1300 balles pour fermer sa gueule
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Il est 8h00 pile. Ton téléphone vibre sur la table de nuit avec la délicatesse d’un marteau-piqueur dans un monastère. C’est la notification de ton application bancaire. Le "Ding" de la délivrance. L’instant sacré où les chiffres passent du rouge « sang de bœuf » au vert « espoir de courte durée »....
Le Virement Fantôme : 1er du mois, 8h02
Il est 8h00 pile. Ton téléphone vibre sur la table de nuit avec la délicatesse d’un marteau-piqueur dans un monastère. C’est la notification de ton application bancaire. Le "Ding" de la délivrance. L’instant sacré où les chiffres passent du rouge « sang de bœuf » au vert « espoir de courte durée ». Tu déverrouilles l'écran avec le pouce tremblant, les yeux encore collés par le sommeil et la rancœur sociale.
+1 342,12 €.
Pendant exactement cent vingt secondes, tu es riche. Pas riche à la Bernard Arnault, certes. Tu ne vas pas racheter Twitter pour le renommer « X-Caca » ou t’offrir un jet privé en cuir de dauphin. Mais dans ta tête, pendant ces deux minutes de grâce, tu es le roi du pétrole. Tu envisages déjà d'acheter du fromage de marque, peut-être même du papier toilette triple épaisseur, celui qui ne ressemble pas à du papier de verre grain 80. Tu te redresses sur ton matelas d'occasion, tu bombes le torse. Tu es un acteur de l'économie. Un producteur. Un citoyen souverain.
Puis, arrive 8h02.
C’est là que la physique quantique entre en jeu. Dans le monde normal, la matière ne peut pas disparaître. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Mais dans le monde bancaire du prolo à 1300 balles, Lavoisier peut aller se rhabiller avec son tablier de chimiste de kermesse. Ici, on pratique la dématérialisation spontanée. Ton salaire n’est pas un virement, c’est une particule instable qui a une demi-vie plus courte que celle d’un moucheron sous un néon.
8h01 et 15 secondes : Le Loyer.
Boum. Moins 650 euros. Le prélèvement tombe avec la régularité d’une guillotine sous la Terreur. À cet instant précis, ton propriétaire — que nous appellerons Monsieur « Je-répare-pas-la-chaudière-mais-j'encaisse-le-chèque » — vient de te subtiliser la moitié de ton existence. Tu ne payes pas un logement, soyons sérieux. Tu payes un « droit de stationnement vertical » dans un placard à balais amélioré où la moisissure sur les murs forme des taches qui ressemblent étrangement au visage de la Vierge Marie qui pleure sur ton compte épargne.
Le loyer, c’est la taxe sur l’oxygène. C’est le prix que tu verses chaque mois pour ne pas avoir à dormir dans un carton de frigo sous le périph’. C’est un racket légal, validé par l’État, qui fait que 50 % de ta force de travail, de tes engueulades avec ton patron, de tes trajets en RER à renifler l’aisselle de ton prochain, partent directement dans la poche d’un mec qui possède déjà trois immeubles et qui trouve que « la vie est dure avec l’augmentation de la taxe foncière ».
8h01 et 45 secondes : La Box Internet.
C’est le deuxième étage de la fusée de la déchéance. Moins 39,99 €. C’est fascinant, quand on y pense. Tu payes quarante balles par mois pour avoir accès à l’intégralité du savoir humain, que tu utilises principalement pour regarder des vidéos de ratons laveurs qui mangent des raisins ou pour scroller sur LinkedIn en insultant mentalement des "Happiness Managers" qui t'expliquent que le bonheur, c'est de faire du yoga sur sa pause déjeuner de douze minutes.
C’est ce que j’appelle le « Cordon Ombilical Numérique ». Si tu ne payes pas, on te coupe le monde. Tu te retrouves seul avec tes pensées dans ton 18 mètres carrés. Et personne ne veut être seul avec ses pensées quand on gagne 1300 balles. C'est dangereux. Tu pourrais finir par réaliser que le système est une arnaque. L’opérateur télécom le sait. Il est ton dealer de dopamine. Il te prélève ton obole avant même que tu aies eu le temps de dire « Fibre Optique ».
8h02 : Le bilan.
L’écran de ton téléphone s’est rafraîchi. Le vert a déjà cette teinte délavée des feuilles d’automne qui s’apprêtent à pourrir. Il reste... pas grand-chose. En cent vingt secondes, tu as perdu le fruit de deux semaines de labeur. Si on analyse ça scientifiquement, on ne peut plus parler de « salaire ». Le mot est mal choisi. Un salaire, c’est une rémunération qu’on garde pour soi.
Ce que tu reçois le 1er du mois, c’est un « Droit de Passage ». Tu es une simple aire d’autoroute financière. L’argent entre par la barrière d’entrée (ton employeur), fait un tour de piste, ne s’arrête même pas pour pisser, et ressort par la barrière de sortie (tes créanciers). Tu n’es qu’un intermédiaire technique. Un algorithme de transfert. Tu es le coursier Uber Eats de ton propre pognon : tu transportes la marchandise d’un point A à un point B, mais tu n’as pas le droit de croquer dans le burger.
Mesdames et Messieurs, bienvenue dans l’économie de la transition fulgurante.
Dans les manuels d'économie de la Sorbonne, on vous parle de « pouvoir d'achat ». Quel terme magnifique ! Quel sarcasme de génie ! « Pouvoir d'achat ». Comme si tu avais un quelconque pouvoir. Le seul pouvoir que tu as à 8h02, c'est celui de choisir entre manger des pâtes avec du beurre ou des pâtes avec du sel. C’est un choix binaire, le 0 et le 1 de la pauvreté moderne.
On nous explique que nous sommes dans une société de consommation. C'est faux. Nous sommes dans une société de prélèvement automatique. La consommation, c'est pour ceux qui ont le temps de voir l'argent sur leur compte. Pour nous, c'est de la prestidigitation. « Regardez bien, le virement est ici... et POUF ! Il est chez Bouygues ! » David Copperfield n'a jamais fait mieux avec la Statue de la Liberté.
À 8h02, le « Massacre du Premier » est terminé. Le champ de bataille est jonché de notifications : l'assurance habitation (celle qui ne rembourse rien si ton voisin inonde ton studio), l'électricité (pour chauffer ton appart à 17 degrés parce que tu as peur du compteur Linky comme d'un agent de la Stasi), et le forfait mobile.
Il te reste de quoi tenir jusqu'au 12, si tu ne tombes pas malade, si tu ne casses pas une chaussure et si tu décides que la vie sociale est un concept bourgeois démodé.
On pourrait croire que c’est déprimant. Mais non ! C’est là que le génie humain intervient. À 8h03, tu vas te lever. Tu vas te regarder dans le miroir avec tes cernes de panda et tu vas te dire : « Allez, c’est pas grave, ce mois-ci, je vais faire attention. » C’est le plus grand mensonge de l’humanité, juste après « J’ai lu et j’accepte les conditions générales d’utilisation ».
Tu sais très bien que le 15 du mois, tu seras en train de négocier avec ton banquier, un mec qui s'appelle Kévin et qui a l'empathie d'un frigo américain, pour qu'il ne te colle pas 80 balles de frais d'intervention parce que tu as osé acheter un pack de bières pour oublier que ton compte est plus vide que le cerveau d'un candidat de télé-réalité.
Le « Virement Fantôme », c'est la preuve ultime que nous sommes des fantômes nous-mêmes. On hante nos propres vies. On travaille pour payer le droit de continuer à travailler. C'est le mouvement perpétuel enfin découvert par la science : le travailleur tourne dans sa roue, et l'énergie générée sert exclusivement à graisser les gonds de la cage.
Alors, à tous ceux qui, comme moi, attendent le 1er du mois avec l'impatience d'un condamné qui espère une grâce présidentielle pour s'apercevoir qu'il a juste eu droit à un dernier repas (des pâtes), je vous le dis : ne regardez plus votre téléphone à 8h02. C'est mauvais pour le cœur. Laissez le virement mourir en paix. De toute façon, il n'a jamais vraiment existé. C'était juste une hallucination collective entre toi et la Banque Populaire.
Maintenant, ferme ta gueule, prends ton sac, et retourne bosser. Tu as encore 29 jours à tenir pour avoir le droit de revoir ces chiffres verts pendant deux minutes. C'est ça, le cycle de la vie. Disney l'a oublié dans Le Roi Lion, mais je vous jure que si Simba avait dû payer une box SFR, il aurait sauté du rocher bien avant la fin du film.
Le CV à rallonge pour un job à raccourcis
Regardez bien votre CV. Allez-y, sortez-le de sa pochette plastique un peu jaunie ou ouvrez ce PDF nommé « CV_FINAL_V2_VRAIMENT_FINAL_MAI_2024.pdf ». Admirez cette œuvre d’art. Ce monument à la gloire de votre abnégation. C’est beau, non ? On dirait la liste des ingrédients d’un plat étoilé alors qu’on s’apprête à vous faire bouffer un kebab froid dans une ruelle sombre.
Le paradoxe moderne, c’est cette inflation délirante du parchemin. Pour décrocher le droit de scanner des boîtes de petits pois ou de déplacer des palettes dans un entrepôt qui sent la poussière et le désespoir, il vous faut désormais un pedigree qui ferait rougir un prix Nobel d’astrophysique. On demande un Master 2 en « Logistique Intégrée et Supply Chain Management » pour utiliser un pistolet laser qui fait *bip* quand on vise un code-barres. Cinq ans d’études, deux mémoires de recherche, quatre stages non rémunérés où vous avez appris l'art subtil de ne pas pleurer devant la machine à café, tout ça pour devenir un prolongement biologique d’une machine à étiqueter.
Pourquoi ? Est-ce que le code-barres a besoin d’être compris psychologiquement ? Est-ce qu’il faut analyser le rapport de force entre la brique de lait et le consommateur final en citant Bourdieu ? Non. On veut juste que le chiffre s’affiche sur l’écran. Mais le recruteur, ce « Talent Acquisition Ninja » de 24 ans qui boit du thé matcha dans un open-space chauffé à l’arrogance, a besoin de se sentir important. S’il recrutait des gens sans diplôme pour un job sans cervelle, il admettrait que son propre métier ne sert à rien. Alors il invente des barrières. Il érige des murailles de Chine de compétences inutiles.
« On cherche quelqu’un avec un excellent niveau d’anglais, trilingue si possible. »
Pourquoi ? Est-ce que les yaourts arrivent de Manchester ? Est-ce que les palettes de papier toilette vont se mettre à insulter votre lignée en mandarin ? Non. Mais on ne sait jamais. Si jamais un jour, par un alignement de planètes improbable, la reine d'Angleterre (paix à son âme) ressuscitait pour venir demander où se trouve le rayon des croquettes pour chiens, il faudrait que vous puissiez lui répondre avec l’accent de Cambridge : « *Third aisle on the left, your Majesty, mind the puddle of leak.* » En attendant, votre anglais ne vous servira qu’à lire « Made in China » sur les cartons que vous portez, ce qui, avouons-le, ne nécessite pas d’avoir lu Shakespeare dans le texte.
Et parlons de la « maîtrise du Pack Office ». On vous demande de dompter Excel comme si vous alliez coder l’algorithme de trajectoire d’une sonde martienne. « Maîtrise avancée des tableaux croisés dynamiques ». C’est écrit en gras sur votre CV. Vous avez passé des nuits blanches à regarder des tutos indiens sur YouTube pour comprendre comment faire des macros. Résultat ? Une fois en poste, votre seule interaction avec un ordinateur consiste à cliquer sur « OK » quand Windows vous demande de redémarrer pour la douzième fois. Votre outil de travail, c’est un transpalette manuel qui grince et qui a une roue qui bloque, un engin qui possède moins de technologie qu’une Game Boy Color, mais pour lequel on a vérifié votre capacité d'analyse systémique.
Le CV, dans notre société, n'est plus un résumé de vos capacités. C'est une lettre de rançon. C'est la preuve que vous avez accepté de subir le système scolaire pendant vingt ans sans craquer. Le Master 2, c'est le certificat de dressage. On ne vous demande pas d'être intelligent — au contraire, l'intelligence est un défaut rédhibitoire pour scanner des codes-barres pendant huit heures, ça donne envie de se pendre avec le fil de la douchette. On vous demande d'être *capable de supporter l'ennui avec discipline*. Le diplôme garantit au patron que vous savez rester assis sur une chaise en fermant votre gueule. Si vous avez tenu cinq ans à la fac pour un diplôme de sociologie, vous tiendrez bien six mois au rayon frais sans mordre les clients.
C’est là que le malaise s’installe. Le job est un « raccourci » : une tâche simple, répétitive, quasi mécanique. Mais pour y accéder, on vous impose le « CV à rallonge ». C'est comme demander le permis de chasse à l'éléphant pour écraser un moustique. Et le pire, c'est l'entretien d'embauche. Ce moment de théâtre absurde où l'on vous demande : « Pourquoi voulez-vous rejoindre notre équipe de conditionnement de barquettes de jambon ? »
Là, il faut sortir le grand jeu. Vous ne pouvez pas dire la vérité. Vous ne pouvez pas dire : « Écoute, Jordan, je veux ce job parce que si je ne paye pas mon loyer le 5, mon propriétaire va transformer mes meubles en bois de chauffage et ma vie en épisode de *Strip-Tease*. » Non. Vous devez avoir une *passion* pour le jambon. Vous devez expliquer que la vision stratégique de l'entreprise en matière d'operculage plastique vous excite plus qu'un premier rendez-vous. Vous devez dire que vous êtes un « perfectionniste » (le mensonge préféré des Français, juste après « j'ai lu les conditions générales d'utilisation ») et que votre plus grand défaut est de « trop travailler ».
Le recruteur hoche la tête. Il regarde votre Master en Histoire de l'Art.
— « Je vois que vous avez étudié l'influence du clair-obscur chez Caravage... Pensez-vous que cela puisse vous aider à optimiser l'empilement des caisses de Heineken ? »
— « Absolument, » répondez-vous sans ciller, le regard mort. « La gestion de l'espace et de la lumière est primordiale pour éviter les angles morts lors du déchargement du camion de 40 tonnes. »
C’est magnifique. On est en plein délire, mais on continue. On danse la gigue sur un volcan de connerie.
Cette sur-qualification forcée a un effet secondaire délicieux : elle crée une masse de travailleurs frustrés qui ont assez de culture générale pour comprendre exactement à quel point ils se font enfler. C'est le génie du capitalisme moderne : éduquer les gens juste assez pour qu'ils soient performants, mais pas assez pour qu'ils brûlent les usines. Sauf que là, on a poussé le curseur trop loin. On a des livreurs Deliveroo qui peuvent vous expliquer la chute de l'Empire Romain en latin et des hôtesses d'accueil qui font des calculs de probabilités quantiques pour savoir si elles auront assez de tickets-resto pour finir le mois.
Le CV est devenu un bouclier contre le mépris social. On rajoute des lignes, on gonfle les intitulés. On ne dit plus « j'ai porté des cartons », on dit « j'ai géré les flux physiques en environnement tendu ». On ne dit plus « j'ai fait le ménage », on dit « j'ai assuré la maintenance de l'hygiène environnementale opérationnelle ». On déguise la misère avec des mots de consultant, parce que la vérité est trop moche à regarder en face : on nous demande d'être des ingénieurs pour faire un travail d'esclave.
Et une fois que vous avez le job, la douche froide tombe. Votre Master 2 ne vous sert à rien. Votre anglais ? Inutile, votre chef ne parle que le « bouseux énervé » et le « mépris patronal ». Votre maîtrise d'Excel ? On vous donne un cahier à spirale et un stylo quatre couleurs qui ne marche que sur le bleu. Vous êtes là, sur-armé intellectuellement, à regarder un tapis roulant défiler en vous demandant si, finalement, le plus intelligent, ce n'est pas le code-barres. Lui, au moins, il sait exactement ce qu'il fait là. Il a un prix. Il a une place. Il ne rêve pas d'autre chose.
Alors, on continue à mentir. On peaufine le CV. On rajoute une « certification Google Analytics » pour aller trier des patates. On se prépare à des entretiens pour des postes de « Happiness Officer » qui consistent en fait à vider les poubelles avec le sourire. On est tous des surdiplômés du vide, des agrégés du néant, payés au lance-pierres pour faire semblant que le monde a besoin de trois langues pour appuyer sur un bouton rouge.
Si vous avez un Master 2 et que vous lisez ceci pendant votre pause de dix minutes dans l’arrière-boutique, ne déprimez pas. Dites-vous que vous n’êtes pas un raté. Vous êtes juste un pur-sang à qui on a demandé de tirer une charrue de fumier. C’est humiliant, certes, mais au moins, vous pouvez insulter votre patron dans trois langues différentes sans qu’il comprenne. C’est ça, la vraie valeur de votre éducation : le mépris polyglotte.
Maintenant, rangez ce téléphone. Il y a un carton qui arrive. Il est écrit « Fragile » dessus. En trois langues. Heureusement que vous êtes là pour le lire, sinon on serait foutus.
L'Appartement 'Cosy' (12m² de pur bonheur)
Entrez, ne soyez pas timides. Enfin, si, soyez timides, parce que si vous bombez trop le torse, vous allez rayer le papier peint avec vos tétons et je perdrai ma caution. Bienvenue dans ce que l’agent immobilier, un jeune homme aux dents si blanches qu’elles pourraient servir de phare en pleine mer, a appelé un « cocon urbain optimisé ». Dans le jargon des gens qui n’ont pas d’âme, « optimisé » signifie que si vous avez le malheur de prendre deux kilos à Noël, vous ne pouvez plus faire le tour de votre table basse.
Douze mètres carrés. C’est la taille d’une cellule de luxe en Norvège, mais ici, c’est le Graal. C’est l’aboutissement de cinq ans d’études, de trois stages non rémunérés et d’une capacité hors norme à dire « oui chef » en trois langues mortes. On nous avait promis le monde, on a fini avec un placard à balais dont le loyer équivaut au PIB d’un petit pays d’Afrique subsaharienne. Mais attention, ce n’est pas n’importe quel placard. C’est un placard « de caractère ». Le caractère, ici, c’est la moisissure qui dessine une carte de l’Amérique du Sud derrière votre radiateur défaillant.
L’avantage majeur de vivre dans une cage à hamster pour surdiplômés, c’est l’ergonomie totale. Les architectes d’intérieur qui conçoivent ces trous à rats sont des génies du sadisme spatial. Ils ont inventé le concept de « l’ubiquité sédentaire ». En gros : vous pouvez tout faire sans jamais décoller vos fesses de votre chaise de bureau (qui sert aussi de fauteuil de salon, de chaise de salle à manger et, occasionnellement, de portemanteau).
Imaginez la scène. Vous êtes assis. À votre gauche, à portée de main, il y a la plaque à induction — une seule, bien sûr, parce que deux plaques, ce serait de la gourmandise, une incitation à la luxure culinaire. Vous faites cuire vos pâtes premier prix. Juste en dessous, le mini-frigo ronronne comme un chat asthmatique, vibrant contre votre rotule gauche. À votre droite, sans même avoir à tendre le bras, vous pouvez soulever l’abattant des toilettes.
C’est là que le génie opère. Vous êtes en train de surveiller l’ébullition de l’eau tout en déposant le bilan de votre transit intestinal, le tout en gardant un œil sur votre ordinateur posé sur l’évier-bureau. C’est le triomphe de la productivité moderne. C’est le « lean management » appliqué à l’existence humaine. Pourquoi perdre du temps à marcher entre la cuisine et les WC ? La marche, c’est pour les aristocrates et les gens qui ont un couloir. Ici, on est dans l’efficacité pure. On peut littéralement chier, cuisiner et dormir dans un rayon de 1,50 mètre. Si vous mourez demain, les pompiers n’auront même pas besoin de brancard, ils pourront juste vous rouler dans votre tapis de yoga et vous jeter par la fenêtre, le gain de temps est phénoménal.
Dormir dans 12m², c’est aussi redéfinir la notion de « parfum d’ambiance ». Dans un vrai appartement, les odeurs voyagent. Elles ont un passeport. Ici, c’est l’espace Schengen du graillon. Quand vous faites griller un steak (une fois par mois, après le virement du salaire), votre oreiller s’en souvient pendant trois semaines. Vous vous endormez dans des effluves de viande hachée, vous rêvez que vous êtes un Big Mac, et vous vous réveillez avec les cheveux qui sentent la friture. C’est une expérience sensorielle immersive. On ne vit pas dans un appartement, on vit *dans* sa cuisine. On est l’ingrédient principal d’un bouillon de culture social.
Et parlons de la douche. Ah, la douche. Un concept audacieux situé généralement au-dessus des toilettes ou dans un coin si étroit qu’il faut se savonner en restant parfaitement immobile, comme une statue grecque sous une pluie acide. Se laver devient une épreuve de Ninja Warrior. Si vous faites tomber le savon, il ne touche pas le sol, il reste coincé entre votre hanche et la paroi en Plexiglas. Pour vous essuyer, c’est encore mieux : vous ouvrez la porte de la douche, vous faites une rotation de 45 degrés et vous utilisez les rideaux de la fenêtre comme serviette, puisque de toute façon, ils sont à portée de main.
L’agent immobilier m’a dit : « Vous verrez, c’est très cosy, ça oblige à aller à l’essentiel. »
L’essentiel. Traduction : tu ne peux pas posséder plus de trois slips et un livre, sinon la structure du bâtiment s’effondre. Posséder un aspirateur dans 12m² est un non-sens géométrique. Vous n’aspirez pas, vous déplacez la poussière d’un coin à l’autre avec votre chaussette. Posséder une plante ? C’est une colocataire de trop. Soit c’est le ficus, soit c’est vous, mais les deux ne tiendront pas si vous décidez d’ouvrir un dictionnaire.
Le plus beau, c’est quand on reçoit du monde. Recevoir dans 12m², c’est comme jouer à Tetris avec des êtres humains qui ont bu du Chardonnay tiède. « Installe-toi sur le lit-canapé-bureau, Eric. Non, pas là, là c’est la zone de cuisson. Mets tes pieds dans le lavabo, ça nous fera de la place pour poser les bières. » Très vite, la température monte. À quatre personnes dans ce volume, on crée un microclimat. Il commence à pleuvoir de la condensation sur les murs. On finit par tous se toucher sans le vouloir, une promiscuité forcée qui ressemble à une partouze triste organisée par un syndic de copropriété.
Mais ne vous plaignez pas ! Vous êtes à Paris, à Lyon ou à Bordeaux ! Vous payez pour le « quartier ». Le quartier est « dynamique ». Dynamique, ça veut dire qu’il y a un bar à céréales en bas de chez vous qui vend des bols de Chocapic à 12 balles et un type qui vomit sur votre paillasson tous les samedis soir à 3h du matin. Vous payez 800 euros pour avoir le privilège d’entendre votre voisin de palier éternuer et de pouvoir lui répondre « À vos souhaits » à travers la cloison en carton mâché.
C’est là qu’on réalise la grande blague de notre génération. On a été éduqués pour analyser les structures de pouvoir chez Foucault, pour résoudre des équations différentielles ou pour élaborer des stratégies marketing mondiales en anglais des affaires. Et le soir, on rentre dans notre boîte d’allumettes. On range nos diplômes sous le matelas parce qu’il n’y a pas de place pour les encadrer. On est des élites en réduction, des génies compressés en format .zip.
Parfois, je reste assis sur mon trône-canapé, ma fourchette de pâtes à la main, et je regarde mon évier. Je me dis que si je me débrouille bien, je peux faire la vaisselle avec mes pieds tout en me brossant les dents. C’est ça, la vraie agilité qu’on nous réclame en entreprise. C’est ça, être « flexible » et « adaptable ».
On nous a dit : « Le ciel est votre seule limite. »
Ils ont juste oublié de préciser que le plafond était à 1m90 et que si on sautait de joie en recevant notre fiche de paie de 1300 balles, on se fracasserait le crâne contre le détecteur de fumée qui, de toute façon, n’a plus de piles depuis 2014.
Alors, on sourit. On poste une photo sur Instagram avec le hashtag #Minimalism ou #TinyHouse, parce que c’est plus élégant que de dire #JeSuisPauvreEtJeVisDansUnFrigo. On fait semblant que c’est un choix de vie, une philosophie zen, alors que c’est juste une géométrie de la défaite.
Allez, je vous laisse. Je dois aller me coucher. Mais avant, il faut que je déplace ma table pour déplier mon lit, ce qui implique de mettre mon grille-pain dans la douche. C’est ça, le bonheur optimisé. C’est ça, la vie de château... si le château faisait la taille d’un cercueil IKEA.
La Gastronomie Eco+ : Le Guide Michelin du pauvre
Bienvenue dans ma cuisine, ou ce que j'appelle affectueusement « le périmètre de sécurité autour de la plaque chauffante qui fait sauter les plombs ». Si vous pensiez que la gastronomie nécessitait des produits frais, des herbes de Provence et une âme, c’est que vous avez encore un PEL ou que vous vivez chez vos parents. Ici, dans le royaume des 1300 balles, on ne cuisine pas, on fait de la gestion de crise. On ne déguste pas, on assure le maintien des fonctions vitales.
Le Guide Michelin, c’est pour les gens qui ont une espérance de vie. Pour nous, c’est le Guide Miche-Pain : l’art de faire durer une miche de pain de mie premier prix jusqu’au 31 du mois en la transformant, par la force du déni, en toast gastronomique.
Entrons dans le vif du sujet : la pasta-logie. On nous dit que les Italiens ont inventé 300 formes de pâtes. C’est mignon. Mais ils n’ont jamais eu à explorer les 45 nuances de la « Pâte au beurre » quand le compte en banque affiche un solde qui ressemble à une température en Alaska.
Il y a d’abord la **Coquillette Classique**, la base, l’atome social du pauvre. Elle se mange à la cuillère, devant Netflix, en pleurant doucement parce que l’algorithme vous suggère « Chef’s Table ». Puis vient la **Penne au Beurre Noisette** (le beurre a juste cramé parce que vous étiez en train de calculer si vous pouviez payer votre facture d’électricité en vendant un rein). On monte en gamme avec la **Torsade à l’Eau de Cuisson**, une technique de sioux consistant à ne pas égoutter totalement les pâtes pour simuler une sauce veloutée, alors que c’est juste de l’amidon tiède et du regret.
Et que dire de la **Pâte Alphabet** ? Le summum du luxe intellectuel. C’est le seul moment de la journée où on peut encore aligner des mots sans qu’un manager ne vienne nous demander un reporting. Hier soir, j’ai écrit « AU SECOURS » avec mes féculents. C’était délicieux, avec un arrière-goût de burn-out.
Mais le vrai défi, le crash-test de la dignité humaine, c’est le rayon charcuterie. Le jambon.
Ah, le jambon « Eco+ » ou « Pouce ». Cet objet non identifié, d’une couleur rose fluo qu’on ne retrouve normalement que dans les jouets pour chiens ou les accidents nucléaires. Acheter ce jambon, c’est comme jouer à la roulette russe avec son système digestif. On est là, devant le rayon frais, à comparer deux paquets à 1,42 € l’unité, en essayant de déterminer lequel contient le moins de cartilages identifiables à l’œil nu.
Parce que le cartilage, c’est l’ennemi. C’est ce petit « crac » sous la dent qui vous rappelle brutalement que ce que vous mangez a eu une maman, ou du moins, a été assemblé dans une usine qui traite également le plastique et les pneus usagés. On cherche la tranche la plus lisse possible, celle qui ressemble le plus à une feuille de papier A4 rose. Si la tranche a des reflets irisés, comme une tache d’essence sur un parking de supermarché, ne paniquez pas : c’est le signe qu’elle est riche en métaux lourds. C’est quasiment un complément alimentaire.
Le débat fait rage dans la communauté des smicards : vaut-il mieux prendre le jambon de dinde (plus sec que le désert de Gobi, mais qui donne l’illusion de prendre soin de sa ligne) ou le « Jambon de Porc Cuit Standard » ? Le mot « Standard » est ici un euphémisme pour dire « On a passé le cochon dans une centrifugeuse et on a récupéré ce qui collait aux parois ».
Passons au dressage. Dans le Guide Michelin du pauvre, on n’utilise pas de piment d’Espelette. On utilise du Ketchup de marque distributeur. Le ketchup, c’est le correcteur d’orthographe de la cuisine. Ça masque tout. Un goût de carton ? Ketchup. Une texture de moquette ? Ketchup. Une envie de mourir ? Ketchup, mais avec une pointe de sel pour le contraste.
Et n’oublions pas le fromage râpé. Ce sachet de « Spécial Pizza » qui ne contient officiellement aucun produit laitier, mais une mystérieuse « préparation à base de matières grasses végétales ». C’est fantastique. Ça ne fond pas, ça polymérise. Ça devient une sorte de bouclier thermique sur vos pâtes. Si la NASA cherchait un matériau pour protéger ses navettes lors de la rentrée atmosphérique, ils devraient s’intéresser au fromage râpé premier prix de chez Aldi.
Le rituel des courses est d’ailleurs une performance de haut vol. On devient des athlètes de la calculette mentale. On regarde les prix au kilo comme si c’était les coordonnées d’un trésor caché. « Attends, si je prends le sac de 5 kilos de riz, j’économise 0,12 centime par rapport au riz en sachets, ce qui me permet d’acheter une boîte de thon dont l’origine est 'Océan Global', ce qui veut dire qu’il a probablement été pêché dans une flaque d'eau derrière une raffinerie. »
C’est ça, la vraie agilité. On nous parle de « Lean Management » au bureau ? Je pratique le « Lean Fridge » tous les mois à partir du 20. Mon frigo est tellement vide qu’il y a de l’écho quand j’ouvre la porte. Hier, j’ai posé une question à un pot de moutarde périmé depuis 2021, et l’écho m’a répondu : « T’as pas de thunes, connard. »
Il y a aussi cette technique ancestrale : le « Dîner de Sommeil ». C’est très simple, c’est un concept très en vogue dans les cercles de la Silicon Valley sous le nom de « Jeûne Intermittent », mais nous, on appelle ça « Se coucher à 19h pour pas sentir qu’on a faim ». C’est très efficace. On rêve de buffets à volonté, de homards et de caviar, et on se réveille avec un filet de bave et l’estomac qui fait un bruit de bétonnière.
Et puis, il y a le café. Le café soluble. Cette poudre noire qui ressemble à de la terre de cimetière et qui a le don incroyable de vous donner la tachycardie sans jamais vous réveiller. On le boit dans une tasse ébréchée, en regardant par la fenêtre de notre studio de 9m², en se disant que, techniquement, on est des « minimalistes ». On ne possède rien, donc on est libres, non ? C’est ce que disent les types sur YouTube qui ont des barbes de trois jours et des comptes en banque à six chiffres. « Posséder des objets, c’est s’enchaîner l’esprit. » Ben écoute, Mike, je suis tellement désenchaîné que mon seul lien avec la réalité matérielle, c’est une fourchette en plastique que j’ai volée à la cafétéria.
Le pire, c’est quand vous essayez d’inviter quelqu’un. « Tu viens dîner ? J’ai préparé une déconstruction de blé dur à la graisse animale salée. » Ça sonne bien. On pourrait presque le vendre 45 balles dans un resto du 11ème arrondissement avec des ampoules à filament et des serveurs qui ne sourient pas. Mais la réalité, c’est que vous allez servir des Penne à la margarine dans une assiette dont le motif s’efface, en espérant que votre invité ne remarque pas que le « vin » est un cubi dont l’étiquette mentionne « Vin de l’Union Européenne », ce qui est le code diplomatique pour « On a mélangé des raisins grecs, du gasoil polonais et du désherbant espagnol ».
Mais on garde la tête haute. On débat de la qualité du jambon comme des œnologues.
— « Tu trouves pas que celui-ci a une note de fond un peu... plastique de bureau ? »
— « Ah, j’aurais dit pneu de vélo, mais c’est vrai que l’attaque en bouche est très "caoutchouc vulcanisé". Un grand millésime pour la marque Pouce. »
C’est notre résistance à nous. Transformer la survie en parodie. Parce que si on s’arrête de rire de notre assiette, on risque de réaliser qu’on travaille 40 heures par semaine pour avoir le droit de manger des choses que même un rat d’égout regarderait avec un air suspicieux.
On est les chefs étoilés de la défaite. On sait que le secret d’une bonne sauce tomate, c’est de ne pas regarder la liste des ingrédients pour ne pas y découvrir de traces de sciure de bois. On sait que le luxe, c’est quand on peut s’offrir le pack de yaourts avec des vrais morceaux de fruits dedans, et pas juste des « arômes naturels » qui ont été synthétisés dans un laboratoire à partir de moisissure de cave.
Alors, bon appétit. Savourez votre 34ème variante de pâtes au beurre. Et surtout, n'oubliez pas : si vous mâchez assez longtemps, le carton finit par avoir un goût de céréales complètes. C’est ça, l’optimisation. C’est ça, la vie de château... version Eco+.
Le Manager de 23 ans et sa 'Vision'
Il s’appelle sans doute quelque chose comme Kylian-Thomas, ou un prénom composé qui suggère que ses parents ont hésité entre une carrière dans la finance et un abonnement à *Vogue*. Il a vingt-trois ans, une peau si lisse qu’on dirait qu’elle a été polie à la peau de chamois tous les matins par une équipe de professionnels, et il porte un costume bleu électrique « slim fit » qui lui comprime tellement les testicules que c’est sans doute pour ça qu’il parle avec une voix de castrat survitaminé.
Le problème de Kylian-Thomas, ce n’est pas qu’il soit jeune. On a tous été jeunes, même si pour certains d’entre nous, c’était à l’époque où le Minitel était considéré comme une technologie extraterrestre. Le problème, c’est qu’il est mon « N+1 ». Ce qui, dans la hiérarchie absurde de notre boîte, signifie qu’il a le droit de me donner des ordres alors qu’il n’a pas encore fini de rembourser son prêt étudiant pour une école de commerce dont le nom ressemble à une marque de yaourt protéiné.
Il est arrivé un lundi matin, avec une gourde en bambou et une assurance que l’on ne trouve que chez les gens qui n’ont jamais eu à choisir entre payer leur facture d’électricité et s’acheter du déodorant. Il nous a convoqués dans la « salle de créativité » — qui est en fait un ancien placard à balais avec un pouf dégonflé et un tableau blanc — pour nous présenter sa « Vision ».
Mesdames et messieurs, accrochez-vous. On ne parle pas d’une stratégie commerciale. On ne parle pas d’un plan d’action. On parle d’une *Vision*. Avec une majuscule. Une sorte d’illumination mystique qu’il a probablement eue en lisant la biographie d’Elon Musk dans un TGV entre deux week-ends au Touquet.
« L’idée, les amis, c’est de disrupter notre propre mindset, » nous a-t-il lancé avec un sourire tellement blanc qu’il aurait pu servir de phare pour les navires en détresse.
On l’a regardé, nous, la vieille garde. On était là, une tasse de café tiède à la main, celui qui a le goût de pneu brûlé et de désespoir, le genre de café qu’on achète par pack de douze kilos parce que c’est le seul que le budget « fournitures » autorise. En face de nous, le gamin nous expliquait que notre principal problème, ce n’était pas le manque de moyens, la vétusté des ordis ou le fait que le toit fuit quand il pleut trop fort. Non. Notre problème, c’était notre « agilité émotionnelle face au changement ».
C’est fascinant, cette capacité qu’ont les managers de vingt-trois ans à transformer des concepts simples en charabia ésotérique. Pour lui, « faire son boulot », c’est « générer de la valeur ajoutée centrée sur l’humain ». « Arriver à l’heure », c’est « optimiser sa fenêtre de synchronicité ». Et « se faire exploiter pour 1300 balles », c’est « participer à une aventure entrepreneuriale inclusive ».
Pendant qu’il gesticulait devant son PowerPoint rempli de photos de gens qui sautent de joie dans des bureaux en open-space (des gens qui, visiblement, n’ont jamais connu la joie de manger des pâtes à l’eau trois jours avant la paie), je ne pouvais m’empêcher de fixer ses manches de veste. Elles étaient trop longues. Elles lui retombaient sur les mains, lui donnant l’air d’un enfant qui a piqué le costume de son père pour aller à un mariage.
C’est là que le décalage devient douloureux. Ce gamin veut m’apprendre la « culture d’entreprise » alors qu’il n’a probablement jamais lancé une machine de blanc à 60 degrés de sa vie sans appeler sa mère pour savoir si on peut mélanger les chaussettes en coton avec les chemises en lin. Il nous parle de « résilience » alors que sa plus grande tragédie personnelle, c’est sans doute le jour où son iPhone n’avait plus que 4% de batterie dans le métro.
« Je veux qu’on devienne des game-changers, » a-t-il poursuivi, en faisant un petit geste de la main comme s’il s’apprêtait à séparer les eaux de la Mer Rouge. « Je veux que chaque matin, en venant ici, vous vous demandiez : "Comment puis-je impacter l’écosystème aujourd’hui ?" »
Moi, ce matin-là, je m’étais surtout demandé si j’allais avoir assez de liquide de vaisselle pour faire durer le flacon jusqu’à mardi prochain. Mais ça, Kylian-Thomas ne peut pas le comprendre. Pour lui, l’argent est un concept fluide, une sorte de flux énergétique qui sert à payer des abonnements à la salle de sport et des brunchs à base de toast à l’avocat à 18 euros. Il ne sait pas que pour nous, l’écosystème, c’est le rayon « promotions » du supermarché où l’on se bat pour le dernier pack de jambon à date courte.
Ce qui est admirable, chez ce genre de spécimen, c’est l’absence totale de doute. C’est la confiance aveugle de celui qui a été éduqué dans l’idée qu’il était une ressource rare. Il nous regarde, nous les employés de longue date, comme des reliques d’un monde ancien. Pour lui, on est des disques durs externes un peu lents, des processus obsolètes qu’il faut « rebooter ».
À un moment, il a posé une question : « Et vous, quelle est votre peur la plus profonde par rapport à cette nouvelle Vision ? »
Yveline, de la compta, qui a trente ans de boîte et des varices qui racontent l’histoire de la tertiarisation de la France, a levé la main. On a tous retenu notre souffle. Yveline, c’est notre rempart. Elle a survécu à quatre plans sociaux, trois fusions-acquisitions et deux incendies de photocopieuses.
« Ma peur, Kylian-Thomas, » a-t-elle dit avec un calme olympien, « c’est que si on continue de parler pendant encore dix minutes, je vais rater le créneau où le pain de mie est à -50% au Franprix. »
Il y a eu un silence. Un silence magnifique. Kylian-Thomas a cligné des yeux, perplexe. Son logiciel de management n’avait pas de réponse pré-enregistrée pour ça. Ce n’était pas dans le manuel de la « Vision ». Il n’y avait pas de slide sur le pain de mie en promotion.
Il a souri, d’un sourire un peu crispé cette fois. « Ah, l’humour ! C’est bien. C’est un excellent levier de cohésion. On va noter ça : intégrer la dérision dans notre workflow. »
C’est là que j’ai compris qu’on était perdus. On ne peut pas lutter contre quelqu’un qui transforme votre misère en « levier de cohésion ». On ne peut pas discuter avec un mur qui a fait une option « intelligence émotionnelle » en troisième année de bachelor.
La séance s’est terminée par un « check » collectif. Il voulait qu’on se tape dans les mains en criant le nom de la boîte. On l’a fait, bien sûr. Pour 1300 balles, on est prêts à faire beaucoup de choses, y compris ressembler à une secte de bas étage dans une zone industrielle de banlieue. On a crié le nom de la boîte avec la ferveur de condamnés à mort qui chantent l’hymne national devant le peloton d’exécution.
En sortant de la salle, je l’ai vu sortir son téléphone dernier cri pour commander un Uber. Il devait faire au moins huit cents mètres pour rentrer chez lui, mais pour un « game-changer », marcher est sans doute une activité trop peu optimisée.
Moi, j’ai repris mon poste. J’ai ouvert mon tableur Excel. Et j’ai regardé ma propre vision : une cellule vide, un curseur qui clignote, et la certitude que demain, Kylian-Thomas aura une nouvelle idée. Peut-être qu’il nous demandera de faire du yoga sur nos chaises ergonomiques (qui grincent) ou d’adopter une plante verte pour « humaniser notre espace de coworking ».
On dit que la jeunesse est l’avenir. Si l’avenir porte un costume trop étroit et parle en anglicismes pour masquer le vide sidéral de sa pensée, alors je préfère rester dans le passé. Là où les managers savaient au moins que pour obtenir quelque chose d’un humain, il fallait soit le payer correctement, soit lui foutre la paix.
Mais bon, je ne dois pas être assez « agile ». Je manque sûrement de « mindset ». Je vais donc retourner à ma survie, savourer mon café à la sciure de bois, et attendre que la « Vision » de Kylian-Thomas se fracasse contre la réalité du prochain bilan comptable. En attendant, je vais essayer de m’entraîner à faire une lessive. Juste pour pouvoir lui expliquer comment ça marche, le jour où il réalisera que sa chemise blanche est devenue rose parce qu’il a voulu « disrupter » le cycle de lavage.
Le 15 du mois : La zone de non-droit bancaire
Le 15 du mois, à 14h32 précisément, une faille spatio-temporelle s’ouvre dans mon portefeuille. C’est un phénomène physique encore inexpliqué par la science, mais parfaitement documenté par la Société Générale : la transformation instantanée de ma carte bleue en un morceau de plastique inerte, tout juste bon à gratter le givre sur un pare-brise ou à s’enfoncer sous les ongles dans un geste de désespoir nerveux.
Le 15, c’est la date de péremption de ma dignité sociale. C’est le moment où je bascule officiellement dans la « Zone de Non-Droit Bancaire ». Un territoire hostile où le découvert n’est plus un accident de parcours, mais un mode de vie, une philosophie de l’absurde pratiquée à l’échelle industrielle.
Tout commence généralement devant le terminal de paiement d’une supérette de quartier. Je ne parle pas d’un plein de courses chez Auchan avec du saumon d’Écosse et du papier toilette triple épaisseur — ça, c’est un lointain souvenir datant du 3 du mois, cette époque bénie où je me prenais pour Crésus parce que j’avais payé mon loyer. Non, là, on parle d’un paquet de chewing-gums. Soixante centimes. Un investissement stratégique pour masquer l’odeur du café à la sciure de bois qui constitue désormais 80 % de mon bol alimentaire.
J’insère la carte. Je tape le code avec une assurance feinte, celle du mec qui possède des actions chez Tesla alors qu’il n’a même pas de quoi s'acheter un ticket de métro. L’écran affiche « Traitement en cours ». Ces trois secondes durent une éternité. C’est le temps qu’il faut à l’algorithme de la banque pour rire un bon coup, appeler ses collègues algorithmes, et décider que, non, décidément, soixante centimes, c’est au-dessus de mes moyens.
« PAIEMENT REFUSÉ ».
Le bip est strident. Dans le silence de la boutique, il résonne comme une condamnation à mort médiévale. La caissière, qui a vu défiler plus de misère humaine qu’un prêtre en zone de guerre, me jette un regard qui mélange pitié et agacement. Derrière moi, une dame avec un caddie rempli de produits bio soupire, comme si ma pauvreté soudaine allait contaminer son quinoa équitable.
— Vous voulez réessayer ? demande la caissière avec le ton qu’on prend pour parler à un patient en phase terminale.
— Non, non... Ça doit être la puce. Elle est... sensible à l’humidité. Je repasserai.
Je sors, la tête haute, en laissant mes chewing-gums sur le comptoir comme on abandonne un rêve d’enfant. À cet instant précis, je ne suis plus un employé de bureau, je ne suis plus un citoyen, je suis une erreur système.
Bienvenue dans la seconde moitié du mois. C’est ici que le génie humain se révèle. Quand on a 1300 balles pour fermer sa gueule et qu’il en reste environ quatorze au 15 du mois, le cerveau passe en mode « Commando de la dèche ».
On commence par la phase d’audit archéologique. Ça consiste à fouiller les poches de tous les manteaux que j’ai portés depuis 2018 dans l’espoir fou d’y trouver une pièce de deux euros oubliée. On devient un expert en numismatique de canapé. On soulève les coussins avec une ferveur religieuse, espérant une apparition divine sous forme de monnaie cuivrée. Parfois, on trouve 20 centimes et un trombone. C’est un festin en puissance.
Puis vient l’analyse de l’application bancaire. L’ouvrir demande un courage que je n’ai pas. C’est un film d’horreur en temps réel. Les chiffres sont rouges, d’un rouge tellement vif qu’on dirait qu’ils saignent. Mon banquier, Monsieur Lemoine — un homme dont le seul plaisir dans la vie semble être d’envoyer des courriers automatiques facturés 12 euros l'unité pour me dire que je n'ai plus d'argent — doit avoir un autel dédié à ma détresse dans son bureau. À chaque fois que je franchis le seuil de l’agios, une petite cloche doit sonner chez lui pour lui indiquer qu’il peut s’offrir une nouvelle paire de mocassins en cuir de poulain sur mon dos.
C’est là que le regard change. C’est là que le décor urbain prend une tout autre dimension.
Avez-vous déjà regardé un pigeon de Paris avec un œil de prédateur ? Je ne parle pas de la curiosité ornithologique. Je parle de l'estimation calorique. Au 20 du mois, le pigeon n’est plus ce rat volant qui chie sur les statues ; il devient une « caille de rue » potentielle. On commence à noter leurs points de rassemblement. On évalue leur gras. « Celui-là, le gris avec une patte en moins, il a l’air tendre. Il a dû manger beaucoup de restes de frites chez McDo. C’est quasiment du foie gras urbain. »
On se surprend à calculer le rendement énergétique d’un chat de quartier. On se rappelle des documentaires sur la survie en milieu hostile. « Si Bear Grylls peut manger des larves de scarabée dans le Kalahari, je peux sûrement cuisiner cette mousse qui pousse sur le rebord de ma fenêtre de cuisine. Après tout, c’est local et de saison. »
Pendant ce temps, au bureau, Kylian-Thomas continue de « disrupter » le vide. L’autre jour, il est arrivé en trottinette électrique à 2000 balles pour nous expliquer qu’il fallait qu’on « optimise notre capital énergie ».
— Les gars, le secret, c’est le jeûne intermittent. Ça booste la dopamine et ça clarifie le mindset.
J’ai failli lui répondre que le jeûne intermittent, chez moi, ça s’appelle « avoir un compte chez LCL », et que niveau dopamine, je suis plutôt sur une injection de stress pur à chaque fois que je vois un facteur approcher de ma boîte aux lettres. Mais j’ai fermé ma gueule. Pour 1300 balles, on apprend à transformer ses crampes d’estomac en « signaux de productivité accrue ».
Le 22 du mois, on entre dans la phase mystique : la cuisine de l’apocalypse. C’est l’art de créer un repas gastronomique avec un fond de paquet de pâtes sèches, une demi-cuillère de moutarde périmée et de l’espoir. On appelle ça le « Risotto à la dèche ». On fait bouillir de l’eau (si l’électricité n’est pas encore coupée), on y jette les pâtes, et on ajoute la moutarde pour « le liant ». On mange ça avec une fourchette en plastique qu’on a récupérée lors d’un séminaire RH en 2021, parce qu’on a eu la flemme de faire la vaisselle et que, de toute façon, le liquide vaisselle coûte désormais le prix d’un demi-rein au marché noir.
C’est à ce moment-là qu’on commence à développer une haine féroce pour les publicités. Vous savez, celles qui vous montrent des familles heureuses dans des cuisines rutilantes, en train de manger des yaourts bio qui coûtent le prix de mon forfait internet. Je regarde la télé — quand j'ai encore assez de batterie sur mon PC portable branché en douce au bureau — et je vois un mec qui hésite entre trois types d’assurances vie. Mon gars, j’hésite entre acheter un ticket de bus ou marcher 12 kilomètres sous la pluie, ton assurance vie, c’est de la science-fiction cyberpunk pour moi.
Le plus insupportable dans cette zone de non-droit, c’est le langage des autres. Les « nantis du 20 du mois ». Ceux qui ont encore de l’argent sur leur compte le 25. Ils vous proposent d’aller boire un verre.
— Oh, allez, juste une pinte, ça coûte rien !
« Ça coûte rien ». Cette phrase devrait être punie par la convention de Genève. « Ça coûte rien », c’est sept euros. Sept euros, c’est trois jours de survie calorique. C’est sept paquets de pâtes premier prix. C’est la différence entre dormir avec trois pulls ou allumer le radiateur pendant dix minutes.
Alors on invente des excuses.
— Ah non, désolé, je suis en plein « digital detox » et je fais une cure de sommeil.
En réalité, je suis en plein « financial collapse » et je fais une cure de dépression légère devant une boîte de conserve de petits pois qui date de l’ère soviétique.
La zone de non-droit bancaire, c’est aussi le moment où l’on devient un génie de la logistique occulte. On sait exactement quel supermarché oublie de biper les articles en bas du caddie. On connaît les horaires de sortie des poubelles de la boulangerie. On devient des ninjas de la précarité, capables de se fondre dans la masse tout en calculant mentalement le prix au kilo du carton si jamais on doit le revendre.
Et puis, il y a cette étrange solidarité entre damnés. Au bureau, on se reconnaît. C’est un regard. Quand je vois l’autre collègue, celui qui ne parle jamais et qui porte le même pull depuis trois ans, fixer son écran avec une intensité suspecte, je sais. Je sais qu’il n’est pas en train d’analyser les KPI de la boîte. Il est sur le site de sa banque, en train de rafraîchir la page toutes les trente secondes, espérant un miracle, une erreur de virement, un remboursement de la sécu, n’importe quoi qui ne soit pas un signe « moins ».
On se croise à la machine à café — la gratuite, celle qui dégage une odeur de pneu brûlé. On ne se dit rien. On sait. On est les fantômes du capitalisme. On est ceux qui font tourner la machine pour que Kylian-Thomas puisse s’acheter des smoothies à l’herbe de blé pendant qu’on se demande si le cuir de nos chaussures est comestible en cas de famine prolongée.
Mais le pire, c’est la nuit. La nuit, le silence amplifie le bruit des agios qui s’accumulent. On imagine les petits centimes qui quittent notre compte en file indienne, main dans la main, pour aller rejoindre le coffre-fort des actionnaires. On se sent comme un smartphone dont la batterie est à 1 % : on réduit toutes les fonctions vitales, on baisse la luminosité de nos espoirs, et on attend désespérément d’être branché au secteur du prochain virement.
Le 15 du mois, c’est la fin du monde en miniature. Une apocalypse silencieuse qui se joue entre un terminal de paiement et un paquet de chewing-gums. C’est le moment où l’on réalise que la liberté, ce n’est pas de pouvoir dire ce qu’on pense, c’est de pouvoir acheter du pain sans avoir une crise de tachycardie devant le boulanger.
Demain, je retournerai voir Kylian-Thomas. Il me demandera d'être « proactif ». Je le regarderai fixement, en pensant au pigeon gras qui niche au-dessus de son bureau, et je me dirai que, finalement, la zone de non-droit bancaire a ceci de bon qu’elle nous transforme en loups.
Des loups affamés, certes. Des loups qui sentent un peu la moutarde et la lessive faite maison avec du savon de Marseille râpé. Mais des loups qui savent qu’un jour, le système finira par s’étouffer avec ses propres agios. En attendant, si vous me voyez fixer un pigeon avec un air romantique, ne vous y trompez pas : je suis juste en train de choisir mon menu pour le 28.
Le Team Building : S'aimer pour moins cher
On nous avait envoyé le mail avec trois points d’exclamation, le genre de ponctuation qui, dans le monde de l’entreprise, équivaut à un peloton d’exécution qui vous sourit. L’objet : « CÉLÉBRATION ET SYNERGIE : UN MOMENT DE PARTAGE ! ». Quand un manager utilise le mot « partage », vous pouvez être certain que vous allez donner quelque chose et qu’il ne va rien vous rendre, à part peut-être un virus hivernal ou une leçon de vie sur la résilience.
Le contexte était pourtant idyllique, du moins sur le papier glacé du rapport annuel. La boîte venait d’annoncer douze milliards de bénéfices. Douze milliards. C’est un chiffre qui possède tellement de zéros qu’il ressemble à une chenille processionnaire qui n'en finit plus de défiler devant vos yeux ébahis. Avec douze milliards, on peut racheter une petite nation d’Afrique, financer un programme spatial pour envoyer tous les consultants sur la lune (sans retour), ou, à défaut, augmenter le salaire des gens qui fabriquent réellement la richesse.
Mais non. Kylian-Thomas, notre Chief Happiness Officer – un titre qui devrait être passible de la cour martiale – en a décidé autrement. Pour fêter ces douze milliards, il a estimé que le meilleur usage des fonds de l’entreprise était de louer un parking d’une zone industrielle désaffectée, d’acheter trois caisses de bière tiède sans alcool et… de nous faire faire une course en sac.
Regardez-moi bien. Est-ce que j'ai une tête à sauter dans un sac à patates pour célébrer le fait que mon PDG a gagné de quoi se payer un troisième yacht avec héliport intégré ?
Le Team Building, c’est cette pathologie managériale qui consiste à croire que si on force des gens qui se détestent cordialement devant la machine à café à se rouler dans l'herbe ensemble, ils vont soudainement avoir envie de se sacrifier pour les objectifs du prochain trimestre. C’est l’art de transformer des adultes fonctionnels en teletubbies sous antidépresseurs pour moins cher qu'une prime de Noël. On appelle ça « l'engagement collaborateur ». Moi j’appelle ça de l’humiliation tarifée.
« Allez les loups ! On dégage de l’énergie positive ! » hurlait Kylian-Thomas dans un mégaphone en plastique.
Il portait un jogging en cachemire – probablement plus cher que mon loyer – et arborait ce sourire carnassier des gens qui ne connaissent pas le concept de découvert bancaire. À côté de moi, Jean-Michel de la compta transpirait déjà. Jean-Michel, c’est le genre de collègue qui a l’odeur permanente d’un vieux dossier Excel oublié dans une cave humide. On nous a ordonné d’enfiler nos « véhicules de course ». Des sacs en toile de jute qui sentaient le vieux poney et la moisissure.
Imaginez la scène. Soixante-dix personnes, payées au lance-pierre, coincées jusqu’à la taille dans de la toile abrasive, prêtes à bondir sur le bitume pour la gloire d’une multinationale qui nous remplacerait par un algorithme de tri sélectif si c’était légalement possible.
« C'est pour la cohésion ! » me glisse Muriel des RH. Muriel, c’est celle qui a inventé le concept de « licenciement bienveillant ». Elle avait l’air ravie. Elle sautillait déjà dans son sac, comme si elle espérait que sa performance athlétique lui permettrait de gratter un point de bonus sur son évaluation annuelle.
Le coup de sifflet a retenti.
Si vous n'avez jamais vu soixante-dix cadres moyens et employés de bureau tenter de sauter de manière synchronisée dans des sacs en jute, vous avez manqué le spectacle le plus triste de l'histoire de l'humanité depuis la chute de l'Empire romain. C’était un massacre. Un ballet de pingouins épileptiques. Au bout de trois mètres, Jean-Michel s’est étalé de tout son long, le nez le premier contre le gravier. Personne ne l’a aidé. La « synergie » s’arrête là où commence la peur de finir dernier.
J’étais là, sautillant comme un idiot, le frottement de la toile de jute en train de me poncer les cuisses, tout ça pour une boîte qui a fait douze milliards de bénéfices. En sautant, je faisais le calcul mental. Douze milliards divisés par mon salaire de 1300 balles. Le résultat est une insulte mathématique. C’est une distance sidérale. C’est la différence entre un grain de sable et la plage de Copacabana. Et pourtant, j’étais là, à risquer une double entorse pour « l’esprit d’équipe ».
Le plus fascinant dans le Team Building, c’est la mauvaise foi collective. On fait tous semblant. On sourit, on crie des encouragements débiles (« Vas-y Brigitte, donne tout pour le département Logistique ! »), alors qu’en réalité, on a juste envie de voir Brigitte se manger le poteau électrique pour pouvoir rentrer chez nous plus vite.
C’est le syndrome de Stockholm appliqué au monde du tertiaire. On vous retire votre dignité, on vous donne un sac à patates, et vous remerciez le ciel parce qu’au moins, « l’ambiance est sympa ».
Kylian-Thomas m’a interpellé alors que j’essayais discrètement de m’extraire de mon sac sans me déchirer les ligaments croisés.
« Alors, on n’est pas bien là ? Ça crée du lien, non ? »
Je l’ai regardé. J’avais de la poussière de jute dans les narines, les genoux en feu, et une envie folle de lui expliquer que le seul « lien » que j’avais envie de créer, c’était un virement bancaire immédiat et irrévocable sur mon compte.
« C’est… formateur, Kylian-Thomas. On sent vraiment que l’entreprise investit dans ses talents. »
Il a hoché la tête avec le sérieux d’un neurochirurgien, très fier de sa trouvaille. « On a économisé sur le traiteur pour pouvoir s'offrir les sacs en toile bio. C'est plus authentique. »
Bien sûr. Le bio. C’est toujours l’excuse quand c’est de la merde.
La course s’est terminée par la victoire de la petite jeune de la data, celle qui ne mange que des graines de chia et qui a probablement des muscles dans des endroits où je n’ai que de la fatigue. Son prix ? Un mug avec le logo de la boîte et le slogan : « Ensemble, visons l’excellence ». Un mug. Pour douze milliards de bénéfices, ils auraient pu au moins y mettre un ticket restaurant de dix euros. Mais non, c'est l'intention qui compte. Et l'intention, c'était clairement de nous rappeler qu'on est du bétail, mais du bétail joyeux qui sait faire des bonds.
Le pire, c’est le moment du « débriefing ». Parce qu’il y a TOUJOURS un débriefing. On s’est tous assis en cercle sur des palettes de récupération (très « start-up nation », très inconfortable).
« Qu’est-ce que cette expérience vous a appris sur votre manière de collaborer ? » a demandé Kylian-Thomas en prenant des notes sur son iPad Pro.
Un silence de mort a flotté sur le parking. On aurait pu entendre le bruit d’une carrière s’effondrer.
Jean-Michel, qui avait encore un morceau de gravier incrusté dans le front, a levé la main. « J’ai appris que si on tombe, les autres continuent de sauter. »
Kylian-Thomas a rayonné. « Exactement ! La résilience individuelle au service de la performance globale ! C'est magnifique, Jean-Michel. Je le note. »
À ce stade, j'ai réalisé que le Team Building est une forme d'exorcisme. On nous force à extérioriser notre haine du système sous forme d’activités ludiques pour qu’on n’ait plus l’énergie de brûler le siège social une fois rentrés au bureau. On épuise la révolte dans une course en sac. On noie la lutte des classes dans un Coca zéro.
On est repartis vers 18h, les jambes flageolantes et l’amour-propre dans les talons. En marchant vers le métro, j’ai croisé le regard de Muriel. Elle tenait son sac en jute sous le bras, comme un trophée. Elle avait l'air sincèrement convaincue que nous étions désormais une « famille ».
Une famille dont le père gagne douze milliards et dont les enfants doivent se battre pour une tasse en céramique, certes.
En rentrant chez moi, j’ai regardé mes 1300 balles sur mon application bancaire. Le chiffre n’avait pas bougé. Les douze milliards non plus. Par contre, j’avais une magnifique trace d’irritation sur les mollets. En me grattant, j’ai pensé à Kylian-Thomas et à son jogging en cachemire. Je me suis dit que la prochaine fois qu’il nous demanderait d’être « proactifs », je lui proposerais un nouveau concept de Team Building : une chasse au trésor.
Le trésor, ce serait sa fiche de paie. Et le gagnant aurait le droit de ne pas venir travailler pendant un mois.
Mais bon, en attendant, je vais juste mettre de la BIAFINE sur mes brûlures de toile de jute. C’est ça, la réalité du salarié moderne : on nous demande de sauter au plafond, mais on nous donne juste assez de place pour sauter dans un sac. S’aimer pour moins cher, c’est l’avenir. Le problème, c’est que l’amour, ça ne paie pas le loyer. Et la toile de jute, ça gratte vraiment beaucoup trop pour qu’on appelle ça de la tendresse.
Vacances à Balcon-sur-Mer
Bienvenue dans l’ère du génie marketing absolu. Vous connaissez le « Staycation » ? C’est ce concept révolutionnaire inventé par des gens qui portent des cols roulés en été pour nous expliquer que ne pas avoir une thune pour partir en vacances est, en réalité, un choix de vie extrêmement sophistiqué. C’est la gentrification de la dèche. C’est l’art de transformer un découvert bancaire de 400 euros en une « expérience immersive d’introspection urbaine ».
Le principe est simple : au lieu d’aller choper des mycoses dans une auberge de jeunesse à Lisbonne ou de payer le prix d’un rein pour un cocktail à Saint-Tropez, vous restez chez vous. Mais attention, vous ne restez pas chez vous comme un raté qui regarde des rediffusions de *Rex, chien flic* en mangeant du thon à la boîte. Non. Vous faites un « Staycation ». Vous « redécouvrez votre environnement proche ». Ce qui, traduit en français de la vraie vie, signifie que vous allez fixer le mur de votre cuisine jusqu’à ce que le crépi vous parle et que vous allez appeler « excursion » le trajet entre votre canapé et le bac de tri sélectif.
En ce qui me concerne, mon budget vacances s’élève précisément à 1300 balles. Soit, selon les calculs de mon banquier (qui a le charisme d'une huître en fin de service), exactement la somme nécessaire pour payer mon loyer, mon électricité, et peut-être, si je suis d’humeur festive, un paquet de chips à l’ancienne. Celles avec du sel de mer, parce qu’il faut bien qu’il vienne de quelque part, ce sel, pour me rappeler l’océan.
Mon agence de voyage s'appelle « Mon-Appart-sur-Cour ». La vue est imprenable : je surplombe directement les poubelles de l’immeuble d’en face, un spot d’observation ornithologique incroyable où l’on peut admirer des pigeons obèses se battre pour un reste de kebab. C’est mon safari à moi. Pas besoin de partir au Kenya quand on a la faune sauvage du 93 qui s’écharpe sous ses fenêtres à 3 heures du matin.
Le « Staycation », c’est aussi et surtout une activité de voyeurisme numérique de haut niveau. On appelle ça le « Scroll de la Haine ». Le jeu consiste à s’allonger sur son canapé (dont les ressorts commencent à me masser les vertèbres avec une agressivité de kiné polonais), à régler le ventilateur sur la position 3 — celle qui fait le bruit d’un Boeing au décollage mais qui ne déplace que de l’air tiède et des poils de chat — et à ouvrir Instagram.
Là, le spectacle commence. C’est la foire aux pieds.
Avez-vous remarqué que les riches ne prennent plus de photos de paysages ? Personne n’en a rien à foutre du Machu Picchu ou de la mer Égée. Ce qu’ils veulent nous montrer, ce sont leurs pieds. On appelle ça le syndrome des « Hot Dog Legs ». Deux cuisses bien bronzées, parfaitement lisses, qui pointent vers l’horizon bleu turquoise. C’est une déclaration de guerre. C’est une manière de dire : « Regarde, mon hydratation est parfaite, ma pédicure a coûté le prix de ton abonnement Navigo, et je suis tellement riche que je peux me permettre de ne rien foutre dans un cadre qui ressemble à un fond d’écran Windows XP. »
Kylian-Thomas, bien sûr, est le champion toutes catégories du genre. Sur LinkedIn, il a posté une photo de lui sur un yacht (probablement loué avec l’argent de nos primes d'intéressement qu'on n'a jamais vues), avec en légende : « Déconnexion totale pour mieux se reconnecter à l'essentiel. #Mindfulness #Leadership #OceanVibes ».
L’essentiel, Kylian-Thomas, c’est que t’as des orteils qui ressemblent à des gingembres frais et que ton mojito coûte trente-deux balles. La « déconnexion », c’est facile quand t’as du Wi-Fi par satellite et un steward qui te remonte ton caleçon en cachemire. Moi, ma déconnexion, elle est subie : c’est quand mon fournisseur d’accès décide que mon quartier ne mérite plus Internet parce qu’il fait plus de 35 degrés et que les câbles fondent dans la rue.
Pendant que Kylian-Thomas « réaligne ses chakras » sur un catamaran, moi je pratique la « méditation de pleine conscience du carrelage ». Ça consiste à s’allonger sur le sol de la cuisine parce que c’est le seul endroit frais de l’appartement, et à compter les joints qui moisissent. C’est très thérapeutique. Ça permet de se rendre compte que la vie est courte, mais que l’attente pour que le livreur Deliveroo trouve l’interphone est infiniment plus longue.
Le Staycation, c’est aussi l’art de la gastronomie exotique de placard. Vous savez, ce moment où vous n'avez plus rien dans le frigo à part un demi-citron séché qui ressemble à une relique égyptienne et un bocal de câpres entamé en 2019. Dans le monde du Staycation, on n'appelle pas ça « crever de faim parce qu'on a la flemme de descendre par 40 degrés », on appelle ça un « Brunch Fusion Déstructuré ». On saupoudre un peu de piment sur des pâtes au beurre et paf : voyage sensoriel immédiat vers la Toscane. La Toscane du pauvre, celle où on boit de l’eau du robinet dans un verre à moutarde en plastique.
Et puis, il y a la gestion sociale de la honte. Quand tes potes t’appellent pour savoir ce que tu fais.
— « Alors, t’es parti où ? »
— « Je suis en Balcon-sur-Mer. C’est très exclusif. »
— « C’est où ? »
— « C’est une enclave privée. Accès limité. Très calme. Je travaille sur mon intériorité. »
Techniquement, je ne mens pas. Mon intériorité, c’est mon studio de 18 mètres carrés. L’accès est limité parce que si on est plus de deux, on ne peut plus ouvrir la porte du frigo. Et le calme est relatif, si on omet le voisin du dessus qui semble avoir décidé de s’entraîner au lancer de boules de pétanque sur son parquet tous les soirs à minuit.
Le vrai problème du Staycation, c’est qu’au bout du quatrième jour, tu commences à avoir des conversations avec tes plantes vertes. J'ai un ficus qui fait une gueule de six pieds de long parce que je ne lui ai pas donné d'engrais depuis le quinquennat précédent. Je l'ai appelé Kylian-Thomas. Comme ça, quand je lui gueule dessus parce qu'il perd ses feuilles, j'ai l'impression de faire une révolution prolétarienne.
— « Alors, on fait moins le malin sans ton cachemire, hein ? Tu veux être proactif ? Produis-moi de l’oxygène, espèce de parasite vert ! »
C’est là que tu réalises que le capitalisme a gagné. Ils ont réussi à nous vendre l'idée que ne rien pouvoir se payer est une forme de luxe minimaliste. On nous dit que « Less is More ». Moins, c'est plus. Mais non, les gars. Moins, c'est juste... moins. Zéro, c'est pas « l'infini du vide créateur », c'est juste que tu peux pas acheter de viande ce mois-ci.
Le soir, quand la température redescend enfin à 28 degrés — ce qui me permet de décoller mes cuisses de mon canapé en skaï avec un bruit de ventouse humiliant — je retourne sur Instagram. Je regarde les pieds de Kylian-Thomas. Je regarde ses photos de couchers de soleil filtrées jusqu’à l’absurde.
Et je me dis que, finalement, il y a une certaine noblesse dans ma situation. Lui, il est obligé de mettre en scène son bonheur pour justifier son existence. Moi, ma détresse est authentique. Elle est brute. Elle a l’odeur de la BIAFINE et du ventilateur qui surchauffe.
Je suis le roi de Balcon-sur-Mer. Mon royaume s’arrête au paillasson, mon sceptre est une télécommande sans piles, et mon trésor de 1300 balles dort paisiblement sur mon compte, protégé par la muraille infranchissable de mes factures à venir.
Demain, je ferai une excursion audacieuse : j’irai jusqu’au Franprix pour voir si le rayon des bières artisanales est en promo. Ce sera mon ascension de l’Everest. Et si je croise quelqu'un, je lui dirai que je reviens tout juste d'une retraite spirituelle silencieuse. Ce qui est vrai. Personne ne me parle, et je n'ai plus d'argent pour faire du bruit.
Le Staycation, c'est l'avenir du salariat moderne. On ne nous demande plus seulement de travailler pour presque rien ; on nous demande de trouver ça chic. On nous demande d'aimer nos chaînes, pourvu qu'on puisse prendre une photo de nos pieds devant.
Allez, je vous laisse. Kylian-Thomas vient de poster une story où il boit du champagne dans une piscine à débordement. Je vais aller boire un verre de Cristaline tiède en regardant un reportage sur les loutres. C'est ça, la vraie vie. C'est ça, la résistance.
Et puis merde, la toile de jute, ça gratte vraiment encore beaucoup trop.
La Santé est un luxe (Mords dans un bâton)
J’ai découvert ce matin une vérité biologique fondamentale : avoir des dents est un projet d’investissement à haut risque, réservé aux héritiers de l’industrie pétrolière ou aux gens qui ont le courage de braquer une banque avec un cure-dent. Pour le reste d’entre nous, les gueux de la classe moyenne inférieure, la mâchoire est un passif toxique. C’est un tas de cailloux capricieux plantés dans nos gencives qui, un jour ou l’autre, vont décider de nous réclamer le prix d’une Twingo d’occasion juste pour le plaisir de rester à leur place.
Tout a commencé par un petit « clic ». Un bruit discret, presque poli, au fond à gauche, pendant que je mastiquais une biscotte premier prix (le genre de biscotte si dure qu’elle pourrait servir de matériau de construction pour des abris anti-atomiques). Ce « clic », c’est le générique de fin de ta dignité financière. C’est le signal de départ d’une course contre la montre entre ton nerf qui hurle et ton banquier qui prépare déjà sa lettre de licenciement bancaire.
Aller chez le dentiste quand on gagne 1300 balles, ce n’est pas un acte médical. C’est une négociation d’otage.
Tu entres dans la salle d’attente. L’ambiance est clinquante. Il y a des magazines sur papier glacé qui parlent de voiliers en bois de teck et de retraites de yoga à Bali. C’est là que tu comprends le piège : tu es dans le seul endroit au monde où l’on te demande d’enlever tes chaussures de pauvre pour marcher sur un sol qui coûte plus cher que ton loyer, tout ça pour qu’un type en blouse blanche te dise que ton sourire est une zone sinistrée par le néolibéralisme.
Le dentiste, appelons-le Docteur Lingot, t’installe sur son trône hydraulique. Il plonge ses mains gantées de latex dans ta bouche avec la délicatesse d’un archéologue cherchant du pétrole. Et là, le verdict tombe, froid comme une lame de guillotine : « Ah, monsieur, on a une petite nécrose sur la 36. Il va falloir poser une couronne. »
Il dit « une petite nécrose » comme s’il parlait d’une tache de café sur une chemise. Mais quand il imprime le devis, tu réalises que la « petite nécrose » va te coûter l’équivalent de trois mois de nourriture, ton abonnement internet, et probablement un de tes poumons sur le marché noir.
— « 900 euros la couronne, monsieur. »
— « 900 euros ? Est-ce qu’elle capte la 5G ? Est-ce qu’elle fait le café ? Est-ce qu’elle me permet d’insulter les gens en latin ? »
— « Non, c’est de la céramique. »
— « À ce prix-là, j’espère que c’est de la céramique moulée à partir des cendres de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. »
Le plus beau, c’est la Sécurité Sociale. La "Sécu", cette grande maman protectrice qui, en matière dentaire, ressemble surtout à une tante éloignée un peu radine qui te file une pièce de 2 euros pour ton anniversaire en te disant « ne dépense pas tout d’un coup ». Sur tes 900 euros, elle va te rembourser de quoi t’acheter un paquet de chewing-gums sans sucre et une brosse à dents souple. Pour le reste, tu te tournes vers ta mutuelle, celle pour laquelle tu cotises chaque mois en sacrifiant ton budget fromage. La mutuelle te répond avec un mail automatisé qui, traduit en langage humain, signifie : « On veut bien t’aider si tu perds tes deux jambes dans un accident de parapente un mardi bissextile, mais pour tes dents, démerde-toi, mords dans un bâton. »
« Mords dans un bâton. » C’est devenu mon nouveau mantra de santé publique. C’est le retour aux sources. La médecine médiévale, c’est l’avenir du prolétariat. Pourquoi payer une anesthésie alors que tu peux simplement te concentrer très fort sur la haine que tu portes à ton patron ? La rage, c’est un excellent anti-inflammatoire. Ça ne coûte rien, c’est bio, et c’est produit localement par ton sentiment d’injustice.
Mais le luxe ne s’arrête pas aux dents. Parlons de la grippe.
Quand tu es riche, la grippe est une opportunité de « déconnexion ». Tu appelles ton médecin traitant (qui vient à domicile, évidemment), il te prescrit des trucs dont le nom finit en « -ine » qui coûtent le PIB de la Moldavie, et tu passes cinq jours sous une couette en duvet d’oie sauvage à regarder des documentaires sur l'art contemporain en buvant du bouillon d’os infusé au gingembre bio.
Quand tu es à 1300 balles, la grippe est une tentative d’homicide involontaire de la part de ton propre corps. Tu n’as pas le droit d’être malade. La maladie est un écart de conduite budgétaire. Un jour de carence, c’est un jour où tu ne manges que des pâtes au sel. Deux jours de carence, c’est le début de la famine irlandaise dans ton studio de 15 mètres carrés.
Alors, tu développes des techniques de survie. Tu soignes ta grippe avec de la volonté pure et du thé premier prix. Le thé premier prix, c’est fascinant. On dirait que les fabricants ont passé l’aspirateur dans un entrepôt de poussière de bois, qu’ils ont mis ça dans des sachets en nylon recyclé et qu’ils ont écrit « Earl Grey » dessus pour la blague. Quand tu le trempes dans l’eau tiède (parce que faire bouillir l’eau trop longtemps, ça coûte cher en électricité), ça prend la couleur d’une flaque d’eau dans un parking souterrain.
Tu bois cette infusion de tristesse en te répétant : « Je ne suis pas malade. C’est une simple optimisation thermique de mon métabolisme. » Tu tentes de convaincre tes virus qu’ils n’ont aucun avenir chez toi, qu’il n’y a pas de dividendes à tirer de ce corps, que c’est une entreprise en liquidation judiciaire.
Parfois, ça marche. Tu te lèves, tu as la tête qui tourne comme un derviche tourneur sous acide, tes articulations font le bruit d’un vieux buffet Ikea qu’on traîne sur du gravier, mais tu vas bosser. Tu es un guerrier de l’Open Space. Tu es le Spartacus du ticket resto. Tu arrives au bureau avec les yeux injectés de sang et une haleine de poney mort, et quand on te demande si ça va, tu réponds avec un sourire héroïque (en faisant attention à ne pas montrer la 36 qui tombe en ruine) : « C’est juste une petite allergie au manque de vacances. »
Le système nous veut en bonne santé, mais juste assez pour produire. On est comme des imprimantes : ils veulent bien changer la cartouche d'encre de temps en temps, mais si le tambour lâche, ils préfèrent nous balancer sur le trottoir et en racheter une neuve en promotion chez Amazon. La santé est devenue un produit premium, comme les options sur une bagnole allemande. Le cœur qui bat, c’est de série. Mais si tu veux des poumons qui filtrent la pollution des villes ou des yeux qui voient encore après dix heures d'écran, il faut prendre le pack « Platinum Privilège ».
Hier, j’ai vu une pub pour une application de « bien-être ». Un type avec une barbe parfaite expliquait que pour être en forme, il fallait « écouter son corps ».
J’ai essayé. J’ai écouté mon corps.
Mon foie m'a demandé pourquoi on ne buvait que de la Villageoise en brique.
Mes genoux m'ont rappelé qu'ils n'étaient pas conçus pour monter quatre étages avec des sacs de courses dont les poignées scient les doigts.
Et ma dent 36 a entonné l'hymne à la joie en version heavy metal.
Écouter son corps, c’est comme écouter son banquier : c’est une suite ininterrompue de mauvaises nouvelles et de menaces voilées.
Alors, j’ai pris mon bâton. Un vrai, un morceau de bois ramassé au parc l’autre jour (le seul truc gratuit en ville, profitez-en avant qu’ils ne mettent des parcmètres sur les chênes). Je l’ai posé sur ma table de chevet, à côté de ma boîte de Doliprane périmée depuis 2019 et de mon thé à la poussière.
C’est mon kit de survie. Ma mutuelle de proximité. Si la douleur devient trop forte, si le monde devient trop cher, je mordrai dedans. C’est rustique, c’est authentique, c’est très « retour à la terre ». On nous vend du « Staycation » ? Je vous vends la « Chirurgie Paléolithique ». C’est le nouveau chic. Le minimalisme médical.
D’ailleurs, Kylian-Thomas vient de poster une photo de lui dans une clinique de cryothérapie à 500 balles la séance. Il dit que ça « booste son système immunitaire ».
Moi, je vais ouvrir ma fenêtre, il fait 2 degrés dehors et je n’ai plus de chauffage. C’est pareil, c’est de la cryothérapie, mais c’est participatif : je participe activement à la sauvegarde des profits d’Engie tout en congelant mes propres microbes.
La résistance, je vous dis. Ça commence par un thé dégueulasse et ça finit par une dentition en moins. Mais au moins, quand je n'aurai plus de dents du tout, je n’aurai plus besoin de payer le dentiste. C’est ça, la vraie liberté financière. C’est ça, le génie du pauvre : transformer sa propre déchéance physique en un plan d’épargne agressif.
Allez, je vous laisse, j’ai une biscotte à attaquer. Souhaitez-moi bonne chance, j’ai l’impression que la 37 commence à vouloir se syndiquer.
La bagnole : Ton deuxième employeur
Ma biscotte a fini par céder. Elle s’est brisée en trois segments inégaux, exactement comme mon moral quand je regarde l'heure. C’est le moment. Le moment de quitter mon appartement glacial pour entamer ma deuxième journée de travail. Ou plutôt, pour aller servir mon véritable maître.
On nous ment. On nous parle de « la hiérarchie », du « N+1 », de la « DRH ». Mais personne ne vous parle du patron le plus tyrannique de France : la Peugeot 208 grise (couleur "Dépression Urbaine") qui m’attend en bas, et qui consomme plus de ressources que le programme spatial d’un pays du tiers-monde.
La voiture, c’est le génie absolu du capitalisme. C’est le seul outil de travail au monde que tu dois payer toi-même pour avoir le privilège d’aller gagner de quoi le payer. C’est un serpent qui se mord la queue, mais avec un voyant « injection à contrôler » qui clignote en rythme.
Faisons le calcul, version "Frais Réels et Sueur Froide". Je gagne 1300 balles. Mon loyer me mange la moitié du cerveau, et le reste, c’est pour Elle. Entre le crédit, l’assurance (qui me couvre contre tout, sauf contre la réalité), l’essence raffinée aux larmes de licorne et l’entretien, ma bagnole me coûte environ 400 euros par mois.
Quatre cents balles. À mon taux horaire, ça signifie que du 1er au 7 de chaque mois, je ne travaille pas pour mon employeur. Je ne travaille pas pour payer mon loyer. Je travaille exclusivement pour engraisser un tas de ferraille qui me permet de... venir travailler. Je suis le coursier bénévole de ma propre existence. Je suis un hamster qui paie lui-même sa roue, et qui en plus doit l’amener au contrôle technique tous les deux ans.
Quand je descends dans la rue, je la vois. Elle me regarde avec ses phares ternis, un peu sales, comme une maîtresse exigeante qui attend son virement hebdomadaire. Je m'installe dans le siège conducteur, qui a conservé la forme exacte de mon désespoir lombaire. Je tourne la clé. Le moteur tousse. C’est le bruit de ma liberté qui essaie de démarrer, mais qui a les bougies encrassées.
Le trajet vers le bureau, c’est ma messe quotidienne. Le culte de la Sainte-Vitesse-Moyenne-de-12-km/h.
Regardez autour de vous, dans les bouchons. On est des milliers de PDG de notre propre misère, enfermés dans des boîtes en métal de 1,5 tonne, seuls. On transporte 80 kilos de viande triste dans 1500 kilos d’acier. Si un ingénieur extraterrestre voyait ça, il repartirait direct en se disant que l’humanité est une espèce de bactérie qui a décidé de se construire des carapaces trop lourdes pour se déplacer vers des endroits où elle n'a pas envie d'aller.
Kylian-Thomas, lui, n'a pas ce problème. Kylian-Thomas roule en Tesla de fonction. Il m'a expliqué l'autre jour, entre deux gorgées de jus de bouleau, que « la voiture est un prolongement de l'ego ». Moi, ma bagnole, c’est plutôt un prolongement de mon découvert autorisé. C’est une excroissance mécanique de mon angoisse.
Et l’essence ! Parlons-en. Passer à la pompe, c’est devenu une expérience mystique. Tu décroches le pistolet comme si tu allais te perfuser de l'or liquide. Tu regardes les chiffres défiler sur l’écran avec la même terreur qu’un condamné qui regarde le décompte de sa propre exécution. 10 euros... 20 euros... 50 euros... À 70 euros, tu entends ton estomac qui te demande si, par hasard, on ne pourrait pas plutôt boire le sans-plomb 98 directement, vu que ça coûte plus cher qu'un Grand Cru classé.
L’autre jour, j’ai vu un type pleurer devant une pompe Total. Les gens pensaient qu’il était ému par l’inflation, mais non : il venait juste de se rendre compte qu’il travaillait 45 heures par mois uniquement pour payer le droit de rouler jusqu'à la station-service. C’est le mouvement perpétuel enfin inventé. Travailler pour rouler, rouler pour travailler. Si on branche une turbine sur mon stress, on éclaire tout le département.
Ensuite, il y a l’Entretien. Le mécanicien, ce chaman des temps modernes. Quand tu l'appelles, tu sais déjà que la conversation va te coûter deux reins et un lobe d'oreille.
— « Ah, Monsieur... C'est le joint de culasse. Et puis la courroie de distribution commence à chanter le requiem de Mozart. »
Le mec te parle comme s'il opérait ton enfant à cœur ouvert.
— « On va devoir garder la petite en observation. Ça fera 1200 euros. »
1200 euros. C’est mon salaire.
En gros, je vais bosser tout le mois de mars pour que ma bagnole puisse continuer à m’emmener bosser en avril. Je ne possède pas une voiture, je suis le tuteur légal d’un parasite industriel.
Et l'assurance ? Le racket légal le plus élégant du siècle. Tu paies 60 balles par mois « au cas où ». Mais quand le « au cas où » arrive — genre un mec en trottinette électrique qui décide de redéfinir la géométrie de ta portière — l’assureur te répond avec un sourire de requin sous botox :
— « Ah, mais vous n'aviez pas pris l'option "Collision avec un bipède branché en milieu urbain le mardi". Il y a une franchise de 500 euros. »
La franchise. Encore un mois de travail qui s’envole. À ce stade, je ne suis plus un salarié, je suis un donateur de sang permanent pour le système automobile.
Et pourtant, on nous vend la « Liberté ». Les pubs pour bagnoles me butent. Tu vois toujours une voiture seule sur une route magnifique en Islande, conduite par un mannequin qui a l'air de n'avoir jamais connu le concept de la constipation. Le slogan c'est : « Ressentez l'infini ».
La réalité, c’est moi, sur la rocade de 8h12, entre un camion de livraison de surgelés et une camionnette de chantier qui perd ses gravats, en train de respirer des particules fines en écoutant un podcast sur comment « optimiser son temps de sommeil ». Ma liberté s’arrête là où le pare-choc de la Citroën devant moi commence.
La bagnole, c’est ton deuxième employeur, mais c’est le pire : il n’y a pas de syndicat, pas de congés payés, et quand elle tombe malade, c’est toi qui paies les médicaments.
Je suis arrivé sur le parking du boulot. Je coupe le contact. Le silence qui suit est assourdissant. C’est le silence de mon compte en banque qui vient de perdre trois euros de carburant pour ce trajet de dix kilomètres.
Je regarde ma 208. Elle est là, immobile, elle ne produit rien, elle ne sert à rien, elle attend juste que je revienne dans huit heures pour lui redonner un peu de ma vie.
Parfois, j’ai envie de l’abandonner là, les clés sur le contact, et de partir à pied à travers champs. Mais je ne peux pas. Si je fais ça, je ne pourrai plus aller au travail. Et si je ne vais plus au travail, je ne pourrai plus payer le crédit de la voiture que j’ai abandonnée.
Le piège est parfait. Tellement parfait que j’ai l’impression que si je tends l’oreille, je peux entendre les ingénieurs de chez Stellantis rire dans les conduits d’aération.
Allez, je sors. Je ferme la portière avec ce petit bruit de plastique sec qui me rappelle que j'ai encore 24 traites à payer. Je vais entrer dans ce bureau, m'asseoir devant un écran, et taper des rapports que personne ne lira, pour financer les vidanges d'un véhicule que je déteste.
C'est ça, le monde moderne : être l'esclave d'un objet conçu pour nous rendre mobiles, mais qui finit par nous clouer au sol, un plein après l'autre.
Heureusement qu'il me reste ma biscotte. Enfin, les miettes. Je vais essayer de les revendre sur Vinted, catégorie « Puzzle minimaliste comestible ». Faut bien financer le liquide lave-glace.
L'Augmentation de 12 centimes d'euro
Jean-Michel m’a convoqué dans « l’Aquarium ». L’Aquarium, c’est cette salle de réunion aux parois de verre où tout le monde peut te voir te faire exécuter socialement, mais où personne n’entend tes cris. C’est le summum de la transparence corporate : on voit tes larmes, mais on ne les écoute pas.
Jean-Michel, c’est mon N+1. Ou mon N+ l'infini, je ne sais plus. Il porte une chemise tellement cintrée qu’on dirait qu’elle a été conçue pour l'empêcher de respirer, ce qui est techniquement la seule chose positive qu’elle apporte à l’humanité. Il a ce sourire de commercial en fin de vie qui a lu trop de livres sur le « management bienveillant » et qui pense que poser une main sur l'épaule d'un subalterne équivaut à un massage cardiaque émotionnel.
— Assieds-toi, me dit-il avec une solennité qui laisse présager soit une promotion fulgurante, soit l'annonce de ma propre mort par Powerpoint.
Il croise les doigts sur son bureau, les pouces tournant l’un autour de l’autre comme deux hamsters en burn-out.
— On a regardé tes chiffres. Tes indicateurs de performance. Ton implication sur le projet « Synergie 2025 ». Et je dois te dire… on est soufflés. Ton abnégation, ta capacité à produire des rapports complexes en mangeant des biscottes Premier Prix… c’est l’ADN de la boîte. Tu es un pilier.
Quand un patron te dit que tu es un « pilier », ça veut dire qu’il compte bien continuer à te laisser porter tout le poids de l’édifice sans jamais te proposer un ravalement de façade. Un pilier, ça ne bouge pas, ça ne se plaint pas, et ça finit généralement recouvert de pisse de chien.
— Du coup, continue Jean-Michel en baissant la voix comme s’il allait me révéler l’emplacement du Saint-Graal, la direction a décidé de faire un geste. Un vrai. On a débloqué une enveloppe exceptionnelle pour récompenser ton excellence opérationnelle.
Mon cœur rate un battement. Est-ce que c’est le moment ? Est-ce que je vais enfin pouvoir acheter du liquide lave-glace qui sent vraiment la pomme et pas le méthanol de contrebande ? Est-ce que je vais pouvoir dire à Stellantis d’aller se faire voir avec ses traites à 300 balles ?
— On t’accorde, reprend-il avec un clin d’œil complice, une augmentation de douze centimes d’euro. Par heure.
Il s’arrête. Il attend l’explosion de joie. Il attend que je me jette à ses genoux pour lui baiser les mocassins à gland. Douze centimes.
Dans ma tête, une calculatrice géante s’allume. Douze centimes. Sur une journée de sept heures, ça fait 84 centimes brut. Par mois, on frise les 17 euros. Si on enlève les charges, il me reste de quoi m’offrir un pain au chocolat chez un boulanger qui ne fait pas trop d’efforts, ou trois Chocobons à l’unité si je les négocie bien.
C’est le miracle de la méritocratie moderne. J’ai donné mon âme, mes vertèbres et ma santé mentale à une boîte qui me récompense par le prix d’un demi-ticket de métro.
— Je vois que tu es ému, murmure Jean-Michel, visiblement ravi de son effet. C’est normal. C’est le fruit de ton travail. On a dû batailler avec la RH, tu sais. Ils voulaient s’arrêter à huit centimes. Mais j’ai dit non. J’ai dit : « Ce gars-là, il mérite le top du top. Mettez-lui les douze. »
J’ai envie de lui demander si, pour douze centimes de plus, je dois aussi commencer à lui lustrer le crâne avec ma cravate. J’ai envie de lui expliquer que douze centimes, c’est précisément la somme que les gens laissent dans les soucoupes des toilettes publiques quand ils ont vraiment passé un mauvais moment.
C’est là qu’intervient le « ruissellement ». On nous l’a promis pendant des années. La richesse devait dégouliner du sommet de la pyramide jusqu’à nous, pauvres gueux au pied de l’édifice. Et bien voilà, j’ai reçu ma goutte. Une micro-goutte de 0,12 €. C’est pas du ruissellement, c’est une fuite de climatisation.
— Tu te rends compte ? continue-t-il, s’emballant tout seul. Sur une année, c’est presque deux cents euros ! C’est un week-end en gîte ! Bon, un gîte sans chauffage, en Lozère, au mois de novembre, mais un week-end quand même !
Je le regarde. Il croit vraiment à ce qu’il dit. C’est ça le plus terrifiant. Il pense sincèrement que ces douze centimes vont changer ma vie, qu'ils vont transformer mon existence de paria du crédit auto en une épopée de succès financier. Pour lui, il vient de me donner les clés de la ville.
Dans son monde, on ne compte pas en euros, on compte en « signes de reconnaissance ». Et douze centimes, c’est un signe très clair. C’est le signe qu’on m’estime exactement à la hauteur d’une pincée de sel dans une cantine scolaire.
— Merci, Jean-Michel, je finis par articuler. Je ne sais pas quoi dire. Je… je vais pouvoir diversifier mon alimentation. Passer de la biscotte nature à la biscotte aux céréales. C’est un bond technologique majeur.
Il me tape sur l’épaule.
— C’est ça que j’aime chez toi. Ton humilité. Reste comme ça. Et n’oublie pas : le rapport sur les coûts de maintenance doit être fini pour demain 8h. On compte sur toi, l’homme aux douze centimes !
Je sors de l’Aquarium. Je traverse l’open space sous les regards envieux de mes collègues qui croient sans doute que j’ai décroché le gros lot. Ils voient mon visage décomposé et l’interprètent comme le choc d’une fortune soudaine.
Je retourne à mon bureau. Je regarde l’écran. Je tape « 0,12 » sur la calculatrice Windows. Je multiplie par 1607 heures annuelles. 192,84 euros. Brut.
Si j’économise pendant trois ans cette augmentation magnifique, je pourrai peut-être m’acheter un pneu neuf pour ma bagnole de chez Stellantis. Pas le pneu entier, non, juste la gomme de surface. Pour la jante, il faudra que je sois promu « Employé de l’année » et que je décroche les 15 centimes bonus.
C’est la magie du système : on te donne juste assez pour que tu ne puisses pas dire que tu n’as rien eu, mais pas assez pour que tu puisses arrêter de te demander comment tu vas finir le mois. C’est le prix du silence. Treize cents balles, plus douze centimes pour la forme. C’est le pourboire qu’on donne au condamné à mort pour qu’il ne fasse pas trop de bruit en marchant vers l’échafaud.
Je regarde mon téléphone. Un SMS de ma banque : « Votre découvert autorisé est bientôt atteint. »
Je souris. Je vais appeler mon conseiller. Je vais lui dire : « Calmez-vous, Monsieur l’Usurier. Tout va bien. J’ai eu les douze centimes. Le vent tourne. L’empire contre-attaque. Préparez le tapis rouge, j’arrive avec ma pièce de cuivre et mon ambition dévorante. »
Je me remets au travail. Je tape un rapport sur l’optimisation des coûts énergétiques de la boîte. Je suggère d’éteindre la machine à café, ça ferait économiser environ quatre cents « augmentations comme la mienne » par an.
Au fond, je devrais être heureux. Avec ces douze centimes, je ne suis plus tout à fait le même homme. Je suis un homme qui a de la valeur. Une valeur de 0,12 €. C’est presque le prix d’un SMS surtaxé pour voter à la Star Academy.
Je pourrais aussi les mettre de côté. Dans quarante-deux ans, j’aurai de quoi me payer une pierre tombale d’occasion. Une petite, en granit reconstitué, avec marqué dessus : « Ici gît un pilier. Il est mort pour 12 centimes. Ne marchez pas sur les fleurs, elles coûtent plus cher que sa carrière. »
Allez, j’arrête de rêver. J’ai une biscotte à terminer. Et avec mon nouveau pouvoir d’achat, je vais peut-être même oser mettre un peu d’eau tiède dessus pour faire croire que c’est un risotto. C’est ça, la vie de château. Vivement la prochaine évaluation annuelle, peut-être que je passerai à treize. Si je sauve le monde, ou si je répare l'imprimante tout seul.
La Retraite : Ce compte de fées pour adultes
On nous a menti. Depuis le premier jour où vous avez enfilé un cartable trop lourd pour vos vertèbres de gnome, on vous a vendu le concept : travaille bien à l'école, trouve un job stable, cotise gentiment, et un jour, tu seras libre. C’est le plus grand « ghosting » de l’histoire de l’humanité. La retraite, c’est le Père Noël pour les gens qui ont du cholestérol. On y croit dur comme fer, on prépare même ses petits souliers, mais à la fin, il n’y a qu’une cheminée vide et une lettre de relance de la taxe foncière.
Regardez-vous. Regardez-nous. On est là, à trimer pour des centimes, à simuler de l’enthousiasme devant des fichiers Excel qui ont le charisme d’un plat de lentilles froides, tout ça pour quoi ? Pour le Grand Soir. Le moment sacré où, à l'âge canonique de 74 ans — si d’ici là le gouvernement n’a pas décidé que la mort est une forme de chômage technique — on nous remettra une médaille en chocolat et le droit de ne plus rien faire.
Soixante-quatorze ans. C’est bel âge, non ? C’est l’âge idéal pour commencer sa vie. C’est là que le corps est au sommet de sa forme, entre deux prothèses de hanche et une mémoire qui fait des claquettes. On nous promet les croisières sur le Nil, mais on finira au mieux par faire la queue à la pharmacie pour comparer le prix des laxatifs. C’est ça, le « projet ». On passe quarante-cinq ans à se bousiller la vue sur des écrans pour pouvoir enfin admirer les pigeons dans un jardin public avec une acuité visuelle de taupe astigmate.
D’ailleurs, parlons-en de ce jardin public. C’est le Graal, le bunker final. Imaginez la scène : vous êtes là, assis sur un banc qui a la température d’un iceberg, à essayer de profiter de vos rhumatismes. Vos articulations font plus de bruit qu’une boîte de Legos qu’on secoue, mais vous souriez. Pourquoi ? Parce que vous avez « réussi ». Vous ne produisez plus de PIB. Vous êtes enfin devenu un passager clandestin de la société, un poids mort budgétaire, une erreur dans la matrice de Bercy. Quel pied !
À 74 ans, votre planning sera enfin chargé, mais pas par des réunions de "brainstorming" sur la synergie des flux. Non, votre nouvel agenda, c’est le yoga des sphincters et la chasse aux promos sur le jambon premier prix. Vous aurez enfin le temps de lire tous ces livres que vous avez achetés pour vous donner un genre, sauf que vos yeux seront tellement fatigués que vous lirez la même ligne pendant trois heures en pensant que c’est un thriller haletant.
Et l’argent ! Ah, la pension ! Avec mes douze centimes d’augmentation actuelle, j’ai fait le calcul. En 2065, ma retraite s’élèvera environ à un quart de ticket de métro et une poignée de figues sèches. Je serai riche ! Je pourrai m'offrir le luxe ultime : chauffer ma soupe à 19 degrés au lieu de 18. C’est ça, la vie de château quand on a passé sa vie à dire « Oui monsieur le directeur » pour 1300 balles.
On nous présente la retraite comme un compte de fées. Mais les contes de fées, ça finit généralement par « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Dans la version "Retraite 2.0", c’est plutôt « ils vécurent perclus de douleurs et eurent beaucoup de rendez-vous chez le kiné ». Le prince charmant a une canne, et Cendrillon a oublié où elle a foutu son dentier.
Et puis, il y a cette carotte qui recule, toujours. 62 ans, 64 ans, 67 ans… Bientôt, il faudra mourir au bureau, et c’est le stagiaire qui devra évacuer votre cadavre entre deux photocopies pour ne pas casser l’ambiance du "Happy Hour" du jeudi soir. On travaillera jusqu’à ce que notre colonne vertébrale ait la forme d’un point d’interrogation. « Dis-moi Papy, c’était quoi ton métier ? » « Je ne sais plus mon petit, mais je sais que j’étais très performant sur les tableaux croisés dynamiques en 2024. » Quelle épopée.
Le système est génial : on vous pompe votre énergie quand vous en avez, pour vous rendre une liberté de mouvement quand vous n’avez plus de genoux. C’est comme offrir une Ferrari à un cul-de-jatte ou un peigne à un chauve. C’est d’un cynisme absolu, une blague de stand-up écrite par un algorithme dépressif.
On nous dit : « Profitez de vos petits-enfants ! » Mais à 74 ans, vos petits-enfants auront 25 ans, ils seront en train de galérer pour un stage non rémunéré dans une start-up de recyclage d'air ambiant et ils n'auront absolument aucune envie de venir vous voir pour vous écouter raconter comment vous avez survécu à la grande panne d'imprimante de l'hiver 2026. Ils vous regarderont comme une relique archéologique, un vestige d’un monde où on pensait encore que le travail libérait, alors qu’il ne fait que vous tasser les vertèbres.
Alors, j’attends. Je regarde l’horizon avec l’espoir fou d’atteindre ce rivage lointain où je n’aurai plus d’ordres à recevoir. Ce jour béni où mon seul patron sera ma vessie et où ma seule urgence sera de savoir si la météo annonce de la pluie pour la foire aux géraniums.
En attendant, je retourne à ma biscotte. Je la regarde fixement. Elle est sèche, elle est triste, elle me ressemble. Elle aussi, elle attend qu’on la consomme jusqu’à la dernière miette. Mais hey, restons positifs : avec l’inflation et le prix de l’énergie, d’ici ma retraite, le jardin public sera peut-être le seul endroit où il fera encore un peu chaud grâce à la fermentation naturelle des poubelles. C’est ça, le futur. C’est ça, le rêve français à 1300 balles.
Dormez bien, braves gens. Cotisez. Travaillez. Souriez au manager. La carotte est au bout du chemin. Elle est un peu flétrie, elle a un goût de terre, mais elle est à vous. Enfin, si vous n’oubliez pas de valider votre trimestre supplémentaire en faisant des pompes devant la borne de la Sécurité Sociale. Vivement 2070. J’ai hâte de voir si je serai encore assez souple pour ramasser mes dents quand elles tomberont sur le trottoir en rigolant de ma propre vie.
Le prix du silence : Chut, t'es payé
Mesdames, Messieurs, bienvenue au grand cirque de la survie subventionnée. Prenez place, mais ne faites pas trop de bruit, le silence est inclus dans le forfait. On va parler de ce chiffre magique, ce mantra qui fait vibrer les calculettes de Bercy et trembler vos estomacs à partir du 12 du mois : 1300 balles. C’est pas juste un salaire, c’est une muselière en or massif... enfin, en plaqué toc qui déteint sur la peau et donne de l’eczéma.
Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi, malgré les prix de l’essence qui grimpent plus vite que l’ego d’un stagiaire en école de commerce, on ne voit pas encore de barricades en os de poulet devant chaque mairie de France ? Pourquoi le peuple ne hurle pas à s’en faire péter les cordes vocales ? La réponse tient dans ce pacte secret, ce contrat occulte signé avec le sang de nos factures EDF : on vous donne juste assez pour ne pas crever de faim, mais jamais assez pour que vous puissiez vous barrer. C’est le génie du système. C’est l’art de maintenir un homme la tête hors de l’eau, tout en lui attachant des parpaings aux chevilles pour être sûr qu’il ne s’éloigne pas trop du rivage.
1300 balles, c'est le prix du "chut".
C’est un montant calculé au millimètre près par des types en costume gris qui mangent des déjeuners à 150 euros. Ils ont des algorithmes pour ça. Ils se disent : « Bon, si on lui donne 1100, il va finir par manger son voisin ou par brûler la préfecture, c’est mauvais pour le PIB. Si on lui donne 2000, le con, il va commencer à épargner, à s’acheter des livres, peut-être même qu’il va prendre un billet d’avion pour aller voir si l’herbe est plus verte au Costa Rica, et on perd un pion. Non, donnons-lui 1300. Avec ça, il peut payer son loyer dans une cage à poules, s’offrir du jambon premier prix qui brille dans le noir, et s’il fait vraiment attention, il peut même se payer un abonnement Netflix pour regarder des gens riches faire semblant d’être pauvres sur une île déserte. »
C’est le salaire de la peur. Pas la grande peur, celle qui fait faire des révolutions. La petite peur. La peur rance, celle qui s’installe entre le café tiède et le trajet en bus. La peur que le frigo fasse un bruit bizarre. La peur que le gamin ait besoin de nouvelles pompes parce qu’il a eu l’audace de grandir de deux centimètres. Cette peur-là, elle est silencieuse. Elle te prend à la gorge et elle te murmure : « Souris au manager, Didier. N’oublie pas que sans ces 1300 balles, tu n'es plus un citoyen, tu es un bug dans la matrice. »
Regardez votre manager. Ce type qui porte des chemises trop serrées et qui vous parle de "synergie" et de "bien-être au travail" tout en surveillant votre temps de pause-pipi. Il sait. Il sait que vous êtes captif. Le système vous tient par les bourses... enfin, par le porte-monnaie, ce qui revient au même pour un homme moderne. Le "marché de l'emploi", c'est juste un nom poli pour une vente aux enchères de dignité. "Qui veut 1300 euros pour faire semblant d'être passionné par la gestion des stocks de trombones ?" Et on lève tous la main, parce qu'on a besoin de ce shoot de survie mensuel.
C’est une forme d’esclavage 2.0, avec un service marketing de génie. On n'a plus de chaînes aux pieds, on a des prélèvements automatiques. Le boulet, c’est le crédit revolving. Le fouet, c’est l’agios. Et le maître ? Le maître, il n’a même plus besoin de nous surveiller. On s’autocensure tout seuls. On se dit : « Oh, je ne vais pas râler pour la clim en panne, il y a des gens qui n’ont pas de travail. » C’est l’argument ultime, le chantage à la misère. "Tais-toi et mange ta biscotte, parce que dehors, il y a des gens qui n'ont même pas de biscotte." C'est la compétition de la souffrance. On est les champions du monde de l'endurance au mépris.
Et le pire, c’est qu’on finit par l’aimer, ce silence. On le chérit. On devient complices de notre propre étouffement. Quand on reçoit ce virement à la fin du mois, on ressent une petite décharge de dopamine, un soulagement pathétique. « Ouf, je vais pouvoir payer le parking et la redevance télé. Je suis un homme libre ! » Non, tu es juste un prisonnier qui a reçu sa ration de tabac pour la semaine.
On vous parle de "pouvoir d'achat". Quel terme magnifique. "Pouvoir d'acheter". Le seul pouvoir qu'on nous laisse. On n'a pas le pouvoir de changer les lois, pas le pouvoir de décider de notre temps, pas le pouvoir d'envoyer balader le petit chef caractériel qui se prend pour Steve Jobs parce qu'il gère trois intérimaires. Mais on a le pouvoir d'acheter un pack de yaourts en promo. C’est ça, la démocratie de consommation : choisir entre le yaourt à la fraise et celui à la vanille en sachant que, de toute façon, les deux ont le goût du plastique.
Et pendant ce temps, là-haut, ça rigole. Ça calcule la prochaine "réforme". Ils se demandent jusqu’où ils peuvent serrer le nœud coulant avant que le visage du smicard ne devienne trop bleu pour être présentable à la télé. 1300 balles, c'est le point d'équilibre parfait entre la révolte et l'apathie. C’est la température idéale pour cuire un peuple à feu doux sans qu’il ne s’en rende compte. On est des homards dans une marmite, et on commente la qualité de l’eau en attendant que ça bouille.
« Dis-moi, tu penses qu'il va pleuvoir pour la foire aux géraniums ? »
C’est notre seule liberté de parole. La météo. Le seul sujet sur lequel on peut râler sans risquer de perdre nos tickets-restau. On projette toute notre frustration sur les nuages. On insulte le cumulonimbus parce qu’on ne peut pas insulter le DRH. On fait des plans de bataille pour protéger nos pétunias alors qu’on laisse notre existence se faire piétiner par des types qui ne savent même pas ce que c’est que de finir un mois en mangeant des pâtes au sel.
Alors, on ferme sa gueule. On sourit à la borne de la Sécurité Sociale, on valide son trimestre, on coche les cases. On devient des professionnels du silence. Un silence épais, gras, qui s'installe dans les open-spaces et les entrepôts. Un silence qui coûte exactement 1300 euros par mois. C’est le prix du pacte. On vous achète votre langue, votre audace, votre colère et vos rêves. Pour 1300 balles, vous devenez un fantôme qui cotise.
Mais hey, regardez le bon côté des choses ! Avec l'inflation, bientôt, 1300 balles ne permettront même plus d'acheter des biscottes. On mangera peut-être directement les emballages. Ils sont riches en fibres, il paraît. Et le silence sera encore plus profond, parce qu’on aura plus assez d’énergie pour ouvrir la bouche. Le futur est radieux, les enfants. Le futur, c’est un monde où on sera payés en "likes" et en "points de citoyenneté", où le salaire sera remplacé par des bons de réduction pour de l'air frais filtré.
D’ici là, profitez bien de votre géranium. Regardez-le pousser. C’est la seule chose qui a encore le droit de s’épanouir dans ce pays sans avoir à remplir un formulaire Cerfa. Moi, je retourne à ma biscotte. Elle est vraiment très sèche. On dirait un morceau de bois flotté ramassé sur une plage de l'ennui. Mais je ne vais pas me plaindre. Surtout pas. Chut. Je suis payé. Pas beaucoup, certes, mais assez pour avoir le droit de fermer ma gueule en attendant 2070.
Vivement la retraite au jardin public. J'espère que les poubelles seront bien fermentées, il paraît que ça rappelle l'odeur du succès. En attendant, savourez votre silence. C'est tout ce que vous possédez vraiment. Enfin, jusqu'à ce qu'ils trouvent un moyen de le taxer. Ne leur donnez pas d'idées, restez discrets. Dormez. Travaillez. Consommez. Et surtout, ne demandez jamais pourquoi la carotte au bout du chemin ressemble de plus en plus à un bâton peint en orange. C'est un secret d'État. Et le secret, ça n'a pas de prix... ah si, 1300 balles. Net.