine, on offre trois minutes de silence à un octogénaire qui n'en peut plus de danser la macarena pour amuser les touristes. C’est absurde ? Non, c’est le futur. Et le futur, c'est 500 millions de vieux qui attendent que vous preniez le bus pour pouvoir s'acheter un bol de soupe. Alors, s’il vous plaît, ne marchez pas, courez. L'économie a besoin de votre transpiration pour lubrifier les rouages d'un système qui a oublié que derrière les milliards, il y a des gens qui aimeraient juste s'asseoir sans avoir à payer une taxe sur le repos. Mais bon, comme je disais, le café est gratuit de l'autre côté. Enfin, il paraît. Il faut juste avoir le bon QR code, le bon âge, et surtout, ne pas oublier de pointer en sortant de la vie active. Parce que même mort, vous pourriez encore servir de support publicitaire pour une marque de couches pour adultes. C’est ça, la vraie réussite : être rentable jusque dans le néant. Allez, circulez, y'a tout à voir, mais y'a plus rien à toucher. Le prochain train est dans 15 minutes, et il est déjà complet pour les 40 prochaines années.

Le Journal de 20h de TF1 (Version Mandarin)

Le jingle de TF1 retentit, mais ce n’est plus le « Ta-ta-ta-taaa » martial de votre enfance. C’est désormais une version jouée au guzheng, l’instrument à cordes traditionnel chinois, agrémentée d’un beat trap pour que les jeunes de 75 ans ne s’endorment pas sur leur déambulateur connecté. Sur le plateau, Jean-Pierre Wang-Bouleau ajuste sa cravate en soie synthétique produite à Shenzhen, vérifie que son hologramme de sourire est bien calibré à 12 %, et lance le direct. « Bonsoir à tous. Bienvenue sur TF1-Global, la chaîne de l'harmonie sociale et de la croissance obligatoire. Dans l'actualité de ce lundi 42 du mois de Brumaire-Sino-Capitaliste : une légère brise de mécontentement souffle sur le secteur 7 (anciennement appelé "La Creuse"). Selon les chiffres de la Préfecture du Bonheur, ils étaient environ douze personnes à manifester. Selon les syndicats, ils étaient 400 millions. Un écart statistique que nous expliquerons par la présence de brouillard sur les capteurs de reconnaissance faciale. » Jean-Pierre marque une pause dramatique. Il sait que derrière son prompteur, il y a une file d'attente de 800 millions de chômeurs prêts à le remplacer pour un bol de riz et un abonnement Netflix Premium. « Notre envoyée spéciale, Clara-Xiao, est allée à la rencontre de ces citoyens qui, malgré les 400 euros de bonus "Civisme et Sourire" distribués le mois dernier, affirment, je cite, "ne plus arriver à boucler les fins de mois". Un concept fascinant, presque vintage, que nous décryptons tout de suite. » L’image bascule sur un micro-trottoir qui semble avoir été monté par un épileptique sous amphétamines. C’est la grande spécialité de la maison : le "Vortex de la Misère". On y voit d'abord une dame en Gilet Jaune fluo (version luxe, brodée de dragons dorés) : « On n'arrive plus à boucler les fins de mois ! » hurle-t-elle en brandissant un ticket de caisse de trois mètres de long pour l'achat d'un seul poireau bio. Coupez. Un ouvrier en usine de composants pour prothèses de hanches : « On n'arrive plus à boucler les fins de mois ! » Coupez. Un influenceur en dépression nerveuse dans son studio de 4 mètres carrés : « Franchement, avec l'inflation sur les filtres de beauté en temps réel, on n'arrive plus à boucler les fins de mois ! » Coupez. Un centenaire qui bosse encore comme livreur Deliveroo en exosquelette : « On n'arrive plus à boucler les fins de mois, et mon genou gauche a besoin d'une mise à jour logicielle payante ! » Le montage s'accélère. Les voix se superposent. C'est un tsunami sémantique. Quatre cents millions de bouches qui articulent la même sentence, créant une sorte de mantra bouddhiste de la pauvreté. C’est le "Om" de la faillite personnelle. Si on écoute bien, on dirait le bruit d’un aspirateur géant qui essaie d'avaler une moquette déjà vendue aux enchères. Retour plateau. Jean-Pierre Wang-Bouleau a l'air sincèrement ému, ou alors c'est son botox qui a une fuite. « Merci Clara pour ce reportage... poignant. On sent bien que le moral des ménages est au plus bas, surtout depuis que le "mois" a été rallongé à 45 jours par décret pour booster la productivité. Pour nous éclairer, nous recevons en direct de Shanghai-sur-Seine notre expert en macro-psychologie du porte-monnaie, Monsieur Lo-Ping. » L'expert apparaît en hologramme. Il porte des lunettes sans verres, parce que c’est plus sérieux mais moins cher. « Bonsoir Jean-Pierre. Écoutez, le problème est simple. Les gens s'obstinent à vouloir "boucler la fin du mois". C'est une erreur de débutant. Pourquoi vouloir boucler quelque chose qui, par définition, est un cycle infini ? C'est comme essayer de fermer une valise trop pleine avec ses dents. Au bout d'un moment, la mâchoire lâche. Les 400 millions de mécontents que nous avons vus souffrent en réalité d'un syndrome de "nostalgie du pouvoir d'achat". Ils croient encore que l'argent sert à acheter des choses. » Jean-Pierre fronce les sourcils (une option payante sur son logiciel de visage). « Mais enfin, Monsieur Lo-Ping, si l'argent ne sert plus à acheter des choses, à quoi sert-il ? » « À payer les intérêts de la dette que vous avez contractée pour avoir le droit de naître, Jean-Pierre ! C’est pourtant la base. Ces gens se plaignent de ne pas pouvoir finir le mois, mais ont-ils pensé à réduire leur consommation d'oxygène ? Saviez-vous que respirer moins vite permet d'économiser jusqu'à 12 crédits carbone par jour ? C’est autant d’argent réinjectable dans l'économie des applications de livraison de soupe tiède ! » Le présentateur hoche la tête. C’est logique. C’est mathématique. C’est libéral. « Il est vrai, reprend Jean-Pierre, que nous avons tendance à être trop gourmands. D'ailleurs, notre sondage exclusif "IFOP-Alibaba" montre que 82 % des Français-Chinois seraient prêts à vendre un rein, à condition que l'opération soit sponsorisée par une marque de boisson énergisante. » On passe ensuite à la rubrique "Vie Quotidienne". Une petite musique guillerette accompagne des images de files d'attente interminables devant des bornes de recharge de "Social Credit". « Et puisque nous parlons de fin de mois difficile, voici notre dossier : "Comment cuisiner ses propres factures pour en faire un bouillon nutritif". Saviez-vous que l'encre des relances de huissiers contient des oligo-éléments essentiels ? Notre chef, Cyril Lignac-Chan, nous explique comment braiser un avis d'expulsion pour qu'il garde tout son croquant. » Le reportage montre des gens souriants qui mâchent du papier kraft avec élégance. L'un d'eux témoigne : « Au début, le goût de l'huissier est un peu amer, mais avec un peu de sauce soja et beaucoup de résignation, on oublie vite que c'est notre appartement qui s'envole. » Le journal continue. Jean-Pierre Wang-Bouleau enchaîne sur les prévisions météo : « Demain, un grand soleil sur toute la zone de production européenne, idéal pour travailler 14 heures en extérieur sans protection solaire, ce qui, je vous le rappelle, est une excellente source de vitamine D gratuite. Évitez les zones d'ombre, elles seront taxées à partir de midi. » Juste avant la clôture, une alerte tombe. Jean-Pierre écoute son oreillette. Son visage se fige. « On me signale à l'instant que le 400 millionième mécontent vient de se taire. Ah non, pardon, il a juste été déconnecté de la réalité pour "comportement asocial persistant". Sa fin de mois a été bouclée administrativement par la suppression de son existence numérique. Problème résolu. » Jean-Pierre sourit à la caméra. Le sourire est fixe, parfait, terrifiant. « Voilà, c'est la fin de ce journal. Tout de suite, ne manquez pas votre divertissement de la soirée : "Qui veut gagner des centimes ?", le jeu où l'on parie ses propres organes en direct pour gagner un ticket de bus aller simple vers la zone de retraite obligatoire. Très belle soirée sur TF1-Global. Et n'oubliez pas : le travail, c'est la santé, mais la consommation, c'est la vie. Surtout quand vous n'en avez plus les moyens. » Le jingle reprend. Les lumières du plateau s'éteignent, sauf celles des publicités holographiques qui flottent dans le vide, proposant des prêts à la consommation sur 450 ans pour l'achat d'un rouleau de papier toilette triple épaisseur. Jean-Pierre sort du champ. Il retire son masque en silicone. En dessous, il y a un autre masque, plus fatigué. Il regarde son compte en banque sur sa montre. Il soupire. « Merde... j'arriverai jamais à boucler la fin du mois. »

CRS vs Grande Armée

Le brigadier-chef Christian Ledru fixait son écran tactique avec l’expression d’un homme à qui l’on vient d’expliquer que, pour sauver l’humanité, il doit vider l’océan Atlantique avec une fourchette à huîtres. Derrière la visière en polycarbonate de son casque, une goutte de sueur traçait un chemin solitaire à travers une couche de gaz lacrymogène solidifié. Christian appartenait à une unité d’élite de la CRS (Compagnie Républicaine de Sécurité, ou « Ceux qui Rigolent Rarement », selon la rumeur). En temps normal, sa mission était simple : charger, gazer, et si possible, ne pas perdre son matricule dans la mêlée. Mais aujourd'hui, le « temps normal » avait été aboli par décret divin ou, plus probablement, par un excès de zèle de la part de l’administration fiscale. Devant lui, il n’y avait pas une manifestation. Il n’y avait pas une foule. Il y avait une donnée statistique devenue vivante. Une masse de 1,4 milliard de gilets jaunes s’étendant de la place de la Concorde jusqu’aux steppes de Mongolie, avec une densité de population telle que si un manifestant à Strasbourg avait une érection, quelqu’un à Vladivostok perdait l’équilibre. — « PC ici Unité Alpha-Zéro-Six, on a un petit souci de périmètre », murmura Christian dans sa radio. — « Précisez, Alpha-Zéro-Six », répondit une voix grésillante, probablement celle d'un préfet planqué dans un bunker à 400 mètres sous terre, équipé d'un purificateur d'air et d'un stock de caviar de survie. — « Le périmètre… n’existe plus, Monsieur le Préfet. On n'est plus en train de contenir une foule. On est en train de faire du camping sauvage dans un organisme multicellulaire géant. J'ai un manifestant qui dort sur mon bouclier et un autre qui utilise ma jambe droite comme tuteur pour ses tomates bio. » L’absurdité de la situation tenait en un chiffre. 1,4 milliard. Pour donner un ordre d’idée aux amateurs de mathématiques appliquées, si vous aligniez tous ces gens en file indienne, le premier pourrait serrer la main du dernier tout en ayant fait trois fois le tour de la Terre, et ils seraient encore assez nombreux pour former une chorale capable de faire exploser la Lune par simple vibration acoustique. Tactiquement, c'était le néant. La doctrine de maintien de l'ordre française repose sur le mouvement : on repousse, on charge, on disperse. Mais comment disperser l’équivalent d’un continent ? C'est comme essayer de disperser du brouillard avec un marteau-piqueur. — « Utilisez les grenades lacrymogènes ! » ordonna la radio. Christian regarda sa caisse de grenades. Il en lança une. Elle ne toucha jamais le sol. Elle resta suspendue, coincée entre l'épaule d'un retraité de la Creuse et le sac à dos d'une étudiante en droit. La fumée commença à sortir, mais au lieu de créer une panique, elle fut immédiatement absorbée par la porosité du polyester des gilets jaunes environnants. Le nuage chimique devint une sorte de déodorant collectif à l’odeur de fin du monde, que les manifestants respiraient avec une indifférence de fumeurs de Gitanes sans filtre. — « Chef, ça marche pas », intervint l’adjoint de Christian, Kevin (il y a toujours un Kevin dans les CRS, c’est une règle de recrutement). « On est au milieu d’une lasagne humaine. Si je lève le bras pour charger, je touche six pays différents et je viole trois traités de non-agression. » Kevin avait raison. La densité était telle que les lois de la physique commençaient à se tordre. Dans certains secteurs, la pression humaine était si forte que les gilets jaunes de base se transformaient, par compression moléculaire, en gilets de diamant. On rapportait même que sur les Grands Boulevards, une singularité gravitationnelle s'était formée : les gens n'avaient plus besoin de marcher, ils étaient simplement attirés vers le centre de la masse par la force de l'indignation collective. Le gouvernement, dans son immense sagesse (et son immense panique), avait ordonné de « tenir les points stratégiques ». Christian regarda autour de lui. Le seul point stratégique qu’il tenait encore, c’était ses propres sphincters. Il était entouré. Pas par des ennemis, mais par une humanité tellement compacte qu’il n'y avait plus de « camp ». Un CRS n'est plus un CRS quand il est obligé de partager son sandwich avec trois grévistes de la SNCF parce qu'ils sont physiquement soudés à lui depuis quatre heures. — « Vous voulez que je vous dise ? » lança un manifestant juste devant Christian. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, portant un gilet jaune sur lequel il avait écrit au marqueur : *« Ma femme est partie, mon chien est mort, et j'ai même plus les moyens d'être triste. »* — « Pas vraiment, non », répondit Christian. — « On est 1,4 milliard. Si on décide tous de sauter en même temps, on dévie l'orbite de la Terre. Vous le savez ça ? On pourrait envoyer la France directement sur le Soleil pour économiser sur le chauffage. » — « Reculez, Monsieur. » — « Reculer où ? Derrière moi, y’a l’Inde. Si je recule, je marche sur un type à Bombay. Soyez raisonnable, brigadier. » C'était là le cœur du problème. La manifestation n'avait plus de fin. Elle n'avait plus de queue, plus de tête. C'était un serpent Ouroboros en haute visibilité. À la télévision, sur les écrans géants qui survolaient la ville (financés par une taxe sur le malheur), les experts continuaient de pérorer. « Il s'agit d'un mouvement épars », expliquait un sociologue payé 5000 euros l'intervention. « On note une certaine lassitude. La mobilisation s'essouffle. » Au moment précis où il disait cela, 400 millions de manifestants supplémentaires venaient de sortir du métro à Pékin, munis de pancartes demandant l'abrogation de la CSG sur les nouilles instantanées. Christian soupira. Sa visière était maintenant couverte d'autocollants : *« Touche pas à mon SMIC »*, *« Justice fiscale pour les chats »*, *« Rendez l’argent de la cantine »*. Il ressemblait à un frigo d’étudiant en fin d'année. Soudain, un haut-parleur hurla au-dessus de la foule. C’était la voix du Ministre de l’Intérieur, une voix synthétique, car le vrai ministre était actuellement en train de chercher un asile politique sur Mars. — « Citoyens ! Citoyennes ! Votre droit à manifester est respecté ! Cependant, pour des raisons de fluidité du trafic, nous vous demandons de bien vouloir vous ranger sur le trottoir de droite ! » Le silence qui suivit fut presque terrifiant. Puis, un rire commença à monter. Un rire de 1,4 milliard de poumons. Le son fut si puissant qu'il brisa les vitres de toutes les banques du Luxembourg, par simple sympathie vibratoire. « Le trottoir de droite ? » hurla une voix dans la foule. « Mais tout est un trottoir de droite ! La France est un trottoir ! L’Europe est un trottoir ! On n'est pas garés, on est l’asphalte ! » Christian regarda son bouclier. Il s'aperçut qu'un groupe de manifestants s'en servait comme table pour une partie de belote. — « On peut jouer ? » demanda Kevin, son adjoint, l'air hagard. « De toute façon, la hiérarchie répond plus. Je crois que le central a été envahi par des gens qui voulaient juste savoir s'ils pouvaient utiliser le micro pour retrouver leur petit dernier, un certain Kevin d'ailleurs. » C’était la fin de la stratégie militaire. On ne combat pas une marée haute avec des matraques. On ne charge pas l'infini. Les CRS, ces guerriers de l'ordre, n'étaient plus que des confettis bleus perdus dans un océan de jaune fluo. Christian finit par retirer son casque. L'air était saturé d'odeur de merguez, de gaz lacrymo millésimé et d'espoir désespéré. Il regarda le manifestant à la belote. — « Vous me donnez une carte ? » — « Bien sûr, brigadier. On joue quoi ? » — « On joue la fin d'un monde, je crois. » — « Ah, j'ai pas cette carte en main. J'ai juste un valet de pique et une quittance de loyer impayée. » — « Ça fera l'affaire », répondit Christian en s'asseyant sur son propre casque. Au loin, le soleil se couchait sur une Terre qui ne semblait plus être qu'une immense bille jaune, brillant dans le noir de l'espace. Les extraterrestres, s'ils regardaient à ce moment-là, devaient sans doute penser que notre planète était devenue un immense chantier de construction. Ce qui, d'une certaine manière, était vrai. Sauf qu'on avait perdu les plans, le patron s'était tiré avec la caisse, et les ouvriers étaient 1,4 milliard à demander qui allait payer les heures sup pour la fin du monde. Christian sourit tristement. Il n'allait pas boucler la fin du mois, lui non plus. Mais au moins, il avait une belle vue sur la plus grande file d'attente de l'histoire de l'univers. Une file d'attente pour un futur qui, visiblement, était en rupture de stock.

Les 35 Heures à l'Usine Foxconn

Tout a commencé par un silence. Pas le silence feutré d’une bibliothèque de province ou celui, un peu gênant, qui suit une blague raciste de votre oncle au repas de Noël. Non, un silence industriel. Le genre de silence qui, s'il dure plus de trois secondes dans la province du Guangdong, coûte environ le PIB de la Belgique par battement de cil. À l'usine Foxconn de Shenzhen, le tapis roulant numéro 402 s'est arrêté net. Un iPhone 15 Pro Max — celui avec le titane brossé qui sert surtout à envoyer des photos de ses pieds sur Instagram — est resté en plan, à moitié nu, ses entrailles de terres rares à l’air libre. Zhang Wei, l’ouvrier qui, depuis douze ans, vissait la plaque de protection de la batterie avec la précision d’un chirurgien sous amphétamines, a simplement posé son tournevis électrique. Son superviseur, un homme dont le visage ressemblait à une feuille de calcul Excel ayant subi un traumatisme crânien, s'est approché, livide. « Wei ? Problème technique ? » « Non », répondit Wei en retirant sa charlotte bleue. « C’est mercredi. » « Et alors ? » « Mercredi après-midi, c’est poney-club pour le petit. » Le superviseur a buggé. Dans le logiciel mental d'un cadre moyen de l'appareil productif chinois, le concept de "poney-club" n'existe pas. Il y a le travail, le sommeil (optionnel), et la loyauté au Parti. Le poney-club, c’est une hérésie bourgeoise, un truc de Français qui portent des pulls sur les épaules. Mais Wei n'était pas seul. Derrière lui, trois mille ouvriers se sont levés comme un seul homme. Ils n'avaient pas de pancartes, pas de mégaphones. Ils avaient juste des gilets jaunes. Pas les gilets de sécurité réglementaires de l’usine, non. Des gilets jaunes avec une coupe un peu plus "Rond-point de Guéret", récupérés Dieu sait où, peut-être sur une ligne de production clandestine destinée à l’exportation pour la prochaine jacquerie européenne. En vingt-quatre heures, l'économie mondiale est passée de "croissance insolente" à "scène de crime archéologique". Il faut bien comprendre que l'Occident repose sur un contrat social tacite et totalement absurde : vous avez le droit de vous plaindre de la météo et du prix de l'essence, à condition qu'un type à dix mille kilomètres de chez vous accepte de bosser 80 heures par semaine pour fabriquer votre brosse à dents connectée. Si ce type décide soudainement que les RTT, c'est quand même super sympa pour aller voir des équidés nains, tout s’effondre. À Wall Street, l'ouverture de la bourse a ressemblé au générique de fin du monde, mais sans la musique épique de Hans Zimmer. L’indice Dow Jones a chuté si vite qu’on a entendu le sifflement de l'air sur les cours de l'action Apple. Les traders, ces génies en costume à trois mille dollars qui passent leur vie à vendre du vent à des gens qui brassent de l'air, ont découvert la réalité biologique de la logistique : si personne ne fabrique le truc, le truc n'existe pas. Et si le truc n'existe pas, on ne peut pas spéculer sur la vitesse à laquelle il va tomber en panne. « C’est un acte de terrorisme hédoniste ! » a hurlé un éditorialiste sur une chaîne d'info en continu, le visage aussi cramoisi qu’un homard ébouillanté. « Ils demandent les 35 heures ! Vous vous rendez compte ? En Chine ! Si les Chinois commencent à vouloir vivre comme des êtres humains, qui va nous fournir nos coques de smartphone en silicone à 2 euros ? C’est la fin de la civilisation ! » Et il avait raison. La civilisation, telle qu’on la connaît, c’est-à-dire la capacité de commander un blender à 3 heures du matin et de le recevoir à 8 heures par un livreur sous-payé, venait de rendre l'âme. À Shenzhen, l'ambiance était bizarrement festive. Les ouvriers de Foxconn avaient installé des barbecues entre les dortoirs et les filets anti-suicide. Ces filets, autrefois symboles de la détresse humaine poussée à son paroxysme productif, servaient désormais de filets de volley-ball. C'est ça, le génie du gilet jaune : recycler le désespoir en activité de loisir. Pendant ce temps, à Cupertino, Tim Cook essayait de joindre le gouvernement chinois. « Écoutez, on avait un deal ! On vous donne les données de nos utilisateurs et vous nous donnez des esclaves consentants ! » La réponse de Pékin fut un long soupir. Le gouvernement lui-même était débordé. Comment réprimer une révolte quand les chars d’assaut ne démarrent plus parce que les mecs qui fabriquent les puces de gestion du carburant sont en train de faire un atelier macramé à la MJC de Wuhan ? Le virus de la "flemme organisée" s'était propagé plus vite que le Covid. Le "modèle social français" — cette hydre à deux têtes composée de grèves préventives et de tartines de camembert — était devenu le produit d'exportation le plus efficace de l'histoire de France. Bien plus que le luxe ou l'aéronautique. Les Chinois avaient découvert le concept de "vie privée" et, pire encore, celui de "mercredi après-midi". L'effet domino fut magnifique de violence. Privés de leurs composants, les usines d'assemblage allemandes se sont tues. Privés de voitures allemandes, les cadres supérieurs ont dû prendre le bus, découvrant avec horreur l'existence d'autres êtres humains qui sentent la sueur et le tabac froid. Privés de la perspective de devenir riches, les jeunes start-uppers ont arrêté de "disrupter" des trucs pour se mettre au jardinage urbain. L'économie mondiale, ce grand casino où la banque gagne toujours, venait de réaliser que les croupiers étaient partis aux écuries. Sur les réseaux sociaux — enfin, ceux qui fonctionnaient encore grâce aux serveurs qui n'avaient pas encore surchauffé — les images tournaient en boucle. On voyait des millions de gilets jaunes défiler sur la Grande Muraille de Chine. Pas pour protester contre une taxe sur le riz, non. Ils portaient des pancartes : « On veut des chèques-vacances » et « Touche pas à mon goûter ». Christian, assis sur son casque à l'autre bout du monde, regardait les flux d'informations sur son vieux téléphone dont la batterie rendait l'âme. Il riait jaune, forcément. « Tu vois », dit-il à son collègue qui fixait toujours l'horizon, « on pensait que le grand soir viendrait d'une révolution sanglante, de chars sur la place de la Concorde ou d'un effondrement climatique total. » — « Et alors ? » — « En fait, il a suffi que Zhang décide que le poney, c’est plus gratifiant que de monter des circuits imprimés pour une montre qui compte tes pas. » Le monde s'était arrêté parce que le moteur de la consommation mondiale avait décidé de prendre un congé parental. C’était d’une simplicité désarmante. L’hyper-capitalisme était un géant aux pieds d'argile, et l'argile venait de se syndiquer. Le plus drôle, c'était la réaction des économistes libéraux. Ils essayaient d'expliquer à la télévision que "le travail, c'est la santé", tout en transpirant à grosses gouttes parce qu'ils ne savaient pas comment faire fonctionner leur propre machine à café sans l'assistance technique d'un centre d'appel situé à Bangalore (qui était, lui aussi, en train de fermer pour cause de tournoi de pétanque inter-quartiers). Le PIB mondial ? Disparu. La croissance ? Une notion abstraite appartenant au passé, comme le minitel ou la décence politique. La valeur de l'argent ? Moindre que celle d'un rouleau de papier toilette triple épaisseur. Dans les beaux quartiers de Paris, Londres et New York, c'était la panique. On voyait des milliardaires essayer de troquer des colliers Cartier contre des sacs de pommes de terre, parce que, manque de bol, on ne peut pas manger un NFT de singe défoncé. La logistique mondiale était morte, enterrée sous le poids d'un milliard de gilets jaunes qui avaient décidé que, finalement, la fin du monde pouvait bien attendre jeudi. Ou lundi. Enfin, après la sieste. « C’est beau, quand même », murmura Christian en voyant la Terre s'éteindre petit à petit, zone urbaine après zone urbaine, faute d'électricité produite par des gens qui avaient mieux à faire. « On a enfin réussi à mondialiser quelque chose de bien. » — « Quoi ? » demanda son pote. — « Le droit de ne rien foutre. » Et tandis que le soleil disparaissait derrière la courbure d'une planète qui n'était plus qu'une immense zone de grève à ciel ouvert, on pouvait presque entendre, portés par les ondes radio mourantes, les hennissements des poneys de Shenzhen. La révolution ne serait pas télévisée. Elle serait simplement indisponible, pour cause de repos hebdomadaire.
Fusianima
1,4 milliard de grévistes en gilet jaune
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