Ces écrivains célèbres qui ont détesté leurs propres chefs-d'œuvre
Il existe un paradoxe fascinant dans le monde de la littérature : l'œuvre qui définit la carrière d'un auteur, celle qui traverse les siècles et inspire des générations de lecteurs, est parfois celle que son créateur méprise le plus. Alors que le public crie au génie, l'écrivain, lui, ne voit que des défauts, des compromis ou, pire encore, un fardeau qui occulte le reste de son travail. Cette relation complexe entre l'artiste et sa création révèle les coulisses souvent sombres de la perfection et de la célébrité.
Franz Kafka : le testament de la destruction
L'exemple le plus célèbre d'un écrivain ayant renié son œuvre est sans aucun doute Franz Kafka. L'auteur praguois, dont le nom est devenu un adjectif pour décrire l'absurdité bureaucratique et l'angoisse existentielle, ne souhaitait pas que ses écrits lui survivent. Sur son lit de mort en 1924, il demanda à son ami le plus proche, Max Brod, de brûler l'intégralité de ses manuscrits non publiés, y compris ses futurs chefs-d'œuvre Le Procès et Le Château.
Pour Kafka, son écriture était une quête de vérité spirituelle qu'il jugeait avoir échouée. Heureusement pour l'histoire de la littérature, Brod a trahi la promesse faite à son ami, estimant que la valeur artistique de ces textes surpassait les doutes de leur auteur. Sans cette désobéissance historique, l'un des piliers de la littérature moderne n'aurait été qu'un tas de cendres.
Vladimir Nabokov et le brasier évité de Lolita
Si Lolita est aujourd'hui considéré comme l'un des sommets de la prose anglaise du XXe siècle, il a bien failli ne jamais voir le jour. Vladimir Nabokov, perfectionniste à l'extrême, a tenté à plusieurs reprises de brûler le manuscrit alors qu'il était en cours d'écriture. L'auteur était frustré par les difficultés techniques du récit et craignait l'impact que ce sujet scandaleux pourrait avoir sur sa réputation et sa famille.
C'est son épouse, Véra, qui a littéralement sauvé le manuscrit des flammes de l'incinérateur de leur jardin. Nabokov lui-même restera toute sa vie très critique envers ses propres travaux, les révisant sans cesse, mais Lolita fut particulièrement proche de l'annihilation avant de devenir le succès mondial que l'on connaît.
Arthur Conan Doyle : l'ombre encombrante de Sherlock Holmes
Contrairement à Kafka, Arthur Conan Doyle n'avait pas de doutes sur la qualité de son écriture, mais il en vint à détester viscéralement sa création la plus célèbre : Sherlock Holmes. Doyle se considérait avant tout comme un auteur de romans historiques sérieux et jugeait les aventures du détective de Baker Street comme de la littérature "alimentaire" de bas étage.
Sa haine pour le personnage devint telle qu'il écrivit à sa mère : "Je pense à tuer Holmes... il m'empêche de penser à de meilleures choses". Il passa à l'acte dans la nouvelle "Le Dernier Problème", faisant chuter le détective dans les chutes de Reichenbach. Cependant, face à la fureur du public et aux pressions financières, il fut contraint de le ressusciter, vivant le reste de sa vie dans l'ombre d'un personnage qu'il ne supportait plus.
Anthony Burgess et l'orange amère
L'auteur britannique Anthony Burgess est mondialement connu pour L'Orange mécanique, notamment grâce à l'adaptation cinématographique de Stanley Kubrick. Pourtant, Burgess a souvent exprimé son regret d'avoir écrit ce livre. Il craignait que l'œuvre ne soit mal comprise et qu'elle glorifie la violence qu'elle était censée dénoncer.
Dans ses mémoires, il écrit que le livre était "trop didactique" et qu'il le considérait comme l'une de ses œuvres les moins abouties techniquement. Il déplorait que ce court roman, écrit en seulement trois semaines pour des raisons financières, éclipse ses travaux plus denses et plus ambitieux sur le plan linguistique.
Stephen King et les souvenirs brumeux de Cujo
Le cas de Stephen King est un peu différent, car son désamour pour certains de ses livres est lié à son histoire personnelle. King a admis n'avoir presque aucun souvenir de l'écriture de Cujo, son célèbre roman sur un saint-bernard enragé. À l'époque, l'auteur luttait contre de graves addictions à l'alcool et à la drogue.
Bien que le livre ait été un immense succès, King porte un regard sévère sur cette période de sa vie et sur la production littéraire qui en a découlé. Il regrette non pas la qualité de l'histoire, mais le fait de ne pas avoir été pleinement "présent" lors de sa création, ce qui donne au livre une saveur amère de gâchis personnel à ses yeux.
Conclusion : Pourquoi tant de haine ?
Le désamour d'un auteur pour son propre chef-d'œuvre peut naître de plusieurs sources. Pour certains, c'est l'exigence d'un perfectionnisme absolu qui rend le résultat final insupportable. Pour d'autres, c'est le sentiment d'être prisonnier d'un succès qui ne correspond pas à leur ambition intellectuelle réelle. Enfin, l'œuvre peut être liée à une période douloureuse de la vie, rendant sa relecture impossible.
Quoi qu'il en soit, ces exemples nous rappellent que l'œuvre échappe toujours à son créateur. Une fois publié, le livre appartient aux lecteurs, et leur jugement est souvent bien plus clément que celui de l'écrivain tourmenté face à sa page blanche.